PORTRAIT D'ATTILA.
Cet homme était venu au monde pour ébranler sa nation et pour faire trembler la terre. Par je ne sais quelle fatalité, des bruits formidables le devançaient et semaient partout l'épouvante. Il était fier dans sa démarche, promenant ses regards tout autour de lui; l'orgueil de sa puissance se révélait jusque dans les mouvements de son corps. Aimant les batailles, mais se maîtrisant dans l'action, excellent dans le conseil, se laissant fléchir aux prières, bon quand il avait une fois accordé sa protection. Sa taille était courte, sa poitrine large, sa tête forte. De petits yeux, la barbe clair-semée, les cheveux grisonnants, le nez écrasé, le teint noirâtre, il reproduisait tous les traits de sa race. Bien que naturellement sa confiance en lui-même fût grande et ne l'abandonnât jamais, elle s'était encore accrue par la découverte du glaive de Mars, ce glaive pour lequel les rois des Scythes avaient toujours eu de la vénération. Voici, au rapport de Priscus, comment se fit cette découverte. «Un pâtre, dit-il, voyant boiter une génisse de son troupeau, et ne pouvant imaginer ce qui l'avait ainsi blessée, se mit à suivre avec sollicitude la trace de son sang. Il vint jusqu'au glaive sur lequel la génisse en broutant avait mis le pied sans le voir, et l'ayant tiré de la terre, il l'apporta à Attila. Celui-ci, fier de ce don, pensa, car il était ambitieux, qu'il était appelé à être le maître du monde, et que le glaive de Mars lui mettait aux mains le sort des batailles.»
Jornandès, Histoire des Goths, trad. de M. Fournier de Moujan.
INVASION D'ATTILA EN GAULE.
451.
L'armée d'Attila était de 500,000 hommes, quelques auteurs disent de 700,000. Il traînait à sa suite tous les Barbares du Nord: c'étaient avec les Huns, les Ruges, les Gépides, les Hérules, les Turcilinges, les Bellonotes, les Gélons, les Neures, les Burgondes et les Ostrogoths. Dans la marche, se joignirent à lui les Suèves, les Marcomans, les Quades, les Thuringiens. Chacun de ces peuples avait son roi; mais tous ces princes tremblaient devant Attila, dont ils étaient les vassaux ou plutôt les esclaves. Il y en avait deux qu'Attila distinguait dans cette foule de rois: Ardaric, roi des Gépides; l'autre était Walamir, roi des Ostrogoths.
Les anciens auteurs ne nous apprennent rien de clair ni de précis, sur la route que tint Attila jusqu'à son entrée dans la Gaule. Les sentiments des modernes sont partagés sur ce sujet. Les uns lui font traverser la Germanie, par le centre, pour arriver à Cologne. Les autres le conduisent le long du Danube, pour lui faire passer le Rhin auprès du lac de Constance. Ce dernier sentiment me paraît aussi le plus vraisemblable[228]. Le voisinage du fleuve, la commodité de la voie romaine, la facilité des convois qu'il pouvait tirer de la Mésie[229] et de la Pannonie[230] et qui remontaient le Danube à la suite de son armée, devaient lui faire préférer cette route à celle de l'intérieur de la Germanie, encore couverte de vastes forêts, et presque impraticable à une innombrable cavalerie. De plus, Procope rapporte qu'Attila détruisit, en passant, les forts que les empereurs avaient élevés sur les bords du Danube; et Paul Diacre nous représente les Burgondes disputant au roi des Huns le passage du Rhin. Je croirais même que l'armée, divisée en deux corps, côtoyait le Danube, le fleuve entre deux. L'un de ces corps entraînait sur son passage les nations germaniques, attirées par l'espérance du pillage, tandis que l'autre, ravageant la Mésie et la Pannonie, détruisait les forts, qui ne consistaient pour la plupart qu'en une tour garnie de quelques soldats. Toute l'armée dut se réunir aux sources du Danube, et passer le Rhin près de Bâle, où le voisinage de la forêt Hercynienne facilitait la construction des barques et des canots.
