XLIII.

Suivons maintenant le bon Hector dans la quête qu'il a entreprise. Il savait, par le chevalier qui lui avait remis l'épée de la demoiselle de Norgalles, que messire Gauvain avait traversé le carrefour des Sept-Voies, sur les marches du royaume de Norgalles. Il passa donc la Saverne et s'engagea dans la forêt de Brequehan. La matinée était belle et, comme les vrais amoureux, il se perdit si bien en rêveries[83] qu'il passa sans rien voir tout près d'une demoiselle arrêtée sous un chêne, et tenant sur ses genoux un chevalier percé de plusieurs coups d'épée. À quelques pas de là, un écuyer gardait le palefroi de la demoiselle. Hector, qui songeait à l'amie qu'il venait de quitter, ne vit pas son cheval froisser le pied du chevalier navré.—«Sire,» lui cria la demoiselle, «vous n'êtes pas des plus courtois; peu s'en est fallu que vous n'écrasiez ce chevalier, autant ou même peut-être plus gentilhomme que vous.» Hector n'entend pas et ne répond rien; l'écuyer court à lui et saisissant la bride du cheval: «Puissiez-vous, dit-il, vous rompre le cou!—Et pourquoi, beau frère?—Parce que vous dormez apparemment, au lieu de veiller à votre cheval: ne voyez-vous pas ce malheureux chevalier dont ma demoiselle soutient la tête?—Hector regarde, et, tout confus, revient crier merci à la demoiselle. «Je pensais, lui dit-il, à la chose que j'aime le plus au monde, et j'étais au regret de l'avoir quittée; pardonnez-moi, et consentez à me recevoir pour votre chevalier, si vous pensez avoir besoin d'aide.—Vous ignorez, reprend la demoiselle, à quoi vous vous engagez; de quel côté allez-vous, sire?—Je voudrais gagner le carrefour des Sept-Voies et je ne sais pas bien les chemins.—Si je pouvais me confier en votre garde, je vous conduirais, et je laisserais à mon écuyer le soin de ce pauvre chevalier.—Demoiselle, il n'est personne dont vous puissiez rien craindre, tant que vous serez sous ma garde.—Je vous conduirai donc.»

Elle fait asseoir à sa place l'écuyer et lui pose sur les genoux la tête du chevalier navré. Hector l'aide à monter; ils se mettent à la voie. Chemin faisant, Hector demande quel est ce chevalier si cruellement blessé qu'elle soutenait sur ses genoux: «Près d'ici, répond-elle, habite un chevalier félon et outrageux, qui ne croit pas que personne puisse lutter contre lui: c'est le cousin germain de mon malheureux ami. Un jour ce chevalier félon chassait dans le bois: il entra dans un pavillon qui lui appartient; mon ami l'y avait précédé et, pour se reposer, s'était jeté sur un lit où dormait déjà l'amie de son cousin. Celui-ci les trouvant tous deux endormis supposa le mal auquel ils ne pensaient, lui ni la demoiselle; il perça mon ami de plusieurs coups d'épée, et s'éloigna croyant lui avoir donné la mort. La nouvelle de cette injuste violence étant venue jusqu'à moi, j'étais accourue et je bandais ses plaies quand vous êtes arrivé.»

Ainsi devisant, ils approchaient du pavillon où le meurtre avait été commis. Devant la porte, un chevalier assis dans un fauteuil faisait lacer ses chausses de fer, sans paraître ému de grands cris qui partaient du pavillon: «Sire, dit la demoiselle à Hector, voilà le traître dont je vous ai parlé: si vous ne consentez à me défendre, je vais retourner à mon chevalier.—N'avez-vous à craindre que lui?—Lui seul, tous ceux qui habitent ce pavillon me veulent du bien.—Rassurez-vous, demoiselle, je puis suffire à vous protéger; mais d'où viennent les cris que nous entendons?—C'est la pucelle qui dormait près de mon ami, et qui est accusée d'une faute qu'elle n'a pas commise: elle a beaucoup aimé et sans doute aime encore celui qui refuse de croire à sa fidélité.»

Hector s'avança plus près du chevalier: «Dites-moi, chevalier, la raison des cris qu'on entend.—Qu'en avez-vous à faire?—Je le désire savoir, et je vous prie de me l'apprendre.—Moi, j'entends ne le dire à vous ni à la putain qui vous accompagne.—C'est parler vilainement et plus à votre honte qu'à celle de ma demoiselle.—Je n'ai dit pourtant que la vérité.—Oh! s'écrie la demoiselle, Dieu sait que vous avez menti.»

En entendant ces mots, le chevalier se lève rouge de colère et s'élance vers la demoiselle; mais Hector a le temps de pousser son cheval entre les deux.—«N'avancez pas, lui dit-il; cette demoiselle est en ma garde, et vous penseriez mal de moi si je ne la défendais. Mais je suis armé et vous ne l'êtes pas; prenez votre temps,—Je n'ai pas besoin d'autres armes que mon écu pour t'abattre, l'enlever et l'attacher par les tresses au premier chêne.» Et tout en parlant, il essayait de détourner le cheval pour arriver à la demoiselle; mais Hector donne un bon coup d'éperon, le heurte du poitrail, le jette à terre et aurait passé sur son corps, s'il n'eût retenu le frein.—«Tu t'en repentiras,» crie en se relevant le chevalier furieux, «Dieu me damne, si j'entre au lit avant de t'avoir arraché la vie.—Nous verrons bien, dit tranquillement Hector; allez vous armer, et si vous en avez le meilleur, vous ferez votre volonté.—Oh! je ne te crains pas assez pour m'armer plus que je ne suis.»

