LES MAIRES DU PALAIS.
Le premier maire dont il soit fait mention est Goggon, qui fut envoyé à Athanaghilde de la part de Sighebert, pour lui demander la main de Brunehilde.
Deux origines doivent être assignées à la mairie: l'une romaine, l'autre franke ou germanique. Le maire représentait le magister officiorum. Celui-ci acquit dans le palais des empereurs la puissance que le maire obtint dans la maison du roi frank. Considérée dans son origine romaine, la charge de maire du palais fut temporaire sous Sighebert et ses devanciers, viagère sous Khlother, héréditaire sous Khlovigh II: elle était incompatible avec la qualité de prêtre et d'évêque. Elle porte dans les auteurs le nom de: magister palatii, præfectus aulæ, rector aulæ, gubernator palatii, major domus, rector palatii, moderator palatii, præpositus palatii, provisor aulæ regiæ, provisor palatii.
Pris dans son origine franke ou germanique, le maire du palais était ce duc ou chef de guerre dont l'élection appartenait à la nation tout aussi bien que l'élection du roi: Reges ex nobilitate, duces ex virtute sumunt. J'ai déjà indiqué ce qu'il y avait d'extraordinaire dans cette institution, qui créait chez un même peuple deux pouvoirs suprêmes indépendants. Il devait arriver, et il arriva, que l'un de ces deux pouvoirs prévalut. Les maires s'étant trouvés de plus grands hommes que les souverains, les supplantèrent. Après avoir commencé par abolir les assemblées générales, ils confisquèrent la royauté à leur profit, s'emparant à la fois du pouvoir et de la liberté. Les maires n'étaient point des rebelles; ils avaient le droit de conquérir, parce que leur autorité émanait du peuple ou de ce qui était censé le représenter, et non du monarque: leur élection nationale, comme chefs de l'armée, leur donnait une puissance légitime. Il faut donc réformer ces vieilles idées de sujets oppresseurs de leurs maîtres et détenteurs de leur couronne. Un roi, un général d'armée, également souverains par une élection séparée (reges et duces sumunt) s'attaquent; l'un triomphe de l'autre, voilà tout. Une des dignités périt, et la mairie se confondit avec la royauté par une seule et même élection. On n'aurait pas perdu tant de lecture et de recherches à blâmer ou à justifier l'usurpation des maires du palais, on se serait épargné de profondes considérations sur les dangers d'une charge trop prépondérante, si l'on eût fait attention à la double origine de cette charge, si l'on n'eût pas voulu voir un grand maître de la maison du roi là où il fallait aussi reconnaître un chef militaire librement choisi par ses compagnons: «Omnes Austrasii, cum eligerent Chrodinum majorem domus.»
Chateaubriand, Analyse raisonnée de l'histoire de France.
INVASION DES ARABES.—BATAILLE DE POITIERS.
732.
Le plan d'Abd-el-Rahman était de fondre directement du haut des Pyrénées sur la Vasconie et sur l'Aquitaine. Les Arabes avaient échoué jusque-là dans toutes leurs tentatives pour pénétrer dans ces provinces par la vallée de l'Aude et par la Septimanie; il voulut les y mener par une voie nouvelle, et ouvrir ainsi à l'islamisme une porte de plus sur la Gaule. Du reste, il n'avait point immédiatement en vue une guerre sérieuse, une guerre de conquête dans le sens que les Arabes attachaient à ces termes; il ne voulait que marcher devant lui, piller et dévaster le plus rapidement possible le plus de pays qu'il pourrait, venger la mort de ses prédécesseurs El-Samah et Anbessa, et rétablir ou accroître en deçà des Pyrénées la terreur des armes musulmanes.
