I.

En la marche de Gaule et de la petite Bretagne régnaient jadis deux frères, époux de deux sœurs. Ban, l'aîné, était roi de Benoïc, Bohor était roi de Gannes. Au moment où l'histoire commence, Ban avait atteint un grand âge, et de la reine Hélène, issue de la race de Joseph d'Arimathie, il n'avait qu'un enfant, nommé Galaad en baptême, mais qu'on appela toujours Lancelot, en mémoire de son aïeul[1].

Les royaumes de Benoïc et de Gannes devaient hommage à celui de la petite Bretagne, dont le souverain, nommé Aramont, mais plus ordinairement Hoël, étendait son autorité d'un côté jusqu'aux marches d'Auvergne et de Gascogne, de l'autre jusqu'aux terres soumises aux Romains et à leur vassal le roi de Gaule. Le Berry était également inféodé à la petite Bretagne: mais, dès le temps du roi Aramont, le roi Claudas de Bourges avait refusé l'hommage et s'était déclaré vassal du roi de Gaule qui, lui-même, dépendait de l'empereur de Rome. Ces rois de Gaule se faisaient alors par élection. Claudas, avec l'aide des Gaulois et des Romains, étant parvenu à s'emparer de Benoïc, Aramont eut recours au roi de la Grande-Bretagne, qu'il reconnut pour suzerain. Alors Uter-Pendragon passa sur le continent, chassa Claudas non-seulement de Benoïc, mais de Bourges, et les Bretons désolèrent si bien la terre de Berry qu'elle perdit son nom pour prendre celui de la Déserte. Bourges, la cité principale, fut seule épargnée, en reconnaissance de l'accueil qu'y avait reçu Uter-Pendragon, quand Wortigern les avait contraints, lui et son frère, à sortir de la Grande-Bretagne[2].

Mais, après la mort d'Uter-Pendragon, Artus eut à répondre à tant d'ennemis qu'il ne put protéger ses grands vassaux du continent. Les deux royaumes de Gannes et Benoïc, d'abord réunis sous le sceptre du roi Lancelot, avaient été partagés entre les deux fils de ce prince. Claudas profita de l'éloignement des Bretons insulaires pour réclamer une seconde fois l'appui des Gaulois et des Romains. Il rentra dans la Déserte, envahit les terres de Benoïc, et saisit peu à peu toutes les bonnes villes du roi Ban. Il offrait bien de les rendre à la condition d'en recevoir l'hommage; mais, pour rien au monde, Ban n'eût manqué à la foi qu'il devait au roi Artus.

Il ne restait plus au roi de Benoïc que le château de Trebes, qui, par l'avantage de sa situation entre une rivière et de fortes murailles, défiait tous les assauts: toutefois il n'était pas à l'abri de la disette ou de la trahison. Ban y avait conduit la reine Hélène et leur fils, le petit Lancelot. Claudas arriva bientôt devant les barrières; tout moyen de sortir et de communiquer avec le dehors fut enlevé aux assiégés. Ban était décidé à mourir plutôt que de céder aux conditions de Claudas; mais il prenait en pitié les souffrances de la reine et de ses chevaliers. Claudas ne cessait de lui représenter que rien ne le mettrait à l'abri de la faim; qu'Artus ne viendrait pas à son aide; que son frère le roi Bohor était trop malade pour le seconder. Un jour il offrit de le laisser sortir pour se rendre en Grande-Bretagne, à la condition que, si dans quarante jours il n'était pas de retour, ou revenait sans avoir obtenu de secours, le château serait rendu. Ban hésitait, et Claudas, qui pratiquait volontiers les traîtres, tout en ne les aimant pas, parvenait à gagner Aleaume, le sénéchal de Benoïc, en s'engageant à l'investir de ce royaume, dont il lui ferait l'hommage. Un jour le roi Ban prit en conseil un loyal chevalier, nommé Banin, son filleul, et le sénéchal: il leur exposa les offres de Claudas: le sénéchal insista fortement pour en montrer les avantages. «Artus, disait-il, bien que fort occupé des Saisnes et de ses hauts barons, ne refusera pas de vous venir en aide. La garnison de Trebes tiendra jusqu'à votre retour, et Claudas, à l'approche des Bretons, lèvera le siége, trop heureux de regagner la Déserte.»

