LXXXII.
Quand le jour reparut au lendemain, les chevaliers de la maison d'Artus que Lancelot venait de délivrer trouvèrent leurs chevaux et leurs écuyers disposés au départ; mais le château, les eaux, les jardins, les murailles, tout avait disparu. Ils se voyaient au milieu d'une plaine découverte. Messire Yvain et Galeschin, étonnés de l'absence de Lancelot, devinèrent que Morgain s'en était rendue maîtresse à l'aide de ses conjurations magiques. Que faire maintenant, et comment espérer d'arriver jusqu'à messire Gauvain, sans l'aide de celui qui pouvait seul le délivrer? Le duc fut d'avis de ne pas renoncer à l'entreprise: «Assurément, dit-il, nous perdons dans Lancelot notre plus sûr garant du succès; mais nous serions blâmés en revenant à la cour sans avoir fait tout ce qu'il était en notre pouvoir pour trouver et secourir messire Gauvain. Invitons à nous seconder tous les chevaliers nouvellement délivrés; le roi Artus, dès qu'il apprendra le malheur de son neveu, ne manquera pas de se joindre à nous pour attaquer la Tour douloureuse.»
Ce conseil ayant été jugé le meilleur, les chevaliers du Val des faux amants consentirent à suivre le duc de Clarence et messire Yvain. Ils étaient deux cent cinquante-trois: Aiglin des Vaux leur proposa d'aller demander le premier gîte à un sien oncle dont le beau château ne les éloignait pas de la Tour douloureuse: «Va, dit-il à son écuyer, jusqu'à Roevans[84]; tu diras à mon seigneur d'oncle que je le salue et que je lui présenterai monseigneur Yvain, fils du roi Urien, le duc de Clarence et tous les chevaliers de la maison du roi échappés au Val sans retour. Avertis-le de faire belle chaire, car jamais il n'aura meilleure et plus noble compagnie.»
L'écuyer fit grande hâte et trouva le sire du château assis sur une couche et jouant aux échecs avec une dame de grande beauté. Il les salue et dit son message: comment le Val sans retour avait cessé de mériter son nom, et comment un loyal chevalier en avait abattu les mauvaises coutumes. L'oncle d'Aiglin, en l'écoutant, ne peut contenir sa joie: il danse, il chante, il semble qu'il ait autant gagné que tous ceux qu'il va recevoir. Mais il en est tout autrement de la dame: elle pâlit, on est obligé de la soutenir, et quand elle revient à elle, elle demande qui a délivré le Val? «Dame, dit l'écuyer, c'est Lancelot du lac que Morgain a emmené nous ne savons où.—Ah Lancelot! puisses-tu ne jamais sortir de prison! et si tu en sors, puisses-tu mourir d'armes empoisonnées! tu m'as ravi toutes mes joies, la tranquillité de ma vie.—Dieu garde au contraire Lancelot de tout malheur! fait l'écuyer; c'est le plus loyal des chevaliers vivants.—S'il est tel que vous dites, reprend la dame, l'honneur en est à lui, le profit à son amie; mais les autres en auront tout le dommage.»
Pendant que la dame se lamente ainsi, le châtelain fait disposer les chambres et tout préparer pour recevoir honorablement la noble et nombreuse compagnie; mais pour aller au devant d'eux, il ne dépassa pas la porte de son verger. Les rues de la ville avaient été, pour les recevoir, jonchées d'herbes fraîches et de feuillages. Dès qu'ils arrivèrent, on établa les chevaux, on désarma les chevaliers: les tables étant dressées, Aiglin s'étonna de ne pas voir la dame: «Elle s'est enfermée dans ses chambres, répond le châtelain, pour y mener le plus grand deuil du monde.» En courtois maître de maison, l'oncle d'Aiglin faisait tous les honneurs possibles à messire Yvain, à Galeschin, à tous leurs compagnons. Aiglin alla d'abord à la chambre de sa tante, et lui voyant les yeux rouges et gonflés, la voix rauque et brisée à force d'avoir crié: «Qu'est-ce donc, lui dit-il, êtes-vous affligée de notre délivrance?—Je songe à ce qui m'attend, non à ce qui vous arrive. Oh! combien de femmes sages et loyales vont perdre de leurs avantages! Autant votre Lancelot vous a fait de bien, autant il nous a fait de mal.
«—Toutefois, reprend Aiglin, le dommage d'une femme n'est pas à comparer à la délivrance de deux cent cinquante-trois chevaliers.—Taisez-vous, beau neveu: s'ils étaient perdus, ne devaient-ils pas s'en prendre à leur folie? n'avaient-ils pas la récompense de leur déloyauté?» Tout en se débattant ainsi, elle céda aux prières d'Aiglin des Vaux et consentit à venir prendre sa place au festin. Mais elle mangea peu et se retira bientôt en exigeant qu'on ne la suivît pas.
Les nappes levées, le duc de Clarence demande au seigneur du château pourquoi leur délivrance affligeait tant la dame: «Je vous le dirai volontiers; mais auparavant vous saurez que j'ai été plus de dix ans de la maison du roi Artus, et que je suis compagnon de la Table ronde. Je connais fort bien messire Yvain et je n'oublierai jamais ce qu'il fit dans un autre temps pour moi, ce qui lui valut même un rude coup d'épieu dans la cuisse.—Oui, dit en souriant mess. Yvain, je vous reconnais: vous êtes Keu d'Estrans. Il est vrai que nous eûmes alors grand peur et que je fus blessé ainsi que vous le rappelez. Nous étions chez une orgueilleuse dame qui voulait tuer tous ceux qui refusaient de partager son lit, et faisait tuer tous ceux qui l'avaient partagé. Je fis ce qu'elle demandait et, par bonheur, j'en fus quitte pour une large blessure et une grande frayeur.—C'est pour nous sauver que vous consentiez à cette cruelle épreuve.—N'en parlons plus, reprit messire Yvain, et veuillez nous dire pourquoi cette belle dame a tant de chagrin de notre délivrance.