Ayant concentré son armée sur le haut Èbre, Abd-el-Rahman prit sa route vers les Pyrénées par Pampelune; il traversa les pays des Vascons Ibériens, s'engagea dans la vallée d'Hengui, franchit le sommet depuis si célèbre dans les romans héroïques du moyen âge sous le nom de Port de Roncevaux, et déboucha dans les plaines de la Vasconie gauloise par la vallée de la Bidouze. L'histoire ne parle d'aucune résistance opposée à Abd-el-Rahman dans les redoutables défilés qu'il eut à franchir. Il avait déjà atteint les plaines quand il rencontra Eudon[300] qui, à la tête de son principal corps d'armée, s'apprêtait à lui barrer le passage et à le rejeter dans les montagnes. Un écrivain arabe, très-croyable sur ce point, affirme qu'Eudon, qu'il désigne très-imparfaitement par le titre de comte de cette frontière, livra aux Arabes plusieurs combats dans lesquels il fut quelquefois vainqueur, mais plus souvent vaincu et obligé de reculer devant son adversaire, de ville en ville, de rivière en rivière, de hauteur en hauteur, et fut poussé jusqu'à la Garonne dans la direction de Bordeaux.
Il était évident que le projet d'Abd-el-Rahman était de se porter sur cette ville, dont l'antique renommée et la richesse ne lui étaient probablement pas inconnues. Le duc passa donc la Garonne, et vint prendre position sur la rive droite de ce fleuve, en avant de la ville, du côté qu'il croyait le plus nécessaire ou le plus facile de couvrir; mais Abd-el-Rahman, sans lui laisser le temps de s'affermir dans sa position, passa la Garonne de vive force, et livra aux Aquitains une grande bataille, dont on ne sait autre chose sinon que ceux-ci furent battus avec une perte immense. Dieu seul sait le nombre de ceux qui y périrent, dit Isidore de Béja. Abd-el-Rahman, victorieux, se jeta sur Bordeaux, l'emporta d'assaut et le livra à son armée. Suivant les chroniques franques, les églises furent brûlées et une grande partie des habitants passée au fil de l'épée. La chronique de Moissac, Isidore de Béja et les historiens arabes ne disent rien de pareil; mais parmi ces derniers il en est qui donnent à entendre que l'assaut fut des plus sanglants. Je ne sais quel grand personnage, incomplétement désigné par le titre de comte, y fut tué; c'était probablement le comte de la ville, que les Arabes prirent pour Eudon, et auquel, par suite de cette méprise, ils firent l'honneur de couper la tête. Le pillage fut immense; les historiens des vainqueurs en parlent avec une exagération vraiment orientale; à les en croire, le moindre soldat aurait eu, pour sa part, force topazes, hyacinthes, émeraudes, sans parler de l'or, un peu vulgaire en pareil cas. Le fait est que les Arabes sortirent de Bordeaux déjà embarrassés de butin, et qu'à dater de ce moment leur marche fut un peu moins rapide et moins libre qu'auparavant.
Laissant la Garonne derrière eux et prenant leur direction vers le nord, ils arrivèrent à la Dordogne, la traversèrent, et se jetèrent à l'aventure dans les pays ouverts devant eux, sans autre but que de grossir leur butin et sans plan bien arrêté, même dans ce but. Il est seulement très-vraisemblable qu'ils se divisèrent en plusieurs bandes, pour ne point s'affamer les uns les autres et pour mieux exploiter le pays. S'il est vrai, comme le rapportent des légendes et des traditions contemporaines, et comme il est facile de le croire, que l'une de ces bandes traversa le Limousin, et qu'une autre pénétra jusqu'aux âpres montagnes d'où descendent le Tarn et la Loire, on concevra aisément qu'il n'en manqua pas pour visiter les parties de l'Aquitaine les plus accessibles et les plus riches; il est même probable que quelques-uns de ces détachements de l'armée d'Abd-el-Rahman, plus aventureux que les autres ou plus avides du butin, traversèrent la Loire et se répandirent jusqu'en Burgondie. Ce que les légendes et les chroniques disent de la destruction d'Autun et du siége de Sens par les Sarrazins n'a point l'air d'une fiction pure; or, des nombreuses invasions des Arabes en Gaule, il n'en est aucune à laquelle on puisse rapporter ces deux événements avec autant de vraisemblance qu'à l'invasion d'Abd-el-Rahman. On n'a point de particularités sur le désastre d'Autun; mais ce que dit la Chronique de Moissac de la destruction de cette ville ne doit pas probablement être pris à la lettre. Quant à Sens, il ne fut pas attaqué par une aussi forte troupe qu'Autun, ou se défendit mieux. La ville fut, à ce qu'il paraît, quelques jours entourée et serrée de près; mais Ebbon, qui en était l'évêque et peut-être le seigneur temporel, soutint bravement plusieurs assauts à la tête des assiégés, et finit par surprendre et battre dans une sortie les Arabes, qui, contraints de se retirer, se rabattirent sur le pillage des pays environnants.
