MÊME SUJET.

Les Gaulois sont d'une taille élevée, ont la carnation molle, la peau blanche et les cheveux naturellement blonds; ils cherchent même par diverses préparations à augmenter cette couleur propre à la chevelure, qu'ils lavent habituellement avec une lessive de chaux. Ils relèvent droit les cheveux du front sur le sommet du crâne, et les rejettent ensuite en arrière vers le chignon du cou, de manière qu'ils rappellent assez la figure des Satyres et des Faunes. Par ce moyen, ils parviennent à épaissir leur chevelure à un tel point qu'elle ne diffère presqu'en rien de la crinière des chevaux. Les uns se coupent la barbe entièrement, d'autres en conservent une partie. Les nobles se rasent les joues, mais laissent croître leurs moustaches si longues qu'elles leur couvrent entièrement la bouche; aussi, lorsqu'ils mangent, les poils se remplissent des débris des aliments, et ce qu'ils boivent ne leur parvient, pour ainsi dire, qu'à travers un filtre. Ils prennent leur repas assis, non sur des siéges, mais à terre, où des peaux de chiens ou de loups leur tiennent lieu de coussins, et se font servir par des enfants de l'un ou de l'autre sexe, qui remplissent ces fonctions jusqu'à l'adolescence. Près du lieu où ils mangent, sont des fourneaux remplis de feu, qui portent ou des chaudières ou des broches chargées de grosses pièces de viande. Ils font hommage des meilleurs morceaux aux hôtes les plus distingués.

Les Gaulois invitent aussi les étrangers à leurs festins, et ne leur demandent qui ils sont, et quelles affaires les attirent, qu'après qu'ils ont mangé. Mais dans leurs repas même, les convives ont l'habitude, pour peu qu'une dispute de paroles s'engage entre eux, de se lever sur-le-champ et de se provoquer réciproquement en combat singulier, tant ils font peu de cas de leur vie. Ce mépris de la mort tient à ce que les Gaulois sont fortement attachés à la doctrine de Pythagore, qui enseigne que les âmes des hommes sont immortelles, et que chacun doit, après un certain nombre d'années déterminé, revenir à la vie, l'âme se revêtant à cette époque d'un autre corps. C'est aussi d'après cette opinion, que dans les funérailles quelques-uns ont adopté l'usage d'écrire des lettres à leurs amis défunts, et de les jeter au milieu du bûcher, comme si elles devaient être lues par le mort à qui elles sont adressées.

Dans les voyages et dans les batailles, les Gaulois se servent de chars à deux chevaux qui portent un cocher et un guerrier combattant. Lorsqu'à la guerre ils se trouvent en présence d'un ennemi à cheval, ils commencent par lancer contre lui le javelot, puis ils descendent du char et en viennent au combat à l'épée. Quelques-uns méprisent la mort à un tel point qu'ils courent tous les hasards de la guerre le corps entièrement nu, n'ayant qu'une ceinture autour des reins. Ils mènent avec eux des servants, de condition libre, qu'ils choisissent parmi les pauvres et qui les suivent en campagne, soit comme cochers, soit comme écuyers chargés de porter leurs armes. Lorsque deux armées sont en présence, quelques-uns ont la coutume de se porter en avant du front de bataille, et de défier en combat singulier les plus braves de la ligne opposée, en brandissant leurs armes pour inspirer de l'effroi à l'ennemi. Si l'on répond à cet appel, ils se mettent à chanter les hauts faits de leurs ancêtres et leur propre vaillance, accablent au contraire d'insultes le guerrier qui se présente, et par les discours les plus injurieux cherchent à lui faire perdre courage. Dès qu'un ennemi est tombé, ils lui coupent la tête, qu'ils attachent au cou de leurs chevaux, ou remettent ces dépouilles sanglantes à leurs servants, et entonnent l'hymne de la victoire.

Le vêtement des Gaulois est d'une bizarrerie frappante. Ils portent des tuniques teintes et semées de fleurs de diverses couleurs, des hauts-de-chausses qu'ils nomment braies, et s'attachent sur les épaules avec des agrafes, des saies rayées, d'une étoffe à carreaux de couleur et très-serrés[23], fort épaisse en hiver, et mince en été.

Les Gaulois sont en général d'un aspect effrayant. Dans la conversation leur voix est grave et rude; ils parlent avec brièveté, emploient des expressions figurées et s'énoncent souvent en termes obscurs ou métaphoriques. Ils font un grand usage de l'hyperbole, surtout lorsqu'il s'agit de se vanter eux-mêmes ou de dépriser les autres. Enfin, le ton de leurs discours est hautain, visant à l'élévation et portant souvent une empreinte tragique. Ils ont l'esprit vif, et sont assez susceptibles d'instruction; on trouve même chez eux des poëtes qu'ils appellent bardes, et qui en s'accompagnant sur un instrument semblable à notre lyre, chantent les vers qu'ils ont composés, soit pour célébrer, soit pour diffamer ceux qui en sont le sujet. Ils ont aussi quelques philosophes ou théologiens, jouissant d'une grande considération et connus sous le nom de druides. Ils consultent en outre des devins singulièrement estimés parmi eux, qui prédisent l'avenir d'après le vol des oiseaux ou l'inspection des victimes offertes en sacrifice, et auxquels tout le peuple obéit. Ces devins pratiquent, particulièrement quand il s'agit d'une consultation sur une affaire importante, une coutume tellement hors des idées ordinaires, que l'on a peine à y croire. Ils immolent un homme en le frappant d'un coup d'épée dans la poitrine, et lorsqu'il tombe, ils annoncent l'avenir d'après les circonstances de la chute, les convulsions des membres du mourant, et la manière dont le sang coule, pronostics auxquels ils ajoutent foi, en s'appuyant sur une longue suite d'observations conservées depuis des temps très-reculés. Les Gaulois sont dans l'usage de n'offrir aucun sacrifice sans la présence d'un druide. Comme ils leur croient une connaissance plus précise de la nature de la Divinité et qu'ils les regardent comme ses interprètes, ils supposent que les actions de grâces qu'ils offrent, et leurs prières pour obtenir quelques faveurs, doivent passer par ces prêtres pour arriver aux dieux. Du reste, ce n'est pas seulement dans la paix, mais encore dans la guerre, que les druides savent se faire obéir. Souvent, lorsque des armées étaient déjà rangées en bataille, les glaives tirés et les javelots prêts à s'échapper des mains, on a vu ces prêtres se montrer soudain au milieu des deux lignes, et, tels que les enchanteurs qui, par de magiques accents, charment la fureur des bêtes féroces, calmer d'un mot la rage des combattants.

Les femmes gauloises sont en général très-belles de figure et presque de la même taille que les hommes, et peuvent leur disputer l'avantage de la force. Les enfants viennent au monde pour la plupart avec des cheveux blancs; mais en avançant en âge, leur chevelure change et prend la couleur de celle de leurs pères.

On trouve les Gaulois adonnés, dès la plus haute antiquité, au brigandage, envahissant les terres étrangères et méprisant toutes les lois humaines. Ce sont eux qui ont pris Rome, saccagé le temple de Delphes, rendu tributaires une grande partie de l'Europe et plusieurs contrées de l'Asie, et qui se sont établis sur le territoire des peuples qu'ils avaient vaincus. De leur mélange avec les Grecs[24] ils ont pris le nom de Gallo-Grecs, et ont enfin défait les plus puissantes armées des Romains.

L'excessive barbarie de leurs mœurs se montre jusque dans les sacrifices impies qu'ils offrent aux dieux. Ils gardent les malfaiteurs en prison pendant cinq années, et les attachent ensuite, en l'honneur de la Divinité, à des croix élevées sur un vaste bûcher, où ils les immolent en sacrifice avec d'autres prémices réservées pour ces solennités. Ils emploient à un usage semblable les prisonniers qu'ils font à la guerre, et il en est même qui, indépendamment des hommes, égorgent encore les animaux qu'ils ont pris dans la mêlée, ou les font périr soit dans les flammes, soit par tout autre genre de supplice.

Diodore de Sicile, liv. 5, ch. 28 à 32. Traduit par Miot.

Diodore de Sicile, historien grec, vivait au temps de César et d'Auguste; il est auteur d'une histoire universelle; des quarante livres qui la composaient, il n'en reste plus que quinze.

LES GAULOIS EN ITALIE.
587 à 222 av. J.-C.

C'est au pied des Alpes que commencent les plaines de la partie septentrionale de l'Italie, qui par leur fertilité et leur étendue surpassent tout ce que l'histoire nous a jamais appris d'aucun pays de l'Europe. Ces plaines étaient occupées autrefois par les Étrusques; depuis, les Gaulois, qui leur étaient voisins et qui ne voyaient qu'avec un œil jaloux la beauté du pays, s'étant mêlés avec eux par le commerce, tout d'un coup sur un léger prétexte fondirent avec une grosse armée sur les Étrusques, les chassèrent des plaines arrosées par le Pô, et se mirent en leur place.

Vers la source du fleuve étaient les Laens et les Lébicéens; ensuite les Insubriens, nation fort puissante; après eux, les Cénomans; auprès de la mer Adriatique, les Vénètes, peuple ancien qui avait à peu près les mêmes coutumes et le même habillement que les autres Gaulois, mais qui parlait une langue différente. Au delà du Pô et autour de l'Apennin, les premiers qui se présentaient étaient les Anianes, ensuite les Boïens; après eux, vers la mer Adriatique, les Lingons, et enfin sur la côte, les Sénonais.

Tous ces peuples étaient répandus par villages, qu'ils ne fermaient point de murailles. Ils ne savaient ce que c'était que meubles; leur manière de vivre était simple; point d'autre lit que de l'herbe, ni d'autre nourriture que de la viande[25]; la guerre et la culture de leurs champs faisaient toute leur étude; toute autre science, tout autre art leur était inconnu. Leurs richesses consistaient en or et en troupeaux, les seules choses que l'on peut facilement transporter d'un lieu en un autre à son choix ou selon les différentes conjonctures. Ils s'appliquaient surtout à s'attacher un grand nombre de personnes, parce qu'on n'était puissant parmi eux qu'à proportion du nombre des clients dont on disposait. D'abord, ils ne furent pas seulement maîtres du pays, mais encore de plusieurs contrées voisines qu'ils soumirent par la terreur de leurs armes. Peu de temps après, ayant vaincu les Romains et leurs alliés (à l'Allia), ils les menèrent battant pendant trois jours jusqu'à Rome, dont ils s'emparèrent, à l'exception du Capitole. Mais les Vénètes s'étant jetés sur leur pays, ils s'accommodèrent avec les Romains, leur rendirent leur ville, et coururent au secours de leur patrie[26]. Ils se firent ensuite la guerre les uns aux autres. Leur grande puissance excita aussi la jalousie de quelques-uns des peuples qui habitaient les Alpes. Piqués de se voir si fort au-dessous d'eux, ils se réunirent, prirent les armes et firent souvent des incursions dans leur pays.

