XXXV.
Coment les Gascons et les Bourdelois brisièrent les trieves entre les deux roys; et coment toute la baronie de Haynau fut desconfite en Frise.
ANNÉE 1345 L'an de grâce mil trois cent quarante-cinq, environ la Penthecouste, les Gascons et les Bourdelois commencièrent à brisier les trieves en faisant pluseurs courses sus le royaume et les gens de France. Mais environ la Nativité Saint-Jehan-Baptiste, le roy d'Angleterre envoia lettres au pape, disant que le roy de France avoit rompues les trieves et que, pour ce, il le deffioit. Lesquelles lettres, quant le pape les ot leues, il les enyoya au roy de France afin qu'il les leust. Dès lors il s'apresta pour garder le pays et les frontières du royaume, et fist sa semonce par lettres aux nobles, en mandant à tous que, hastivement après quinzaine de la Magdalaine, il comparussent solemnelment et en armes à Arras.
Et en celuy temps que ces choses se faisoient en France, le roy d'Angleterre, à tout grant multitude de gens, entra en mer et vint à l'Escluse en Flandres, en espérance de recevoir l'hommage que les Flamens, par l'instigacion de Jaques d'Artevelle[549], avoient pourpensé piéça de luy faire; mais il ne parfist mie ce qu'il cuidoit, ains avint tout autrement; car au moys de juillet, quant il vint à la cognoissance de ceux de Gant que ledit Jaques d'Artevelle, capitaine des Flamens, se portoit traîtreusement et faussement emmi ceux de Gant, d'Ypre et de Bruges, en tant que quant il venoit à Gant, il leur donnoit à entendre que ceux de Bruges et d'Ypre estoient à acort de faire hommage au roy d'Angleterre, et quant il venoit à Ypre, il leur disoit semblablement de ceux de Gant et de Bruges, et parloit à ceux de Bruges par semblable manière de ceux de Gant et d'Ypre. Et le quinziesme jour de juillet, quant si grant traïson fu apperceue, il fu cité à Gant personnellement au mardi ensuivant, lequel vint à Gant le dix-septiesme jour de juillet dimenche, environ souper. Et quant il vit le peuple si troublé contre luy, il se bouta en sa maison le plus tost qu'il pot. Et ceux de Gant le suivirent assambléement et entrèrent en sa maison efforciement. Finablement, si comme il fuioit de sa maison, il fu suivi du peuple et fu occis moult vilainement, environ soleil escouchant. Et combien que l'en l'eust enterré en une abbaye de nonnains, au dehors de Gant, toutes voies par après, il fu gettié à estre mengié et dévoré des oyseaux.
Quant le roy d'Angleterre oï ces choses, il se parti de l'Escluse et retourna en Angleterre, et envoia gens d'armes et sergens aux archiers de Bordiaux pour estre à rencontre et au devant du duc de Normendie, fils du roy de France, lequel, avecques grant compaignie de combateurs, avoit esté envoié en Gascoigne de par le roy.
En celuy an, au moys d'aoust, Jehan de Bretaigne, conte de Montfort, avecques la plus grant armée qu'il pot assembler, vint en Bretaigne et mist siège devant la cité de Quimpercorentin. Mais les gens au duc de Bretaigue firent lever ledit siège et enclostrent ledit conte eu un chastel auquel il estoit retrait. Mais ne demoura gaires après que ledit conte issi dudit chastel et s'en ala; et disoit-l'en communément que ceux qui devoient veiller et guettier par nuit en l'ost du duc de Bretaigne luy avoient fait voie.
En celuy an, fu le temps d'esté si froit, si moistie et si pluvieux, que blés, avoines, orges et prés et autres biens qui estoient ès champs ne peurent venir à meurté, et à peine porent estre cueillis; ainsois en fu laissié grant quantité perdre parmi les champs. Les vins aussi et autres fruits des arbres furent moult vers et aigres.