Les Franks, qui habitaient au delà du Rhin vers les bords du Necker, se joignirent à l'armée d'Attila, et ceux qui tenaient dans la Gaule le parti de Clodebaud[231], vinrent bientôt se rendre auprès de ce prince, qu'ils voulaient placer sur le trône. Mais les Burgondes entreprirent d'arrêter le torrent, qui venait inonder l'Occident, et de défendre le passage du Rhin. Leur hardiesse ne fut pas heureuse; ils furent repoussés et taillés en pièces. Les Huns achevèrent de détruire dans ces contrées ce qui avait échappé aux ravages des Vandales, des Suèves et des Alains. Ce fut alors que la ville des Rauraques, celles de Vindonissa et d'Argentovaria furent entièrement renversées. Leurs ruines ont donné naissance à Bâle, à Windisch et à Colmar, bâties dans leur voisinage. Attila, côtoyant les bords du Rhin, traversa la Germanie supérieure, aujourd'hui l'Alsace: Strasbourg, Spire, Worms, ne s'étaient point encore relevées depuis les invasions précédentes. Il pilla et saccagea Mayence; il vint assiéger Metz. La force des remparts, qui résistaient à toutes les attaques, ayant rebuté ses troupes, il se retira à Scarpona, forteresse à 14 milles de Metz, et envoya de là des détachements qui prirent et brûlèrent Toul et Dieuze. Cependant les murs de Metz, qui avaient été ébranlés par les machines, étant tombés d'eux-mêmes, les Huns accoururent, y entrèrent le 7 d'avril veille de Pâques, égorgèrent un grand nombre d'habitants de tout âge et de tout sexe, emmenèrent les autres avec l'évêque, et mirent le feu à la ville, qui fut réduite en cendres à l'exception d'une chapelle de saint Étienne.
Il n'est pas possible de suivre par ordre les courses des Huns. On sait seulement que ces vastes contrées comprises entre le Rhin, la Seine, la Marne et la Moselle ressentirent toute la fureur de ces peuples féroces. Comme Attila s'annonçait pour l'ami et l'allié des Romains, et qu'il publiait que son dessein était d'établir Clodebaud roi des Franks, et d'aller ensuite combattre les Wisigoths au delà de la Loire, plusieurs villes romaines lui ouvrirent d'abord leurs portes. Les violences qu'elles éprouvèrent ayant répandu la terreur, les autres essayèrent de se défendre. Mais nul rempart ne pouvait tenir contre ce déluge de Barbares. Tongres, Reims, Arras et la capitale du Vermandois, furent emportées de force. Trèves, autrefois la plus florissante ville des Gaules, mais la plus malheureuse dans ce siècle d'invasions et de ravages, fut saccagée pour la cinquième fois. Les partis ennemis, dont chacun formait une armée, dispersés dans les campagnes, portaient de toutes parts le fer et le feu. Ce fut dans une de ces courses que Childéric, fils de Mérovée, fut enlevé avec la reine sa mère, et délivré aussitôt par la valeur d'un seigneur frank, nommé Viomade.
Attila s'avançait vers la Loire; les habitants de Paris prirent l'alarme et allaient abandonner leur ville, si sainte Geneviève ne les eût rassurés en leur promettant de la part de Dieu, que les Barbares n'approcheraient pas de leur territoire. Cette prophétie fut vérifiée par l'événement. Attila ayant passé la Seine dans un autre endroit, alla mettre le siége devant Orléans.
Sur la nouvelle de la marche d'Attila vers la Gaule, Aétius avait passé les Alpes, et s'était rendu à Arles avec peu de troupes. Il comptait sur celles qu'il trouverait dans la province, et principalement sur le secours des Wisigoths, que l'intérêt commun devait réunir avec les Romains. Mais lorsqu'il apprit que Théodoric, trompé par les fausses protestations d'Attila, ne faisait aucun mouvement pour s'opposer aux progrès du prince barbare, il lui dépêcha Avitus, afin de le tirer de cette fausse sécurité. Avitus, accoutumé à traiter avec Théodoric, dont il avait gagné l'estime, lui représenta que son inaction lui serait funeste; qu'Attila ne cherchait qu'à diviser les Romains et les Wisigoths, pour les accabler plus facilement. Il lui mit sous les yeux la lettre d'Attila à Valentinien[232]. Convaincu de la mauvaise foi d'Attila, Théodoric répondit que les victoires de ce conquérant sanguinaire ne l'effrayaient pas; que la Providence divine avait fixé un terme à tous les succès criminels, et qu'Attila le trouverait dans le courage des Wisigoths.