Pendant ce temps-là, les Romains s'étaient relevés de leurs pertes et avaient composé avec les Latins. Trente ans après la prise de Rome, les Gaulois s'avancèrent jusqu'à Albe avec une grande armée. Les Romains surpris, et n'ayant pas eu le temps de faire venir les troupes de leurs alliés, n'osèrent leur aller au-devant. Mais douze ans après, les Gaulois étant revenus avec une armée nombreuse, les Romains, qui s'y attendaient, assemblent leurs alliés, s'avancent avec ardeur et brûlent d'en venir aux mains. Cette fermeté épouvanta les Gaulois; il y eut différents sentiments parmi eux sur ce qu'il y avait à faire; mais, la nuit venue, ils firent une retraite qui approchait fort d'une fuite. Depuis ce temps-là ils restèrent chez eux sans remuer, pendant treize ans.

Ensuite voyant les Romains croître en puissance et en force, ils conclurent avec eux un traité de paix, auquel pendant quatre ans ils ne donnèrent aucune atteinte. Mais menacés d'une guerre de la part des peuples d'au delà des Alpes, et craignant d'en être accablés, ils leur envoyèrent tant de présents, ils surent si bien faire valoir la liaison qu'il y avait entre eux et les Gaulois d'en deçà les Alpes, qu'ils leur firent tomber les armes des mains. Ils leur persuadèrent ensuite de les reprendre contre les Romains, et s'engagèrent de courre avec eux tous les risques de cette guerre. Joints ensemble, ils passent par l'Étrurie, gagnent les peuples de ce pays à leur parti, font un riche butin sur les terres des Romains et en sortent sans que personne fasse mine de les inquiéter. De retour chez eux, une sédition s'éleva sur le partage du butin; c'était à qui aurait la meilleure part, et leur avidité leur fit perdre la plus grande partie, et du butin et de leur armée. Cela est assez ordinaire aux Gaulois, lorsqu'ils ont fait quelque capture, surtout quand le vin et la débauche leur échauffent la tête.

Quatre ans après cette expédition, les Samnites et les Gaulois joignant ensemble leurs forces, livrèrent bataille aux Romains dans le pays des Camertins et en défirent un grand nombre. Les Romains, irrités par cet échec, revinrent peu de jours après avec toutes leurs troupes dans le pays des Sentinates. Dans cette bataille, les Gaulois perdirent la plus grande partie de leurs troupes, et le reste fut obligé de s'enfuir à vau-de-route dans leur pays. Ils revinrent encore dix ans après, avec une grande armée, pour assiéger Arretium[27]. Les Romains accoururent pour secourir les assiégés et livrèrent bataille devant la ville, mais ils furent vaincus, et Lucius, qui les commandait, y perdit la vie. M. Curius, son successeur, leur envoya demander les prisonniers; mais contre le droit des gens ils mirent à mort ceux qui étaient venus de sa part. Les Romains outrés se mettent sur-le-champ en campagne; les Sénonais se présentent, la bataille se donne, les Romains victorieux en tuent la plus grande partie, chassent le reste, et se rendent maîtres de tout le pays. C'est dans cet endroit de la Gaule cisalpine qu'ils envoyèrent pour la première fois une colonie, et qu'ils bâtirent une ville nommée Séna[28] du nom des Sénonais qui l'avaient les premiers habitée.

La défaite des Sénonais fit craindre aux Boïens qu'eux mêmes et leur pays n'eussent le même sort. Ils levèrent une armée formidable, et engagèrent les Étrusques à se joindre à eux. Le rendez-vous était au lac Vadimon, et ils s'y mirent en bataille. Presque tous les Étrusques y périrent, et il n'y eut que les Boïens qui échappèrent par la fuite. Mais l'année suivante, ils se liguèrent une seconde fois, et ayant enrôlé toute la jeunesse, ils livrèrent bataille aux Romains. Ils y furent entièrement défaits, et contraints, malgré qu'ils en eussent, de demander la paix aux Romains et de faire un traité avec eux. Tout ceci se passa trois ans avant que Pyrrhus entrât dans l'Italie, et cinq ans avant la déroute de Delphes (282 av. J.-C). De cette fureur de guerre que la fortune semblait avoir soufflée aux Gaulois, les Romains tirèrent deux grands avantages. Le premier fut, qu'accoutumés à être battus par les Gaulois, ils ne pouvaient ni rien voir, ni rien craindre de plus terrible que ce qui leur était arrivé; et c'est pour cela que Pyrrhus les trouva si exercés et si aguerris. L'autre avantage fut que les Gaulois réduits et domptés, ils furent en état de réunir toutes leurs forces contre Pyrrhus, d'abord pour défendre l'Italie, et ensuite contre les Carthaginois pour leur enlever la Sicile.

Pendant les quarante-cinq ans qui suivirent ces défaites, les Gaulois restèrent tranquilles, et vécurent en bonne intelligence avec les Romains. Mais après que la mort eut enlevé ceux qui avaient été témoins de leurs malheurs, la jeunesse, qui leur succéda, brutale et féroce, et qui n'avait jamais connu ni éprouvé le mal, commença à se remuer, comme il arrive ordinairement. Elle chercha querelle aux Romains pour des bagatelles, et entraîna dans son parti les Gaulois des Alpes. D'abord le peuple n'eut point de part à ces mouvements séditieux; tout se tramait secrètement entre les chefs. De là vint que les Gaulois transalpins s'étant avancés avec une armée jusqu'à Ariminium[29], le peuple, parmi les Boïens, ne voulut pas marcher avec eux. Il se révolta contre ses chefs, s'éleva contre ceux qui venaient d'arriver, et tua ses propres rois Atis et Galatus. Il y eut même bataille rangée, où ils se massacrèrent les uns les autres. Les Romains, épouvantés de l'irruption des Gaulois, se mirent en campagne, mais apprenant qu'ils s'étaient défaits eux-mêmes, ils reprirent la route de leur pays.

Cinq ans après, sous le consulat de Marcus Lépidus, les Romains partagèrent entre eux les terres du Picenum, d'où ils avaient chassé les Sénonais. Ce fut C. Flaminius qui, pour capter la faveur du peuple, introduisit cette nouvelle loi, qu'on peut dire qui a été la principale cause de la corruption des mœurs des Romains, et ensuite de la guerre qu'ils eurent avec les Sénonais. Plusieurs peuples de la nation gauloise entrèrent dans la querelle, surtout les Boïens, qui étaient limitrophes des Romains. Ils se persuadèrent que ce n'était plus pour commander et pour faire la loi, que les Romains les attaquaient, mais pour les détruire entièrement. Dans cette pensée, les Insubriens et les Boïens, les deux plus grands peuples de la nation, se liguent ensemble et envoient chez les Gaulois qui habitaient le long des Alpes et du Rhône, et qu'on appelait Gésates, parce qu'ils servaient pour une certaine solde, car c'est ce que signifie proprement ce mot. Pour gagner les deux rois Concolitan et Anéroeste, et les engager à armer contre les Romains, ils leur font présent d'une somme considérable; ils leur mettent devant les yeux la grandeur et la puissance de ce peuple; ils les flattent par la vue des richesses immenses qu'une victoire gagnée sur lui ne manquera pas de leur procurer; ils leur promettent solennellement de partager avec eux tous les périls de cette guerre; ils leur rappellent les exploits de leurs ancêtres, qui ayant pris les armes contre les Romains, les avaient battus à plate couture, avaient pris d'emblée la ville de Rome et en étaient restés les maîtres pendant sept mois, et qui après avoir rendu la ville, non-seulement sans y être forcés, mais même avec reconnaissance de la part des Romains, étaient revenus dans leur patrie sains et saufs et chargés de butin.

Cette harangue échauffa tellement les esprits, que jamais on ne vit sortir de ces provinces une armée plus nombreuse et composée de soldats plus braves et plus belliqueux. Au bruit de ce soulèvement, on trembla à Rome pour l'avenir; tout y fut dans le trouble et dans la frayeur. On lève des troupes, on fait des magasins de vivres et de munitions, on mène l'armée jusque sur les frontières, comme si les Gaulois étaient déjà dans le pays, quoiqu'ils ne fussent pas encore sortis du leur.

Enfin, huit ans après le partage des terres du Picenum, les Gésates et les autres Gaulois franchirent les Alpes et vinrent camper sur le Pô. Leur armée était nombreuse et bien équipée. Les Insubriens et les Boïens soutinrent le parti qu'ils avaient pris; mais les Vénètes et les Cénomans se rangèrent du côté des Romains, gagnés par les ambassadeurs qu'on leur avait envoyés, ce qui obligea les rois gaulois de laisser dans le pays une partie de leur armée pour le garder contre ces peuples. Ils partent ensuite, et prennent leur route par l'Étrurie, ayant avec eux cinquante mille hommes de pied, vingt mille chevaux et autant de chars. Sur la nouvelle que les Gaulois avaient passé les Alpes, les Romains firent marcher Lucius Emilius, l'un des consuls, à Ariminium, pour arrêter les ennemis par cet endroit. Un des préteurs fut envoyé dans l'Étrurie. Caius Atilius, l'autre consul, était allé dans la Sardaigne. Tout ce qui resta dans Rome de citoyens était consterné et croyait toucher au moment de sa perte. Cette frayeur n'a rien qui doive surprendre. L'extrémité où les Gaulois les avaient autrefois réduits était encore présente à leurs esprits. Pour éviter un semblable malheur, ils assemblent ce qu'ils avaient de troupes, ils font de nouvelles levées, ils mandent à leurs alliés de se tenir prêts; ils font venir des provinces soumises à leur domination les registres où étaient marqués les jeunes gens en âge de porter les armes, afin de connaître toutes leurs forces. On donna aux consuls la plus grande partie des troupes, et ce qu'il y avait de meilleur parmi elles. Des vivres et des munitions, on en avait fait un si grand amas que l'on n'a point d'idée qu'il s'en soit jamais fait un pareil. Il leur venait des secours, et de toutes sortes et de tous les côtés. Car telle était la terreur que l'irruption des Gaulois avait répandue dans l'Italie, que ce n'était plus pour les Romains que les peuples italiens croyaient porter les armes; ils ne pensaient plus que c'était à la puissance de cette république que l'on en voulait; c'était pour eux-mêmes, pour leur patrie, pour leurs villes qu'ils craignaient, et c'est pour cela qu'ils étaient si prompts à exécuter tous les ordres qu'on leur donnait..... De sorte que l'armée campée devant Rome était de plus de cent cinquante mille hommes de pied et de six mille chevaux, et que ceux qui étaient en état de porter les armes, tant parmi les Romains que parmi les alliés, montaient à sept cent mille hommes de pied et soixante-dix mille chevaux.