Il demande un heaume à l'écuyer qui lui avait attaché les chausses, et quand on lui a lacé, il monte l'écu au cou, l'épée à la ceinture, une forte lance au poing. Ils prennent alors du champ, reviennent et se précipitent l'un sur l'autre. Le chevalier du pavillon brise son glaive; Hector, qui avait ôté le fer du sien, pour rendre le combat moins inégal, l'atteint en pleine poitrine et le lance rudement à terre. Il lui laisse tout le temps de se relever; mais alors il le frappe de la taille de l'épée, le rejette à terre et lui foule le bras. Le chevalier se relève encore, prend à deux mains son épée, et l'abat sur le heaume d'Hector qui répond en faisant sauter la lame et en forçant le chevalier à chercher un abri dans le pavillon où il pénètre après lui. L'autre, voyant sa vie en danger, se hâte d'ôter son heaume et de s'avouer outré: «J'étais mal armé, ajoute-t-il, et ce n'est pas à vous grand honneur de m'avoir vaincu. Si vous me donniez le temps de me couvrir, tous pourriez être fier de votre victoire.—Eh bien! si tu tiens à recommencer, va mieux t'armer, mais dis-moi d'abord d'où venaient les cris que j'ai entendus.—D'une pucelle que j'ai longtemps aimée: elle m'a honni, je ne veux pas le lui pardonner, et de là son chagrin, ses cris.—C'est pour elle apparemment que tu as navré ton cousin sans le défier?—Justement: l'outrage qu'il me faisait ne m'obligeait pas à le défier.» Pendant qu'il s'arme, la demoiselle reproche vivement à Hector de n'avoir pas profité de son premier avantage: «À votre place, il eût agi tout autrement.—Demoiselle, cela peut être, mais j'étais le mieux armé et j'aurais été blâmé dans toutes les cours d'avoir usé de rigueur envers lui.»

En ce moment, le chevalier revenait complètement armé: «Vous pourriez, lui dit Hector, éviter le combat, en faisant amende honorable à la demoiselle que je conduis.—À d'autres, de perdre l'occasion de me venger d'elle, aussi bien que de celui dont elle était concubine.» Le combat recommence; Hector lui fait encore mesurer la terre. Pour rendre la lutte égale, il descend et commence l'escrime; l'avantage reste plus longtemps indécis entre eux et la demoiselle, inquiète de l'issue du combat, s'enfuit dans le bois, pour ne pas tomber entre les mains d'un vainqueur détesté. Enfin Hector terrasse son adversaire: il lui arrache le heaume, et il allait lui trancher la tête quand le vaincu lui crie merci. La demoiselle était revenue: «Surtout ne l'épargnez pas!» criait-elle.—Votre vie, dit Hector, dépend de cette demoiselle.—Ha! je suis mort: à quoi me servira de reconnaître que j'ai mépris envers elle, et que son ami ne m'a pas outragé? Mais, sire chevalier, je n'ai rien fait pour mériter de vous la mort: voici mon épée, contentez-vous de m'avoir outré.—Demoiselle, que voulez-vous que j'en fasse?—Vengez la mort de mon ami.—Il faut donc vous satisfaire,» et il abattait la ventaille du chevalier, quand la pucelle du pavillon, voyant en tel danger l'homme qu'elle aimait en dépit de ses mauvais traitements, accourt échevelée et se précipite aux genoux d'Hector en lui criant merci. «Ce n'est pas à moi, demoiselle, c'est à celle-ci qu'il la faut demander.» Alors celle qui avait tant demandé la mort du chevalier s'attendrit, fond en larmes et se tournant vers Hector: «Sire chevalier, faites-en votre volonté, je m'y accorde d'avance.» Le vaincu, de son côté, offre de se rendre prisonnier de la demoiselle offensée, et Hector lui permet de remonter. Ils gagnent le moutier voisin; le vaincu lève la main, jure en présence de l'ermite de faire ce que la demoiselle exigera. «Et maintenant, leur demande Hector, suis-je encore loin du carrefour des Sept-Voies?—Vous en avez été détourné, répond le chevalier; mais si vous le trouvez bon, voici mon jeune écuyer qui vous servira de guide, et pourra vous conduire à la maison de son père.» Hector accepte, le chevalier le supplie de lui dire son nom: «On m'appelle Hector.—Et moi Guinas de Blaquestan.» Là dessus, ils se recommandent à Dieu. Guinas et les deux demoiselles vont rejoindre le chevalier navré, pendant qu'Hector se laisse conduire par l'écuyer.

XLIV.