Aussitôt il donne ses ordres. La crainte d'une invasion prochaine rassemble en peu de temps une nombreuse armée. Il laisse dans ses États quatre de ses fils, et se mettant à la tête de ses troupes avec ses deux aînés, Thorismond et Théodoric, qui voulurent partager le péril avec leur père, il marche vers Arles pour se joindre aux Romains. Aétius avait déjà dépêché des courriers dans toute la Gaule et chez les peuples alliés, les invitant à s'unir à lui pour écarter l'horrible tempête qui désolait l'Occident. Toute la Gaule prit les armes. Mérovée[233] accourut avec les Franks; les Burgondes, les Armoriques, les Ripuaires, des Saxons même établis vers les bouches du Rhin, et des Sarmates, dont plusieurs cohortes avaient été transférées en Gaule, se rendirent avec une incroyable diligence auprès d'Aétius. Il se vit bientôt environné de tant de troupes, que l'armée d'Attila, déjà beaucoup moins nombreuse qu'elle n'avait été d'abord, n'était guère supérieure à la sienne.
Dans ces désastres publics, la charité épiscopale suppléait à la timidité ou remédiait à la perfidie des commandants; et l'Église, destinée à combattre les ennemis invisibles, s'occupait des périls temporels de ses enfants. Sangiban, à la tête d'une troupe d'Alains, commandait dans Orléans; mais on le soupçonnait d'entretenir avec Attila de secrètes intelligences, et son inaction, aux approches de l'ennemi, confirmait ces soupçons[234]. Saint Aignan, alors évêque d'Orléans, prélat respectable par ses vertus, et rempli de ce courage qu'inspire le mépris de la vie présente, prit sur lui tous les soins d'un commandant. Avant qu'Attila eût passé la Seine, l'évêque se hâta de relever les murs de la ville; il fit des amas de vivres, et par la ferveur de ses prières et de celles de son peuple, il s'efforça d'armer le ciel contre les Barbares. Pour presser le secours d'Aétius, il se rendit en diligence à Arles, et revint se renfermer dans Orléans, résolu d'y périr avec son troupeau si la ville n'était pas secourue. Bientôt après son retour, les Huns arrivèrent. Ils attaquèrent avec fureur la partie de la ville qui était sur la rive droite de la Loire; ils mirent en œuvre toutes les machines alors en usage dans les siéges, et livrèrent plusieurs assauts. Pendant que les hommes combattaient sur les murailles, les femmes et les enfants, prosternés avec leur évêque au pied des autels, élevaient leurs cris vers Dieu et imploraient son assistance. Une pluie orageuse qui dura trois jours fit cesser les attaques; et le prélat, profitant de cet intervalle, alla trouver Attila dans son camp, pour en obtenir quelque composition. Il fut repoussé avec insolence. L'orage ayant cessé, les Huns donnèrent un nouvel assaut, et redoublant leurs efforts, ils enfoncèrent les portes et entrèrent en foule. Les habitants, fuyant de toutes parts, n'attendaient que le pillage et la mort, lorsqu'ils entendirent sonner les trompettes romaines, et virent une nouvelle armée qui, comme si elle fût descendue du ciel, fondait avec rapidité sur les Huns. C'étaient Aétius et Théodoric à la tête de toutes leurs troupes. Ils étaient entrés dans la ville de l'autre côté de la Loire, en même temps qu'Attila y entrait par la porte opposée. Ce Barbare, qui passait pour invincible dans les batailles, faisait si mal la guerre, il était si peu instruit des mouvements de l'ennemi, qu'Aétius traversa toute la Gaule méridionale et vint d'Arles à Orléans, sans que les Huns en eussent aucune connaissance. Les Romains et les Wisigoths, trouvant les Huns en désordre, en font un horrible carnage. Orléans est inondé du sang de ses vainqueurs; les uns se jettent en foule hors des portes; les autres, aveuglés par la terreur, se précipitent dans le fleuve. Le saint évêque, aux yeux duquel les Barbares étaient des hommes, courait de toutes parts pour arrêter le massacre; il sauva un grand nombre de ces malheureux, qui demeurèrent prisonniers. Attila, hors de la ville, ralliait les fuyards. Frémissant de fureur, il reprit la route de la Belgique; et Orléans fut alors pour la première fois le rempart de la Gaule, et le terme fatal des conquêtes de ses ennemis.