A peine les Gaulois furent-ils arrivés dans l'Étrurie, qu'ils y firent le dégât sans crainte et sans que personne les arrêtât. Ils s'avancent enfin vers Rome. Déjà ils étaient aux environs de Clusium, à trois journées de cette capitale, lorsqu'ils apprennent que l'armée romaine, qui était en Étrurie, les suivait de près et allait les atteindre. Ils retournent aussitôt sur leurs pas pour en venir aux mains avec elle. Les deux armées ne furent en présence que vers le coucher du soleil, et campèrent à fort peu de distance l'une de l'autre. La nuit venue, les Gaulois allument des feux, et ayant donné l'ordre à leur cavalerie, dès que l'ennemi l'aurait aperçue le matin, de suivre la route qu'ils allaient prendre, ils se retirent sans bruit vers Fésule, et prennent là leurs quartiers, dans le dessein d'y attendre leur cavalerie, et quand elle aurait joint le gros, de fondre à l'improviste sur les Romains. Ceux-ci, à la pointe du jour, voyant cette cavalerie, croient que les Gaulois ont pris la fuite et se mettent à la poursuivre. Ils approchent, les Gaulois se montrent et tombent sur eux; l'action s'engage avec vigueur, mais les Gaulois, plus braves et en plus grand nombre, eurent le dessus. Les Romains perdirent là au moins six mille hommes; le reste prit la fuite, la plupart vers un certain poste avantageux où ils se cantonnèrent. D'abord les Gaulois pensèrent à les y forcer; c'était le bon parti, mais ils changèrent de sentiment. Fatigués et harassés par la marche qu'ils avaient faite la nuit précédente, ils aimèrent mieux prendre quelque repos, laissant seulement une garde de cavalerie autour de la hauteur où les fuyards s'étaient retirés, et remettant au lendemain à les assiéger, en cas qu'ils ne se rendissent pas d'eux-mêmes.

Pendant ce temps-là, Lucius Emilius, qui avait son camp vers la mer Adriatique, ayant appris que les Gaulois s'étaient jetés dans l'Étrurie et qu'ils approchaient de Rome, vint en diligence au secours de sa patrie et arriva fort à propos. S'étant campé proche des ennemis, les Romains réfugiés sur leur hauteur virent les feux de Lucius Émilius, et se doutant bien que c'était lui, ils reprirent courage. Ils envoient au plus vite quelques-uns des leurs, sans armes, pendant la nuit, et à travers une forêt, pour annoncer au consul ce qui leur était arrivé. Emilius, sans perdre le temps à délibérer, commande aux tribuns, dès que le jour commencerait à paraître, de se mettre en marche avec l'infanterie; lui-même se met à la tête de la cavalerie et tire droit vers la hauteur. Les chefs des Gaulois avaient aussi vu les feux pendant la nuit, et conjecturant que les ennemis étaient proche, ils tinrent conseil. Anéroeste, leur roi, dit qu'après avoir fait un si riche butin (car leur butin était immense en prisonniers, en bestiaux et en bagages), il n'était pas à propos de s'exposer à un nouveau combat, ni de courir le risque de perdre tout; qu'il valait mieux retourner dans leur patrie; qu'après s'être déchargés là de leur butin, ils seraient plus en état, si on le trouvait bon, de reprendre les armes contre les Romains. Tous se rangeant à cet avis, lèvent le camp avant le jour et prennent leur route le long de la mer par l'Étrurie. Quoique Lucius eût joint à ses troupes celles qui s'étaient réfugiées sur la hauteur, il ne crut pas pour cela qu'il fût de la prudence de hasarder une bataille; il prit le parti de suivre les ennemis et d'observer les temps et les lieux où il pourrait les incommoder et regagner le butin.

Le hasard voulut que dans ce temps-là même, Caius Atilius, venant de Sardaigne, débarquât ses légions à Pise et les conduisît à Rome par une route contraire à celle des Gaulois. A Télamon, ville des Étrusques, quelques fourrageurs gaulois étant tombés dans l'avant-garde du consul, les Romains s'en saisirent. Interrogés par Atilius, ils racontèrent tout ce qui s'était passé, qu'il y avait dans le voisinage deux armées, et que celle des Gaulois était fort proche, ayant en queue celle d'Émilius. Le consul fut touché de l'échec que son collègue avait souffert, mais il fut charmé d'avoir surpris les Gaulois dans leur marche et de les voir entre deux armées. Sur-le-champ il commande aux tribuns de ranger les légions en bataille, de donner à leur front l'étendue que les lieux permettraient et de s'avancer contre l'ennemi. Il y avait sur le chemin une hauteur au pied de laquelle il fallait que les Gaulois passassent. Atilius y courut avec la cavalerie et se posta sur le sommet, dans le dessein de commencer le premier le combat, persuadé que par là il aurait la meilleure part à la gloire de l'événement. Les Gaulois, qui croyaient Atilius bien loin, voyant cette hauteur occupée par les Romains, ne soupçonnèrent rien autre chose, sinon que pendant la nuit Émilius avait battu la campagne avec sa cavalerie pour s'emparer le premier des postes avantageux. Sur cela, ils détachèrent aussi la leur et quelques soldats armés à la légère pour chasser les Romains de la hauteur. Mais ayant su d'un prisonnier que c'était Atilius qui l'occupait, ils mirent au plus vite l'infanterie en bataille et la disposèrent de manière que, rangée dos à dos, elle faisait front par devant et par derrière; ordre de bataille qu'ils prirent sur le rapport du prisonnier et sur ce qui se passait actuellement, pour se défendre, et contre ceux qu'ils savaient à leurs trousses, et contre ceux qu'ils avaient en tête.

Émilius avait bien ouï parler du débarquement des légions à Pise; mais il ne s'attendait pas qu'elles seraient si proche; il n'apprit sûrement le secours qui lui était venu que par le combat qui se livra à la hauteur. Il y envoya aussi de la cavalerie et en même temps il conduisit aux ennemis l'infanterie rangée à la manière ordinaire.

Dans l'armée des Gaulois, les Gésates et après eux les Insubriens faisaient front du côté de la queue, qu'Émilius devait attaquer; ils avaient à dos les Taurisques et les Boïens, qui faisaient face du côté qu'Atilius viendrait. Les chariots bordaient les ailes; et le butin fut mis sur une des montagnes voisines, avec un détachement pour le garder. Cette armée à deux fronts n'était pas seulement terrible à voir, elle était encore très-propre pour l'action. Les Insubriens y paraissaient avec leurs braies, et n'ayant autour d'eux que des saies légères. Les Gésates, aux premiers rangs, soit par vanité, soit par bravoure, avaient jeté bas leurs vêtements et ne gardaient que leurs armes, de peur que les buissons qui se rencontraient çà et là en certains endroits ne les arrêtassent et ne les empêchassent d'agir.

Le premier choc se fit à la hauteur, et fut vu des trois armées, tant il y avait de cavalerie de part et d'autre qui combattait. Atilius perdit la vie dans la mêlée, où il se distinguait par son intrépidité et sa valeur, et sa tête fut apportée aux rois des Gaulois. Malgré cela, la cavalerie romaine fit si bien son devoir, qu'elle emporta la position et gagna une pleine victoire sur celle des ennemis.

L'infanterie s'avança ensuite, l'une contre l'autre. Ce fut un spectacle fort singulier, et aussi surprenant pour ceux qui sur le récit d'un fait peuvent par l'imagination se le mettre comme sous les yeux, que pour ceux qui en furent témoins. Car une bataille entre trois armées tout ensemble est assurément une action d'une espèce et d'une manœuvre bien particulière. D'ailleurs aujourd'hui, comme alors, il n'est pas aisé de démêler si les Gaulois attaqués de deux côtés, s'étaient formés de la manière la moins avantageuse ou la plus convenable. Il est vrai qu'ils avaient à combattre de deux côtés; mais aussi, rangés dos à dos, ils se mettaient mutuellement à couvert de tout ce qui pouvait les prendre en queue. Et, ce qui devait le plus contribuer à la victoire, tout moyen de fuir leur était interdit; et une fois défaits, il n'y avait plus pour eux de salut à espérer; car tel est l'avantage de l'ordonnance à deux fronts.

Quant aux Romains, voyant les Gaulois pris entre deux armées et enveloppés de toutes parts, ils ne pouvaient que bien espérer du combat; mais, d'un autre côté, la disposition de ces troupes et le bruit qui s'y faisait les jetait dans l'épouvante. Le nombre des cors et des trompettes y était innombrable, et toute l'armée ajoutant à ces instruments ses cris de guerre, le vacarme était tel que les montagnes voisines, qui en renvoyaient l'écho, semblaient elles-mêmes joindre leurs cris au bruit des trompettes et des soldats. Ils étaient encore effrayés de l'attitude et des mouvements des soldats des premiers rangs, qui en effet frappaient autant par la beauté et la vigueur de leur corps que par leur complète nudité, outre qu'il n'y en avait aucun dans ces premiers rangs qui n'eût le cou et les bras ornés de colliers et de bracelets d'or. A l'aspect de cette armée, les Romains ne purent se défendre d'une certaine frayeur, mais l'espérance d'un riche butin enflamma leur courage.

Les archers s'avancent sur le front de la première ligne, selon la coutume des Romains, et commencent l'action par une grêle épouvantable de traits. Les Gaulois des derniers rangs n'en souffrirent pas extrêmement, leurs braies et leurs saies les en préservèrent; mais ceux des premiers rangs, qui ne s'attendaient pas à ce prélude, et qui n'avaient rien sur le corps qui les mît à couvert, en furent très-incommodés. Ils ne savaient que faire pour parer les coups. Leurs boucliers n'étaient pas assez larges pour les couvrir; ils étaient nus, et plus leurs corps étaient grands, plus il tombait de traits sur eux. Se venger sur les archers eux-mêmes des blessures qu'ils recevaient était impossible; ils en étaient trop éloignés, et d'ailleurs comment avancer au travers d'un si grand nombre de traits? Dans cet embarras, les uns transportés de fureur et de désespoir, se jettent inconsidérément parmi les ennemis et se livrent volontairement à la mort; les autres pâles, défaits, tremblants, reculent et rompent les rangs qui étaient derrière eux. C'est ainsi que dès la première attaque fut rabaissé l'orgueil et la fierté des Gésates.

Quand les archers se furent retirés, les Insubriens, les Boïens et les Taurisques en vinrent aux mains. Ils se battirent avec tant d'acharnement que malgré les plaies dont ils étaient couverts, on ne pouvait les arracher de leur poste. Si leurs armes eussent été les mêmes que celles des Romains, ils remportaient la victoire. Ils avaient à la vérité comme eux des boucliers pour parer, mais leurs épées ne leur rendaient pas les mêmes services. Celles des Romains taillaient et frappaient, au lieu que les leurs ne frappaient que de taille.

Ces troupes se soutinrent jusqu'à ce que la cavalerie romaine fut descendue de la hauteur, et les eut prises en flanc. Alors l'infanterie fut taillée en pièces, et la cavalerie s'enfuit à vau-de-route. Quarante mille Gaulois restèrent sur la place, et on fit au moins dix mille prisonniers, entre lesquels était Concolitan, un de leurs rois. Anéroeste se sauva avec quelques-uns des siens en je ne sais quel endroit, où il se tua de sa propre main. Émilius ayant ramassé les dépouilles, les envoya à Rome, et rendit le butin à ceux à qui il appartenait. Puis, marchant à la tête des légions par la Ligurie, il se jeta sur le pays des Boïens, y laissa ses soldats se gorger de butin, et revint à Rome en peu de jours avec l'armée. Tout ce qu'il avait pris de drapeaux, de colliers et de bracelets, il l'employa à la décoration du Capitole; le reste des dépouilles et les prisonniers servirent à orner son triomphe. C'est ainsi qu'échoua cette formidable irruption des Gaulois, laquelle menaçait d'une ruine entière, non-seulement toute l'Italie, mais Rome même (225 av. J.-C.).