Avant de passer du duché de Cambenic dans le royaume de Norgalles, Hector eut souvent occasion de montrer sa prouesse. D'abord, deux chevaliers nouvellement armés, neveux du duc de Cambenic, l'obligent à se mettre en garde; il les abat l'un après l'autre assez rudement pour leur apprendre à montrer moins d'outrecuidance. L'écuyer de Guinas le conduit à la porte d'une bretèche, en avant de la maison de son père; le vieillard l'accueille avec honneur, le fait entrer dans la plus belle de ses chambres, éclairée de nombreuses chandelles: on le désarme, les plaies qu'il a recueillies dans les rencontres précédentes sont visitées et pansées. Le lendemain il remercie ses hôtes, remonte et découvre enfin la Lande du carrefour. Deux poteaux étaient dressés au milieu de la voie; un clerc de rencontre lui apprend pourquoi on les avait posés: ils soutenaient naguère deux liasses de lances; le chevalier qui les avait dressées invitait les chevaliers errants à jouter, et pendant longtemps il abattit tous ceux qui répondaient au défi. Enfin, un chevalier de la maison du roi Artus, après l'avoir réduit à merci, lui avait ordonné d'aller trouver la reine Genièvre et la dame de Roestoc, pour remplir un double message auprès d'elles.

Hector reconnut dans ce chevalier vaincu celui qui lui avait remis l'épée lettrée de la demoiselle de Norgalles envoyée par messire Gauvain. Il venait de quitter la lande du carrefour, quand il aperçut sur un tertre un beau château. On distinguait aisément sur le chemin qui y conduisait la marque récente du fer des chevaux. Bientôt passèrent près de lui trois chevaliers poussant devant eux une demoiselle éplorée, montée sur palefroi. C'était, comme il l'apprit ensuite, la femme d'un preux chevalier. Hector commence par joindre les ravisseurs et les oblige à lâcher prise; il tue le premier d'entre eux, auquel les autres ne faisaient qu'obéir, escorte la dame jusqu'à l'entrée du château, et sur l'avis qu'elle lui donne du besoin qu'avait son époux de secours, il chevauche du côté que lui indique un écuyer, et se jette au milieu de quatre gloutons qui pressaient vivement l'époux de la châtelaine et deux de ses chevaliers. Grâce à son intervention, les assaillants furent tués, navrés ou mis en fuite. Plein de reconnaissance et d'admiration pour les prouesses de son libérateur, le châtelain le pria de l'accompagner jusqu'au château, et, chemin faisant, il le mit au courant de ce qui venait d'arriver.

«Vous êtes, dit-il, dans un pays désolé par la guerre: parents, voisins, tous sont armés les uns contre les autres; je suis moi-même sur la défensive avec ceux qui devraient être mes amis. Voici à quelle occasion: quand le père de la dame que vous avez secourue avait vu le moment de sa mort approcher, il avait appelé sa fille unique et lui avait fait promettre sur les reliques de ne prendre conseil pour se marier que de ses hommes-liges[84], et de choisir celui que sa prouesse aurait le mieux recommandé. La demoiselle entendit de moi plus de bien qu'il n'y en avait, et me donna son amour. Je travaillai de mon mieux à m'en rendre plus digne. Un jour, ses parents, qui ne tenaient rien d'elle, vinrent lui proposer un époux: elle les reçut assez mal et répondit qu'elle entendait se marier non à leur choix, mais au sien. La réponse les irrita grandement: ils menacèrent de lui enlever son héritage, et se mirent à faire des courses sur ses terres. Un jour, ils surprirent la proie[85] qui venait de sortir du château: averti bientôt par le cri des pâtres, je fis armer les vingt-sept chevaliers chargés de la garde des murs, et, avec l'aide de Dieu, nous parvînmes à ramener les troupeaux. La joie fut grande au «retour: mes compagnons me donnèrent la plus grande part à leur victoire, si bien qu'ils conseillèrent à leur dame de me prendre pour époux. C'était là justement ce qu'elle souhaitait, mais elle jugea plus à propos de dissimuler: elle fit semblant d'y être peu disposée, et voulut que chacun d'eux lui dît par serment ce qu'ils en pensaient. Comme elle en avait l'espoir, ils s'accordèrent à louer le mariage proposé, et elle ne parut me choisir que par déférence pour leur avis. Quand ses parents apprirent son mariage, ils m'envoyèrent défier. Jusqu'à présent, je m'étais assez bien gardé; mais apprenant ce matin que j'étais sorti, seulement accompagné de trois chevaliers, à l'heure où madame avait coutume d'aller au moutier pour y lire ses heures, quatorze d'entre eux se mirent à ma poursuite, et les autres attendirent madame à la sortie du moutier: ils l'emmenaient quand vous les avez arrêtés, ainsi que vient de me l'apprendre l'écuyer votre guide. Vous avez tué celui dont ils suivaient les ordres, c'est un puissant chevalier dont la mort entraînera sans doute des représailles; puis, vous êtes venu me porter le secours dont j'avais tant besoin. Grâces vous en soient rendues, seigneur chevalier! À qui dois-je un si généreux service?»