On peut évaluer à trois mois l'intervalle de temps durant lequel les bandes d'Abd-el-Rahman parcoururent en tous sens les plaines, les montagnes et les plages de l'Aquitaine, sans rencontrer la moindre résistance en rase campagne. L'armée d'Eudon avait été tellement battue sur la Garonne, que les débris même en avaient disparu et s'étaient fondus en un instant dans la masse des populations consternées. Les champs, les villages, les bourgs restaient déserts à l'approche d'une de ces bandes, et celle-ci se vengeait des fuyards en détruisant et brûlant tout ce qu'ils avaient laissé derrière eux, récoltes, arbres fruitiers, habitations, églises. Les Musulmans en voulaient particulièrement aux monastères; ils les pillaient avec transport, et les laissaient rarement debout après les avoir pillés. Les villes encloses de murs et les forteresses étaient les seuls endroits où les populations chrétiennes leur résistaient plus ou moins; et comme le but des envahisseurs se bornait à prendre et à détruire ce qui pouvait être vite pris ou vite détruit, il suffisait quelquefois d'une résistance médiocre pour les écarter d'une place dont ils avaient ardemment convoité le butin.
C'est seulement vers les derniers temps du séjour d'Abd-el-Rahman en Aquitaine que l'on peut entrevoir, dans les opérations de ce chef, quelque chose qui ait l'air de tenir à un dessein suivi et semble supposer la réunion et le concert de ses forces jusque-là éparses de divers côtés. Soit en Espagne, soit plus probablement dans le cours de son invasion en Gaule, il avait reçu des informations sur la ville de Tours et sur l'existence dans cette ville d'une célèbre abbaye dont le trésor surpassait celui de toute autre abbaye et de toute autre église de la Gaule. Sur ces informations, Abd-el-Rahman avait résolu de marcher sur Tours, de le prendre et d'enlever, avec le trésor de l'abbaye, les dépouilles de la ville qu'il savait bien n'être pas à dédaigner. Dans cette vue il réunit ses forces, et prit à leur tête le chemin de Tours. Arrivé à Poitiers, il en trouva les portes fermées et la population en armes sur les remparts, décidée à se bien défendre. Ayant investi la ville, il en prit un faubourg, celui où se trouvait l'église fameuse de Saint-Hilaire, pilla l'église et les maisons, après quoi il y mit le feu, et de tout le faubourg il ne resta que les cendres. Mais là se borna le succès: les braves Poitevins, enfermés dans leur cité, continuèrent à faire bonne contenance; et lui, ne voulant pas perdre là un temps qu'il espérait mieux employer à Tours, poursuivit sa marche vers cette dernière ville. Il y a des historiens arabes qui affirment qu'il la prit; mais c'est une erreur manifeste; il est même incertain s'il en commença le siége. Tout ce qui paraît constaté, c'est qu'il menaça la place de fort près, et qu'il était encore aux environs lorsque des obstacles imprévus vinrent à la traverse de ses plans.
Il me faut ici revenir au duc des Aquitains, au brave et malheureux Eudon; on conçoit tout ce qu'il y avait de triste et d'amer dans la position de ce chef après la bataille de Bordeaux. Sans armée, comme déchu, voyant ses États à la merci d'un ennemi dévorant, il n'y avait au monde qu'un seul personnage capable de le relever promptement de sa détresse, et ce personnage c'était Charles[301], c'est-à-dire un ennemi qu'il craignait, auquel il ne pardonnait pas de lui avoir perfidement déclaré la guerre l'année précédente, à l'instant où il se croyait sur le point de nouer de graves démêlés avec ces mêmes Musulmans de l'Espagne, maintenant ses vainqueurs. Toutefois l'urgente nécessité du moment l'emporta sur l'orgueil, sur les ressentiments du passé et sur les craintes de l'avenir; Eudon se rendit en toute diligence à Paris, se présenta à Charles, lui raconta son désastre, et le conjura de s'armer contre les Arabes avant qu'ils eussent achevé de dépouiller et de ravager l'Aquitaine, et que la tentation les prit d'en faire autant en Neustrie. Charles consentit à tout, mais à des conditions qui allégeaient beaucoup pour Eudon le fardeau de la reconnaissance. Des mesures furent prises pour réunir dans le plus court délai possible toutes les forces des Franks.