«—Sachez donc, dit Keu d'Estrans, que je l'aime depuis mon enfance; et bien qu'elle soit de plus haut lieu que moi, j'osai la prier d'amour;—Elle répondit qu'elle ne me chérissait pas moins et qu'elle voulait bien me choisir pour seigneur et mari, si je lui accordais un don. J'en pris l'engagement sur les Saints. Quand je fus investi de sa terre et que nous fûmes épousés, je lui demandai quel était ce don?—C'est, dit-elle, de ne jamais passer la porte de ce château, tant que les chevaliers du Val sans retour ne seront pas délivrés. Elle comptait ainsi me retenir à toujours auprès d'elle; et maintenant que Lancelot a fait tomber la mauvaise coutume du Val, elle pressent qu'elle perdra souvent ma compagnie. Pour moi, mon seul chagrin est la perte de Lancelot auquel je dois autant que vous. Et puisque vous voulez travailler à la délivrance de messire Gauvain, j'entends être des vôtres.» Les chevaliers le remercièrent; il envoya semondre ses vassaux, en leur annonçant qu'il avait recouvré le droit d'aller et venir. Ils arrivèrent le lendemain, et tous se mirent à la voie. Comme ils montaient, la demoiselle parut qui avait vu emmener Lancelot; elle leur apprit que Morgain consentait à laisser arriver son prisonnier devant la Tour douloureuse. Mais les serments de la rancuneuse fée ne leur inspiraient pas une grande confiance.
Pendant qu'ils cheminent, allons voir ce qui se passe dans la prison de Lancelot.
LXXXIII[85].
Morgain n'avait pas même attendu la fin du jour pour insister de nouveau près de son prisonnier. Elle était revenue à sa geôle. «Ne voudrez-vous donc pas, lui dit-elle, entendre à votre rançon?—Bien au contraire, dame: rien de ce que je puis faire ou donner ne me coûterait pour sortir d'ici.—Je ne puis pourtant demander moins qu'un simple anneau.—Cet anneau est la seule chose que je ne puisse donner: Vous ne l'aurez pas sans emporter le doigt qui le garde.—Ainsi, vous laisserez à d'autres l'honneur de conquérir la Tour douloureuse.—Si messire Gauvain ne me doit pas sa délivrance, vous serez à jamais blâmée d'avoir causé ma mort.
«—Mais enfin, si je vous laisse aller à la Tour douloureuse, vous engagerez-vous à me revenir, une fois la besogne achevée; et pour gage, me laisserez-vous cet anneau?—Je ferai serment de revenir, et vous n'aurez pas besoin d'autre gage.»
Morgain ne douta plus que l'anneau ne fût un don de la reine. Elle l'eût même pu reconnaître, si Lancelot lui eût permis de le regarder de près. Il était petit! et les deux figures étaient taillées sur une pierre noire.
Quand elle n'espéra plus de l'obtenir de plein gré: «Je vous laisserai donc aller, dit-elle, sans autre gage que votre parole: une fois messire Gauvain délivré, vous me reviendrez, et dès que vous en serez sommé.»
Elle fit ouvrir aussitôt la geôle, et le conduisit devant une table bien servie. Les nappes levées, il trouva son cheval ensellé. Quand il voulut prendre congé: «Beau sire, lui dit-elle, je mets sous votre garde une de mes pucelles; elle connaît bien les meilleurs et les plus courts chemins. Vous n'avez pas à perdre un instant pour arriver à la Tour douloureuse.—Grands mercis, dame! je conduirai la demoiselle aussi loin qu'elle voudra.»
Morgain parle alors à voix basse à la plus belle de ses demoiselles, et lui fait monter un palefroi; quatre valets les accompagnent, chargés d'un petit pavillon qu'ils doivent tendre quand ils auront besoin d'arrêter.
Les voilà chevauchant du même pas, Lancelot et la demoiselle, elle l'entretient et cherche par son enjouement à lui faire oublier les heures. Elle rit, conte, et çà et là glisse des pensées de plaisir et d'amour. Souvent elle baisse sa guimpe ou détache un nœud de sa robe, pour laisser voir tantôt son gracieux visage, tantôt la blancheur de son cou. Elle chante des lais bretons, des rotruenges aux gais refrains; sa voix était haute et claire, elle parlait breton aussi bien que français. Comme ils traversaient de riants ombrages: «Voyez, dit-elle, l'agréable verdure: sire chevalier, ne trouvez-vous pas qu'il y aurait honte à qui passerait seul avec une belle dame, sans faire quelque pause ici?» Lancelot répondait à peine et sans la regarder, mal satisfait de telles paroles. Et comme elle continuait: «Demoiselle, dit-il, parlez-vous sérieusement?—Oui.—En vérité, je ne croyais pas qu'une pucelle eût osé jamais dire à chevalier inconnu ce que lui-même eût rougi de lui dire.—Il peut cependant arriver qu'un chevalier beau, sage et craintif, voyageant seul avec une belle dame, n'ose la prier d'amour: alors la dame, qui devine sa pensée, peut fort bien le prévenir et lui dire ce qu'il craindrait d'avouer. S'il n'y veut entendre, j'estime que pour ce défaut de courtoisie il mérite d'être blâmé dans toutes les cours du monde. Et comme je sais que vous êtes preux et loyal autant que je suis jeune et belle, il semble à propos de nous arrêter dans ce beau lieu et de saisir l'occasion que nous offre la solitude. Si vous refusez, c'est que vous renoncez à ma compagnie, et vous me donnez le droit de dire que vous êtes un recréant[86].
«—Demoiselle, vous me suivrez tant qu'il vous plaira; mais vous n'aurez de moi rien de ce que vous demandez. Vous parlez apparemment ainsi pour m'éprouver, et je ne demande pas mieux que de continuer à vous conduire, si vous consentez à changer d'entretien.—Soit! Je resterai avec vous et je ne parlerai plus.» Et sous sa guimpe elle laisse éclater un rire moqueur de la réserve du chevalier. Après un silence assez long, elle reprend: «Dites-moi, chevalier, est-il vrai qu'au royaume de Logres la coutume soit d'accorder à toute demoiselle le service qu'elle vient à demander?—Assurément, demoiselle; mais s'il n'est pas en son pouvoir de le rendre, il n'a pas à craindre d'être blâmé.—Ne pouvez-vous donc accorder ce que je réclame de vous?—Je n'en ai le désir ni la force.—Ni la force! Ainsi vous vous avouez battu par une demoiselle.» Ces derniers mots mettent la patience de Lancelot à une rude épreuve: «Demoiselle, dit-il, je montre pour vous plus de courtoisie que vous n'en avez pour moi: toutes vos paroles me déplaisent. Pour en finir, je vous donne le choix de deux partis: vous viendrez avec moi et vous ne direz plus rien de pareil; ou vous irez seule et me laisserez suivre mon chemin.—Fort bien! mais je ne vous tiens pas quitte; vous avez promis de me conduire. Si vous ne le voulez, dites-le moi; je retournerai vers ma dame et lui annoncerai que vous avez failli à votre engagement en refusant de m'accompagner jusqu'à la fin.» Lancelot hésite un instant: les propos de la demoiselle lui causaient un mortel ennui, mais il s'était engagé à la garder. Il lui répond: «Si vous êtes vilaine envers moi, je ne vous imiterai pas. Dites ce qu'il vous plaira, je continuerai à vous conduire.»