Ban se rendit à ces raisons: il avertit la reine, et, suivi de deux écuyers, l'un pour tenir l'enfant, l'autre pour conduire les sommiers chargés du trésor de Benoïc, ils passèrent la porte, franchirent le pont abaissé, et ne trouvèrent personne qui tentât de les arrêter.

II.

Mais à peine étaient-ils entrés dans la forêt qui s'étendait le long de la rivière, que le traître sénéchal allait avertir Claudas de faire avancer ses gens vers la porte qu'ils trouveraient défermée. Malheureusement pour lui, Banin, toujours aux aguets, le vit rentrer. «—Comment! sénéchal, dit-il, à cette heure sur pied! D'où venez-vous donc?—J'ai voulu m'assurer que Claudas ne tenterait rien contre nous, pendant l'absence du roi.—Vous avez choisi singulièrement votre heure, pour parlementer avec l'ennemi.—Eh quoi! douteriez-vous de ma loyauté?—Non, car, si je pouvais en douter, je vous défierais aussitôt.»

Le sénéchal remonta dans la tour, et bientôt on entendit un grand mouvement d'hommes et de chevaux. Les gens de Claudas étaient déjà dans le château et commençaient le pillage. Pour éloigner les soupçons, le sénéchal se mit à crier: «À l'arme! trahi, trahi!—Ah! traître, ah! félon! lui cria Banin de son côté, puisses-tu comme Judas être payé de ta fausseté!» Cependant le feu prenait aux faubourgs, à la ville; maisons, moulins, tout croulait, il ne demeurait de Trebes que le donjon[3]. Banin s'y enferma avec trois preux sergents. Maître de la ville incendiée, Claudas en commença le siége; mais il eut beau faire jouer ses perrières et ses mangonneaux, il ne put entrer dans la tour, et fut arrêté devant les murs aussi longtemps qu'il avait fait devant la ville entière.

Banin eut alors à redouter un ennemi plus terrible que Claudas; c'était la faim. La rivière qui baignait un côté de la tour étanchait leur soif, mais leur donnait à de trop rares intervalles quelque petit poisson qu'ils se partageaient avidement. Le troisième jour, ils découvrirent entre deux pierres un chat-huant dont la chair leur parut délicieuse. Comment cependant tenir pendant un mois? Un matin Claudas demanda à parler: «Banin, je reconnais en toi un loyal et preux chevalier. Mais de quoi servira ta prud'homie? Veux-tu laisser mourir ici de faim tes compagnons? Fais mieux: prends quatre de mes bons chevaux, et sortez ensemble de la tour en toutes armes; vous chevaucherez où il vous plaira; ou, si tu consentais à rester avec moi, je prends Dieu à témoin (il tendait la main droite vers une chapelle voisine) que je t'aimerais plus que nul de mes anciens amis.»

Banin repoussa les offres à plusieurs reprises, mais à la fin il trouva moyen de sauver son honneur en cédant aux prières de ses trois compagnons, mourants de faim. «Je consentirai, leur dit-il, à rendre la tour, à des conditions qui ne nous feront pas honte.» Lors revenant à Claudas: «Sire, j'ai pris conseil de mes amis; nous sortirons de la tour, et, comme je vous tiens à prud'homme, je veux bien demeurer avec vous, mais sous une condition: vous ferez droit, pour nous ou contre nous, sans autre égard que la justice.» Claudas consentit; les Saints furent apportés, la convention jurée et les portes de la tour ouvertes.

Banin demeura plusieurs jours auprès du roi, dont il recevait le meilleur accueil; le traître sénéchal du roi Ban était, de son côté, impatient de recevoir le loyer de sa félonie. Le roi Claudas cherchait à gagner du temps; non qu'il voulût se parjurer, mais dans l'espoir de trouver moyen de se dégager. Un jour, Aleaume, en présence des barons de Claudas, rappela la promesse qui lui avait été faite, et, le roi ne se pressant pas de répondre, Banin se leva en pieds et demanda à parler.