Hector dit son nom et demanda celui du châtelain; on l'appelait Sinados, et le château qu'il tenait de par sa dame épousée était Windesores[86]. Hector remarqua sa situation avantageuse: elle ne laissait à désirer qu'un plus large cours d'eau, et des vignes, ce qu'on ne rencontre guère en Grande-Bretagne. En s'entretenant ainsi, ils arrivèrent à la porte; la dame, qu'un écuyer était venu prévenir, avait eu soin de faire joncher les salles, et d'avertir les bourgeois de la ville d'aller au-devant d'eux. En revoyant celui qui l'avait sauvée, elle lui tendit les bras et le tint longuement serré sur sa poitrine: «Sire, lui dit-elle, ce château est à vous; veuillez en user comme de votre bien.—Ah! dame, répond Hector, il est en trop bonnes mains, et Dieu me garde de vous en dessaisir!» Alors dames et demoiselles demandèrent à l'envi le plaisir de le désarmer et de le servir à qui mieux mieux. Les tables dressées, on s'assit au manger, Sinados entre Hector et la dame du château. Et le lendemain, il prit congé de ses hôtes, en leur disant de compter sur lui, partout où ils pourraient avoir besoin d'aide.

XLV.

Après avoir chevauché tout le jour, Hector, à la nuit tombante, se trouva devant un château fortement situé, mais dont les alentours n'offraient que des ruines et des débris. La roche escarpée qu'il dominait était fermée de l'autre côté par une profonde et large rivière qui mettait le château à couvert d'un assaut et de la disette.

Hector descendit au pied de la roche qu'il se mit à gravir, en tenant son cheval par la bride. Avant d'atteindre la moitié de la montée, il sentit une telle lassitude qu'il prit le parti de se remettre en selle et d'avancer ainsi lentement jusqu'à la porte de la ville.

Elle était ouverte; il s'engagea dans les rues: mais, à son approche, il vit les habitants rentrer avec précipitation dans leurs maisons et s'y enfermer; de sorte que, sans avoir pu joindre âme vivante, il traversa la ville et atteignit la porte opposée. Celle-ci était fermée: il heurte, il appelle, nulle réponse. «Maudite soit, dit-il, l'engeance de ce château! si Dieu l'aimait autant que moi, il serait renversé de fond en comble. Que faire cependant, sinon revenir sur mes pas, et redescendre la roche par la première porte?» Il retourne son cheval, et rebrousse chemin jusqu'à ce qu'il aperçoive un vilain qui rentrait au moment même où l'on fermait cette première porte. Ce vilain revenait la cognée sur l'épaule; à l'approche d'un étranger, il s'enfuit vers une maison voisine; Hector l'arrête: «Donne-moi, lui dit-il, les moyens de sortir d'ici, ou tu es mort.—Ah! seigneur, vous seriez le roi Artus qu'il vous faudrait demeurer.—Pourquoi fuyez-vous tous à mon approche?—Sire, parce qu'il nous est défendu d'héberger ni de recevoir aucun étranger, sous peine de mort; tout chevalier qui s'aventure ici doit passer la nuit au château.—Comment! on voudra me retenir malgré moi?—Assurément,—Au moins faudra-t-il d'autres bras que les tiens; donne-moi ta cognée.» En même temps, il la prenait et allait droit à la porte. «Ma cognée! criait le vilain, rendez ma cognée.—Va-t'en, vilain, ou je te fends la tête.» Le vilain ne le fait pas répéter et se sauve. Hector descend, attache son cheval à l'entrée de la maison, et va donner de la cognée sur la porte. Comme il s'escrimait de son mieux, un valet arrive: «Arrêtez, sire, lui dit-il, vos efforts sont inutiles; vous feriez bien mieux d'aller demander un gîte pour votre cheval et pour vous au seigneur du château.» Hector soupçonnait quelque trahison, quand il voit le valet enfourcher rapidement son cheval et piquer des deux; il court après lui, mais il comprend aisément qu'il ne pourra le joindre, jette la cognée et se résigne à monter au palais. Au milieu du degré, des chevaliers viennent à lui. «Sire, lui dit le plus âgé en lui rendant son salut, les chevaliers de votre pays sont-ils charpentiers, pour dépecer les portes?—Sire, répond Hector, j'ai grand intérêt à ne pas faire séjour; veuillez ordonner qu'on me rende le cheval qu'un valet de la ville vient de me larronner.—Volontiers; mais faites-moi d'abord raison de la porte que vous avez endommagée.—Je l'aurais rompue, si j'en avais eu loisir, tant j'ai trouvé de mauvais vouloir dans les gens de la ville.» Le vieillard sourit et demanda qui il était, «Un des chevaliers de la reine Genièvre.—Alors, soyez le bienvenu! Je pardonne le méfait, sauf les droits du château; vous allez vous laisser désarmer, mais vous seriez le roi Artus, qu'il vous faudrait passer ici la nuit» ainsi le veut la coutume.»

Les valets approchent pour le désarmer; Hector veut savoir auparavant quelle est cette coutume, et le sire du château, le voyant si beau et de si doux parler, consent à le satisfaire.

