LVII.
Cependant les Saisnes, enfermés dans leur château de la Roche, recommencèrent leurs sorties. La frénésie de Lancelot, la captivité du roi Artus, de messire Gauvain, d'Hector et de Galehaut leur rendaient l'espoir que les derniers tournois leur avaient fait perdre. Un jour, dans l'intention d'occuper les Bretons pendant qu'ils entraîneraient le roi Artus au rivage et le feraient passer en Irlande, ils fondirent sur le camp des chrétiens. La plaine fut bientôt couverte de gens d'armes, et le cri d'alarme retentit jusqu'aux chambres de la reine. Lancelot voulait s'armer: «Bel ami, lui dit la reine, vous n'êtes pas encore en assez bon point. Attendez au moins que nos hommes réclament un nouveau secours.» En ce moment arrive un chevalier, l'écu brisé, le heaume rompu. Il dit en s'agenouillant devant la reine: «Dame, messire Yvain réclame le secours de tous les chevaliers qui ne sont pas encore armés: il craint de ne pouvoir soutenir l'effort des païens; car il vient d'envoyer de ses meilleurs chevaliers vers Arestuel qui était menacé par les Saisnes.—Ne souffrirez-vous pas maintenant, dame, dit Lancelot, qu'on m'apporte mes armes?» La reine se tait avec un léger signe de consentement. On présente à Lancelot l'écu du roi Artus et la bonne épée Sequence que le roi ne portait que dans les cas désespérés. Il ne restait plus que les gantelets à passer et le heaume à lacer, quand Lancelot s'adressant au chevalier: «Combien d'hommes envoyés vers Arestuel?—Deux cents.—Si les deux cents revenaient, messire Yvain reprendrait-il l'avantage?—Au moins la lutte serait-elle moins inégale.—Dites à messire Yvain qu'il aura le secours dont il a besoin, sous le pennon de ma dame la reine.»
Le chevalier salue, demande un autre heaume pour remplacer celui qu'il avait perdu et revient à mess. Yvain comme déjà les Bretons reculaient en désordre. Mess. Yvain les soutenait de son mieux; au grand besoin voit-on le bon chevalier. Et cependant, Lionel faisait approcher deux chevaux; le plus grand pour Lancelot, l'autre pour lui. Avant de lacer son heaume, la reine prend Lancelot entre ses bras, le baise doucement et le recommande à Dieu. Elle tend ensuite à Lionel un glaive auquel elle avait attaché un pennon d'azur à trois couronnes d'or; à la différence de l'enseigne du roi où les couronnes étaient sans nombre.
Quand mess. Yvain aperçut le pennon de la reine: «Voyez-vous, dit-il à ses chevaliers, cette enseigne; nous avons le secours promis. Or paraîtra qui bien fera!»
Lancelot était déjà au fort de la bataille, criant: «Clarence! l'enseigne au roi Artus.» (Clarence est une cité de Norgalles, grande et plantureuse, où jadis avait résidé le roi Taulas, aïeul d'Uterpendragon.) De là le cri que ses descendants avaient conservé[20]. Il atteint de son glaive le premier Saisne qu'il rencontre et le jette mort sous le ventre de son cheval. Le glaive rompu, il sort du fourreau la bonne épée d'Artus[21], il renverse chevaux Saisnes et Irois; tranche les heaumes, les écus et les bras, à droite, à gauche: rien ne lui résiste, et bientôt personne ne l'ose attendre. On eût dit un ardent limier au milieu des biches qu'il déchire de ses coups de dents, non pour apaiser sa faim, mais pour s'enorgueillir de l'effroi qu'il inspire. Les Saisnes disaient: «Ce n'est pas un homme de la terre, c'est un habitant du ciel envoyé pour nous détruire.»