Après ce succès, les Romains ne doutant point qu'ils ne fussent en état de chasser les Gaulois de tous les environs du Pô, firent de grands préparatifs de guerre, levèrent des troupes, et les envoyèrent contre eux sous la conduite de Q. Fulvius et de Titus Manlius, qui venaient d'être créés consuls. Cette irruption épouvanta les Boïens, ils se rendirent à discrétion. Du reste, les pluies furent si grosses, et la peste ravagea tellement l'armée des Romains, qu'ils ne firent rien de plus pendant cette campagne.

L'année suivante, Publius Furius et Caius Flaminius se jetèrent encore dans la Gaule, par le pays des Anamares, peuple assez peu éloigné de Marseille. Après leur avoir persuadé de se déclarer en leur faveur, ils entrèrent dans le pays des Insubriens, par l'endroit où l'Adda se jette dans le Pô. Ayant été fort maltraités au passage de la rivière et dans leurs campements, et mis hors d'état d'agir, ils firent un traité avec ce peuple et sortirent du pays. Après une marche de plusieurs jours, ils passèrent le Cluson, entrèrent dans le pays des Cénomans, leurs alliés, avec lesquels ils retombèrent par le bas des Alpes sur les plaines des Insubriens, où ils mirent le feu et saccagèrent tous les villages. Les chefs de ce peuple voyant les Romains dans une résolution fixe de les exterminer, prirent enfin le parti de tenter la fortune et de risquer le tout pour le tout. Pour cela ils rassemblent en un même endroit tous leurs drapeaux, même ceux qui étaient relevés d'or, qu'ils appelaient les drapeaux immobiles, et qui avaient été tirés du temple de Minerve. Ils font provision de toutes les munitions nécessaires, et au nombre de cinquante mille hommes ils vont hardiment et avec un appareil terrible se camper devant les ennemis.

Les Romains, de beaucoup inférieurs en nombre, avaient d'abord dessein de faire usage dans cette bataille des troupes gauloises qui étaient dans leur armée. Mais, sur la réflexion qu'ils firent que les Gaulois ne se font pas scrupule d'enfreindre les traités, et que c'était contre des Gaulois que le combat devait se donner, ils craignirent d'employer ceux qu'ils avaient dans une affaire si délicate et si importante; et pour se précautionner contre toute trahison, ils les firent passer au delà de la rivière et plièrent ensuite les ponts. Pour eux, ils restèrent en deçà et se mirent en bataille sur le bord, afin qu'ayant derrière eux une rivière qui n'était pas guéable, ils n'espérassent de salut que de la victoire.

Cette bataille est célèbre par l'intelligence avec laquelle les Romains s'y conduisirent. Tout l'honneur en est dû aux tribuns, qui instruisirent l'armée en général, et chaque soldat en particulier de la manière dont on devait s'y prendre. Les tribuns, dans les combats précédents, avaient observé que le feu et l'impétuosité des Gaulois, tant qu'ils n'étaient pas entamés, les rendaient à la vérité formidables dans le premier choc, mais que leurs épées n'avaient pas de pointe, qu'elles ne frappaient que de taille et qu'un seul coup; que le fil s'en émoussait et qu'elles se pliaient d'un bout à l'autre; que si les soldats, après le premier coup, n'avaient pas le loisir de les appuyer contre terre et de les redresser avec le pied, le second n'était d'aucun effet. Sur ces remarques, les tribuns donnent à la première ligne les piques des triaires qui sont à la seconde, et commandent à ces derniers de se servir de leurs épées. On attaque de front les Gaulois, qui n'eurent pas plutôt porté les premiers coups que leurs épées leur devinrent inutiles. Alors les Romains fondent sur eux l'épée à la main, sans que les Gaulois puissent faire aucun usage des leurs; au lieu que les Romains ayant des épées pointues et bien affilées, frappent d'estoc et non pas de taille. Portant donc alors des coups et sur la poitrine et au visage des Gaulois, et faisant plaie sur plaie, ils en jetèrent la plus grande partie sur le carreau. La prévoyance des tribuns leur fut d'un grand secours dans cette occasion. Car le consul Flaminius ne paraît pas s'y être conduit en habile homme. Rangeant son armée en bataille sur le bord même de la rivière, et ne laissant par là aux cohortes aucun espace pour reculer, il ôtait à la manière de combattre des Romains ce qui lui est particulier. Si pendant le combat, les ennemis avaient gagné tant soit peu de terrain sur son armée, elle eût été renversée et culbutée dans la rivière. Heureusement le courage des Romains les mit à couvert de ce danger. Ils firent un butin immense, et, enrichis de dépouilles considérables, ils reprirent le chemin de Rome.

L'année suivante les Gaulois envoyèrent demander la paix; mais les deux consuls Marcus Claudius et Cn. Cornélius ne jugèrent pas à propos qu'on la leur accordât. Les Gaulois rebutés se disposèrent à faire un dernier effort; ils allèrent lever à leur solde chez les Gésates, le long du Rhône, environ trente mille hommes qu'ils exercèrent en attendant l'arrivée de l'ennemi. Au printemps, les consuls entrent dans le pays des Insubriens, et s'étant campés proche d'Acerres, ville située entre le Pô et les Alpes, ils y mettent le siége. Comme ils s'étaient emparés les premiers des postes avantageux, les Insubriens ne purent aller au secours de la ville; cependant, pour en faire lever le siége, ils firent passer le Pô à une partie de leur armée, entrèrent dans les terres des Adréens et assiégèrent Clastidium. A cette nouvelle, M. Claudius, à la tête de la cavalerie et d'une partie de l'infanterie, marche au secours des assiégés. Sur le bruit que les Romains approchent, les Gaulois laissent là Clastidium, viennent au-devant des ennemis et se rangent en bataille. La cavalerie fond sur eux avec impétuosité; ils soutiennent de bonne grâce le premier choc, mais cette cavalerie les ayant ensuite enveloppés et attaqués en queue et en flanc, ils plièrent de toutes parts. Une partie fut culbutée dans la rivière, le plus grand nombre fut passé au fil de l'épée. Les Gaulois qui étaient dans Acerres abandonnèrent la ville aux Romains et se retirèrent à Milan, qui est la capitale des Insubriens (222 av. J.-C.).

Cornélius se met sur-le-champ aux trousses des fuyards et paraît tout d'un coup devant Milan. Sa présence tint d'abord les Gaulois en respect; mais il n'eut pas sitôt repris la route d'Acerres, qu'ils sortent sur lui, chargent vivement son arrière-garde, en tuent une bonne partie et en mettent plusieurs en fuite. Le consul fait avancer l'avant-garde et l'encourage à faire tête aux ennemis; l'action s'engage; les Gaulois, fiers de l'avantage qu'ils venaient de remporter, font ferme quelque temps; mais bientôt enfoncés, ils prirent la fuite vers les montagnes. Cornélius les y poursuivit, ravagea le pays et emporta de force la ville de Milan. Après cette déroute, les chefs des Insubriens ne voyant plus de jour à se relever, se rendirent aux Romains à discrétion.

Ainsi se termina la guerre contre les Gaulois. Il ne s'en est pas vu de plus formidable, si l'on en veut juger par l'audace désespérée des combattants, par les combats qui s'y sont donnés et par le nombre de ceux qui y ont perdu la vie en bataille rangée. Mais à la regarder du côté des vues qui ont porté les Gaulois à prendre les armes et de l'inconsidération avec laquelle chaque chose s'y est faite, il n'y eut jamais de guerre plus méprisable; par la raison que ces peuples, je ne dis pas dans la plupart de leurs actions, mais généralement dans tout ce qu'ils entreprennent, suivent plutôt leur impétuosité qu'ils ne consultent les règles de la raison et de la prudence. Aussi furent-ils chassés en peu de temps de tous les environs du Pô, à quelques endroits près qui sont au pied des Alpes; et cet événement m'a fait croire qu'il ne fallait pas laisser dans l'oubli leur première irruption, les choses qui se sont passées depuis, et leur dernière défaite. Ces jeux de la fortune sont du ressort de l'histoire, et il est bon de les transmettre à nos neveux pour leur apprendre à ne pas craindre les incursions subites et irrégulières des Barbares. Ils verront par là qu'elles durent peu, et qu'il est aisé de se défaire de ces sortes d'ennemis, pourvu qu'on leur tienne tête, et que l'on mette plutôt tout en œuvre que de leur rien céder de ce qui nous appartient. Je suis persuadé que ceux qui nous ont laissé l'histoire de l'irruption des Perses dans la Grèce et des Gaulois à Delphes, ont beaucoup contribué au succès des combats que les Grecs ont soutenu pour maintenir leur liberté; car quand on se représente les choses extraordinaires qui se firent alors, et le nombre innombrable d'hommes qui, malgré leur valeur et leur formidable appareil de guerre, furent vaincus par des troupes qui surent dans les combats leur opposer la résolution, l'adresse et l'intelligence, il n'y a plus de magasins, plus d'arsenaux, plus d'armées qui épouvantent ou qui fassent perdre l'espérance de pouvoir défendre son pays et sa patrie.

Polybe, Histoire, liv. II, ch. 3 à 6. Trad. de dom Thuillier.

Polybe, historien grec, né en 206 av. J.-C., mourut en 124. Il est auteur d'une histoire générale en quarante livres, dont il ne reste que les cinq premiers et des fragments des autres livres. Polybe est un historien critique, judicieux et impartial.

PRISE DE ROME PAR LES GAULOIS.
390 av. J.-C.

Des députés de Clusium vinrent demander aux Romains du secours contre les Gaulois. Cette nation, à ce que la tradition rapporte, séduite par la douce saveur des fruits de l'Italie et surtout de son vin, volupté qui lui était encore inconnue, avait passé les Alpes et s'était emparée des terres cultivées auparavant par les Étrusques. Aruns de Clusium avait, dit-on, transporté du vin dans la Gaule pour allécher ce peuple, et l'intéresser dans sa vengeance contre le ravisseur de sa femme, Lucumon, dont il avait été le tuteur, riche et puissant jeune homme qu'il ne pouvait punir qu'à l'aide d'un secours étranger. Il se mit à leur tête, leur fit passer les Alpes, et les mena assiéger Clusium. Pour moi, j'admettrais volontiers que les Gaulois furent conduits devant Clusium par Aruns ou par tout autre Clusien; mais il est constant que ceux qui assiégèrent Clusium n'étaient pas les premiers qui eussent passé les Alpes: car deux cents ans avant le siége de Clusium et la prise de Rome, les Gaulois étaient descendus en Italie; et longtemps avant les Clusiens, d'autres Étrusques, qui habitaient entre l'Apennin et les Alpes, eurent souvent à combattre les armées gauloises. Les Toscans, avant qu'il ne fût question de l'empire romain, avaient au loin étendu leur domination sur terre et sur mer; les noms mêmes de la mer Supérieure et de la mer Inférieure qui ceignent l'Italie comme une île, attestent la puissance de ce peuple: les populations italiques avaient appelé l'une mer de Toscane, du nom même de la nation, l'autre mer Adriatique, du nom d'Adria, colonie des Toscans. Les Grecs les appellent mer Tyrrhénienne et mer Adriatique. Maîtres du territoire qui s'étend de l'une à l'autre mer, les Toscans y bâtirent douze villes, et s'établirent d'abord en deçà de l'Apennin vers la mer Inférieure; ensuite de ces villes capitales furent expédiées autant de colonies qui, à l'exception de la terre des Vénètes, enfoncée à l'angle du golfe, envahirent tout le pays au delà du Pô jusqu'aux Alpes. Toutes les nations alpines ont eu, sans aucun doute, la même origine, et les Rhètes avant toutes: c'est la nature sauvage de ces contrées qui les a rendues farouches au point que de leur antique patrie ils n'ont rien conservé que l'accent, et encore bien corrompu.