«Ce château est, vous le voyez, de grande force; la possession m'en est disputée par mes trois voisins, le roi Tradelinan[87] de Norgalles, Malaquin le roi des Cent-chevaliers, et le duc Escaus de Gambenic. Ils ont déjà immolé bon nombre de mes chevaliers; mais, grâce à la guerre émue entre le roi Tradelinan et le duc Escaus, je n'ai dans ce moment à redouter que Malaquin; encore est-il en Sorelois, près du prince Galehaut son cousin. Malaquin a pour sénéchal un vassal des plus renommés, c'est Marganor: il ne nous laisse pas une heure de repos; ses chevaliers sont jour et nuit devant le pont qui défend les abords de la place. Ils espèrent ainsi me décider à leur rendre le château, ce que je ne ferai jamais. Cependant vous le voyez, je suis vieux, je n'ai d'enfant qu'une pucelle belle et sage que j'aurais déjà bien mariée, si j'avais pu me résoudre à lui choisir un époux parmi ceux qui me doivent compte de la mort de mes parents. Je voudrais pour gendre un preux chevalier, capable de défendre contre eux mon château. Mais, il y a trois ans, mes bourgeois vinrent me déclarer qu'ils me blâmaient de ne pas marier ma fille: ils allèrent jusqu'à me dire qu'ils quitteraient la ville, si je ne trouvais un moyen de terminer la guerre, et ils me firent promettre sur les saints d'arrêter tous les chevaliers que l'aventure conduirait ici, en les contraignant à demeurer au moins une nuit, pour défendre de leur corps le château, et à jurer, avant de partir, une haine mortelle à tous les ennemis de l'Étroite marche, c'est le nom de mon château, s'ils n'étaient pas les hommes de ceux qui voudraient s'en emparer.

—«En vérité, dit Hector, voilà une méchante coutume. Quel intérêt peut avoir un chevalier étranger à défendre votre Étroite marche?—Telle qu'est la coutume, je suis tenu de la faire observer. Il peut ici nous arriver un chevalier assez preux pour mériter ma fille avec l'honneur de ce château, le plus fort de toute la Bretagne. Huit jours ne sont pas encore passés que deux vassaux du roi Artus ont été faits prisonniers par Marganor, pour n'avoir pas suivi mes recommandations: l'un est messire Yvain, l'autre Sagremor. Ils m'avaient dit, en arrivant, qu'ils allaient, de concert avec messire Gauvain, en quête du meilleur chevalier qui jamais ait porté écu. Sagremor refusait de devenir mon homme d'un jour; mais messire Yvain lui représenta que j'étais moi-même vassal du roi Artus, et que mes ennemis étaient aux portes. Ils jurèrent donc tous les deux. Quand ils furent armés, ils me prièrent de les laisser faire montre de prouesse. Je mis à leur demande une condition: c'est qu'ils ne dépasseraient pas le ponceau jeté sur les mares à l'extrémité de la chaussée, et qu'ils ne jouteraient que contre un seul chevalier. Ils avancèrent, et Marganor fut averti d'envoyer deux de ses meilleurs champions: messire Yvain abattit le premier, Sagremor rompit quatre lances contre le second, mais fut porté à terre à la cinquième passe. Au retour, messire Yvain nous avoua qu'il n'avait pas encore rencontré d'aussi forts jouteurs, si ce n'est un chevalier qu'ils avaient, naguère provoqué devant une fontaine, comme il se laissait frapper par un misérable nain. Ce chevalier, ajoutaient-ils, avait, en présence de messire Gauvain, abattu quatre des compagnons de la Table ronde.»

Hector rougit à ces dernières paroles[88]. «Mais, dit-il, comment furent pris Sagremor et messire Yvain?—À peine revenus, Sagremor dit qu'il deviendrait fou, si je ne leur permettais une seconde joute sur le ponceau: il me fallut y consentir. Du premier poindre il abattit celui qui l'avait abattu la veille, et messire Yvain en fit autant de son côté. Ils en vinrent aux épées et firent tant d'armes qu'on avait de la peine à suivre des yeux leurs prouesses. Mais ils comptèrent trop sur leur bonne fortune: Sagremor, que vous surnommez à bon droit le desréé, s'avançait avec si peu de prudence que je donnai ordre à mes hommes de le soutenir. En les voyant approcher, les deux chevaliers crurent avoir le droit de passer outre le ponceau et furent aussitôt enveloppés. Je vis tomber trois de mes meilleurs chevaliers; je les regrette moins que la prise de Sagremor et de messire Yvain.»

Après ce récit on s'assit à table, et quand les nappes furent levées, on conduisit Hector dans une belle chambre où il se mit au lit. Il dormit peu la nuit, toujours cherchant comment il pourrait délivrer les deux bons chevaliers qu'il ne connaissait pas encore, mais dont il avait souvent ouï vanter les prouesses.

Au point du jour, il entendit le cri qui annonçait l'approche des ennemis, et il demanda ses armes. Mais, avant tout, le seigneur du château voulut recevoir son serment: on le conduisit au moutier, pour y entendre la messe et jurer sur les saints d'être l'homme du seigneur de l'Étroite marche, tant qu'il serait dans le château. Dès qu'il fut armé, il vint avec les autres chevaliers à la porte qu'on leur ouvrit. En avant du pont était une barbacane fermée[89]: les chevaliers de Marganor avançaient volontiers jusqu'à cette barbacane, et les archers de l'Étroite marche n'osaient guère s'élancer contre eux. Cette fois, Hector demanda au sire de l'Étroite marche la permission d'avancer jusqu'au pont: «Je vous la donne, à condition de ne pas aller au delà.»