«Roi Claudas, dit-il, vous m'avez promis de faire droit contre moi, pour mes accusateurs, et pour moi contre ceux que j'accuserais. Je vous demande raison de l'ancien sénéchal de Benoïc, que j'accuse de parjure et de trahison. S'il me dément, je suis prêt à faire preuve, les armes à la main, au jour et lieu qu'il vous plaira d'assigner.»

Claudas sentit une joie secrète en écoutant Banin:

«Aleaume, dit-il, vous entendez ce qu'on avance contre vous. Aurais-je donné ma confiance à un traître?

«—Sire, répond Aleaume, je suis prêt à prouver contre le plus fort chevalier du monde que jamais je n'eus envers vous pensée vilaine.»

Et Banin: «Voici mon gage. Je montrerai que j'ai vu de mes yeux la trahison dont il s'est rendu coupable envers son seigneur lige.

«—Voyons, sénéchal, reprit Claudas, que pensez-vous faire?

«—Mais, sire, cette cause est vôtre plus que mienne. Mon seul crime est de vous avoir bien servi.»

«—Si vous n'êtes pas coupable, défendez-vous. Vous êtes aussi fort, aussi hardi champion que Banin, vous avez droit: que pouvez-vous craindre?»

Tant dit le roi Claudas que le sénéchal fut contraint de se soumettre à l'épreuve. Les gages furent mis entre les mains du roi, qui dit en les recevant: «Sénéchal, je vous tiens pour chevalier loyal envers moi, comme vous l'avez été envers votre premier seigneur. Je vous investis du royaume de Benoïc, avec les rentes et revenus qui en dépendent. Et, dès que vous aurez convaincu de fausseté votre accusateur, je recevrai votre hommage. Mais s'il arrive que vous soyez mis hors des lices, c'est Banin qui devra tenir, au lieu de vous, le royaume de Benoïc.»

Le combat eut lieu à quatre jours de là dans la prairie de Benoïc, entre Loire et Arsie. Banin eut raison de la trahison du sénéchal, dont il fit voler la tête sur l'herbe sanglante. Quand il vint reprendre son gage, Claudas l'accueillit avec honneur; car, s'il pratiquait volontiers les traîtres, il ne leur accordait jamais sa confiance. Il offrit donc au vainqueur l'honneur du royaume de Benoïc.

«Sire, répondit Banin, je suis resté près de vous jusqu'à présent, dans l'espoir de satisfaire au droit, et de punir le traître qui vous livra le château de Trebes. J'ai, grâce à Dieu, rempli ce devoir; rien ne doit plus me retenir près de vous. Je n'ai pas cessé d'être au roi Ban et je ne puis voir en vous qu'un ennemi; l'hommage que je vous rendrais ferait sortir mon cœur de ma poitrine.—J'ai, dit Claudas, grand regret de votre résolution, mais je vous accorde le congé que vous souhaitez.» Banin, sur cette réponse, demanda son cheval et s'éloigna de Trebes, sans attendre la fin du jour.

On le trouve, dans une autre laisse, à la cour du roi Artus, emportant les prix des behours et des quintaines, méritant d'être admis parmi les chevaliers de la Reine, de la Table ronde et de l'Escarguette ou garde du Roi. Il avait, dit le romancier, recueilli dans ses guerres contre le roi Claudas un butin assez fort pour faire bonne figure au milieu des chevaliers bretons. Mais Artus, quand il apprenait que le nom de Banin lui venait du roi de Benoïc, était entré dans une profonde et douloureuse rêverie; car ce nom lui rappelait que la mort du roi Ban n'était pas vengée. Banin, ajoute notre livre[4], «fit beaucoup parler de lui et attacha son nom à mainte belle aventure; mais c'est dans le Conte du Commun qu'elles sont racontées et où il convient mieux de les lire[5]

III.