Un historien arabe rapporte un entretien assez curieux qu'il suppose avoir eu lieu en cette occasion entre Charles et l'un des personnages venus auprès de lui pour solliciter son appui contre Abd-el-Rahman. «Oh! quel opprobre va rejaillir de nous sur nos neveux! dit ce personnage: les Arabes nous menaçaient; nous sommes allés les attendre à l'Orient, et ils sont arrivés par l'Occident. Ce sont ces mêmes Arabes qui, en si petit nombre et avec si peu de moyens, ont soumis l'Espagne, pays si peuplé et de si grands moyens. Comment se fait-il donc que rien ne leur résiste à eux, qui n'usent pas même de cottes de maille à la guerre!—Mon conseil, fait-on répondre Charles, est que vous ne les attaquiez pas au début de leur expédition; ils sont comme le torrent qui emporte tout ce qui s'oppose à lui. Dans la première ardeur de leur attaque, l'audace leur tient lieu de nombre, et le cœur de cotte de maille; mais donnez-leur le temps de se refroidir, de s'encombrer de butin et de prisonniers, de se disputer à l'envi le commandement, et à leur premier revers ils sont à nous.»
Ces discours ne sont certainement qu'une invention de l'historien qui les rapporte, mais curieux pourtant et même historiques, en ce sens qu'ils vont bien à l'événement et peignent fidèlement l'état dans lequel les Franks allaient rencontrer les Arabes. Charles eut, pour rassembler ses troupes, à peu près le même intervalle de temps qu'Abd-el-Rahman pour ravager en tout sens les diverses contrées de l'Aquitaine, et l'instant où l'on voit ce dernier concentrer ses forces pour marcher sur Tours dut correspondre assez exactement à celui où Charles se trouve prêt de son côté à entrer en campagne; c'était vers le milieu de septembre. Aucun historien ne dit où Charles passa la Loire; mais tout autorise à présumer que ce fut à Orléans.
Abd-el-Rahman était encore sous les murs ou aux environs de Tours lorsqu'il apprit que les Franks s'avançaient à grandes journées. Ne jugeant pas à propos de les attendre dans cette position, il leva aussitôt son camp et recula jusqu'au voisinage de Poitiers, suivi de près par l'ennemi qui le cherchait; mais l'immense train de butin, de bagages, de prisonniers que son armée menait avec elle, embarrassant de plus en plus sa marche, finissait par lui rendre la retraite plus chanceuse que le combat. Au dire de quelques historiens arabes, il aurait été sur le point de commander à ses soldats d'abandonner tout ce périlleux butin et de ne garder que leurs armes et leurs chevaux de bataille. Un pareil ordre était dans le caractère d'Abd-el-Rahman; cependant il n'osa pas le donner, et résolut d'attendre l'ennemi dans les champs de Poitiers, entre la Vienne et le Clain, se flattant que le courage des Arabes suffirait à tout. Les Franks ne tardèrent pas à paraître. Les chroniques chrétiennes, mérovingiennes et autres, ne renferment pas le moindre détail concernant cette mémorable bataille de Poitiers. Celle d'Isidore de Béja est la seule où l'on en trouve une espèce de description, mais une description qui n'est célèbre que par son étonnante barbarie et son obscurité. Néanmoins, faute de mieux, elle a son prix et présente même des traits intéressants, dont quelques-uns sembleraient avoir été recueillis de la bouche d'un Arabe témoin oculaire. Ce sont ces divers traits que je vais tâcher de saisir, en les combinant avec le peu que les historiens arabes des temps postérieurs présentent là-dessus de positif.