Ainsi chevauchent-ils jusqu'aux heures de vêpres sans ouvrir la bouche, si ce n'est pour demander la voie. La demoiselle rompt encore le silence la première: «Chevalier, vous paraissez oublier qu'il serait temps de gagner un gîte.—Cela vous regarde, demoiselle, je m'en remets sur vous: c'est pour m'indiquer le meilleur chemin et pourvoir aux incidents du voyage que votre dame vous a confiée à moi; en revanche, je dois vous garder envers et contre tous.—Eh bien j'entends vous disposer un gîte que le plus grand roi du monde trouverait à son gré.»
La nuit tombait, la lune brillait de tout son éclat. Ils traversent une grande et belle lande pour arriver dans un lieu ombragé. La demoiselle avertit les valets de déployer et tendre le pavillon qu'ils avaient emporté. Après avoir descendu la demoiselle, ils vont désarmer Lancelot; ils sortent de leurs valises des mets abondants et les posent sur la pelouse. Après avoir fait honneur au souper, Lancelot rentre dans le pavillon avec la demoiselle; il arrête ses yeux sur le lit que les valets ont dressé; il admire la richesse de la couverture et de la courte-pointe: au chevet, deux oreillers dont les taies étaient de samit richement ouvré, les franges semées de pierreries de grande vertu. À chacune des attaches de la taie brillait un bouton d'or rempli de baume délicieux, et sous les deux apparents oreillers s'en trouvaient deux autres à taies blanches; enfin, à quelque distance, un autre lit bas et peu orné.
La demoiselle s'approche de Lancelot et se dispose à le dévêtir et coucher. «Et vous, demoiselle, demande-t-il, où reposerez-vous?—Ne vous souciez de mon lit ni de mon repos; je n'en suis pas en peine.» Il se couche donc; mais comme il est inquiet de ce que peut méditer la demoiselle, il garde ses braies et sa chemise. Quand la demoiselle eut conduit les valets à l'endroit extérieur où ils doivent passer la nuit, elle revient au pavillon de Lancelot et pose à terre les deux cierges, pour que la couche de Lancelot n'en fût plus éclairée. Il ne dormait pas; il la voit ôter sa robe, ne garder que sa chemise, venir à son lit, lever les draps et se placer à ses côtés: «Eh quoi! s'écrie-t-il, a-t-on jamais vu demoiselle ou dame prendre ainsi de force un chevalier?» Et il saute hors du lit. «Ô le plus recréant des chevaliers! fait-elle; sur ma vie, vous n'eûtes jamais grain de loyauté: honteuse l'heure où vous vous êtes vanté de délivrer messire Gauvain, puisqu'il suffit d'une simple demoiselle pour vous faire quitter la place.—Dites tout ce que vous voudrez; le chevalier qui aurait droit d'accuser ma loyauté n'est pas encore né.
«—Nous verrons bien.» Elle essaie de le prendre par le nez et le manque, sa main descend sur le col de la chemise. Lancelot la saisit, pose à terre la demoiselle et l'avertit qu'il se lèvera si elle ne va reposer tranquillement dans un autre lit. «Je veux bien vous promettre une chose.—Laquelle?—Je vais vous le dire à l'oreille, peut-être on nous écoute; et si vous me refusiez, vous en auriez grande honte.» Lancelot approche alors l'oreille de sa bouche. «Mon Dieu!» dit-elle en poussant un grand soupir, «je me sens malade;» et elle s'étend comme pâmée. Il tourne la tête pour la regarder; elle prend son temps et le baise à la bouche. Il se rejette aussitôt en arrière; peu s'en faut qu'il ne devienne furieux; il sort du pavillon, il va frotter, laver, essuyer ses lèvres, et cracher à plusieurs reprises.
Et quand il la voit revenir à lui, il saisit son épée suspendue au poteau du pavillon et jure de l'en frapper si elle ne le laisse en repos. Elle sait n'avoir rien à craindre, elle approche les bras tendus. Il s'éloigne à grands pas: «Revenez, dit-elle, chevalier couart: je renonce à vous donner la chasse. Ah! le plus déloyal des champions! Quelle honte d'avoir quitté votre lit pour moi, et d'avoir refusé le don que je vous demandais!—Dieu me garde d'une loyauté qui ferait de moi un parjure!—Ne suis-je donc pas assez belle?—Jamais assez, pour celui dont la foi est engagée.»
Alors elle se met à rire: «C'est assez, chevalier, dit-elle, vous n'avez plus à vous garder de moi. Retournez à votre lit, je ne vous y suivrai pas. Apprenez que tous les ennuis que je vous ai causés n'ont été que pour éprouver votre cœur. Je devais obéir à ma dame, et j'en ai grand deuil, car je crains que vous ne vouliez pas me pardonner.» Elle tombe alors aux pieds de Lancelot qui la relève et la rassure de son mieux[87].