Revenons au roi Ban, que nous avons laissé franchissant la petite porte du château de Trebes, avec la reine, leur enfant et un fidèle sergent. Ils chevauchèrent une heure avant le retour du jour, et gagnèrent ainsi la forêt qui devait les conduire à l'entrée du royaume de Gannes. Là se dressait une haute montagne d'où l'on pouvait découvrir tout le pays. L'aube venait de crever; Ban ne put résister au désir de jeter un dernier regard sur son château bien-aimé. Il fit arrêter la reine au bas du tertre et chevaucha péniblement jusqu'au sommet. Mais quelle douleur, en voyant les murs éclairés de sinistres lueurs, les moutiers crouler, le feu jaillir çà et là, l'air tellement embrasé que la flamme semblait en montant joindre le ciel à la terre! Trebes avait été sa dernière espérance; que lui restait-il? Une jeune femme nourrie dans les grandeurs, maintenant réduite au dernier dénûment: celle dont les ancêtres remontaient au roi David[6] allait être réduite à réclamer la pitié des autres, à nourrir son enfant du pain amer de l'exil. Et lui, pauvre vieillard, naguère riche d'amis et d'avoir, l'honneur de toutes les bonnes compagnies, comment pourrait-il soutenir une fortune aussi contraire? Toutes ces pensées refoulent alors son cœur avec tant d'amertume que les sanglots l'étouffent, il se pâme et glisse à terre sans mouvement. Quand il revint à lui: «Ah! Seigneur, je vous rends grâces de la fin qu'il vous plaît m'envoyer. Vous avez vous-même souffert la pauvreté et les tourments. Je n'ai pu sans de grands péchés vivre dans le siècle; je vous en réclame pardon. Ne perdez pas mon âme, vous qui êtes venu de votre sang nous racheter. Faites que mes torts reçoivent ici leur châtiment, ou, si mon esprit doit être tourmenté par delà, qu'au moins un jour plus ou moins éloigné me réunisse à vous. Ah! beau Père spirituel, prenez pitié de ma femme Hélène, sortie du ce haut lignage que vous avez conduit au royaume aventureux: remembrez-vous de mon fils, pauvre et tendre orphelin; car les pauvres sont en votre garde et vous les devez protéger avant tous les autres.»

Ces paroles dites, le bon roi se frappa la poitrine en pleurant de contrition; il arracha trois brins d'herbe, et les mit dans sa bouche au nom de la Sainte Trinité; puis il eut un dernier serrement de cœur, ses yeux se troublèrent, il s'étendit, les veines du cœur se rompirent, et il expira, les mains en croix, les yeux au ciel et la tête tournée vers Orient.

Cependant le cheval, effrayé du bruit qu'avait fait le roi dans sa chute, s'était mis à fuir jusqu'au bas de la montagne. La reine, le voyant revenir seul, dit à l'écuyer chargé de tenir en selle le petit Lancelot de lui apporter l'enfant et d'aller voir ce qui pouvait retarder le roi. Tout-à-coup elle entend les cris perçants de l'écuyer, quand il arrive à l'endroit où son seigneur était étendu sans vie. Tout effrayée, la reine dépose l'enfant sur l'herbe, et se met à gravir le tertre. Elle a bientôt croisé l'écuyer, qui la conduit devant le corps de son cher époux. Quelle douleur! Elle se jette sur lui, déchire ses habits, frappe son beau corps, égratigne son visage; la montagne, la vallée, le lac voisin, tout retentit de ses gémissements et de ses cris.

Puis la pensée lui revint de l'enfant laissé aux pieds des chevaux: «Ah! mon fils!» et elle redescend tout échevelée au bas de la montagne; elle cherche les chevaux, ils s'étaient rapprochés du lac pour s'y abreuver. Sur la rive, elle voit son fils entre les bras d'une demoiselle qui le serre tendrement sur son sein, en lui baisant la bouche et les yeux. «Belle douce amie,» lui dit la reine, «pour Dieu! rendez-moi mon enfant. Il est assez malheureux d'avoir perdu son père et son héritage.» À toutes ses paroles, la demoiselle ne répond mot; mais, quand elle voit la reine avancer de plus près, elle se lève avec l'enfant, se tourne, vers le lac, joint les pieds et disparaît sous les eaux.

