SUITE DES MŒURS DES BARBARES.

Les conducteurs des nations barbares avaient quelque chose d'extraordinaire comme elles. Au milieu de l'ébranlement social, Attila semblait né pour l'effroi du monde; il s'attachait à sa destinée je ne sais quelle terreur, et le vulgaire se faisait de lui une opinion formidable. Sa démarche était superbe; sa puissance apparaissait dans les mouvements de son corps et dans le roulement de ses regards. Amateur de la guerre, mais sachant contenir son ardeur, il était sage au conseil, exorable aux suppliants, propice à ceux dont il avait reçu la foi. Sa courte stature, sa large poitrine, sa tête plus large encore, ses petits yeux, sa barbe rare, ses cheveux grisonnants, son nez camus, son teint basané, annonçaient son origine.

Sa capitale était un camp ou grande bergerie de bois, dans les pacages du Danube: les rois qu'il avait soumis veillaient tour à tour à la porte de sa baraque; ses femmes habitaient d'autres loges autour de lui. Couvrant sa table de plats de bois et de mets grossiers, il laissait les vases d'or et d'argent, trophée de la victoire et chefs-d'œuvre des arts de la Grèce, aux mains de ses compagnons. C'est là qu'assis sur une escabelle, le Tartare recevait les ambassadeurs de Rome et de Constantinople. A ses côtés siégeaient non les ambassadeurs, mais des barbares inconnus, ses généraux et capitaines: il buvait à leur santé, finissant, dans la munificence du vin, par accorder grâce aux maîtres du monde. Lorsque Attila s'achemina vers la Gaule, il menait une meute de prince tributaires, qui attendaient avec crainte et tremblement un signe du commandeur des monarques pour exécuter ce qui leur serait ordonné.

Peuples et chefs remplissaient une mission qu'ils ne se pouvaient eux-mêmes expliquer: ils abordaient de tous côtés aux rivages de la désolation, les uns à pied, les autres à cheval ou en chariots, les autres traînés par des cerfs ou des rennes, ceux-ci portés sur des chameaux, ceux-là flottant sur des boucliers ou sur des barques de cuir et d'écorce. Navigateurs intrépides parmi les glaces du Nord et les tempêtes du Midi, ils semblaient avoir vu le fond de l'Océan à découvert. Les Vandales qui passèrent en Afrique avouaient céder moins à leur volonté qu'à une impulsion irrésistible.

Ces conscrits du Dieu des armées n'étaient que les aveugles exécuteurs d'un dessein éternel: de là cette fureur de détruire, cette soif de sang qu'ils ne pouvaient éteindre, de là cette combinaison de toutes choses pour leurs succès, bassesse des hommes, absence de courage, de vertu, de talents, de génie. Genséric était un prince sombre, sujet aux accès d'une noire mélancolie; au milieu du bouleversement du monde, il paraissait grand parce qu'il était monté sur des débris. Dans une de ces expéditions maritimes, tout était prêt, lui-même embarqué: où allait-il? il ne le savait pas. «Maître, lui dit le pilote, à quels peuples veux-tu porter la guerre?—A ceux-là, répond le vieux Vandale, contre qui Dieu est irrité.»

Alaric marchait vers Rome: un ermite barre le chemin au conquérant; il l'avertit que le ciel venge les malheurs de la terre: «Je ne puis m'arrêter, dit Alaric; quelqu'un me presse et me pousse à saccager Rome.» Trois fois il assiège la ville éternelle avant de s'en emparer: Jean et Brazilius, qu'on lui députe lors du premier siége pour l'engager à se retirer, lui représentent que, s'il persiste dans son entreprise, il lui faudra combattre une multitude au désespoir. «L'herbe serrée, repart l'abatteur d'hommes, se fauche mieux.» Néanmoins il se laisse fléchir, et se contente d'exiger des suppliants tout l'or, tout l'argent, tous les ameublements de prix, tous les esclaves d'origine barbare: «Roi, s'écrient les envoyés du sénat, que restera-t-il donc aux Romains?—La vie.»