Aétius et Théodoric suivaient Attila, sans harceler son armée, se croyant fort heureux s'ils pouvaient sans coup férir le conduire hors des terres de l'empire. Il passa près de Troyes, qui n'avait alors ni garnison, ni même de murailles. Cette ville attribua son salut aux ferventes prières de saint Loup, son évêque. On dit que ce saint vint avec son clergé au-devant du roi des Huns; et que comme Attila se vantait d'être le fléau de Dieu, le saint répondit qu'il ne fallait donc pas lui résister, et l'invita même à venir dans sa ville. On ajoute que le Barbare adouci par cette soumission passa outre; mais qu'il obligea l'évêque de l'accompagner jusqu'au passage du Rhin, promettant de le renvoyer alors, et qu'il lui tint parole. Tout ce récit pourrait bien n'être qu'un tissu de fables. La proximité d'Aétius et de Théodoric pouvait empêcher Attila de s'arrêter au pillage de Troyes. Les deux armées, qui marchaient à peu de distance l'une de l'autre, étant arrivées dans les vastes plaines qui, un siècle après, ont donné le nom à la province de Champagne (Campania), le roi des Huns, honteux de se retirer en fugitif, voulut se venger par une bataille de l'affront qu'il avait reçu à Orléans. Le terrain ne pouvait être plus favorable pour déployer la cavalerie des Huns. Ces plaines, au rapport de Jornandès, s'étendaient en longueur à cinquante lieues sur trente-cinq de largeur. Il les nomme champs Catalauniques (champs de Châlons) ou plaines de Mauriac, déjà signalées par la victoire d'Aurélien sur Tétricus. Les modernes ne s'accordent pas sur la position précise de ce lieu; les uns croient que cette fameuse bataille se livra près de Méry, au diocèse de Troyes, entre la Marne et la Seine; les autres au delà de la Marne, près d'un village encore appelé Mauru, dans le diocèse de Châlons.
Attila, inquiet du succès d'une si importante journée, consulta ses devins. Ils lui répondirent que les entrailles des victimes ne lui promettaient pas la victoire, mais que le chef des ennemis y perdrait la vie. Il se persuada que cette prédiction tomberait sur le général romain; et comme Aétius était le principal obstacle à ses desseins, il ne balança pas d'acheter la mort de ce grand capitaine, par la perte d'une partie de son armée. D'ailleurs, plus impie que superstitieux, il ne comptait pas assez sur l'infaillibilité de ses devins pour perdre l'espérance de la victoire. Cependant, afin d'abréger le temps du combat et de se préparer une ressource dans l'obscurité de la nuit en cas de mauvais succès, il résolut de ne livrer bataille que quand le jour serait fort avancé. Les deux armées étant campées en présence l'une de l'autre, la nuit qui précéda la bataille, deux partis très-nombreux, l'un de Franks, l'autre de Gépides, s'étant rencontrés, se battirent avec tant d'acharnement qu'il en resta 15,000 sur la place[235].
Sur le terrain incliné du champ de bataille s'élevait une éminence qui formait comme une petite montagne. Chacune des deux armées désirant s'en emparer, parce que cette position importante devait donner un grand avantage à qui s'en rendrait maître, les Huns et leurs alliés en occupèrent le côté droit, et les Romains, les Wisigoths et leurs auxiliaires, le côté gauche. Le point le plus élevé de cette hauteur ne fut pas disputé, et demeura inoccupé. Théodoric et ses Wisigoths tenaient l'aile droite; Aétius, la gauche avec les Romains. Ils avaient placé au centre Sangiban, ce roi des Alains dont nous avons parlé plus haut; et par un stratagème de guerre, ils avaient pris la précaution d'enfermer au milieu de troupes d'une fidélité assurée celui sur les dispositions duquel ils pouvaient le moins compter; car celui-là se soumet sans difficulté à la nécessité de combattre, à qui est ôtée la possibilité de fuir.