On ouvre la barbacane, Hector prie les chevaliers du château de demeurer en arrière: «Laissez-moi, dit-il, leur courir sus: s'il en tombe, vous viendrez les prendre et les conduirez dans la barbacane.—Mais surtout,» dit le seigneur châtelain, «ne passez pas outre le ponceau.»

Cependant arrivent sur la chaussée un, deux, trois chevaliers de Marganor. Hector court sur eux, passe la pointe de son glaive dans la mâchoire du premier, abat le second, homme et cheval; son glaive vole en éclats, il tire l'épée et étourdit le troisième en le couchant sur le cou de son cheval. Ceux de la barbacane viennent saisir les désarçonnés; Hector leur demande un second glaive: mais le seigneur de l'Étroite marche trouve qu'il en a fait assez, et ne lui permet pas de demeurer sur le pont. Cependant on allait dire à Marganor qu'un preux chevalier nouvellement arrivé dans le château avait démonté et retenu deux de ses hommes: «Il serait encore plus preux, dit Marganor, qu'il trouvera meilleur que lui.» Et il fait avancer tous ses chevaliers sur le pont, en dépit des flèches, des pierres et des épieux tranchants que les chevaliers du château faisaient pleuvoir. Hector obtient du seigneur de l'Étroite marche une seconde permission de sortir de la barbacane; mais aux mêmes conditions. À peine a-t-il poussé son cheval sur la chaussée qu'il vise un chevalier de Morganor et lui fiche dans le bras la pointe de son glaive. Resté maître de la chaussée, il avance sur le pont; un deuxième chevalier lui fait de l'autre côté signe de venir à lui: «Je ne puis, dit Hector; j'ai promis de m'arrêter ici: passez vous-même.—Oh! ce n'est pas la crainte du parjure qui vous retient.» Ces mots font monter la rougeur au front d'Hector: «Attendez au moins, répond-il, que j'aille dégager ma promesse,—Je le veux bien; mais je doute que vous reveniez.»

Tout ce qu'Hector put obtenir, c'est qu'il ne passerait pas si Marganor refusait de s'engager à ne lui opposer qu'un seul chevalier, et à le laisser librement retourner à la barbacane. Marganor promit; mais, pour donner le change, il avertit ses sergents de dépecer le ponceau, dès que le chevalier du château aurait passé de l'autre côté.

Hector passe le ponceau en toute confiance: les deux champions s'entre-éloignent, puis reviennent de toute la vitesse de leurs chevaux. La rencontre est rude: hommes et chevaux roulent à terre. Hector, le premier relevé, entend le bruit de planches qu'on dépèce: il remonte et furieux va frapper les sergents du plat et de la pointe de son épée; il tue les uns, navre ou met en fuite les autres. Marganor accourt: «Vous avez méfait, lui dit-il, en allant battre mes gens.—C'est vous qui avez faussé nos conventions, en laissant dépecer le ponceau, pour m'ôter tout moyen de retour.—Mes sergents n'ont pas mis la main sur vous; le ponceau ne vous appartient pas.—Beau sire, dit Hector, laissez-moi finir ma joute; si vous avez ensuite à réclamer, je vous ferai droit.—À la bonne heure.—Vous m'assurerez contre vos gens et vous me laisserez emmener votre chevalier si je parviens à l'outrer.—Soit!» répond Marganor. Et, pendant ce devis, le chevalier qu'Hector avait abattu s'était relevé. La seconde rencontre ne lui fut pas plus favorable; il fut de nouveau rudement jeté à terre, et, comme il se relevait, Hector le saisit par la pointe du heaume et le lui arrache en le faisant tomber lui-même sur les dents. Sans descendre de cheval, il jette au loin le heaume, et de son épée frappe le chevalier qui, le visage tout inondé de sang, essaye encore de se relever. «Avouez-vous vaincu, ou je vous tranche la tête.» L'autre était pâmé et ne pouvait répondre. Hector descend, abat la ventaille et allait lui donner le coup mortel, quand Marganor intervient, la tête nue, pour ne pas laisser douter de son intention: «Sire, dit-il, ne le tuez pas: je crie merci pour lui.» Mais le vaincu, revenant à lui, se soulevait et tentait de résister. «Assez! lui dit Marganor, vous êtes outré; j'ai demandé pour vous merci.—Je ne puis qu'obéir à mon seigneur.—Mais vous,» reprend Marganor, en s'adressant à Hector, «vous me ferez droit pour avoir maltraité mes gens, quand la lutte devait être seulement entre vous deux.—C'est à vous de me faire droit; car ces gens-là voulaient rendre mon retour impossible.—Vous n'en avez pas moins outre-passé nos conventions et je vous appelle de foi-mentie, prêt à le prouver de mon corps contre le vôtre.—Il n'est pas de cour où je ne m'en défende.—Et moi, où je ne vous accuse.—Eh bien! qui nous empêche de vider tout de suite la querelle?»