Je vous ai déjà dit ailleurs qu'on dépouilla les images des dieux, et que l'on fondit les statues d'or du Courage et de la Vertu. Alaric reçut cinq mille livres pesant d'or, trente mille pesant d'argent, quatre mille tuniques de soie, trois mille peaux teintes en écarlate, et trois mille livres de poivre. C'était avec du fer que Camille avait racheté des Gaulois les anciens Romains.

Ataulphe, successeur d'Alaric, disait: «J'ai eu la passion d'effacer le nom romain de la terre, et de substituer à l'empire des Césars l'empire des Goths, sous le nom de Gothie. L'expérience m'ayant démontré l'impossibilité où sont mes compatriotes de supporter le joug des lois, j'ai changé de résolution: alors j'ai voulu devenir le restaurateur de l'empire romain, au lieu d'en être le destructeur.» C'est un prêtre nommé Jérôme qui raconte en 416, dans sa grotte de Bethléem, à un prêtre nommé Orose cette nouvelle du monde: autre merveille.

Une biche ouvre le chemin aux Huns à travers les Palus-Méotides, et disparaît. La génisse d'un pâtre se blesse au pied dans un pâturage; ce pâtre découvre une épée cachée sous l'herbe; il la porte au prince tartare: Attila saisit le glaive, et sur cette épée, qu'il appelle l'épée de Mars, il jure ses droits à la domination du monde. Il disait: «L'étoile tombe, la terre tremble; je suis le marteau de l'univers». Il mit lui-même parmi ses titres le nom de Fléau de Dieu, que lui donnait la terre[199].

C'était cet homme que la vanité des Romains traitait de général au service de l'empire; le tribut qu'ils lui payaient était à leurs yeux ses appointements: ils en usaient de même avec les chefs des Goths et des Burgondes. Le Hun disait à ce propos: «Les généraux des empereurs sont des valets; les généraux d'Attila, des empereurs.»

Il vit à Milan un tableau où des Goths et des Huns étaient représentés prosternés devant les empereurs; il commanda de le peindre, lui Attila, assis sur un trône, et les empereurs portant sur leurs épaules des sacs d'or qu'ils répandaient à ses pieds.

«Croyez-vous, demandait-il aux ambassadeurs de Théodose II, qu'il puisse exister une forteresse ou une ville s'il me plaît de la faire disparaître du sol?»

Après avoir tué son frère Bléda, il envoya deux Goths, l'un à Théodose, l'autre à Valentinien, porter ce message: «Attila, mon maître et le vôtre, vous ordonne de lui préparer un palais.»

«L'herbe ne croît plus, disait encore cet exterminateur, partout où le cheval d'Attila a passé.»

L'instinct d'une vie mystérieuse poursuivait jusque dans la mort ces mandataires de la Providence. Alaric ne survécut que peu de temps à son triomphe: les Goths détournèrent les eaux du Busentum, près Cozence; ils creusèrent une fosse au milieu de son lit desséché; ils y déposèrent le corps de leur chef, avec une grande quantité d'argent et d'étoffes précieuses; puis ils remirent le Busentum dans son lit, et un courant rapide passa sur le tombeau d'un conquérant. Les esclaves employés à cet ouvrage furent égorgés, afin qu'aucun témoin ne pût dire où reposait celui qui avait pris Rome, comme si l'on eût craint que ses cendres ne fussent recherchées pour cette gloire ou pour ce crime.

Attila expiré, est d'abord exposé dans son camp, entre deux longs rangs de tentes de soie. Les Huns s'arrachent les cheveux et se découpent les joues pour pleurer Attila, non avec des larmes de femme, mais avec du sang d'homme. Des cavaliers tournent autour du catafalque en chantant les louanges du héros. Cette cérémonie achevée, on dresse une table sur le tombeau préparé, et les assistants s'asseyent à un festin mêlé de joie et de douleur. Après le festin, le cadavre est confié à la terre dans le secret de la nuit; il était enfermé en un triple cercueil d'or, d'argent et de fer. On met avec le cercueil des armes enlevées aux ennemis, des carquois enrichis de pierreries, des ornements militaires et des drapeaux. Pour dérober à jamais aux hommes la connaissance de ces richesses, les ensevelisseurs sont jetés avec l'enseveli.