Quant à l'armée des Huns, elle fut rangée en bataille dans un ordre contraire; Attila se plaça au centre avec les plus braves d'entre les siens. Par cette disposition, le roi des Huns songeait principalement à lui-même, et son but, en se plaçant ainsi au milieu de l'élite de ses guerriers, était de se mettre à l'abri des dangers qui le menaçaient; les peuples nombreux, les nations diverses qu'il avait soumis à sa domination, formaient ses ailes. Entre eux tous se faisait remarquer l'armée des Ostrogoths, commandée par Walamir, Théodemir et Widémir, trois frères qui surpassaient en noblesse le roi même sous les ordres duquel ils marchaient alors; car ils étaient de l'illustre et puissante race des Amales. On y voyait aussi à la tête d'une troupe innombrable de Gépides, Ardaric, leur roi, si brave, si fameux, et que sa grande fidélité à Attila faisait admettre par ce dernier à ses conseils. Le roi des Huns avait su apprécier sa sagacité; aussi lui et Walamir, roi des Ostrogoths, étaient-ils de tous les rois qui lui obéissaient ceux qu'il aimait le plus. Walamir était fidèle à garder le secret, d'une parole persuasive, incapable de trahison. Ardaric était renommé pour sa fidélité et pour sa raison. En marchant avec Attila contre les Wisigoths leurs parents, l'un et l'autre justifiaient assez sa confiance. La foule des autres rois, si l'on peut ainsi parler, et les chefs des diverses nations, semblables à ses satellites, épiaient les moindres mouvements d'Attila; et dès qu'il leur faisait un signe du regard, chacun d'eux en silence, avec crainte et tremblement, venait se placer devant lui, ou exécutait les ordres qu'il en avait reçus. Cependant le roi de tous les rois, Attila, seul veillait sur tous et pour tous.
On combattit donc pour se rendre maître de la position avantageuse dont nous avons parlé. Attila fit marcher ses guerriers pour s'emparer du haut de la colline; mais il fut prévenu par Thorismond et Aétius, qui, ayant uni leurs efforts pour parvenir à son sommet, y arrivèrent les premiers, et repoussèrent facilement les Huns, à la faveur du point élevé qu'ils occupaient.
Alors Attila, s'apercevant que cette circonstance avait porté le trouble dans son armée, jugea aussitôt devoir la rassurer, et lui tint ce discours: «Après vos victoires sur tant de grandes nations, après avoir dompté le monde, si vous tenez ferme aujourd'hui, ce serait ineptie, je pense, que de vous stimuler par des paroles, comme des guerriers d'un jour. De tels moyens peuvent convenir à un chef novice, ou à une armée peu aguerrie; quant à moi, il ne m'est point permis de rien dire, ni à vous de rien écouter de vulgaire. Car, qu'avez-vous accoutumé, sinon de combattre? Ou bien qu'y a-t-il de plus doux pour le brave que de se venger de sa propre main? C'est un grand présent que nous a fait la nature, que de nous donner la faculté de rassasier notre âme de vengeance. Marchons donc vivement à l'ennemi; ce sont toujours les plus braves qui attaquent. N'ayez que mépris pour ce ramas de nations discordantes; c'est signe de peur, que de s'associer pour se défendre. Voyez! même avant l'attaque, l'épouvante déjà les entraîne; elles cherchent les hauteurs, s'emparent des collines, et dans leurs tardifs regrets, sur le champ de bataille, elles demandent avec instance des remparts. Nous savons par expérience combien peu de poids ont les armes des Romains; ils succombent, je ne dis pas aux premières blessures, mais à la première poussière qui s'élève. Tandis qu'ils se serrent sans ordre, et s'entrelacent pour faire la tortue, combattez, vous, avec la supériorité de courage qui vous distingue, et, dédaignant leurs légions, fondez sur les Alains, tombez sur les Wisigoths. Ce sont eux qui entretiennent la guerre et qu'il nous faut tâcher de vaincre au plus tôt. Les nerfs une fois coupés, les membres aussitôt se laissent aller; et le corps ne peut se soutenir si on lui arrache les os. Que votre courage grandisse, que votre fureur ordinaire s'enflamme! Huns, voici le moment d'apprêter vos armes; voici le moment aussi de vous montrer résolus, soit que blessés vous demandiez la mort de votre ennemi, soit que sains et saufs vous ayez soif de carnage. Nuls traits n'atteignent ceux qui doivent vivre, tandis que, même dans la paix, la destinée précipite les jours de ceux qui doivent mourir. Enfin pourquoi la fortune aurait-elle assuré les victoires des Huns sur tant de peuples, sinon parce qu'elle les destinait aux joies de cette bataille? Et encore, qui a ouvert à nos ancêtres le chemin des Palus-Méotides, fermé et ignoré pendant tant de siècles? Qui faisait fuir des peuples armés devant des hommes qui ne l'étaient pas? Non, cette multitude rassemblée à la hâte ne pourra pas même soutenir la vue des Huns. L'événement ne me démentira pas; c'est ici le champ de bataille qui nous avait été promis par tant d'heureux succès. Le premier je lancerai mes traits à l'ennemi. Que si quelqu'un pouvait rester oisif quand Attila combattra, il est mort.» Enflammés par ces paroles, tous se précipitent au combat.