Pour ce qui est du passage des Gaulois en Italie, voici ce qu'on en raconte: A l'époque où Tarquin-l'Ancien régnait à Rome, la Celtique, une des trois parties de la Gaule, obéissait aux Bituriges, qui lui donnaient un roi. Sous le gouvernement d'Ambigat, que ses vertus, ses richesses et la prospérité de son peuple avaient rendu tout-puissant, la Gaule reçut un tel développement par la fertilité de son sol et le nombre de ses habitants, qu'il sembla impossible de contenir le débordement de sa population. Le roi, déjà vieux, voulant débarrasser son royaume de cette multitude qui l'écrasait, invita Bellovèse et Sigovèse, fils de sa sœur, jeunes hommes entreprenants, à aller chercher un autre séjour dans les contrées que les dieux leur indiqueraient par les augures: ils seraient libres d'emmener avec eux autant d'hommes qu'ils voudraient, afin que nulle nation ne pût repousser les nouveaux venus. Le sort assigna à Sigovèse les forêts Hercyniennes; à Bellovèse, les dieux montrèrent un plus beau chemin, celui de l'Italie. Il appela à lui, du milieu de ces surabondantes populations, des Bituriges, des Arvernes, des Sénons, des Édues, des Ambarres, des Carnutes, des Aulerques; et, partant avec de nombreuses troupes de gens à pied et à cheval, il arriva chez les Tricastins. Là, devant lui, s'élevaient les Alpes; et, ce dont je ne suis pas surpris, il les regardait sans doute comme des barrières insurmontables; car, de mémoire d'homme, à moins qu'on ne veuille ajouter foi aux exploits fabuleux d'Hercule, nul pied humain ne les avait franchies. Arrêtés, et pour ainsi dire enfermés au milieu de ces hautes montagnes, les Gaulois cherchaient de tous côtés, à travers ces roches perdues dans les cieux, un passage par où s'élancer vers un autre univers, quand un scrupule religieux vint encore les arrêter; ils apprirent que des étrangers, qui cherchaient comme eux une patrie, avaient été attaqués par les Salyens. Ceux là étaient les Massiliens, qui étaient venus par mer de Phocée. Les Gaulois virent là un présage de leur destinée: ils aidèrent ces étrangers à s'établir sur le rivage où ils avaient abordé, et qui était couvert de vastes forêts. Pour eux, ils franchirent les Alpes par des gorges inaccessibles, traversèrent le pays des Taurins, et, après avoir vaincu les Toscans, près du fleuve Tésin, il se fixèrent dans un canton qu'on nommait la terre des Insubres. Ce nom, qui rappelait aux Édues les Insubres de leur pays, leur parut d'un heureux augure, et ils fondèrent là une ville qu'ils appelèrent Mediolanum (Milan).

Bientôt, suivant les traces de ces premiers Gaulois, une troupe de Cénomans, sous la conduite d'Elitovius, passe les Alpes par le même défilé, avec l'aide de Bellovèse, et vient s'établir aux lieux alors occupés par les Libuens, et où sont maintenant les villes de Brescia et de Vérone. Après eux, les Salluves se répandent le long du Tésin, près de l'antique peuplade des Ligures Lèves. Ensuite, par les Alpes Pennines, arrivent les Boïens et les Lingons, qui, trouvant tout le pays occupé entre le Pô et les Alpes, traversent le Pô sur des radeaux, et chassent de leur territoire les Étrusques et les Ombres: toutefois, ils ne passèrent point l'Apennin. Enfin, les Sénons, qui vinrent en dernier, prirent possession de la contrée qui est située entre le fleuve Utens et l'Esis. Je trouve dans l'histoire que ce fut cette nation qui vint à Clusium et ensuite à Rome; mais on ignore si elle vint seule ou soutenue par tous les peuples de la Gaule cisalpine. Tout, dans cette nouvelle guerre, épouvanta les Clusiens; et la multitude de ces hommes, et leur stature gigantesque, et la forme de leurs armes, et ce qu'ils avaient ouï dire de leurs nombreuses victoires, en deçà et au delà du Pô, sur les légions étrusques: aussi, quoiqu'ils n'eussent d'autre titre d'alliance et d'amitié auprès de la république que leur refus de défendre contre les Romains les Véiens, leurs frères, ils envoyèrent des députés à Rome pour demander du secours au sénat. Ce secours ne leur fut point accordé; mais trois députés, tous trois fils de M. Fabius Ambustus, furent chargés d'aller, au nom du sénat et du peuple romain, inviter les Gaulois à ne pas attaquer une nation dont ils n'avaient reçu aucune injure, et d'ailleurs alliée du peuple romain et son amie. Les Romains, au besoin, les protégeront aussi de leurs armes; mais ils trouvent sage de n'avoir recours à ce moyen que le plus tard possible; et pour faire connaissance avec les Gaulois, nouveau peuple, mieux vaut la paix que la guerre.

Cette mission était toute pacifique; mais elle fut confiée à des députés d'un caractère farouche, et qui étaient plus gaulois que romains. Lorsqu'ils eurent exposé leur message au conseil des Gaulois, on leur fit cette réponse: «Bien qu'on entende pour la première fois parler des Romains, on les estime vaillants hommes, puisque les Clusiens, dans des circonstances critiques, ont imploré leur appui; et, puisque ayant à protéger contre eux leurs alliés, ils ont mieux aimé avoir recours à une députation qu'à la voie des armes, on ne repoussera point la paix qu'ils proposent, si aux Gaulois, qui manquent de terres, les Clusiens, qui en possèdent plus qu'ils n'en peuvent cultiver, cèdent une partie de leur territoire; autrement, la paix ne sera pas accordée. C'est en présence des Romains qu'ils veulent qu'on leur réponde: et s'ils n'obtiennent qu'un refus, c'est en présence des mêmes Romains qu'ils combattront, afin que ceux-ci puissent annoncer chez eux combien les Gaulois surpassent en bravoure les autres hommes.» Les Romains leur ayant alors demandé de quel droit ils venaient exiger le territoire d'un autre peuple et le menacer de la guerre, et ce qu'ils avaient affaire, eux Gaulois, en Étrurie; et les Gaulois ayant répondu fièrement qu'ils portaient leur droit dans leurs armes, et que tout appartenait aux hommes de courage, les esprits s'échauffent, on court aux armes et la lutte s'engage. Alors les destins contraires l'emportent sur Rome: les députés, au mépris du droit des gens, prennent les armes, et ce combat de trois des plus vaillants et des plus nobles enfants de Rome, à la tête des enseignes étrusques, ne put demeurer secret: ils furent trahis par l'éclat de leur bravoure étrangère. Bien plus, Q. Fabius, qui courait à cheval en avant de l'armée, alla contre un chef des Gaulois qui se jetait avec furie sur les enseignes étrusques, lui perça le flanc de sa lance et le tua: pendant qu'il le dépouillait, il fut reconnu par les Gaulois, et signalé sur toute la ligne comme étant l'envoyé de Rome. On dépose alors tout ressentiment contre les Clusiens, et l'on sonne la retraite en menaçant les Romains. Plusieurs même émirent l'avis de marcher droit sur Rome; mais les vieillards obtinrent qu'on enverrait d'abord des députés porter plainte de cet outrage et demander qu'en expiation de cette atteinte au droit des gens, on leur livrât les Fabius. Les députés Gaulois étant arrivés, exposèrent leur message: mais, bien que le sénat désapprouvât la conduite des Fabius et trouvât juste la demande des Barbares, il n'osait point prononcer contre les coupables un arrêt mérité, empêché qu'il était par la faveur attachée à des hommes aussi considérables. Ainsi, pour n'avoir pas à répondre des malheurs que pourrait entraîner une guerre avec les Gaulois, il renvoya au peuple la connaissance de leur réclamation. Là, le crédit et les largesses eurent tant d'influence, que ceux dont on poursuivait le châtiment furent créés tribuns militaires, avec puissance de consuls pour l'année suivante. Cela fait, les Gaulois, justement indignés d'une pareille insulte, retournèrent au camp, en prononçant tout haut des menaces de guerre. Avec les trois Fabius, on créa tribuns des soldats Q. Sulpicius Longus, Q. Servilius pour la quatrième fois, Ser. Cornélius Maluginensis.

En présence de l'immense péril qui la menaçait (tant la fortune aveugle les esprits, quand elle veut rendre ses coups irrésistibles!) cette cité, qui, ayant affaire aux Fidénates, aux Véiens et aux autres peuples voisins, avait eu recours aux mesures extrêmes et tant de fois nommé un dictateur, aujourd'hui, attaquée par un ennemi étranger et inconnu, qui lui apportait la guerre des rives de l'Océan et des dernières limites du monde, elle ne recourut ni à un commandement ni à des moyens de défense extraordinaires. Les tribuns, dont la témérité avait amené cette guerre, dirigeaient les préparatifs; et, affectant de mépriser l'ennemi, ils n'apportaient à la levée des troupes ni plus de soin ni plus de surveillance que s'il se fût agi d'une guerre ordinaire. Cependant les Gaulois avaient appris que l'on s'était complu à conserver des honneurs aux violateurs des droits de l'humanité, et qu'on s'était joué de leur députation; bouillant de colère, et d'un naturel impuissant à la contenir, ils arrachent leurs enseignes, et s'avancent d'une marche rapide sur le chemin de Rome. Comme, au bruit de leur passage, les villes épouvantées couraient aux armes, et que les habitants des campagnes prenaient la fuite, les Gaulois annonçaient partout à grands cris qu'ils allaient sur Rome; et, dans tous les endroits qu'ils traversaient, cette confuse multitude d'hommes et de chevaux occupait au loin un espace immense. La renommée qui marchait devant eux, les courriers de Clusium et de plusieurs autres villes avaient porté l'effroi dans Rome; leur venue impétueuse augmenta encore la terreur. L'armée partit au-devant d'eux à la hâte et en désordre; et, à peine à onze milles de Rome, les rencontra à l'endroit où le fleuve Allia, roulant du haut des monts Crustumins, creuse son lit, et va, un peu au-dessous du chemin, se jeter dans le Tibre. Partout, en face et autour des Romains, le pays était couvert d'ennemis; et cette nation, qui se plaît par goût au tumulte, faisait au loin retentir l'horrible harmonie de ses chants sauvages et de ses bizarres clameurs.