La reine, à cette nouvelle épreuve, voulut s'élancer et suivre dans le lac la demoiselle: mais le valet qui s'était hâté de revenir la retint de force; elle s'étendit sur l'herbe, perdue dans les sanglots. En ce moment vint à passer près de là une abbesse accompagnée de deux nonnes, d'un chapelain, d'un frère convers[7] et de deux écuyers. Des cris frappant son oreille, elle se détourna pour aller vers le point d'où ils partaient. Quand elle vit la reine: «Dieu, madame, vous donne joie! dit-elle.—Hélas, il n'est pas en son pouvoir de consoler la plus malheureuse femme du monde. J'ai perdu toutes les joies, tous les honneurs.—Dame, qui êtes-vous donc?—Une dolente qui a trop vécu.» Le chapelain tirant alors l'abbesse par la guimpe: «Croyez-moi, madame, dit-il, cette dame est la reine.» L'abbesse ne put retenir ses larmes. «Pour Dieu! madame, lui dit-elle, veuillez ne rien me cacher, je le sais, vous êtes la reine.—Oui, oui, la reine aux grandes douleurs.» Cette réponse a fait que la première branche de notre histoire est ordinairement appelée l'Histoire de la Reine aux grandes douleurs.

«Laquelle que je sois, reprit Hélène, faites-moi nonne, je ne désire que cela.—Volontiers, madame, mais dites-nous la cause de vos douleurs.» La reine, rassemblant toutes ses forces, raconta comment ils étaient sortis de Trebes, comment le roi n'avait pu soutenir la vue de l'embrasement de son château; comment on l'avait retrouvé sans vie, et comment enfin un démon sous la forme d'une demoiselle avait enlevé son cher enfant. «Vous voyez maintenant, ajouta-t-elle, si j'ai raison de haïr le siècle. Faites prendre le grand trésor d'or, d'argent et de vaisselle que porte ce cheval, et employez-les à faire un moutier dans lequel on ne cessera de chanter pour l'âme de monseigneur le roi.

«Ah! madame, dit l'abbesse, vous ne savez pas combien il est difficile de vivre en religion. C'est le travail des corps et le péril des âmes. Demeurez avec nous, sans revêtir l'habit; soyez toujours madame la reine; notre maison est vôtre, les ancêtres de monseigneur le roi l'ont fondée.—Non, non; le siècle ne m'est plus rien: je vous prie de me recevoir comme nonne, et si vous refusez, je m'enfuirai dans ces forêts sauvages et j'y perdrai bientôt et le corps et l'âme.—S'il est ainsi, je rends grâce à Dieu qui nous donne la compagnie d'une si bonne et si haute dame.» Et, sans attendre davantage, l'abbesse trancha les tresses de ses cheveux; il était aisé de voir, malgré sa profonde affliction, qu'Hélène était la plus belle femme du monde. On tira des sommiers que conduisaient les sergents de l'abbaye les noirs draps et le voile qu'elle ne devait plus quitter. Et quand l'écuyer de Trebes vit la reine ainsi rendue, il dit qu'il n'entendait pas l'abandonner; on le revêtit de la robe de frère convers. Avant de suivre leur chemin, le chapelain, les deux convers et les deux écuyers se chargèrent de transporter le roi à l'abbaye, qui n'était pas éloignée. Le service fut digne d'un roi; on mit honorablement le corps en terre, jusqu'au moment où fut construit, sur la montagne où il avait expiré, le moutier que la reine avait demandé. Le corps y fut transporté, et la reine voulut demeurer dans un logis qui en dépendait, avec deux autres nonnains, deux chapelains et trois convers. Tous les matins, après la messe, elle se rendait au bord du lac où son fils lui avait été ravi, elle y lisait le psautier avec abondance de larmes. Quand on sut que la reine avait pris les draps de nonne, les gens du pays l'appelèrent le Moutier-royal, et l'on vit s'y rendre les plus gentilles dames de la contrée, pour l'amour de Dieu et de la reine.