Au rapport de Priscus, la nuit même où le Tartare mourut, l'empereur Marcien vit en songe, à Constantinople, l'arc rompu d'Attila. Ce même Attila, après sa défaite par Aétius, avait formé le projet de se brûler vivant sur un bûcher composé des selles et des harnais de ses chevaux, pour que personne ne pût se vanter d'avoir pris ou tué le maître de tant de victoires; il eût disparu dans les flammes comme Alaric dans un torrent; images de la grandeur et des ruines dont ils avaient rempli leur vie et couvert la terre.

Les fils d'Attila, qui formaient à eux seuls un peuple, se divisèrent. Les nations que cet homme avait réunies sous son glaive se donnèrent rendez-vous dans la Pannonie, au bord du fleuve Netad, pour s'affranchir et se déchirer. Une multitude de soldats sans chef, le Goth frappant de l'épée, le Gépide balançant le javelot, le Hun jetant la flèche, le Suève à pied, l'Alain et l'Hérule, l'un pesamment, l'autre légèrement armés, se massacrèrent à l'envi: trente mille Huns restèrent sur la place, sans compter leurs alliés et leurs ennemis. Ellac, fils chéri d'Attila, fut tué de la main d'Aric, chef des Gépides. L'héritage du monde qu'avait laissé le roi des Huns n'avait rien de réel; ce n'était qu'une sorte de fiction ou d'enchantement produit par son épée: le talisman de la gloire brisé, tout s'évanouit. Les peuples passèrent avec le tourbillon qui les avait apportés. Le règne d'Attila ne fut qu'une invasion.

L'imagination populaire, fortement ébranlée par des scènes répétées de carnage, avait inventé une histoire qui semble être l'allégorie de toutes ces fureurs et de toutes ces exterminations. Dans un fragment de Damascius, on lit qu'Attila livra une bataille aux Romains, aux portes de Rome: tout périt des deux côtés, excepté les généraux et quelques soldats. Quand les corps furent tombés, les âmes restèrent debout, et continuèrent l'action pendant trois jours et trois nuits: ces guerriers ne combattirent pas avec moins d'ardeur morts que vivants.

Mais si d'un côté les barbares étaient poussés à détruire, d'un autre ils étaient retenus: le monde ancien, qui touchait à sa perte, ne devait pas entièrement disparaître dans la partie où commençait la société nouvelle. Quand Alaric eut pris la ville éternelle, il assigna l'église de Saint-Paul et celle de Saint-Pierre pour retraite à ceux qui s'y voudraient renfermer. Sur quoi saint Augustin fait cette belle remarque: Que si le fondateur de Rome avait ouvert dans sa ville naissante un asile, le Christ y en établit un autre, plus glorieux que celui de Romulus.

Dans les horreurs d'une cité mise à sac, dans une capitale tombée pour la première fois et pour jamais du rang de dominatrice et de maîtresse de la terre, on vit des soldats (et quels soldats!) protéger la translation des trésors de l'autel. Les vases sacrés étaient portés un à un et à découvert; des deux côtés marchaient des Goths l'épée à la main; les Romains et les barbares chantaient ensemble des hymnes à la louange du Christ.

Ce qui fut épargné par Alaric n'aurait point échappé à la main d'Attila: il marchait à Rome; saint Léon vient au-devant de lui; le fléau de Dieu est arrêté par le prêtre de Dieu, et le prodige des arts a fait vivre le miracle de l'histoire dans le nouveau Capitole, qui tombe à son tour.

Devenus chrétiens, les barbares mêlaient à leur rudesse les austérités de l'anachorète: Théodoric, avant d'attaquer le camp de Litorius, passa la nuit vêtu d'une haire, et ne la quitta que pour reprendre le sayon de peau.