Là, les tribuns militaires, sans avoir d'avance choisi l'emplacement de leur camp, sans avoir élevé un retranchement qui pût leur offrir une retraite, et ne se souvenant pas plus des dieux que des hommes, rangent l'armée en bataille, sans prendre les auspices et sans immoler de victimes. Afin de ne pas être enveloppés par l'ennemi, ils étendent leurs ailes; mais ils ne purent égaler le front des Gaulois, et leur centre affaibli ne forma plus qu'une ligne sans consistance. Sur leur droite était une éminence où ils jugèrent à propos de placer leur réserve, et si par ce point commença la terreur et la déroute, là aussi se trouva le salut des fuyards. En effet, Brennus, qui commandait les Gaulois, craignant surtout un piége de la part d'un ennemi si inférieur en nombre, et persuadé que leur intention, en s'emparant de cette hauteur, était d'attendre que les Gaulois en fussent venus aux mains avec le front des légions pour lancer la réserve sur leur flanc et sur leur dos, marcha droit à ce poste; il ne doutait pas que, s'il parvenait à s'en emparer, l'immense supériorité du nombre ne lui donnât une victoire facile; et ainsi la science militaire aussi bien que la fortune se trouva du côté des Barbares. Dans l'armée opposée, il n'y avait rien de romain, ni chez les généraux ni chez les soldats; les esprits n'étaient préoccupés que de leur crainte et de la fuite; et, dans leur égarement, la plupart se sauvèrent à Véies, ville ennemie dont ils étaient séparés par le Tibre, au lieu de suivre la route qui les aurait menés droit à Rome vers leurs femmes et leurs enfants. La réserve fut un moment défendue par l'avantage du poste; mais dans le reste de l'armée, à peine les plus rapprochés eurent-ils entendu sur leurs flancs, et les plus éloignés derrière eux, le cri de guerre des Gaulois, que, presque avant de voir cet ennemi qu'ils ne connaissaient pas encore, avant de tenter la moindre résistance, avant même d'avoir répondu au cri de guerre, intacts et sans blessures, ils prirent la fuite. On n'en vit point périr en combattant; l'arrière-garde éprouva quelque perte, empêchée qu'elle fut dans sa fuite par les autres corps qui se sauvaient sans ordre. Sur la rive du Tibre, où l'aile gauche s'était enfuie tout entière, après avoir jeté ses armes, il en fut fait un grand carnage; et une foule de soldats qui ne savaient pas nager, ou à qui le poids de leur cuirasse et de leurs vêtements en ôtait la force, furent engloutis dans le fleuve. Le plus grand nombre cependant purent sains et saufs gagner Véies, d'où ils n'envoyèrent à Rome ni le moindre renfort pour la garder, ni même un courrier pour annoncer leur défaite. L'aile droite placée loin du fleuve et presque au pied de la montagne, se retira vers Rome, et sans se donner le temps d'en fermer les portes se réfugia dans la citadelle.

Les Gaulois, de leur côté, étaient comme stupéfaits d'une victoire si prodigieuse et si soudaine; eux-mêmes ils restèrent d'abord immobiles de peur, sachant à peine ce qui venait d'arriver; puis ils craignirent qu'il n'y eût là quelque piége; enfin ils se mirent à dépouiller les morts, et, suivant leur coutume, entassèrent les armes en monceaux. Après quoi, n'apercevant nulle part rien d'hostile, ils se mettent en marche et arrivent à Rome un peu avant le coucher du soleil. La cavalerie qui marchait en avant leur apprit que les portes n'étaient point fermées; qu'il n'y avait point de postes pour les couvrir, point de soldats sur les murailles. Ce nouveau prodige, si semblable au premier, les arrêta encore; la crainte de la nuit et l'ignorance des lieux les décidèrent à camper entre la ville et l'Anio, après avoir envoyé au tour des remparts et vers les autres portes des éclaireurs qui devaient tâcher de découvrir quelle était dans cette situation désespérée l'intention des ennemis. La plus grande partie de l'armée romaine avait gagné Véies; mais à Rome on ne croyait échappés de la bataille que ceux qui étaient venus se réfugier dans la ville, et les citoyens désolés, pleurant les vivants aussi bien que les morts, remplirent presque toute la ville de cris lamentables. Les douleurs privées se turent devant la terreur générale, quand on annonça l'arrivée de l'ennemi; et bientôt l'on entendit les hurlements, les chants discordants des Barbares qui erraient par troupes autour des remparts. Pendant tout le temps qui s'écoula depuis lors, les esprits demeurèrent en suspens; d'abord, à leur arrivée, on craignit de les voir d'un moment à l'autre se précipiter sur la ville, car si tel n'eût pas été leur dessein, ils se seraient arrêtés sur les bords de l'Allia; puis, au coucher du soleil, comme il ne restait que peu de jour, on pensa que l'attaque aurait lieu avant la nuit; et ensuite, que le projet était remis à la nuit même pour répandre plus de terreur. Enfin, à l'approche du jour, tous les cœurs étaient glacés d'effroi; et cette crainte sans intervalle fut suivie de l'affreuse réalité, quand les enseignes menaçantes des Barbares se présentèrent aux portes. Cependant il s'en fallut de beaucoup que cette nuit et le jour suivant Rome se montrât la même que sur l'Allia, où ses troupes avaient fui si lâchement. En effet, comme on ne pouvait pas se flatter avec un si petit nombre de soldats de défendre la ville, on prit le parti de faire monter dans la citadelle et au Capitole, outre les femmes et les enfants, la jeunesse en état de porter les armes et l'élite du sénat; et, après y avoir réuni tout ce qu'on pourrait amasser d'armes et de vivres, de défendre, dans ce poste fortifié, les dieux, les hommes et le nom romain. Le flamine et les prêtresses de Vesta emportèrent loin du meurtre, loin de l'incendie, les objets du culte public, qu'on ne devait point abandonner tant qu'il resterait un Romain pour en accomplir les rites. Si la citadelle, si le Capitole, séjour des dieux, si le sénat, cette tête des conseils de la république, si la jeunesse en état de porter les armes, venaient à échapper à cette catastrophe imminente, on pourrait se consoler de la perte des vieillards qu'on laissait dans la ville, abandonnés à la mort. Et pour que la multitude se soumît avec moins de regret, les vieux triomphateurs, les vieux consulaires déclarèrent leur intention de mourir avec les autres, ne voulant point que leurs corps, incapables de porter les armes et de servir la patrie, aggravassent le dénûment de ses défenseurs.

Ainsi se consolaient entre eux les vieillards destinés à la mort. Ensuite ils adressent des encouragements à la jeunesse, qu'ils accompagnent jusqu'au Capitole et à la citadelle, en recommandant à son courage et à sa vigueur la fortune, quelle qu'elle dût être, d'une cité victorieuse pendant trois cent soixante ans dans toutes ses guerres. Mais au moment où ces jeunes gens, qui emportaient avec eux tout l'espoir et toutes les ressources de Rome, se séparèrent de ceux qui avaient résolu de ne point survivre à sa ruine, la douleur de cette séparation, déjà par elle-même si triste, fut encore accrue par les pleurs et l'anxiété des femmes, qui, courant incertaines tantôt vers les uns, tantôt vers les autres, demandaient à leurs maris et à leurs fils à quel destin ils les abandonnaient: ce fut le dernier trait à ce tableau des misères humaines. Cependant une grande partie d'entre elles suivirent dans la citadelle ceux qui leur étaient chers, sans que personne les empêchât ou les rappelât; car cette précaution, qui aurait eu pour les assiégés l'avantage de diminuer le nombre des bouches inutiles, semblait trop inhumaine. Le reste de la multitude, composé surtout de plébéiens, qu'une colline si étroite ne pouvait contenir, et qu'il était impossible de nourrir avec d'aussi faibles provisions, sortant en masse de la ville, gagna le Janicule; de là, les uns se répandirent dans les campagnes, les autres se sauvèrent vers les villes voisines, sans chef, sans accord, ne suivant chacun que son espérance et sa pensée personnelle, alors qu'il n'y avait plus ni pensée, ni espérance commune. Cependant le flamine de Quirinus et les vierges de Vesta, oubliant tout intérêt privé, ne pouvant emporter tous les objets du culte public, examinaient ceux qu'elles emporteraient, ceux qu'elles laisseraient, et à quel endroit elles en confieraient le dépôt: le mieux leur paraît de les enfermer dans de petits tonneaux qu'elles enfouissent dans une chapelle voisine de la demeure du flamine de Quirinus, lieu où même aujourd'hui on ne peut cracher sans profanation: pour le reste, elles se partagent le fardeau, et prennent la route qui, par le pont de bois, conduit au Janicule. Comme elles en gravissaient la pente, elles furent aperçues par L. Albinius, plébéien, qui sortait de Rome avec la foule des bouches inutiles, conduisant sur un chariot sa femme et ses enfants. Cet homme, faisant même alors la différence des choses divines et des choses humaines, trouva irréligieux que les pontifes de Rome portassent à pied les objets du culte public, tandis qu'on le voyait lui et les siens dans un chariot. Il fit descendre sa femme et ses enfants, monter à leur place les vierges et les choses saintes; et les conduisit jusqu'à Céré, où elles avaient dessein de se rendre.

Cependant à Rome, toutes les précautions une fois prises, autant que possible, pour la défense de la citadelle, les vieillards, rentrés dans leurs maisons, attendaient, résignés à la mort, l'arrivée de l'ennemi; et ceux qui avaient rempli des magistratures curules, voulant mourir dans les insignes de leur fortune passée, de leurs honneurs et de leur courage, revêtirent la robe solennelle que portaient les chefs des cérémonies religieuses ou les triomphateurs, et se placèrent au milieu de leurs maisons, sur leurs siéges d'ivoire. Quelques-uns même rapportent que, par une formule que leur dicta le grand pontife M. Fabius, ils se dévouèrent pour la patrie et pour les Romains, enfants de Quirinus. Pour les Gaulois, comme l'intervalle d'une nuit avait calmé chez eux l'irritation du combat, que nulle part on ne leur avait disputé la victoire, et qu'alors ils ne prenaient point Rome d'assaut et par force, ils y entrèrent le lendemain sans colère, sans emportement, par la porte Colline, laissée ouverte, et arrivèrent au Forum, promenant leurs regards sur les temples des dieux et la citadelle qui, seule, présentait quelque appareil de guerre. Puis ayant laissé près de la forteresse un détachement peu nombreux pour veiller à ce qu'on ne fît point de sortie pendant leur dispersion, ils se répandent pour piller dans les rues où ils ne rencontrent personne: les uns se précipitent en foule dans les premières maisons, les autres courent vers les plus éloignées, les croyant encore intactes et remplies de butin. Mais bientôt, effrayés de cette solitude, craignant que l'ennemi ne leur tendît quelque piége pendant qu'ils erraient çà et là, ils revenaient par troupes au Forum et dans les lieux environnants. Là, trouvant les maisons des plébéiens fermées avec soin, et les cours intérieures des maisons patriciennes tout ouvertes, ils hésitaient encore plus à mettre le pied dans celles-ci qu'à entrer de force dans les autres. Ils éprouvaient une sorte de respect religieux à l'aspect de ces nobles vieillards qui, assis sous le vestibule de leur maison, semblaient, à leur costume et à leur attitude, où il y avoit je ne sais quoi d'auguste qu'on ne trouve point chez les hommes, ainsi que par la gravité empreinte sur leur front et dans tous leurs traits, représenter la majesté des dieux. Les Barbares demeuraient debout à les contempler comme des statues; mais l'un d'eux s'étant, dit-on, avisé de passer doucement la main sur la barbe de M. Papirius, qui, suivant l'usage du temps, la portait fort longue, celui-ci frappa de son bâton d'ivoire la tête du Gaulois, dont il excita le courroux: ce fut par lui que commença le carnage, et presque aussitôt tous les autres furent égorgés sur leurs chaises curules. Les sénateurs massacrés, on n'épargna plus rien de ce qui respirait; on pilla les maisons, et, après les avoir dévastées, on les incendia.