Au mois de septembre, le dix-septiesme jour, Audri, fils du roy de Hongrie, cousin germain du roy de France et successeur de Robert, roy de Sécile, à heure qu'il aloit à son lit pour dormir et reposer, et après qu'il fu despoillé de ses vestemens et qu'il vouloit entrer au lit, ses propres chambellans qui estoient députés à garder son corps et sa chambre, l'estranglèrent à cordes dures et rudes; et après sa mort fu son corps porté à la cité de Naples et ilecques sans sépulture, sans grant sollempnité et sans ce que nuls des royaulx né de son lignage y fussent présens.
Guillaume, conte de Haynau, neveu du roy de France, au moys d'octobre environ la Saint-Denis, luy, avecques son oncle monseigneur Jehan de Haynau, chevalier, à grant compaignie de nobles s'en ala en Frise dont il se disoit estre roy et seigneur, afin que il la peust conquerre à force d'armes. Mais pour ce que les Frisons ne lui voudrent obéir et luy résistèrent viguereusement, et il estoit moult convoiteux de les conquerre et de les guerroier et mettre au bas, il apresta armes et nefs, et quant il furent issus des nefs et mis à terre, et son oncle luy conseilloit qu'il s'en retournast, il ne volt avoir le conseil de son dit oncle; lequel luy disoit bien, comme expert en guerres et en batailles, que s'il aloit oultre il mettroit en péril luy et tout son ost; et ainsi fu-il par après. Car comme le dit conte qui trop présomptueusement se fioit de sa force, se fu mis et gettié entre les Frisons, tantost et sans demeure luy et sa noble compaignie qu'il a voit mené avec soy furent occis des Frisons. Et sont les noms des personnes nobles et notables qui furent occises, le seigneur de Floreville, le seigneur de Duras, le seigneur de Hermes, le seigneur de Maigny et son frère le seigneur d'Arques, et le seigneur de Buelincourt; le seigneur de Walincourt, monseigneur Jehan de Lissereules, monseigneur Gautier de Ligne et son frère monseigneur Michiel, monseigneur Henri d'Aucourt, monseigneur Girart à la Barbe, monseigneur Haso de Broucelle[550], monseigneur Thiéri de Vaucourt mareschal de Haynaut, monseigneur Jehan de Bruiffe, monseigneur Gilles Grignart. Monseigneur Jehan de Haynau, oncle dudit conte, s'en retourna tout seul en Haynau de ladite bataille en laquelle il avoit esté navré en la cuisse.
En celuy temps, monseigneur Jehan de Bretaigne, conte de Montfort, mourut tout désespéré, si comme pluseurs disoient; et disoit l'en aussi que à son trespassement il avoit vu les mauvais espris. Et avint grant merveille, car à l'eure de sa mort, si grant multitude de corbiaux s'assembla sus sa maison que l'en ne cuidoit mie que en tout le royaume de France il en peust avoir autant.
En celuy an, le roy envoia son ainsné fils Jehan, duc de Normendie, en Gascoigne, contre le conte Derbi pour luy résister et pour garder le droit du roy, lequel conte y estoit venu à grant armée, de par le roy d'Angleterre. Mais avant que le duc de Normendie peust venir en Gascoigne, ledit conte Derbi prist la ville et le chastel de Bergerac, là où estoit, de par le roy de France, monseigneur Aymart de Poitiers, conte de Valentinois, qui fu ilec occis. Et y estoit aussi le conte de Lille qui, en l'assaut de la ville, avoit esté pris et grandement navré[551]. Et si avoit pris encore avecques ledit conte Derbi la ville de la Riolle. Et disoient pluseurs que ces deux villes avoient esté prises du consentement à ceux du pays. Et quant le duc de Normendie fu venu en Gascoigne, et il vit que pou ou noient il y povoit faire, il s'en retourna en France; pour quoy, quant il vit que le roy, son père, en fu indigné contre luy, si s'en retourna le fils arrière et mist siège devant Aguillon, et y demoura jusques au moys d'aoust. Et quant il oï dire que le roy d'Angleterre guerroioit son père et le royaume, si s'en retourna en France.