Si les Romains l'emportaient sur leurs vainqueurs par la civilisation, ceux-ci leur étaient supérieurs en vertus. «Lorsque nous voulons insulter un ennemi, dit Luitprand, nous l'appelons Romain: ce nom signifie bassesse, lâcheté, avarice, débauche, mensonge; il renferme seul tous les vices.» Les barbares rejetaient l'étude des lettres, disant: «L'enfant qui tremble sous la verge ne pourra regarder une épée sans trembler.» Dans la loi salique, le meurtre d'un Frank est estimé deux cents sous d'or; celui d'un Romain propriétaire, cent sous, la moitié d'un homme.

Dignités, âge, profession, religion, n'arrêtèrent point les fureurs de la débauche, au milieu des provinces en flammes; on ne se pouvait arracher aux jeux du cirque et du théâtre: Rome est saccagée, et les Romains fugitifs viennent étaler leur dépravation aux yeux de Carthage, encore romaine pour quelques jours. Quatre fois Trèves est envahie, et le reste de ses citoyens s'assied, au milieu du sang et des ruines, sur les gradins déserts de son amphithéâtre.

«Fugitifs de la ville de Trèves, s'écrie Salvien, vous vous adressez aux empereurs afin d'obtenir la permission de rouvrir le théâtre et le cirque: mais où est la ville, où est le peuple pour qui vous présentez cette requête?»

Cologne succombe au moment d'une orgie générale; les principaux citoyens n'étaient pas en état de sortir de table, lorsque l'ennemi, maître des remparts, se précipitait dans la ville...

Souvenez-vous, pour ne pas perdre de vue le train du monde, qu'à cette époque Rutilius mettait en vers son voyage de Rome en Étrurie, comme Horace, aux beaux jours d'Auguste, son voyage de Rome à Brindes; que Sidoine Apollinaire chantait ses délicieux jardins, dans l'Auvergne envahie par les Visigoths; que les disciples d'Hypatia ne respiraient que pour elle, dans les douces relations de la science et de l'amour; que Damascius, à Athènes, attachait plus d'importance à quelque rêverie philosophique qu'au bouleversement de la terre; qu'Orose et saint Augustin étaient plus occupés du schisme de Pélage que de la désolation de l'Afrique et des Gaules; que les eunuques du palais se disputaient des places qu'ils ne devaient posséder qu'une heure; qu'enfin il y avait des historiens qui fouillaient comme moi les archives du passé au milieu des ruines du présent, qui écrivaient les annales des anciennes révolutions au bruit des révolutions nouvelles; eux et moi prenant pour table, dans l'édifice croulant, la pierre tombée à nos pieds, en attendant celle qui devait écraser nos têtes.

On ne se peut faire aujourd'hui qu'une faible idée du spectacle que présentait le monde romain après les incursions des barbares: le tiers (peut-être la moitié) de la population de l'Europe et d'une partie de l'Afrique et de l'Asie fut moissonné par la guerre, la peste et la famine.

La réunion des tribus germaniques, pendant le règne de Marc-Aurèle, laissa sur les bords du Danube des traces bientôt effacées; mais lorsque les Goths parurent au temps de Philippe et de Dèce, la désolation s'étendit et dura. Valérien et Gallien occupaient la pourpre quand les Franks et les Allamans ravagèrent les Gaules et passèrent jusqu'en Espagne.

Dans leur première expédition navale, les Goths saccagèrent le Pont; dans la seconde, ils retombèrent sur l'Asie Mineure; dans la troisième, la Grèce fut mise en cendres. Ces invasions amenèrent une famine et une peste qui dura quinze ans; cette peste parcourut toute les provinces et toutes les villes: cinq mille personnes mouraient dans un seul jour. On reconnut, par le registre des citoyens qui recevaient une rétribution de blé à Alexandrie, que cette cité avait perdu la moitié de ses habitants.