Au reste, soit que tous n'eussent point le désir de détruire la ville, soit que les chefs gaulois n'eussent voulu incendier quelques maisons que pour effrayer les esprits, dans l'espoir que l'attachement des assiégés pour leurs demeures les amènerait à se rendre, soit enfin qu'en ne brûlant pas la ville entière ils voulussent se faire, de ce qu'ils auraient laissé debout, un moyen de fléchir l'ennemi, le feu ne marcha le premier jour ni sur une aussi grande étendue, ni avec autant de rapidité qu'il est d'usage dans une ville conquise. Pour les Romains, voyant de la citadelle l'ennemi remplir la ville et courir çà et là par toutes les rues; témoins à chaque instant, d'un côté ou d'un autre, d'un nouveau désastre, ils ne pouvaient plus ni maîtriser leurs âmes, ni suffire aux diverses impressions que la vue et l'ouïe leur apportaient. Partout où les cris de l'ennemi, les lamentations des femmes et des enfants, le bruit de la flamme et le fracas des toits croulants, appelaient leur attention, effrayés de toutes ces scènes de deuil, ils tournaient de ce côté leur esprit, leur visage et leurs yeux, comme si la fortune les eût placés là pour assister au spectacle de la chute de leur patrie, en ne leur laissant rien que leur corps à défendre. Ils étaient plus à plaindre que ne le furent jamais d'autres assiégés, car investis hors de leur ville, ils voyaient tout ce qu'ils possédaient au pouvoir de l'ennemi. La nuit ne fut pas plus calme que l'affreuse journée qu'elle suivait; ensuite le jour succéda à cette nuit agitée, et il ne se passa pas un moment où ils n'eussent à contempler quelque nouveau désastre. Cependant, malgré les maux dont ils étaient accablés et écrasés, leurs âmes ne plièrent point; et quand la flamme eut tout détruit, tout nivelé, ils songèrent encore à défendre bravement cette pauvre et faible colline qu'ils occupaient, dernier rempart de leur liberté; puis, s'habituant à des maux qui renaissaient chaque jour, ils finirent par en perdre le sentiment, et par concentrer leurs regards sur ces armes, leur dernière espérance, sur ce fer qu'ils avaient dans leurs mains.

Les Gaulois, après avoir, pendant plusieurs jours, fait une folle guerre contre les maisons de la ville, voyant debout encore, au milieu de l'incendie et des ruines de la cité conquise, des ennemis en armes que tant de désastres n'avaient pas effrayés, et qu'on ne pourrait réduire que par la force, résolurent de tenter une dernière épreuve et d'attaquer la citadelle. Au point du jour, à un signal donné, toute cette multitude se rassemble au Forum, où elle se range en bataille; puis, poussant un cri et formant la tortue, ils montent vers la citadelle. Les Romains se préparent avec ordre et prudence à les recevoir; ils placent des renforts à tous les points accessibles, opposent leur plus vaillante jeunesse partout où les enseignes s'avancent, et laissent monter l'ennemi, persuadés que plus il aura gravi de ces roches ardues, plus il sera facile de l'en faire descendre. Ils s'arrêtent vers le milieu de la colline, et, de cette hauteur, dont la pente les portait d'elle-même sur l'ennemi, s'élançant avec impétuosité, ils tuent et renversent les Gaulois, de telle sorte que jamais depuis, ni ensemble, ni séparément, ils ne tentèrent une attaque de ce genre. Renonçant donc à tout espoir d'emporter la place par la force des armes, ils se disposent à en faire le siége: mais, dans leur imprévoyance, ils venaient de brûler avec la ville tout le blé qui se trouvait à Rome, et pendant ce temps, tous les grains des campagnes avaient été recueillis et transportés à Véies. En conséquence, l'armée se partage; une partie s'éloigne et va butiner chez les nations voisines; l'autre demeure pour assiéger la citadelle, et les fourrageurs de la campagne sont tenus de fournir à sa subsistance. La fortune elle-même conduisit à Ardée, pour leur faire éprouver la valeur romaine, ceux des Gaulois qui partirent de Rome. Ardée était le lieu d'exil de Camille. Tandis que, plus affligé des maux de sa patrie que de son propre sort, il usait là ses jours à accuser les dieux et les hommes, s'indignant et s'étonnant de ne plus retrouver ces soldats intrépides qui, avec lui, avaient pris Véies et Faléries et qui, toujours, dans les autres guerres, s'étaient fait distinguer encore plus par leur courage que par leur bonheur, tout à coup il apprend qu'une armée gauloise s'avance, et qu'effrayés de son approche, les Ardéates tiennent conseil. Comme entraîné par une inspiration divine, lui qui jusqu'alors s'était abstenu de paraître dans toutes les réunions de ce genre, il accourut au milieu de leur assemblée.

«Ardéates, dit-il, mes vieux amis, et mes nouveaux concitoyens, puisqu'ainsi l'ont voulu vos bienfaits et ma fortune, n'allez pas croire que j'aie oublié ma situation en venant ici; mais l'intérêt et le péril commun font un devoir à chacun dans ces circonstances critiques, de contribuer, autant qu'il est en son pouvoir, au salut général. Et quand pourrai-je reconnaître les immenses services dont vous m'avez comblé, si j'hésite aujourd'hui? Où pourrai-je vous servir, sinon dans la guerre? C'est par cet unique talent que je me suis soutenu dans ma patrie; et, invaincu à la guerre, c'est durant la paix que j'ai été chassé par mes ingrats concitoyens. Pour vous, Ardéates, l'occasion se présente et de reconnaître les anciens et importants bienfaits du peuple romain, que vous n'avez point oubliés et qu'il n'est pas besoin de rappeler à vos mémoires, et d'acquérir en même temps à votre ville des alliés qui s'en souviennent, et une grande gloire militaire aux dépens de l'ennemi commun. Ces hommes dont les hordes confuses arrivent vers nous, tiennent de la nature une taille et un courage au-dessus de l'ordinaire, mais ils manquent de constance, et sont dans le combat plus effrayants que redoutables. Le désastre même de Rome en est la preuve: elle était ouverte quand ils l'ont prise: de la citadelle et du Capitole, une poignée d'hommes les arrête; et, déjà vaincus par l'ennui du siége, ils s'éloignent et se jettent errants sur les campagnes. Chargés de viandes et de vins, dont ils se gorgent avidement, quand la nuit survient, ils se couchent au bord des ruisseaux, sans retranchements, ni gardes, ni sentinelles, comme des bêtes sauvages; et maintenant leur imprévoyance habituelle est encore augmentée par le succès. Si vous avez à cœur de défendre vos murailles, si vous ne voulez pas souffrir que tout ce pays soit Gaule, à la première veille, prenez tous les armes, et suivez-moi, je ne dis pas au combat, mais au carnage: si je ne vous les livre enchaînés par le sommeil et bons à égorger comme des moutons, je consens à recevoir d'Ardée la même récompense que j'ai reçue de Rome.»

Amis et ennemis savaient que Camille était le premier homme de guerre de cette époque; l'assemblée levée, ils préparent leurs forces, se tiennent prêts, et, au signal donné, dans le silence de la première nuit, ils viennent tous aux portes se ranger sous les ordres de Camille. Ils sortent, et, non loin de la ville, comme il l'avait prédit, trouvant le camp des Gaulois sans défense, sans gardes, ils s'y élancent en poussant des cris. Nulle part il n'y a combat, c'est partout un carnage: on égorge des corps nus et engourdis de sommeil; et si les plus éloignés se réveillent et s'arrachent de leur couche, ignorant de quel côté vient l'attaque, ils fuient épouvantés, et plusieurs même vont aveuglément se jeter au milieu des ennemis; un grand nombre s'étant échappé sur le territoire d'Antium, où ils se dispersent, les habitants font une sortie et les enveloppent. Il y eut aussi sur le territoire de Véies pareil massacre des Toscans, qui, sans pitié pour une ville depuis près de quatre cents ans leur voisine, écrasée par un ennemi jusqu'alors inconnu, avaient choisi ce moment pour faire des incursions sur le territoire de Rome, et qui, chargés de butin, se proposaient d'attaquer Véies, où était la garnison, dernier espoir du nom romain. Les soldats romains les avaient vus errer dans les campagnes, revenir en une seule troupe en poussant leur butin devant eux, et ils apercevaient leur camp placé non loin de Véies. Ils éprouvèrent d'abord un sentiment d'humiliation, puis ils s'indignèrent de cet outrage, et la colère les prit: «Les Étrusques, desquels ils avaient détourné la guerre gauloise pour l'attirer sur eux, osaient se jouer de leur malheur! N'étant plus maîtres d'eux-mêmes, ils voulaient faire à l'instant une sortie; mais contenus par le centurion Cédicius qu'ils avaient choisi pour les commander, ils remirent leur vengeance à la nuit. Il n'y manqua qu'un chef égal à Camille; du reste, ce fut la même marche et le même succès. Ensuite, prenant pour guides des prisonniers échappés au massacre de la nuit, ils se dirigent contre une autre troupe de Toscans, vers Salines, les surprennent la nuit suivante, en font un plus grand carnage encore, et, après cette double victoire, rentrent triomphants dans Véies.

