XXXVIII.

Coment le roy d'Angleterre vint par Normendie, et prist Caen, et vint par Lisieux, par Thorigny et Vernon et à Poissi. Et coment le roy de France le poursuivait tousjours de l'autre part de Saine, et vint à Paris logier à Saint-Germain-des-Prés. Et coment les Anglais passèrent le pont de Poissi.

En celuy an, proposa le roy de France faire grant armée en mer de nés pour passer en Angleterre, lesquelles il envoia querre à Gennes à grant despens; mais ceux qui les alèrent querre en firent petite diligence, et tardèrent moult à venir. Par espécial une grant nef que le roy faisoit faire à Harefleur en Normandie, de laquelle on disoit que onques mais si belle n'avoit esté armée né mise en mer, demoura tant que le roy d'Angleterre, à tout grant force de gent et grant multitude de nefs que l'en estimoit bien à douze cens[561] grosses nefs, sans les petites nefs et autres vaissiaux, descendi en Normendie au lieu que l'en dit la Hogue-St-Waast[562]; et fu le mercredi douziesme jour de juillet; et dès lors s'appelloit roy de France et d'Angleterre. Et à l'instance de Geffroy de Harecourt[563] qui le menoit et conduisoit, il commença à gaster et à ardoir le pays. Et premièrement vint à la ville de Neuilli-l'Evesque[564] à laquelle il ne pot mal faire, pour la force du chastel. Si s'en parti et vint d'ilec à Montebourg[565] où il s'arresta par aucun temps; et endementres, Geffroy de Harecourt faisoit tout le dommage qu'il povoit par tout le pays de Coustantin. Après, le roy d'Angleterre vint à la ville de Carentan, et prist la ville et le chastel; et tous les biens qu'il y prist fist mener en Angleterre, et bailla le chastel en garde à monseigneur de Groussi et à monseigneur Rollant de Verdun, chevaliers.

Et quant le roy d'Angleterre se parti de Carentan, aucuns Normans, avecques messire Phelippe le Despencier, chevalier, s'assemblèrent et recouvrèrent, à force d'armes, la ville et le chastel, et les deux chevaliers dessus nommés pristrent et les envoièrent à Paris.

Entre ces choses, le roy d'Angleterre vint à St-Lo en Coustantin, et fist enterrer solempnelleinent les testes de trois chevaliers[566] qui pour leur démérite avoient esté occis à Paris, et prist et pilla la ville qui estoit toute plaine de biens et garnie[567]. D'ilec s'en passa par la ville de Thorigny[568], ardant et gastant le pays; et manda par ses coursiers et par ses lettres, si comme l'en disoit communément, aux bourgois de Caen, que s'il vouloient laissier le roy de France et estre sous le roy d'Angleterre, qu'il les garderoit loyaument et leur donroit pluseurs grans libertés, et, en la fin des lettres leues, menaçoit, s'il ne faisoient ce qu'il leur mandoit, que bien briefment il les assaudroit et qu'il en fussent tous certains. Mais ceux de Caen luy contredirent tous d'une volenté et d'un courage, en disant que au roy d'Angleterre il n'obéiroient point. Et quant il oï la response des bourgois de Caen, si leur assigna jour de bataille au juesdi ensuivant; et ceci il fist traîtreusement, car dès le jour par avant au matin, qui estoit le mercredi après la Magdaleine vint-deuxiesme jour de juillet, il vint devant Caen, là où estoient capitaines establis de par le roy, monseigneur Guillaume Bertran, évesque de Baieux et jadis frère de monseigneur Robert Bertran chevalier, le seigneur de Tournebu, le conte d'Eu et de Guines, lors connestable de France, et monseigneur Jehan de Meleun, lors chambellan[569] de Tanquarville. Et quant les Anglois vindrent devant Caen, si assaillirent la ville par quatre lieux, et traioient sajettes par leur archiers aussi menu que sé ce fust grelle. Et le peuple se deffendoit tant qu'il povoit, meismement ès près, sus la boucherie et au pont aussi, pour ce que ylec estoit le plus grant péril. Et les femmes, si comme l'en dit, pour faire secours, portaient à leur maris les huis et les fenestres des maisons et le vin avecques, afin qu'il fussent plus fors à eux combatre. Toutes voies, pour ce que les archiers avoient grant quantité de sajettes, il firent le peuple de soy retraire en la ville et se combatirent du matin jusques aux vespres. Lors, le connestable de France et le chambellan de Tanquarville issirent hors du chastel et du fort en la ville, et ne sçai pourquoy c'estoit, et tantost il furent pris des Anglois et envoiés en Angleterre[570].