Il revint à son lit, la demoiselle au sien, et ils dormirent tranquillement le reste de la nuit. Le lendemain, quand il fut levé, la demoiselle propose de le conduire à un ermitage voisin pour y entendre une messe du Saint-Esprit; ils s'y rendent: l'ermite offre de partager avec eux son frugal repas. Ils montent ensuite et arrivent dans une vaste lande; un agneau n'y eût pas trouvé sa pitance. La voie était coupée par une rivière transparente, rapide et profonde. «Veuillez, dit la demoiselle, regarder sous les eaux: y voyez-vous le corps d'un chevalier armé de toutes armes, et debout devant une dame?—Oui; qu'est-ce là?—Je vous le dirai:
«Ce chevalier avait tendrement aimé la dame qui est encore là près de lui et qu'on avait mariée à un baron félon et jaloux. Bien que son amour pour le chevalier eût toujours été exempt de blâme, car rien n'eût pu lui faire oublier ses devoirs de femme épousée, l'époux en prit de l'ombrage. Il épia le chevalier, le tua en trahison et le précipita dans l'eau tout armé. Cela fait, il vint en instruire la dame qui, courant aussitôt à l'endroit où le chevalier avait été jeté, se mit à genoux, pria Notre-Seigneur de lui pardonner et lui demanda, comme récompense de la foi conjugale qu'elle avait toujours gardée, de la réunir à celui qu'elle n'avait cessé d'aimer. Alors elle se précipita, plongea jusqu'au corps du chevalier, et demeura les bras enlacés dans les siens au fond de cette eau transparente. Depuis ce jour, la terre qui appartenait au criminel époux cessa de rien produire, elle se dessécha complètement. Approchez de cette croix de pierre dressée à votre gauche.» Lancelot avance et lit: Le chevalier et son amie seront tirés de là par celui qui doit mettre à fin les aventures de la Tour douloureuse. «Bien des chevaliers errants, dit la demoiselle, ont tenté de ramener à la rive les deux amants; au lieu d'y parvenir, ils sont demeurés engloutis sous les flots. Gardez-vous de les imiter.»
Lancelot ne répond pas, mais descend de cheval, s'élance dans le courant, saisit entre ses bras le chevalier et revient le déposer sur la rive; puis il retourne dans l'eau, va prendre la dame et la ramène auprès du corps de son amant. «En vérité, s'écrie la demoiselle émerveillée, vous n'êtes pas un homme.—Et que suis je à vos yeux, demoiselle?—Un fantôme!» Lancelot rit et demande ce qu'ils peuvent encore faire pour ces deux corps. «Nous allons passer devant leur ancien château; nous donnerons la nouvelle; on viendra les prendre et on leur accordera la sépulture chrétienne.»
Ce que la demoiselle avait prévu ne manqua pas d'arriver. Lancelot ne s'arrêta pas à recevoir les remercîments des gens du château, il poursuivit son chemin; et quand ils furent assez près de la Tour douloureuse, ils retrouvèrent le duc de Clarence, messire Yvain et tous les chevaliers nouvellement sortis du Val sans retour. Le valet de Blancastel avait rejoint le duc et venait de leur apprendre que Karadoc était sorti de son château avec deux cents chevaliers et dix mille sergents, pour attendre le roi Artus dans une gorge de la forêt qu'on appelait le Pas félon. «La Tour, ajouta le valet, ne contenait plus qu'un petit nombre de défenseurs et pouvait être aisément conquise.» Les voilà dans l'incertitude de ce qu'ils avaient de mieux à faire. Suivront-ils les traces de Karadoc, ou profiteront-ils de son éloignement pour attaquer la Tour douloureuse? Messire Yvain et Galeschin se décidèrent à tenter la prise du château, d'autant mieux qu'ils auraient cru se parjurer en s'écartant volontairement de la quête entreprise. Mais Lancelot pensa qu'en l'absence de Karadoc il y aurait trop peu d'honneur à surprendre sa maison. «Messire Gauvain, ajouta-t-il, qui a tant de prouesse, ne voudrait pas devoir sa délivrance aux moyens que Karadoc emploie contre ses victimes. Mieux vaut tenter de joindre le ravisseur, puisque nous porterons en même temps secours à monseigneur le roi.» Le duc d'Estrans, Aiglin des Vaux et leurs compagnons suivirent Lancelot et laissèrent Galeschin et messire Yvain tenter l'attaque de la Tour douloureuse. Disons d'abord quel fut le succès de leur entreprise.
Quand ils arrivèrent devant le premier bail[88] en avant de la porte principale, ils y trouvèrent un nain qui tenait en main une épée sanglante. «Seigneurs, leur dit-il, voulez-vous entrer ici?—Oui.—Ne vous pressez pas: vous ne pouvez passer ensemble; mais pendant que l'un avancera, l'autre attendra pour le rejoindre des nouvelles de son compagnon. La coutume oblige le premier à combattre seul dix chevaliers; qui de vous tentera l'épreuve?» Les deux amis commencent à regretter de ne pas avoir suivi Lancelot; toutefois: «Advienne que pourra! dit le duc, je ne reculerai pas.
«—Nous avons, reprit le nain, une autre entrée peut-être moins dangereuse.» Messire Yvain, dans la crainte de passer pour timide aux yeux de son compagnon, s'en tient à celle-ci; Galeschin tentera l'autre passage. Pendant que le duc s'éloigne, mess. Yvain dit au nain d'aller faire ouvrir la grande porte. On lève la barre, il passe le bail, et il entend corner du haut de la grande porte. Dix chevaliers armés en gardaient l'entrée, cinq d'un côté, cinq de l'autre; tous montés sur grands chevaux, le glaive au poing, l'épée ceinte. «Seigneurs chevaliers, leur dit messire Yvain, que doit perdre celui qui resterait en votre pouvoir?—Rien que la tête.—Et s'il s'ouvre un passage?—Sire, répond un des dix, le fief que nous tenons nous oblige à garder cette porte; mais Dieu veuille que nul n'essaye plus de la franchir, comme tant d'autres qui y ont laissé la vie. Si nous vous prenons, vous aurez la tête tranchée; si vous nous outrez et, après nous, le gardien de la grande tour, le château vous sera rendu avec tous les honneurs qui en dépendent. L'épreuve est, comme vous voyez, assez rude à tenter, plus rude encore à achever.
«—Chevalier, répond messire Yvain, je ne suis pas venu jusqu'ici pour refuser de tenter l'aventure.»
Pendant que les chevaliers se disposent à le bien recevoir, il recule de quelques pas et, les yeux levés au ciel, prie Notre-Seigneur d'avoir merci de son âme; car pour le corps, il en a fait le sacrifice. Il recommande à Dieu le roi, la reine et messire Gauvain qu'il ne compte plus revoir. Puis, le glaive sous l'aisselle, il broche des éperons vers les dix chevaliers. Tous font tomber sur lui leurs glaives et l'obligent à ployer l'échine en arrière: alors ils détachent l'écu de son cou; mais le bon cheval qu'il avait conquis en délivrant Sagremor passe outre et l'emporte jusqu'au milieu de la cour, sans qu'il ait quitté les arçons.