Pendant ce temps, le seigneur de l'Étroite marche s'était approché: «Hector, dit-il, si vous combattez contre Marganor, faites que la rencontre ait lieu sur la chaussée; dès qu'il sera passé, nous dépècerons le ponceau.» La proposition est soumise à Marganor:—«Quelle assurance aurai-je du sire de l'Étroite marche, si le retour m'est fermé?—Je jure, dit le châtelain, de ne pas intervenir, ni mes hommes; si vous êtes vainqueur, vous pourrez emmener votre prisonnier.» Tout fut ainsi convenu. Marganor lace son heaume et franchit le ponceau; Hector sort de la barbacane, ils s'élancent l'un contre l'autre. Dès la première rencontre les deux glaives volent en éclats. Marganor vide les arçons; Hector se maintient, mais tellement étourdi qu'il a peine à se reconnaître. Quand il a retrouvé son haleine, il pousse si violemment sur le cheval de Marganor étendu près de son maître, que le sien bronche et le fait tomber; il se relève, met la main à l'épée, et revient sur Marganor dont le cheval effrayé retournait au galop vers le ponceau, et enfonçait les pieds de devant dans les mares: les gens de Marganor eurent grand'peine à le dégager. Hector, voyant à pied son adversaire, descend, donne à garder son cheval, et, l'écu serré contre la poitrine, va à Marganor, qui compte bien reprendre l'avantage au jeu de l'escrime.

Tous deux couverts de leurs écus se frappent longtemps à coups menus et pressés. Marganor pourtant se hâtait moins de jeter que de bien atteindre. Hector, plus confiant dans ses forces, faisait tomber une grêle continue de coups sur les armes de son adversaire, jusqu'à ce que son haubert fendu, sa chair sanglante et découverte, son bras alourdi, tout lui fît une nécessité de parer au lieu de pousser en avant. Enfin vers midi il reprend l'offensive. Marganor, inquiet, étonné de ce retour, recule et se défend comme il peut: «Sire chevalier, dit-il, je reconnais votre prouesse: mais, puisque nous combattons sans raison sérieuse, ne serait-il pas dommage qu'un de nous laissât ici la vie? Croyez-m'en, posons les armes: j'aimerais mieux perdre dix de mes hommes que d'avoir à me reprocher votre mort.—Si vous voulez cesser, chevalier, confessez-vous outré.—Jamais, s'il plaît à Dieu! et puisque vous refusez mes offres, que l'honneur soit à qui Dieu le donnera!»

Le combat fut long encore. Hector enfin, d'un effort suprême, lève à deux mains son épée qui retombe sur le heaume, l'entr'ouvre et fait ployer à genoux le sénéchal. Il arrache ensuite aisément le heaume et le jette dans les mares: «Criez merci!—Non!» répond Marganor en se débarrassant de son étreinte; «ce heaume m'échauffait trop.» Et la tête à demi couverte des lambeaux de son écu, il veut reprendre l'offensive: mais il est repoussé jusqu'à l'ouverture du ponceau. «Prends garde, Marganor,» dit Hector; et il va se placer entre lui et la marge du ponceau: «Rends-toi!—Non! plutôt mourir.—Tu mourras donc.» Marganor recule encore; le pied va lui manquer, quand Hector l'avertit une seconde fois du danger où il est de tomber dans la mare. Étonné de tant de générosité, Marganor se dit qu'il eût été moins courtois. Un nouveau coup sur sa tête le force à reculer d'un pied; il tombe, il enfonce dans la fange jusqu'à la ceinture: «À Dieu ne plaise, dit alors Hector, qu'un si bon chevalier finisse d'une façon aussi honteuse!» Il se baisse, le saisit par les mains et le tire à grande peine sur la chaussée. «Comment vous trouvez-vous? lui dit-il.—Assez bien, Dieu merci, pour confesser que vous êtes le premier des preux. Voici mon épée, je vous crie merci.» Hector lui tend la main et le soutient jusqu'à la barbacane. On vient à leur rencontre, on les accueille avec des transports de joie. La fille du châtelain arrive, moins désireuse de voir Marganor que le vainqueur de Marganor. Elle délace elle-même le heaume d'Hector: «Bien soit venu le chevalier le plus digne d'être aimé de la meilleure!» dit-elle, en le baisant.

Rentrés au château, elle conduit Hector à sa chambre et le désarme, sans permettre de le toucher à d'autres qu'à ses demoiselles. Elle lui lave les mains, le cou, le visage. Elle passe sur ses épaules un riche manteau, et plus elle le regarde, plus elle est émue, enivrée. «Ah!» pensait-elle, «combien de bontés, combien de beautés! Dieu pouvait-il se montrer envers homme plus débonnaire?» Mais le premier soin d'Hector est de rappeler à Marganor qu'il doit rendre les deux chevaliers de la maison d'Artus. Le sénéchal donne ordre de les amener; Sagremor et messire Yvain arrivent et demandent quel est celui qui les a délivrés; on leur nomme Hector, ils paraissent surpris de n'avoir pas encore entendu parler d'un chevalier de ce nom. Mais quand il leur dit qu'il vient de Roestoc, ils échangent un sourire d'intelligence qui n'échappe pas à l'attention d'Hector: «Nous songeons, disent-ils, à un chevalier qui nous a naguère assez durement traités, moi, Giflet et Keu, en présence de messire Gauvain, tout en se laissant lui-même assez malmener par un nain.—Eh bien! dit Hector, mieux ne lui valait-il pas supporter les coups du nain que jouter contre messire Gauvain?» Cette réponse accrut encore la haute estime qu'ils faisaient du chevalier. «Sire, dit Yvain, vous nous avez dit que vous étiez à la reine Genièvre; l'avez-vous quittée depuis longtemps?—Non, j'ai pris congé de ma dame la reine, pour commencer la quête d'un preux chevalier dont je ne sais pas le nom d'une manière assurée. J'ai pourtant quelque raison de croire que c'est messire Gauvain, et je donnerais un de mes doigts pour que ce fût un autre, tant je lui ai fait peu d'honneur et de compagnie, quand il m'arriva de le rencontrer.»