Mais quant l'évesque de Baieux, le seigneur de Tournebu, le bailli de Roen et pluseurs autres avecques eux virent qu'il istroient pour noient, et que leur issue pourroit plus nuire que profiter, si se retraistrent au chastel comme sages, et se tenoient aux quarniaux. Entre deux, les Anglois cherchoient[571] moult diligeamment la ville de Caen et pilloient tout; et les biens qu'il avoient pillés à Caen et ès autres villes le roy d'Angleterre envoia par sa navire tantost en Angleterre, et ardi grant partie de la ville de Caen en soy issant; mais au fort de la ville ne fist-il onques mal né n'i arresta point, car il ne vouloit mie perdre ses gens. Si s'en parti tantost, et s'en ala vers Lisieux. Et tousjours Geffroy de Harecourt aloit devant, qui tout le pays ardoit et gastoit.

Après, il vindrent vers Falaise, mais il trouvèrent qui leur résista viguereusement. Si se tournèrent vers Roen. Et quant il oïrent que le roy de France assembloit ilec son ost, si s'en alèrent au Pont-de-l'Arche; toutes voies le roy de France y ala avant eux. Et quant il fu entré en la ville, si manda au roy d'Angleterre s'il vouloit avoir bataille à luy, qu'il luy assignast jour à son plaisir; lequel respondi que devant Paris il se combatroit au roy de France.

Quant le roy de France oï ce, si s'en retourna à Paris et s'en vint mettre et logier en l'abbaye Saint-Germain-des-Prés[572]. Ainsi, comme le roy d'Angleterre s'approchoit de Paris, si vint à Vernon et cuida prendre la ville, mais l'en luy résista viguereusement. Si s'en partirent les Anglois et ardirent aucuns des forbours. D'ilec vindrent à Mantes, et quant il oit dire qu'il estoient bons guerroiers, si n'y voult faire point de demeure, mais s'en vint a Meullenc là où il perdi de ses gens; pour laquelle chose il fu tant irié que, en la plus prochaine ville d'ilec, qui est appellée Muriaux[573], il fist mettre le feu et la fist tout ardoir.

Après ce, vint à Poissi, le samedi douziesme jour d'aoust; et toujours le roy de France le poursuivoit continuellement de l'autre partie de Saine, tellement que en pluseurs fois l'ost de l'un povoit voir l'autre; et par l'espace de six jours que le roy d'Angleterre fu à Poissi et que son fils aussi estoit à Saint-Germain-en-Laye, les coureurs qui aloient devant boutèrent les feux en toutes les villes d'environ, meismement jusques à St-Cloust, près de Paris; tellement que ceux de Paris povoient voir clèrement, de Paris meisme, les feux et les fumées, de quoy il estoient moult effraiés et non mie sans cause. Et combien que en notre maison de Rueil, laquelle Charles-le-Chauve, roy empereur, donna à nostre églyse, il boutassent le feu par pluseurs fois, toutes voies par les mérites de monseigneur saint Denis, si comme nous avions en bonne foy, elle demoura sans estre point dommagiée. Et afin que je escrive vérité à nos successeurs, les lieux où le roy d'Angleterre et son fils estoient si estoient lors tenus et réputés les principaux domiciles et singuliers soulas du roy de France; parquoy c'estoit plus grant deshonneur au royaume de France et aussi comme traïson évident, comme nul des nobles de France ne bouta hors le roy d'Angleterre estant et résidant par l'espace de six jours es propres maisons du roy, et ainsi comme au milieu de France si comme est Poissi, St-Germain-en-Laie et Montjoie[574], là où il dissipoit, gastoit et despendoit les vins du roy et ses autres biens. Et autre chose encore plus merveilleuse, car les nobles faisoient afondrer les bastiaux et rompre les pons par tous les lieux où le roy d'Angleterre passoit, comme il deussent tout au contraire faire passer à luy par sur les pons et parmi les bastiaux, pour la deffense du pays. Entretant, comme le roy d'Angleterre estoit à Poissi, le roy de France chevaucha par Paris le dimenche et s'en vint logier à tout son ost en l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés pour estre à rencontre du roy d'Angleterre qui le devoit guerroier devant Paris, si comme dit est[575].