Quelque effrayant que fût l'état des choses, néanmoins la présence du roi rassurait ceux qui auraient pu hésiter. On en vint aux mains; bataille terrible, complexe, furieuse, opiniâtre, et comme on n'en avait jamais vu de pareille nulle part. De tels exploits y furent faits, à ce que l'on rapporte, que le brave qui se trouva privé de ce merveilleux spectacle ne put rien voir de semblable pendant sa vie; car s'il faut en croire les vieillards, un petit ruisseau de cette plaine, qui coule dans un lit peu profond, s'enfla tellement, non par la pluie, comme il lui arrivait quelquefois, mais par le sang des mourants, que grossi outre mesure par ces flots d'une nouvelle espèce, il devint un torrent impétueux qui roula du sang; en sorte que les blessés, qu'amena sur ses bords une soif ardente, y puisèrent une eau mêlée de débris humains, et se virent forcés, par une déplorable nécessité, de souiller leurs lèvres du sang que venaient de répandre ceux que le fer avait frappés. Pendant que le roi Théodoric parcourait son armée pour l'encourager, son cheval se renversa; et les siens l'ayant foulé aux pieds, il perdit la vie, déjà dans un âge avancé. D'autres disent qu'il tomba percé d'un trait lancé par Andax du côté des Ostrogoths, qui se trouvaient alors sous les ordres d'Attila. Ce fut l'accomplissement de la prédiction faite au roi des Huns peu de temps avant par ses devins. Alors les Wisigoths, se séparant des Alains, fondent sur les bandes des Huns; et peut-être Attila lui-même serait-il tombé sous leurs coups, s'il n'eût prudemment pris la fuite sans les attendre, et ne se fût tout d'abord renfermé, lui et les siens, dans son camp, qu'il avait retranché avec des chariots.
Ce fut derrière cette frêle barrière que cherchèrent un refuge contre la mort ceux-là devant qui naguère ne pouvaient tenir les remparts les plus forts. Thorismond, fils du roi Théodoric, et le même qui s'était emparé le premier de la colline et en avait chassé les Huns, croyant retourner au milieu des siens, vint donner à son insu, et trompé par l'obscurité de la nuit, contre les chariots des ennemis; et, tandis qu'il combattait bravement, quelqu'un le blessa à la tête et le jeta à bas de son cheval; mais les siens, qui veillaient sur lui, le sauvèrent, et il se retira du combat. Aétius, de son côté, s'étant également égaré dans la confusion de cette nuit, errait au milieu des ennemis, tremblant qu'il ne fût arrivé malheur aux Goths. A la fin il retrouva le camp des alliés, après l'avoir longtemps cherché, et passa le reste de la nuit à faire la garde derrière un rempart de boucliers. Le lendemain, dès qu'il fut jour, voyant les champs couverts de cadavres, et les Huns qui n'osaient sortir de leur camp, convaincus d'ailleurs qu'il fallait qu'Attila eût éprouvé une grande perte pour avoir abandonné le champ de bataille, Aétius et ses alliés ne doutèrent plus que la victoire ne fût à eux. Toutefois, même après sa défaite, le roi des Huns gardait une contenance fière; et faisant sonner ses trompettes au milieu du cliquetis des armes, il menaçait de revenir à la charge. Tel un lion, pressé par les épieux des chasseurs, rôde à l'entrée de sa caverne: il n'ose pas s'élancer sur eux, et pourtant il ne cesse d'épouvanter les lieux d'alentour de ses rugissements; tel ce roi belliqueux, tout assiégé qu'il était, faisait encore trembler ses vainqueurs. Aussi les Goths et les Romains s'assemblèrent-ils pour délibérer sur ce qu'ils feraient d'Attila vaincu; et comme on savait qu'il lui restait peu de vivres, et que d'ailleurs ses archers, postés derrière les retranchements du camp, en défendaient incessamment l'abord à coups de flèches, il fut convenu qu'on le lasserait en le tenant bloqué. On rapporte que dans cette situation désespérée, le roi des Huns, toujours grand, surtout dans le danger, fit dresser un bûcher formé de selles de chevaux, prêt à se précipiter dans les flammes si les ennemis forçaient son camp; soit pour que nul ne pût se glorifier de l'avoir frappé, soit pour ne pas tomber, lui le maître des nations, au pouvoir d'ennemis si redoutables.