Cependant, à Rome, le siége continuait mollement, et des deux côtés on s'observait sans agir, les Gaulois se contentant de surveiller l'espace qui séparait les postes, et d'empêcher par ce moyen qu'aucun des ennemis ne pût s'échapper; quand tout à coup un jeune Romain vint appeler sur lui l'admiration de ses compatriotes et celle de l'ennemi. Un sacrifice annuel avait été institué par la famille Fabia sur le mont Quirinal. Voulant faire ce sacrifice, C. Fabius Dorso, la toge ceinte à la manière des Gabiens, et tenant ses dieux à la main, descend du Capitole, sort et traverse les postes ennemis, et sans s'émouvoir de leurs cris, de leurs menaces, arrive au mont Quirinal; puis, l'acte solennel entièrement accompli, il retourne par le même chemin, le regard et la démarche également assurés, s'en remettant à la protection des dieux dont il avait gardé le culte au mépris de la mort même; il rentre au Capitole auprès des siens, à la vue des Gaulois étonnés d'une si merveilleuse audace, ou peut-être pénétrés d'un de ces sentiments de religion auxquels ce peuple est loin d'être indifférent. A Véies, cependant, le courage et même les forces augmentaient de jour en jour: à chaque instant y arrivaient non-seulement des Romains accourus des campagnes où ils erraient dispersés depuis la défaite d'Allia et la prise de Rome, mais encore des volontaires accourus en foule du Latium, afin d'avoir leur part du butin. L'heure semblait enfin venue de reconquérir la patrie et de l'arracher aux mains de l'ennemi; mais à ce corps vigoureux une tête manquait. Le lieu même leur rappelait Camille; là se trouvaient la plupart des soldats qui sous ses ordres et sous ses auspices avaient obtenu tant de succès; et Cédicius déclarait qu'il n'avait pas besoin que quelqu'un des dieux ou des hommes lui retirât le commandement, qu'il n'avait pas oublié ce qu'il était, et qu'il réclamait un chef. On résolut d'une commune voix de rappeler Camille d'Ardée, après avoir consulté au préalable le sénat qui était à Rome; tant on conservait, dans une situation presque désespérée, de respect pour la distinction des pouvoirs. Mais ce n'était qu'avec de grands dangers qu'on pouvait passer à travers les postes ennemis. Pontius Cominius, jeune homme entreprenant, s'étant fait donner cette commission, se plaça sur des écorces que le courant du Tibre porta jusqu'à la ville; là, gravissant le rocher le plus rapproché de la rive, et que, par cette raison même, l'ennemi avait négligé de garder, il pénètre au Capitole, et, conduit vers les magistrats, il leur expose le message de l'armée. Ensuite, chargé d'un décret du sénat, par lequel il était ordonné aux comices assemblés par curies de rappeler de l'exil et d'élire sur-le-champ, au nom du peuple, Camille dictateur, afin que les soldats eussent le général de leur choix, Pontius, reprenant le chemin par où il était venu, retourna à Véies. Des députés qu'on avait envoyés à Camille le ramenèrent d'Ardée à Véies; ou plutôt (car il est plus probable qu'il ne quitta point Ardée avant d'être assuré que la loi était rendue, puisqu'il ne pouvait rentrer sur le territoire romain sans l'ordre du peuple, ni prendre les auspices à l'armée qu'il ne fût dictateur) la loi fut portée par les curies, et Camille élu dictateur en son absence.

Tandis que ces choses se passaient à Véies, à Rome la citadelle et le Capitole furent en grand danger. En effet, les Gaulois, soit qu'ils eussent remarqué des traces d'homme à l'endroit où avait passé le messager de Véies, soit qu'ils eussent découvert d'eux-mêmes, vers la roche de Carmente, un accès facile, profitant d'une nuit assez claire, et se faisant précéder d'un homme non armé pour reconnaître le chemin, ils s'avancèrent en lui tendant leurs armes dans les endroits difficiles; et s'appuyant, se soulevant, se tirant l'un l'autre, suivant que les lieux l'exigeaient, ils parvinrent jusqu'au sommet. Ils gardaient d'ailleurs un si profond silence, qu'ils trompèrent non-seulement les sentinelles, mais même les chiens, animal qu'éveille le moindre bruit nocturne. Mais ils ne purent échapper aux oies sacrées de Junon, que, malgré la plus cruelle disette, on avait épargnées; ce qui sauva Rome. Car, éveillé par leurs cris et par le battement de leurs ailes, M. Manlius, qui trois ans auparavant avait été consul, et qui s'était fort distingué dans la guerre, s'arme aussitôt, et s'élance en appelant aux armes ses compagnons: et, tandis qu'ils s'empressent au hasard, lui, du choc de son bouclier, renverse un Gaulois qui déjà était parvenu tout en haut. La chute de celui-ci entraîne ceux qui le suivaient de plus près; et pendant que les autres, troublés et jetant leurs armes, se cramponnent avec les mains aux rochers contre lesquels ils s'appuient, Manlius les égorge. Bientôt, les Romains réunis accablent l'ennemi de traits et de pierres qui écrasent et précipitent jusqu'en bas le détachement tout entier. Le tumulte apaisé, le reste de la nuit fut donné au repos, autant du moins que le permettait l'agitation des esprits, que le péril, bien que passé, ne laissait pas d'émouvoir. Au point du jour, les soldats furent appelés et réunis par le clairon autour des tribuns militaires; et comme on devait à chacun le prix de sa conduite, bonne ou mauvaise, Manlius le premier reçut les éloges et les récompenses que méritait sa valeur; et cela non-seulement des tribuns, mais de tous les soldats ensemble qui lui donnèrent chacun une demi-livre de farine et une petite mesure de vin, qu'ils portèrent dans sa maison, située près du Capitole. Ce présent paraît bien chétif, mais dans la détresse où l'on se trouvait, c'était une très-grande preuve d'attachement, chacun retranchant sur sa nourriture et refusant à son corps une subsistance nécessaire, afin de rendre honneur à un homme. Ensuite on cita les sentinelles peu vigilantes qui avaient laissé monter l'ennemi. Q. Sulpicius, tribun des soldats, avait annoncé qu'il les punirait tous suivant la coutume militaire; mais, sur les réclamations unanimes des soldats, qui s'accordaient à rejeter la faute sur un seul, il fit grâce aux autres; le vrai coupable fut, avec l'approbation générale, précipité de la roche Tarpéienne. Dès ce moment, les deux partis redoublèrent de vigilance; les Gaulois, parce qu'ils connaissaient maintenant le secret des communications entre Véies et Rome; les Romains, par le souvenir du danger de cette surprise nocturne.

Mais parmi tous les maux divers qui sont inséparables de la guerre et d'un long siége, c'est la famine qui faisait le plus souffrir les deux armées: les Gaulois étaient, de plus, en proie aux maladies pestilentielles. Campés dans un fond entouré d'éminences, sur un terrain brûlant que tant d'incendies avaient rempli d'exhalaisons enflammées, et où le moindre souffle du vent soulevait non pas de la poussière, mais de la cendre, l'excès de cette chaleur suffocante, insupportable pour une nation accoutumée à un climat froid et humide, les décimait comme ces épidémies qui ravagent les troupeaux. Ce fut au point que, fatigués d'ensevelir les morts l'un après l'autre, ils prirent le parti de les brûler pêle-mêle; et c'est de là que ce quartier a pris le nom de Quartier des Gaulois. Ils firent ensuite avec les Romains une trêve pendant laquelle les généraux permirent les pourparlers entre les deux partis: et comme les Gaulois insistaient souvent sur la disette, qui, disaient-ils, devait forcer les Romains à se rendre, on prétend que pour leur ôter cette pensée, du pain fut jeté de plusieurs endroits du Capitole dans leurs postes. Mais bientôt il devint impossible de dissimuler et de supporter plus longtemps la famine. Aussi tandis que le dictateur fait en personne des levées dans Ardée, qu'il ordonne à L. Valérius, maître de la cavalerie, de partir de Véies avec l'armée, et qu'il prend les mesures et fait les préparatifs nécessaires pour attaquer l'ennemi sans désavantage, la garnison du Capitole, qui, épuisée de gardes et de veilles, avait triomphé de tous les maux de l'humanité, mais à qui la nature ne permettait pas de vaincre la faim, regardait chaque jour au loin s'il n'arrivait pas quelque secours amené par le dictateur. Enfin, manquant d'espoir aussi bien que de vivres, les Romains, dont le corps exténué fléchissait presque, quand ils se rendaient à leurs postes, sous le poids de leurs armes, décidèrent qu'il fallait, à quelque condition que ce fût, se rendre ou se racheter; et d'ailleurs les Gaulois faisaient entendre assez clairement qu'il ne faudrait pas une somme bien considérable pour les engager à lever le siége. Alors le sénat s'assembla, et chargea les tribuns militaires de traiter. Une entrevue eut lieu entre le tribun Q. Sulpicius et Brennus, chef des Gaulois; ils convinrent des conditions, et mille livres d'or furent la rançon de ce peuple qui devait bientôt commander au monde. A cette transaction déjà si honteuse, s'ajouta une nouvelle humiliation: les Gaulois ayant apporté de faux poids que le tribun refusait, le Gaulois insolent mit encore son épée dans la balance, et fit entendre cette parole si dure pour des Romains: «Malheur aux vaincus!»

Mais les dieux et les hommes ne permirent pas que les Romains vécussent rachetés. En effet, par un heureux hasard, cet infâme marché n'était pas entièrement consommé, et, à cause des discussions qui avaient eu lieu, tout l'or n'était pas encore pesé, quand survient le dictateur: il ordonne aux Romains d'emporter l'or, aux Gaulois de se retirer. Comme ceux-ci résistaient en alléguant le traité, Camille répond qu'un traité conclu depuis sa nomination à la dictature, sans son autorisation, par un magistrat d'un rang inférieur, est nul, et annonce aux Gaulois qu'ils aient à se préparer au combat. Il ordonne aux siens de jeter en monceau tous les bagages et d'apprêter leurs armes: c'est par le fer et non par l'or qu'ils doivent recouvrer la patrie; ils ont devant les yeux leurs temples, leurs femmes, leurs enfants, le sol de la patrie dévasté par la guerre, en un mot tout ce qu'il est de leur devoir de défendre, de reconquérir et de venger. Il range ensuite son armée, suivant la nature du terrain, sur l'emplacement inégal de la ville à demi détruite; et de tous les avantages que l'art militaire pouvait choisir et préparer, il n'en oublie aucun pour ses troupes. Les Gaulois, dans le désordre d'une surprise, prennent les armes et courent sur les Romains avec plus de fureur que de prudence. Mais la fortune avait tourné, et désormais la faveur des dieux et la sagesse humaine étaient pour Rome; aussi, dès le premier choc, les Gaulois sont aussi promptement défaits qu'eux-mêmes avaient vaincu sur les bords de l'Allia. Ensuite une autre action plus régulière s'engage près de la huitième borne du chemin de Gabies, où les Gaulois s'étaient ralliés, dans leur déroute, et, sous la conduite et les auspices de Camille, sont encore vaincus. Là le carnage n'épargna rien; le camp fut pris, et pas un seul homme n'échappa pour porter la nouvelle de ce désastre. Le dictateur, après avoir recouvré Rome sur l'ennemi, revint en triomphe dans la ville; et au milieu des naïves saillies que les soldats improvisent, ils l'appellent Romulus, et père de la patrie, et second fondateur de Rome: titres aussi glorieux que mérités.

Tite-Live, Histoire romaine, liv. V, ch. 23 à 49. Trad. par M. Nisard.

Tite-Live, historien latin, naquit à Padoue 59 ans av. J.-C, et mourut en 19 ap. J.-C. Des 140 livres dont se composait son Histoire romaine, il n'en reste plus que 35 et quelques fragments. Historien peu critique, Tite-Live est surtout remarquable par son style.

AMBASSADE DES GAULOIS A ALEXANDRE.
336 av. J.-C.

Ce fut, au rapport de Ptolémée fils de Lagus, pendant l'expédition d'Alexandre contre les Triballes[30], que des Gaulois des environs de la mer Adriatique vinrent trouver Alexandre, désirant faire avec lui un traité d'amitié et d'hospitalité réciproque. Ce prince les reçut avec bienveillance, les régala, et pendant qu'ils étaient à table, il leur demanda quelle était la chose qu'ils craignaient le plus; il présumait qu'ils allaient dire que c'était lui-même. Les Gaulois répondirent: «Nous ne craignons que la chute du ciel; mais nous faisons grand cas de l'amitié d'un homme tel que toi.»

Strabon, livre VII.