Tout surpris de n'être pas tué, mess. Yvain reprend espoir, met la main à l'épée, revient sur les chevaliers et fait de merveilleuses armes. Mais la lutte était trop inégale: à force de le cribler de coups, les dix chevaliers l'abattent, le lient et le ramènent au milieu de la place où l'on immolait les vaincus. Alors parut la demoiselle qui avait si bien adouci les ennuis de messire Gauvain: elle fait entendre aux chevaliers que mieux valait retenir prisonnier ce chevalier qu'elle savait de la maison d'Artus. Ils écoutent ce qu'elle dit et conduisent messire Yvain dans un souterrain pour y attendre ce que Karadoc en décidera.
Pendant ce temps, le duc de Clarence était à la poterne du château et passait la planche étroite jetée sur le fossé. Au delà de la poterne, deux chevaliers fondent sur lui; il se défend vaillamment, navre le premier et, tenant le second en respect, avance jusqu'au second mur, passe la seconde poterne, non sans quelque inquiétude en l'entendant refermer derrière lui. Quatre chevaliers l'assaillent en même temps et son écu est bientôt percé de part en part. Les glaives le frappent devant et derrière, et pourtant il se défend encore. Enfin il fléchit et tombe de lassitude. On le prend, on le lie; il est traîné dans le même souterrain que messire Yvain. Nous pouvons comprendre la douleur des deux amis réduits à n'attendre plus que le moment où le géant viendra leur trancher la tête!
Mais Lancelot nous réclame: nous devons laisser Galeschin et messire Yvain dans la Tour douloureuse pour retourner à lui.
LXXXIV.
Lancelot et les chevaliers du Val sans retour, en se séparant de Galeschin et de mess. Yvain, avaient été conduits par les deux demoiselles jusqu'au défilé appelé le Pas félon. L'ost du roi Artus s'y trouvait déjà aux prises avec les gens de Karadoc, et sans doute les Bretons n'auraient pu avancer plus loin, si Lancelot et ses compagnons n'étaient venus à leur aide et n'avaient attaqué l'ennemi commun d'un autre côté. Après avoir encore assez longuement combattu, Karadoc prévit qu'il ne pouvait emporter l'avantage et donna le signal de la retraite. Pour lui, il s'enfonça dans un chemin couvert et détourné qui devait le ramener à la Tour douloureuse que les Bretons n'allaient pas manquer d'assiéger.
Lancelot le vit s'éloigner et brocha des éperons sur ses traces. Il le rejoignit, et quand il fut à portée: «Lâche géant! lui cria-t-il, n'aurais-tu pas le cœur d'attendre un seul chevalier?» Karadoc était alors à l'entrée d'un vallon profond: il se retourne et, n'apercevant qu'un seul adversaire, il s'arrête et l'attend l'épée levée. Bientôt s'échangent entre eux les grands coups sur la tête, les bras et les épaules. Le sang vermeil rougissait déjà les mailles de leurs blancs hauberts; mais Karadoc craint de ne pouvoir regagner à temps la Douloureuse tour, il tourne son cheval et laisse Lancelot le poursuivre. En approchant de son château, il entend un grand bruit d'armes: c'est l'ost des Bretons poursuivant de près ceux qui avaient cessé de leur disputer l'entrée du Pas félon, et qui fuyaient maintenant en désordre. Il n'en a que plus de hâte de rentrer, et la gaite qui du haut des murs le voit approcher, fait abaisser le pont pour lui laisser le passage libre.
Mais Lancelot le serrait vivement et ne cessait de le frapper de sa bonne épée. Pour se garantir, le géant fait couler son écu sur son dos. Lancelot, désolé de le voir au moment de franchir le pont, approche assez de lui pour saisir à deux mains l'écu. Il espérait le faire lâcher; Karadoc, en le retenant, est renversé sur son arçon de derrière et forcé de quitter les guiches qui restent avec l'écu aux mains de Lancelot. Lancelot s'en débarrasse et avance sur le pont avec Karadoc, auquel il ne permet pas de se redresser. Puis il se lève sur sa selle, passe sur le cou de son cheval et de ses deux mains va saisir Karadoc à la gorge. Le géant se débat sous la rude étreinte et parvient à faire tomber à terre Lancelot entre les deux chevaux: mais notre chevalier n'a pas lâché le bras gauche et, grâce à cet appui, il remonte, non plus sur son cheval mais sur l'autre croupe, où il se maintient en passant les bras autour des flancs de Karadoc. Ainsi le cheval les emporte tous deux au delà des trois portes d'enceinte, sans que Lancelot ait à craindre les chevaliers qui les gardaient; car ils avaient tous couru sur les premières murailles pour les défendre contre l'armée d'Artus.
Arrivés à l'entrée de la Tour douloureuse, le géant, ne pouvant se délivrer de l'étreinte de Lancelot, fait un grand mouvement et tombe avec lui sur la grève. Ils sont tous deux meurtris, mais Karadoc plus encore que Lancelot, en raison de sa pesanteur. Ils restent d'abord étourdis de la chute: Lancelot se relève le premier; quand il a dressé son épée, il trouve le géant déjà préparé à le recevoir. Karadoc n'a plus son écu, il soutient pourtant l'attaque sans trop de désavantage. Les deux hauberts sont démaillés, les deux heaumes sont fendus, entr'ouverts, inondés de sang; et cependant ils ne semblent pas découragés ni disposés à demander merci.
Nous avons déjà parlé de la demoiselle que Karadoc avait enlevée à un chevalier qu'elle aimait et qu'il avait mis à mort. Elle en conservait un furieux ressentiment, mais le géant avait conçu pour la pucelle une passion tellement aveugle qu'il ne pouvait plus rien lui cacher de ce qu'il aurait eu le plus grand intérêt de tenir secret. Or, sa mère, la vieille magicienne, avait conjuré pour lui une épée qui devait seule avoir la vertu de lui donner le coup mortel; et, pour son malheur, Karadoc en avait confié la garde à la discrétion de sa plus cruelle ennemie. D'une fenêtre de la tour, la pucelle suivait avec intérêt la lutte terrible de Karadoc contre celui qu'elle croyait le duc de Clarence. Le géant, tout affaibli qu'il était, cherchait à saisir son adversaire pour l'étouffer entre ses bras; mais Lancelot devinait son intention et se gardait bien de lui donner prise. Enfin, non moins accablé de lassitude, il avait laissé le géant approcher des degrés de la tour et ramper sur le dos pour arriver aux dernières marches. En le voyant prêt de rentrer dans la tour, Lancelot veut lui asséner un dernier coup d'épée; mais la lame tourne, va frapper la pierre du degré et vole en éclats. Heureusement, Karadoc n'avait plus la force de profiter de cet accident. Pour la demoiselle, effrayée du danger que courait celui pour lequel elle faisait des vœux, elle va chercher l'épée fée, la fait briller aux yeux de Lancelot, et quand elle est bien certaine d'avoir été comprise, elle la dépose sur la haute marche du degré. Lancelot va la prendre, et retenant le géant sur le seuil de l'entrée, fait voler à terre le poing qui tenait l'épée. Karadoc pousse un horrible cri qui retentit au loin: les hommes d'armes, qui sur les murs du château résistaient aux Bretons, veulent répondre à cette espèce d'appel; mais la demoiselle avait eu le temps de refermer les portes derrière eux, si bien que nul ne put arriver à temps et lui venir en aide.