Durant le répit que donna ce siége, les Wisigoths et les fils de Théodoric s'enquirent les uns de leur roi, les autres de leur père, étonnés de son absence au milieu du bonheur qui venait de leur arriver. L'ayant cherché longtemps, selon la coutume des braves, ils le trouvèrent enfin sous un épais monceau de cadavres, et après l'avoir honoré par leurs chants, ils l'emportèrent sous les yeux des ennemis. Vous eussiez vu alors des bandes de Goths, aux voix rudes et discordantes, s'occuper des soins pieux des funérailles, au milieu des fureurs d'une guerre qui n'étaient pas encore éteintes. Les larmes coulaient, mais de celles que savent répandre les braves. Pour nous était la perte, mais les Huns témoignaient combien elle était glorieuse; et c'était, il semble, une assez grande humiliation pour leur orgueil, de voir, malgré leur présence, emporter avec ses insignes le corps d'un si grand roi. Avant d'avoir fini de rendre les derniers devoirs à Théodoric, les Goths, au bruit des armes, proclamèrent roi le vaillant et glorieux Thorismond; et celui-ci acheva les obsèques de son père bien-aimé, comme il convenait à un fils. Après l'accomplissement de ces choses, emporté par la douleur de sa perte et par l'impétuosité de son courage, Thorismond brûlait de venger la mort de son père sur ce qui restait de Huns. Il consulta le patrice Aétius, à cause de son âge et de sa prudence consommée, pour savoir ce qu'il fallait qu'il fît dans cette conjoncture. Mais celui-ci, craignant qu'une fois les Huns écrasés, les Goths ne tombassent sur l'empire romain, le décida par ses conseils à retourner dans ses foyers, et à se saisir du trône que son père venait de laisser, de peur que ses frères, s'emparant du trésor royal, ne se rendissent maîtres du royaume des Wisigoths et qu'il n'eût ensuite à soutenir contre les siens une guerre sérieuse et, qui pis est, malheureuse. Thorismond reçut ce conseil sans se douter de la duplicité qui l'avait dicté; il y vit plutôt de la sollicitude pour ses intérêts, et laissant là les Huns, il partit pour la Gaule. Voilà comme en s'abandonnant aux soupçons, la fragilité humaine se laisse enlever l'occasion de faire de grandes choses.
On rapporte que dans cette fameuse bataille, que se livrèrent les plus vaillantes nations, il périt des deux côtés cent soixante-deux mille hommes, sans compter quatre-vingt-dix mille Gépides et Franks qui, avant l'action principale, tombèrent sous les coups qu'ils se portèrent mutuellement dans une rencontre nocturne, les Franks combattant pour les Romains, et les Gépides pour les Huns.
En apprenant le départ des Goths, Attila, comme il arrive ordinairement dans les événements imprévus, sentit redoubler sa défiance, pensant que ses ennemis lui tendaient un piége, et se tint longtemps renfermé dans son camp. Mais à la fin, détrompé par le long silence qui avait succédé à leur retraite, son courage se releva jusqu'à s'attribuer la victoire; il fit éclater une vaine joie, et les pensées du puissant roi se reportèrent aux anciennes prédictions. Quant à Thorismond, élevé subitement à la dignité royale dès la mort de son père dans les champs Catalauniques, où il venait de combattre, il fit son entrée dans Toulouse; et là, quelque joie que lui témoignassent ses frères et les premiers de la nation, il fit paraître de son côté tant de modération dans les commencements, que personne ne lui disputa la succession au trône de son père.
Attila, profitant de l'occasion que lui offrait la retraite des Wisigoths, et rassuré sur l'avenir en voyant, comme il l'avait souvent souhaité, la ligue des ennemis dissoute, marcha aussitôt à la conquête de l'Italie.
Jornandès, Histoire des Goths.