Et comme le roy eust grant désir et eust ordené d'aler l'endemain contre luy jusques à Poissi, il luy fu donné à entendre que le roy d'Angleterre s'estoit parti de Poissi, et qu'il avoit fait refaire le pont qui avoit esté rompu, laquelle roupture avoit esté faite, si comme Dieu scet, afin que le roy d'Angleterre ne peust eschaper sans soy combatre contre le roy de France. Et quant le roy oï les nouvelles du pont de Poissi qui estoit réparé et de son anemi qui s'en estoit fui, si en fu moult dolent et s'en parti de Paris, et vint à Saint-Denis à tout son ost, la vigile de l'Assomption Nostre-Dame: et n'estoit mémoire d'homme qui vit, que depuis le temps Charles-le-Chauve qui fu roy et empereur, le roy de France venist à Saint-Denis-en-France en armes et tant prest pour batailler.

Quant le roy fu à Saint-Denis, si célébra ilec la feste de l'Assomption moult humblement et très dévotement, et manda au roy d'Angleterre, par l'arcevesque de Besançon, pourquoy il n'avoit acompli ce qu'il avoit promis. Lequel respondi frauduleusement, si comme il apparut par après, car quant il se vouldroit partir il adresceroit son chemin par devers Montfort. Oïe la response frauduleuse du roy d'Angleterre, si ot le roy conseil qui n'estoit mie bien sain; car en vérité, il n'est nulle pestilence plus puissant de grever et de nuire qu'est celuy qui est anemi et se fait ami familier[576].

Si s'en parti le roy de Saint-Denis et passa de rechief par Paris dolent et angoisseux, et s'en vint à Antongny, oultre le Bourc-la-Royne, et ilec se loga le mercredi; et endementres le roy d'Angleterre faisoit refaire le pont de Poissi qui estoit rompu, et cil qui l'avoit oï et veu si le tesmoigna; car nous véismes à l'églyse de Saint-Denis, et en la salle où le roy estoit, un homme qui se disoit avoir esté pris des anemis et puis rançonné, lequel disoit appertement et publiquement, pour l'honneur du roy et du royaume, que le roy d'Angleterre faisoit faire moult diligeamment le pont de Poissi, et vouloit celuy homme recevoir mort s'il ne disoit vérité. Mais les nobles et les chevaliers les plus prochains du roy luy disoient qu'il mentoit apertement, et se moquièrent de luy comme d'un povre homme. Hélas! adonques fu bien vérifié cele parole qui dist ainsi: «Le povre a parlé, et l'en luy dit: Qui est cestui? par moquerie. Le riche a parlé et chascun se teust, par révérence de luy.»

Finablement, quant il fu sceu véritablement que l'en refaisoit le pont, l'en y envoia la commune d'Amiens pour empeschier la besoigne, laquelle ne pot résister à la grant multitude des sajettes que les Anglois traioient, et fu toute mise à mort. Et tandis que le roy estoit à Antongny, en icelle nuit luy vindrent nouvelles que les Anglois, pour certain, avoient refait le pont de Poissi, et que le roy d'Angleterre s'en devoit aler et passer par ilec.