Karadoc, en reconnaissant l'épée enchantée aux mains de Lancelot, comprit que sa dernière heure était venue. «Ah Dieu! s'écria-t-il, devais-je être trahi par celle que j'aimais plus que moi-même!» Cependant, pour essayer de retarder l'instant de sa mort, il rassemble ses forces et s'enfuit jusqu'à l'entrée d'une porte secrète à lui connue, laquelle donnait sur un fossé de deux toises de profondeur. Dans ce fossé était l'entrée de la chartre où se trouvait mess. Gauvain. Au risque de se briser le cou, et dans l'espoir de vivre assez pour immoler son prisonnier, il se laisse tomber dans la fosse, et malgré la douleur qu'il ressent de sa chute et de ses nombreuses blessures, la rage lui donne une dernière énergie; il tâtonne, touche la porte de la chartre, prend à sa ceinture, de la main qui lui reste, les clefs qu'il ne quittait jamais, et ouvre le cachot. Mais au même moment il sent tomber sur ses épaules Lancelot, qui, après s'être recommandé à Dieu, n'a pas voulu le laisser échapper. Il jette un sourd gémissement, Lancelot lui arrache le heaume, abat sa ventaille et lui tranche la tête. Comme il poussait le cadavre à l'entrée de la chartre entr'ouverte, il entend une voix plaintive: «Qui est là? demande Lancelot.—Un malheureux bien digne de pitié.» À cette voix il reconnaît le neveu du roi. «Cher seigneur et compain, s'écrie-t-il, comment vous est-il?—Je vis encore: mais pourquoi m'appelez-vous seigneur et compain?—C'est que je suis Lancelot.—Ah! j'aurais dû le deviner: quel autre pouvait arriver jusqu'à moi! La Table ronde peut se vanter de posséder en vous la réunion de toutes les prouesses.»
Pendant cette heureuse reconnaissance, la demoiselle de la Tour faisait apporter et glisser dans la fosse une échelle et avertissait Lancelot de s'en servir. Il remonte donc et rejette l'échelle par la lucarne à messire Gauvain qui remonte à son tour. À la voix, messire Gauvain avait reconnu la demoiselle qui l'avait secouru: il va d'abord embrasser ses genoux. Elle fait apporter des armes pour l'en revêtir elle-même. Lancelot, pendant ce temps, allait montrer la tête de Karadoc aux chevaliers et autres défenseurs du château. Quand ils ne peuvent plus douter de la mort de leur seigneur, ils s'humilient et se mettent en la merci du vainqueur. Lancelot les reçoit avec bonté et se fait aussitôt conduire à la prison de messire Yvain et du duc de Clarence. Les deux chevaliers ne peuvent, en le revoyant, se défendre d'un peu de honte; mais leur délivrance et celle de messire Gauvain les décide aisément à prendre part à la commune allégresse.
Lancelot ayant fait ouvrir la porte du château va trouver le roi Artus qui avait pris hôtel dans le bourg. Il lui présente d'abord mess. Gauvain, puis il découvre la tête de l'odieux Karadoc. Viennent ensuite mess. Yvain, Galeschin, Keu d'Estrans et tous les chevaliers sortis du Val des faux amants. Dieu sait combien on s'émerveilla des nouvelles prouesses de Lancelot, et si Galehaut, Lionel, Bohor, la demoiselle de la Tour douloureuse et la demoiselle de Morgain furent transportés de joie et chantèrent les louanges du meilleur des bons. Après avoir raconté les différents incidents de leur quête commune, Lancelot pria le roi d'accorder un don à la demoiselle qui avait si bien mérité de mess. Gauvain et de lui-même. «Sans elle, dit-il, nous n'aurions pas mis à fin l'aventure; veuillez l'investir du château dans lequel elle fut si longtemps retenue.» Le roi l'accorda de grand cœur; et cette nuit-là même, Melian le Gai, qui depuis longtemps avait convoité la possession du château de son ennemi mortel, demanda et obtint la main de la demoiselle. À partir de ce moment, la Tour douloureuse ne fut plus appelée que le Château de la belle prise.
Comme le roi Artus, après avoir soupé, pensait à se mettre au lit, la demoiselle de Morgain tira Lancelot à part et lui dit: «Sire chevalier, je vous rappelle votre promesse envers ma dame.» Il écoute avec tristesse et répond sans hésiter qu'il ne se parjurera pas. «Je retournerai au point du jour, si vous n'aimez mieux que je parte cette nuit même.—Vous savez les conventions; vous devez partir aussitôt que vous en êtes requis.» Il ne répond pas, entre dans la chambre où la demoiselle de la Tour avait déposé ses armes, et prie celle-ci de faire approcher le meilleur cheval des étables; voulant, dit-il, faire un tour dans la forêt. Dès qu'il fut sorti, il chargea la demoiselle de Morgain d'aller prier mess. Gauvain de venir secrètement le trouver.