Le soir même, Hector fit la paix du seigneur de l'Étroite marche et de Marganor, celui-ci s'engageant au nom de son seigneur le roi des Cent chevaliers. Comme ils étaient au manger, un valet entre dans la salle et demande à parler à Hector. «Sire, dit-il, Sinados de Windesore vous salue. Il a su que vous aviez été retenu dans l'Étroite marche et il a mandé ses chevaliers pour venir à votre aide. Mais je vois que vous n'avez aucun besoin de secours.» Le valet raconte ensuite comment Sinados et sa dame ont été délivrés de leurs ennemis. La nouvelle de cet autre exploit d'Hector arrive aux oreilles de la demoiselle, déjà surprise d'amour. «Belle fille, va lui dire le père, prendrais-tu volontiers pour mari le vainqueur de Marganor?—Si volontiers, que je ne veux entendre parler de nul autre.» Le père prend alors Hector à part et lui demande s'il voudrait épouser sa fille en recevant l'honneur du château?—«Sire, je ne suis pas à moi: j'ai trop à faire pour prendre femme ou tenir terre. Non que je refusa votre fille et qu'on puisse à mon avis lui préférer une autre demoiselle.» La demoiselle, à laquelle on rapporte la réponse d'Hector, jure de n'avoir jamais d'autre époux que lui; et le père, approuvant sa résolution, revient entretenir Hector jusqu'à l'heure qui invite au sommeil.

La demoiselle prépare le lit de celui qu'elle aime dans une chambre isolée, et quand tout le monde est endormi, elle se rend dans cette chambre avec une de ses pucelles qui tenait devant elle plein poing de chandelles. Elle s'arrête un peu en arrière du lit, s'agenouille et reste longtemps immobile dans cette position. Hector ne dormait pas, mais il avait ailleurs sa pensée. Enfin, l'apercevant, il tend les bras vers elle: «Belle demoiselle, dit-il, bien soyez-vous venue! Quel besoin vous amène ici?—Sire,» répond la pucelle, pleurant et rejetant sur ses épaules ses larges tresses, «ne pensez pas mal de moi si j'arrive à pareille heure: je ne viens que pour me plaindre de vous à vous; seul vous pouvez me faire droit.—Demoiselle, croyez bien que je suis prêt à amender le tort que j'ai pu faire. Quel est-il?—Sire, vous avez refusé mon père quand il offrit de me donner à vous. Me direz-vous la raison de ce refus?—Belle amie, ce n'est pas, Dieu m'est témoin, que vous ne soyez assez belle, assez sage, assez riche pour le plus vaillant des chevaliers; mais tant que je n'aurai pas achevé la quête que j'ai commencée, je ne dois pas prendre femme. Si je vous épousais maintenant, il n'en faudrait pas moins m'éloigner avant le soir, pour acquitter mon vœu[90]. Si la mort m'empêchait de revenir, vous auriez trop à regretter d'avoir engagé votre liberté.—Oh! que Dieu vous défende de la mort! Mais, chevalier, me promettez-vous au moins de ne pas prendre femme avant de m'avertir?—Non, demoiselle, car il peut arriver tel incident qui me conduirait à fausser ma promesse.—Alors, accordez-moi une autre grâce; c'est de ne pas vous engager pour raison de lignage ou de richesse, mais pour amour véritable.—Oh! cela, je le promets volontiers; vous pouvez être sûre que je ne mentirai pas.»

Elle rentra dans sa chambre, et le lendemain elle alla, toute joyeuse, conter à son père ce que lui avait promis Hector. «Avant la fin de l'année, dit-elle, je saurai bien faire qu'il n'aime personne autant que moi.—J'en aurai, dit le père, la plus grande joie du monde.» Elle va, surprend Hector au moment où il se levait: «Dieu, lui dit-elle, vous donne le bon jour!—Et à vous, douce amie!—Sire, ne voudrez-vous pas emporter de mes drueries? Prenez cet anneau, et avec lui mon cœur. Je vous les donne, à condition que vous me les garderez.» Hector sourit, prend l'anneau et le passe à son doigt. C'était là tout ce que pouvait espérer de mieux la demoiselle: car la pierre était de telle vertu que celui qui la portait ne pouvait se défendre d'aimer celle qui la lui avait donnée[91].

Hector ensuite demanda ses armes, ainsi firent messire Yvain et Sagremor. Tous trois prirent congé de la demoiselle, du seigneur châtelain, de Marganor et des autres chevaliers qui les convoyèrent jusqu'au chemin qui conduisait en Norgalles.