Les Bretons, revenus de leur premier effroi, s'étaient ralliés autour du pennon de la reine; les Saisnes pensent qu'il arrive à leurs ennemis une nouvelle armée à laquelle ils ne peuvent résister. Ils fuient de toutes parts. Mess. Yvain devinant que Lancelot est arrivé, disait: «Voilà le seul chevalier vraiment digne de porter ce nom! Nous ne sommes près de lui que des écuyers et sergents.» Alors les plus couards commencent à faire plus d'armes que n'en avaient fait jusque-là les meilleurs. La chasse se poursuit avec furie: Lancelot joint le plus grand des rois ennemis, l'énorme Hargodabran, frère de la belle Camille. En s'entendant défier, il tremble pour la première fois de sa vie, de ses éperons il rougit les flancs de son cheval. Lancelot l'atteint de nouveau, lui ferme passage. L'épée haute et l'écu rejeté sur le dos, il saisit d'une main les crins de son cheval et de l'autre tranche la cuisse gauche du mécréant. Hargodabran tombe en laissant sa jambe dans l'étrier, et Lancelot, au lieu de l'achever, passe outre, tandis que mess. Yvain approche du moribond: à la vue de cet énorme membre séparé du tronc: «N'est pas sage, dit-il, qui se joue à tel chevalier. C'est vraiment le fléau de Dieu.»
Hargodabran fut reporté aux tentes bretonnes. À peine y fut-il déposé qu'il saisit un couteau et le plongea dans son cœur. Pour Lancelot, il avait chassé les Saisnes jusqu'à l'étroite chaussée qui partait de la rivière et qu'on appelait le détroit de Gadelore. Les Saisnes virent alors qu'ils avaient été mis en fuite par un seul chevalier: ils se reformèrent, se massèrent à l'ouverture de la chaussée, attendant résolument Lancelot qui, les bras rouges de leur sang, allait encore s'élancer sur eux, quand Lionel arrêta son cheval: «Par sainte Croix, lui dit-il, n'allez pas plus avant; voulez-vous courir à la mort, et n'en avez-vous assez fait?—Laisse-moi, Lionel.—Non, non! par la foi que vous devez à votre dame, vous n'irez pas plus avant.»
À ces derniers mots, Lancelot retient son frein, soupire et tourne en arrière. «Oh! Lionel, pourquoi m'avoir ainsi conjuré!» Il rejoint en courroux les autres chevaliers: «Soyez le bien venu! dit en le revoyant mess. Yvain.—Ne parlez pas ainsi; je reviens couvert de honte.—Comment l'entendez-vous, cher sire?—Oui, je dois être honni; n'aurais-je pas dû chasser les païens bien loin du détroit.—Vous auriez ainsi fait acte non de prouesse mais de folie.» Lancelot ne répond rien, mais tout en revenant avec les chevaliers il jetait des regards furieux et courroucés sur Lionel qui baissait la tête et n'osait tenter de l'apaiser.
LVIII.
Il fallait maintenant arracher le roi Artus des mains de l'artificieuse enchanteresse Camille. Nous avons dit que la porte de la Roche aux Saisnes était impénétrable pour les assiégeants; mais, grâce à l'anneau que Lancelot avait reçu de la Dame du lac, le sortilége pouvait être conjuré. Notre héros passa d'abord au milieu de gens d'armes bretons chargés d'empêcher les Irois de faire sortir le roi et de l'emmener en Irlande. Il se fit reconnaître d'eux et put entrer sans difficulté dans la forteresse. Renverser le premier qui tenta de lui fermer le passage; tuer, blesser, navrer, mettre en fuite ceux qu'il trouva dans les premières chambres, fut pour Lancelot l'affaire d'une heure. Il parvint enfin dans une salle où Camille était assise auprès de son ami, le beau Gadresclain: il commença par fendre jusqu'aux épaules le jouvenceau, sans égard pour les cris désespérés de la dame; puis il sortit en fermant la porte pour aller trouver le geôlier: «Tu es mort, lui dit-il, si tu ne me conduis vers ceux que tu as charge de garder.» Le geôlier tremblant de peur le mène à la tournelle où étaient Artus et Gaheriet. «Vous êtes libres,» leur dit-il. Artus remercie son libérateur qu'il ne reconnaît pas. De là, Lancelot se fait conduire à la prison de Galehaut et de ses compagnons. Les premiers mots de Galehaut sont: «Que ferai-je de la liberté, quand j'ai perdu la fleur de chevalerie? Où trouverai-je le courage de vivre, loin de celui que j'aime plus que la vie?