Messire Gauvain arrive. «Sire, lui dit Lancelot, je suis contraint, pour acquitter un engagement, de me séparer de vous, et je ne dois dire à personne, même à vous que j'aime autant qu'on peut aimer chevalier, où je vais et qui me fait partir. J'espère ne pas demeurer longtemps: mais je vous prie de n'avertir le roi ni Galehaut de mon départ, avant que je ne sois éloigné.—Ah! Lancelot! dit mess. Gauvain, si vous avez à courir un danger, laissez-moi le partager.—Non, je n'ai rien à craindre et je m'en vais en lieu sûr. À Dieu soyez recommandé!» Cela dit, il s'en va rejoindre la demoiselle et les sergents de Morgain qui emportent le riche pavillon. Laissons-le tristement regagner sa prison, et revenons au roi Artus et à Galehaut, auxquels messire Gauvain apprend le lendemain le départ inattendu de Lancelot. Ils en ressentent un vif chagrin: Galehaut surtout ne pouvait comprendre que son ami eût confié à un autre que lui ce qu'il avait en pensée. De là, une profonde mélancolie qui ne le quitta plus jusqu'à sa mort. Rien n'aurait pu distraire la cour du roi de la nouvelle inquiétude causée par l'éloignement du vainqueur de la Tour douloureuse, sans le fâcheux incident dont il nous faut maintenant parler.
LXXXV.
Morgain, rentrée en possession de son prisonnier, insista longtemps encore pour obtenir l'anneau de Lancelot; mais voyant enfin que les prières ne servaient de rien, elle eut recours à ses artifices ordinaires. Nous avons dit qu'elle avait une bague presque en tout semblable à celle de la reine, si ce n'est que sous la bague de Morgain, les deux figures se tenaient par les mains. Quand donc elle désespéra d'avoir l'anneau de bon gré, elle feignit de ne l'avoir demandé que pour éprouver Lancelot. En réalité, disait-elle, elle y tenait le moins du monde. Elle prit une herbe appelée sospite et la trempa dans un vin fort. Ainsi préparée, celui qui vient à la porter à ses lèvres tombe aussitôt dans un profond sommeil. Elle la lui présenta, un soir, au lieu de vin du coucher, en ayant soin de placer à son chevet l'oreiller sur lequel il s'était endormi quand on l'avait transporté dans sa prison. Lancelot vida la coupe et ferma les yeux: aussitôt Morgain ôta facilement l'anneau de la reine, et le remplaça par celui qu'elle portait elle-même. Le lendemain matin, elle tira l'oreiller et Lancelot se réveilla, sans soupçonner comment on l'avait endormi. Pour être plus sûre qu'il ne s'apercevait pas de l'échange, elle fit souvent passer sous ses yeux l'anneau de la reine; il ne parut pas y faire attention. Cela fait, elle ourdit la plus noire méchanceté qui jamais soit entrée dans la pensée d'une femme.
La plus sûre, la plus adroite de ses demoiselles eut ordre de se rendre à Londres, comme Artus y célébrait la grande fête de Pentecôte. Quand cette demoiselle se présenta devant le roi, il était assis sur une couche avec la reine, messire Gauvain et Galehaut. Tous parlaient de Lancelot et de leur impatience de savoir ce qu'il était devenu.
Dès que la demoiselle fut introduite, elle annonça qu'elle venait de par Lancelot, et qu'elle était chargée d'un message dont elle devait s'acquitter en présence de tous les chevaliers et dames de la maison du roi et du la reine. Le roi, charmé de ces premières paroles, se hâta d'avertir les barons, dames et demoiselles. Quand la réunion fut complète, la pucelle parla ainsi:
«Sire, avant tout, j'ai besoin d'être assurée que je n'aurai rien à craindre de personne; car ce que j'ai mission de dire pourra bien ne pas plaire à tout le monde.—Vous êtes assurée de plein droit, répond Artus: ceux qui viennent à ma cour sont toujours en ma garde. Parlez.
«—Sire, Lancelot mande salut à vous comme à son droit seigneur, et à tous ses compagnons de la Table ronde. Il vous prie de lui pardonner, comme à celui que vous ne devez jamais revoir.»
À ces mots, Galehaut sentit un froid de glace traverser son cœur; il eut peine à se soutenir. La reine en fut tellement troublée qu'elle se leva pâle et tremblante: elle ne voulait plus en entendre davantage; mais la demoiselle en la voyant sortir dit: «Sire, si vous souffrez que la reine s'éloigne, vous ne saurez rien: je ne dirai plus un mot.» Le roi pria donc messire Gauvain d'aller demander à la reine de revenir, et messire Gauvain rentra bientôt avec elle.
«Sire, reprit la demoiselle, quand Lancelot partit de la Tour douloureuse, il eut à combattre un des meilleurs chevaliers du monde, et fut percé d'un glaive à travers le corps. Il perdit beaucoup de sang, il se crut en danger de mourir. Alors il demanda un prêtre et confessa, en sanglotant, l'horrible péché qu'il avait, dit-il, commis envers son droit seigneur. Ce péché était de lui avoir enlevé le cœur de sa femme épousée. Après avoir fait publiquement cet aveu, il prit devant le Corps-Dieu l'engagement de ne jamais coucher plus d'une nuit en ville; d'aller toujours pieds nus et en langes; enfin de ne jamais pendre écu à son cou. Pour qu'on ne doutât pas de sa résolution, il m'a chargé de rappeler à messire Gauvain ce qu'il lui avait dit en quittant la Tour douloureuse: qu'on ne devait rien craindre pour lui, et qu'il s'en allait en lieu sûr.»
Messire Gauvain se souvint de ces paroles de Lancelot et baissa la tête de douleur. Pour Lionel, il n'avait pas attendu les derniers mots de la demoiselle, et s'était élancé furieux vers elle: il l'aurait apparemment foulée des pieds et des mains si Galehaut ne l'eût arrêté et empêché de toucher une personne en la garde du roi. «Qu'elle sache au moins, s'écria Lionel, que si je la puis tenir hors d'ici, il n'y a pas de roi ou de reine qui m'empêche de châtier ses indignes médisances.—Ainsi, fait la demoiselle, j'aurai dans le roi un mauvais garant!—Ne craignez rien, répond Galehaut, je vous prends comme le roi en ma garde, vous pouvez continuer: qui voudra vous croire vous croie!
«—Voilà, reprit la pucelle, ce que Lancelot m'a chargée de vous dire. Et à vous, compagnons de la Table ronde, il recommande de ne pas l'imiter et de vous garder mieux qu'il n'a fait de honnir votre droit seigneur. J'apporte d'ailleurs une seconde preuve de la sincérité de mon message. Reine, il vous renvoie l'anneau que vous lui aviez donné comme gage d'amour et de complet abandon.» Et elle jeta l'anneau dans le giron de la reine.