Les deux armées s'abordèrent avec un certain mélange de curiosité et d'effroi bien naturel entre deux peuples si divers, également braves et renommés à la guerre. Il n'est pas douteux qu'il n'y eût dans l'armée de Charles beaucoup de Gallo-Romains; aussi Isidore de Béja en a-t-il fait l'armée des Européens, et les Arabes disent qu'elle était composée d'hommes de diverses langues. Mais les Franks, surtout ceux d'Austrasie, en faisaient la portion d'élite, la mieux armée, la plus belliqueuse et la plus imposante. C'était la première fois qu'eux et les Arabes se trouvaient en présence sur un champ de bataille, et tout permet de croire que ces derniers n'avaient point vu jusque-là d'armée en si belle ordonnance, si compacte dans ses rangs, tant de guerriers de si haute stature, décorés de si riches baudriers, couverts de si fortes cottes de maille, de boucliers si brillants, et ressemblant si bien par l'alignement de leurs files à des murailles de fer. Il n'est donc pas étonnant qu'il se rencontre dans le récit d'Isidore des traits où perce, à travers l'impropriété barbare de la diction, l'intention de peindre l'espèce de surprise que durent éprouver les Arabes à la première vue de l'armée franke. Quant à la force numérique de cette armée, elle est inconnue; mais on doit présumer qu'elle était pour le moins aussi nombreuse que celle des Arabes; les historiens de ces derniers la qualifient d'innombrable.
Abd-el-Rahman et Charles restèrent une semaine entière, campés ou en bataille, en face l'un de l'autre, différant d'heure en heure, de jour en jour, à en venir à une action décisive, et s'en tenant à des menaces, à des feintes, à des escarmouches; mais au lever du septième ou du huitième jour, Abd-el-Rahman, à la tête de sa cavalerie, donna le signal d'une attaque qui devint promptement générale. Les chances du combat se balancèrent avec une sorte d'égalité entre les deux partis jusque vers les approches du soir. Alors un corps de Franks pénétra dans le camp ennemi, soit pour le piller, soit pour prendre à dos les Arabes qui combattaient en avant et le couvraient de leurs files. S'apercevant de cette manœuvre, la cavalerie musulmane abandonna aussitôt son poste de bataille pour courir à la défense du camp, ou, pour mieux dire, du butin qui y était entassé. Ce mouvement rétrograde bouleversant tout l'ordre de bataille des Arabes, Abd-el-Rahman accourut à toute bride pour l'arrêter; mais les Franks, saisissant l'instant favorable, se jetèrent sur le point où était le désordre, et il y eut là une mêlée sanglante où périrent beaucoup d'Arabes et Abd-el-Rahman lui-même.
Tel fut, d'après un écrivain musulman, la circonstance de la bataille de Poitiers la plus funeste pour les Arabes. Maintenant, pour combiner cet incident, très-vraisemblable en lui-même et que rien ne contredit, avec la partie la plus claire et la plus positive du récit d'Isidore, il faut supposer qu'après avoir perdu leur général et des milliers des leurs, les Arabes réussirent néanmoins à regagner leur camp aux approches de la nuit, tandis que les Franks retournèrent de leur côté dans le leur, avec un commencement de victoire plutôt que décidément victorieux; aussi se disposaient-ils à poursuivre le combat le lendemain. Ils sortirent dès l'aube de leur camp et se rangèrent en bataille dans le même ordre que la veille, s'attendant à voir les Arabes en faire autant en face d'eux; mais, à leur grande surprise, il n'y avait dans le camp de ceux-ci ni mouvement, ni bruit, encore moins l'agitation et le tumulte qui précèdent une bataille. Personne ne paraissait hors des tentes; personne n'allait ni ne venait, et plus les Franks écoutaient ou regardaient, et plus leur surprise et leur incertitude allaient croissant.
Des espions sont envoyés pour reconnaître les choses de plus près; ils pénètrent dans le camp, ils visitent les tentes: elles étaient désertes. Les Arabes avaient décampé dans le plus grand silence pendant la nuit, abandonnant tout le gros de leur immense butin, et s'avouant vaincus par cette retraite précipitée, bien plus qu'ils ne l'avaient été dans le combat.
Les Franks, toujours étonnés de cette fuite, refusèrent d'y croire, et la prirent d'abord pour une ruse de guerre; il leur fallut attendre, rôder, fouiller de toutes parts à l'entour, pour s'assurer que les Arabes étaient vraiment partis et leur avaient abandonné le champ de bataille et leur butin. Ils ne songèrent point à les poursuivre et se partagèrent gaiement les dépouilles des malheureux Aquitains, qui ne firent ainsi que changer d'ennemis.
Fauriel, Histoire de la Gaule méridionale, t. II, p. 118.