—Ne vous affligez pas tant, dit Lancelot en levant son heaume: me voici, cher sire.» Et ils s'élancent dans les bras l'un de l'autre, ils se baisent mille fois. Et mess. Gauvain revenu vers le roi lui disait: «Sire, voilà celui dont nous étions en quête: Lancelot du Lac est devant vous, le fils du roi Ban de Benoïc, celui qui ménagea votre paix avec Galehaut.» Grande fut la surprise, l'admiration et la joie du roi Artus. «Beau sire, dit-il à Lancelot, je vous mets en abandon ma terre, mon honneur et moi-même.» Lancelot le releva en rougissant de confusion. Quand le geôlier eut rapporté aux prisonniers leurs épées, ils montèrent à la grande tour dont l'entrée était défendue par de fortes barres. Lancelot, jugeant que leurs efforts seraient inutiles pour les lever, retourne à la chambre où il avait enfermé Camille: il la saisit par les tresses, et menace de lui trancher la tête. «Ne vous suffit-il d'avoir tué mon ami?—Non; j'entends que vous me fassiez ouvrir la grande tour.—J'aime mieux mourir et souffrir de vous ce que jamais loyal chevalier n'aurait la cruauté de faire.» Lancelot hausse encore l'épée; elle crie merci, promet de le satisfaire et le conduit à la porte de la tour: «Ouvrez,» dit-elle aux chevaliers qui la gardaient. «Nous n'en ferons rien,» répondent-ils. Mais Lancelot tenant de nouveau son épée suspendue sur la tête de Camille, les chevaliers promettent d'ouvrir si on les laisse sortir sains et saufs; ce qui leur est accordé. Les portes cèdent; le roi Artus avertit mess. Gauvain d'entrer le premier, pour indiquer qu'il en est mis en possession. Les chevaliers bretons pénètrent dans le château; la bannière du roi remplace sur les créneaux de la tour celle d'Hargodabran. On visite toutes les salles, tous les souterrains. Dans un réduit secret, Keu le sénéchal trouve une demoiselle enchaînée contre un pilier. Elle avait été longtemps l'amie du chevalier que Lancelot venait d'immoler aux pieds de Camille. Camille la retenait captive et loin de tous les yeux, par l'effet d'une jalousie furieuse. Quand elle fut déliée Keu demanda où se trouvaient les derniers prisonniers. «Qui vient me délivrer? dit-elle.—C'est le roi Artus, le vrai seigneur de la Roche aux Saisnes.—Dieu soit loué! Mais êtes-vous assuré contre la fausse Camille?—Elle est en notre pouvoir.—Ce n'est pas assez, et vous n'avez rien gagné, si vous lui laissez emporter ses boîtes et son livre. En ouvrant le grimoire, elle peut enfermer le château dans un déluge d'eau, et vous noyer tous tant que vous êtes.—Mais ce grimoire, où est-il?—Là, dans ce grand coffre.» Keu essaie d'ouvrir le coffre, mais voyant ses efforts inutiles, il y met le feu et le réduit en cendres avec tout ce qu'il contenait.
Camille sentit aussitôt que son pouvoir lui échappait; et ne pouvant espérer la merci de ceux qu'elle avait indignement attirés dans ses piéges, elle n'écouta que son désespoir: elle se précipita du haut de la roche. On recueillit ses membres ensanglantés; le roi les fit réunir et enfermer dans une tombe sur laquelle on inscrivit le nom et la triste fin de la belle et criminelle magicienne, qu'il ne pouvait s'empêcher de plaindre et même un peu de regretter.