La reine regarde froidement, se lève et dit: «En effet, cet anneau est le mien: je l'avais donné à Lancelot avec d'autres drueries[89]. Et je veux bien que tout le monde sache que je l'ai donné comme dame loyale à loyal chevalier. Mais, sire, croyez bien que si nous avions ressenti l'amour charnel dont parle cette demoiselle, je connais assez la grandeur d'âme de Lancelot et sa fermeté de cœur pour être assurée qu'on lui eût arraché la langue avant de lui faire dire ce que vous venez d'entendre. Il est vrai qu'en reconnaissance de tout ce qu'il a fait pour moi, je lui donnai mon amour, mon cœur, et tout ce que je pouvais loyalement donner. Je dirai plus encore: si, par violence d'amour, il se fût oublié jusqu'à me demander au delà de ce que je pouvais donner, je ne l'en aurais pas éconduit. Qui voudra m'en blâmer le fasse! Mais quelle dame au monde, Lancelot ayant autant fait pour elle, lui eût refusé ce qu'il était en son pouvoir d'accorder? Lancelot, sire, ne vous a-t-il pas conservé par sa prouesse votre terre et vos honneurs? N'a-t-il pas fait tomber à vos pieds Galehaut que je vois ici, et qui déjà avait triomphé de vous? Quand par jugement de votre cour je fus injustement condamnée à la mort, n'a-t-il pas aussitôt offert, pour me sauver, de combattre seul contre trois chevaliers? Il a conquis la Douloureuse garde; il a mis à mort le plus cruel et le plus fort chevalier du monde, pour nous rendre Gauvain, messire Yvain et le duc de Clarence. Devant Kamalot il a délivré le pays de deux, géants qui en étaient la terreur; il est le non-pair des chevaliers; toutes les bontés qui peuvent être dans un homme mortel sont en Lancelot, aimable et doux pour tous, le plus beau que Nature ait jamais formé. Comme il osait dire paroles plus fières et plus hautes que personne, il osait entreprendre et savait achever les plus surprenants hauts-faits. Que dirai-je de plus? Je ne cesserais pas de louer Lancelot que je ne dirais pas encore tous les biens qui sont en lui. Par mon chef! je ne crains pas qu'on le sache: l'eussé-je aimé de sensuel amour, je n'en serais pas honteuse; et s'il était mort, je consentirais à lui accorder ce que vient d'avancer cette femme, à la condition de lui rendre la vie.»
Ainsi parla la reine, et le roi qui ne semblait pas lui en savoir mauvais gré reprit: «Dame, laissez ce propos: je suis persuadé que Lancelot ne pensa jamais rien de ce qu'on vient de dire. D'ailleurs, il ne pourra jamais rien penser, dire ou faire qui m'empêche d'être son ami. Il est bien vrai que la vilaine action qu'on lui attribuait tout à l'heure serait pour moi grand sujet de douleur; mais que tous mes hommes le sachent: je voudrais, reine, qu'il vous eût épousée, si tel était votre commun désir, à la seule condition de conserver sa compagnie.» Tout en parlant, il tendit la main à la reine que suffoquaient déjà les larmes et les sanglots. Elle demanda la liberté de sortir, et le roi chargea messire Yvain de la conduire. De son côté, la demoiselle de Morgain s'éloignait en tremblant de peur. Galehaut prit aussitôt congé du roi, en déclarant qu'il ne voulait pas coucher en ville plus d'une nuit avant d'avoir nouvelles de Lancelot. Mais il ne pouvait s'éloigner de la cour sans voir la reine. Il la trouva dans le plus grand désespoir, non de ce qui venait d'arriver, mais de la crainte que Lancelot n'eût cessé de vivre. «Ah Galehaut! s'écria-t-elle en le voyant, votre compagnon est assurément mort ou hors de sens: autrement, aurait-il jamais quitté cet anneau! Mais s'il avait chargé cette femme de venir conter à la cour ce qu'elle a fait entendre, Lancelot n'aurait jamais mon amour; et s'il est mort, le mal est plus grand pour moi que pour lui; car on ne meurt pas de douleur.—De grâce, madame, ne parlez pas ainsi. Vous connaissez le cœur de Lancelot, et vous n'auriez d'autre témoignage de sa loyauté que l'aventure du Val des faux amants, qu'il vous serait interdit de le soupçonner. Je vais en quête de lui; je reviendrai dès que j'aurai la preuve assurée de sa mort ou de sa vie.—Qui doit aller avec vous?—Lionel que voici.» La reine les baise tous les deux et leur donne congé. Galehaut renvoie tous ses hommes en Sorelois et ne garde avec Lionel que quatre écuyers chargés du pavillon. En sortant de Londres, ils font rencontre de messire Gauvain, et lui avouent qu'ils entreprennent la quête de Lancelot et ne reviendront qu'après avoir appris s'il est mort ou vivant. Mess. Gauvain déclare aussitôt qu'il les accompagnera, et qu'avant de savoir des nouvelles de Lancelot, il ne reparaîtra pas dans la maison du roi son oncle. Les voilà donc chevauchant de compagnie. Bientôt ils rejoignent messire Yvain que le roi chargeait de conduire la demoiselle de Morgain. Galehaut s'empresse de demander à celle-ci ce qu'elle savait de Lancelot. «Rien, répond-elle.—Mais, dit Lionel, nous direz-vous où vous l'avez laissé?—Volontiers.» Et elle nomme un lieu imaginaire où jamais Lancelot n'était passé.—«En tout cas, reprend Lionel, je ne vous quitte pas et je saurai au moins d'où vous êtes venue.—J'en serai charmée: sous la conduite d'aussi preux chevaliers, je n'aurai pas à craindre de mauvaises rencontres.»
Le jour baissait; ils se trouvèrent devant une bretèche fermée de fossés et de palissades. On ouvrit à la demoiselle, les chevaliers la suivirent. Le maître de la maison était absent; à son défaut la dame leur fit grand accueil: un grand manger leur fut préparé. Pendant qu'ils faisaient honneur aux mets, la demoiselle fit secrètement conduire son palefroi au delà des fossés par un valet de la maison et s'éloigna doucement sans prévenir les chevaliers. Elle arriva le matin à la retraite de Morgain et lui apprit le mauvais succès de son message. «Le roi, dit-elle, n'avait rien voulu entendre contre l'honneur de la reine: la reine avait franchement avoué et reconnu, sans qu'on parût lui en savoir mauvais gré, qu'elle aimait Lancelot autant qu'elle pouvait aimer.»