Une invasion de trois cent vingt mille Goths, sous le règne de Claude, couvrit la Grèce; en Italie, du temps de Probus, d'autres barbares multiplièrent les mêmes malheurs. Quand Julien passa en Gaule, quarante-cinq cités venaient d'être détruites par les Allamans: les habitants avaient abandonné les villes ouvertes, et ne cultivaient plus que les terres encloses dans les murs des villes fortifiées. L'an 412, les barbares parcoururent les dix-sept provinces des Gaules, chassant devant eux, comme un troupeau, sénateurs et matrones, maîtres et esclaves, hommes et femmes, filles et garçons. Un captif qui cheminait à pied au milieu des chariots et des armes n'avait d'autre consolation que d'être auprès de son évêque, comme lui prisonnier: poëte et chrétien, ce captif prenait pour sujet de ses chants les malheurs dont il était témoin et victime. «Quand l'Océan aurait inondé les Gaules, il n'y aurait point fait de si horribles dégâts que cette guerre. Si l'on nous a pris nos bestiaux, nos fruits et nos grains; si l'on a détruit nos vignes et nos oliviers; si nos maisons à la campagne ont été ruinées par le feu ou par l'eau, et si (ce qui est encore plus triste à voir) le peu qui en reste demeure désert et abandonné, tout cela n'est que la moindre partie de nos maux. Mais, hélas! depuis dix ans les Goths et les Vandales font de nous une horrible boucherie. Les châteaux bâtis sur les rochers, les bourgades situées sur les plus hautes montagnes, les villes environnées de rivières, n'ont pu garantir les habitants de la fureur de ces barbares, et l'on a été partout exposé aux dernières extrémités. Si je ne puis me plaindre du carnage que l'on a fait sans discernement, soit de tant de peuples, soit de tant de personnes considérables par leur rang, qui peuvent n'avoir reçu que la juste punition des crimes qu'ils avaient commis, ne puis-je au moins demander ce qu'ont fait tant de jeunes enfants enveloppés dans le même carnage, eux dont l'âge était incapable de pécher? Pourquoi Dieu a-t-il laissé consumer ses temples[200]

L'invasion d'Attila couronna ces destructions; il n'y eut que deux villes de sauvées au nord de la Loire, Troyes et Paris. A Metz, les Huns égorgèrent tout, jusqu'aux enfants que l'évêque s'était hâté de baptiser; la ville fut livrée aux flammes: longtemps après, on ne reconnaissait la place où elle avait été qu'à un oratoire échappé seul à l'incendie. Salvien avait vu des cités remplies de corps morts: des chiens et des oiseaux de proie, gorgés de la viande infecte des cadavres, étaient les seuls êtres vivants dans ces charniers.

Les Thuringes qui servaient dans l'armée d'Attila exercèrent, en se retirant à travers le pays des Franks, des cruautés inouïes, que Théodoric, fils de Khlovigh, rappelait quatre-vingts ans après, pour exciter les Franks à la vengeance. «Se ruant sur nos pères, ils leur ravirent tout. Ils suspendirent leurs enfants aux arbres, par le nerf de la cuisse. Ils firent mourir plus de deux cents jeunes filles d'une mort cruelle: les unes furent attachées par les bras au cou des chevaux, qui, pressés d'un aiguillon acéré, les mirent en pièces; les autres furent étendues sur les ornières des chemins, et clouées en terre avec des pieux: des charrettes chargées passèrent sur elles; leurs os furent brisés, et on les donna en pâture aux corbeaux et aux chiens[201]

Les plus anciennes chartes de concessions de terrains à des monastères déclarent que ces terrains sont soustraits des forêts, qu'ils sont déserts, eremi, ou plus énergiquement, qu'ils sont pris du désert, ab eremo[202]. Les canons du concile d'Angers (4 octobre 453) ordonnent aux clercs de se munir de lettres épiscopales pour voyager; ils leur défendent de porter des armes; ils leur interdisent les violences et les mutilations, et excommunient quiconque aurait livré des villes: ces prohibitions témoignent des désordres et des malheurs de la Gaule.

Le titre quarante-septième de la loi salique, De celui qui s'est établi dans une propriété qui ne lui appartient point, et de celui qui la tient depuis douze mois, montre l'incertitude de la propriété et le grand nombre de propriétés sans maîtres. «Quiconque aura été s'établir dans une propriété étrangère, et y sera demeuré douze mois sans contestation légale, y pourra demeurer en sûreté comme les autres habitants[203]

Si sortant des Gaules vous vous portez dans l'est de l'Europe, un spectacle non moins triste frappera vos yeux. Après la défaite de Valens rien ne resta dans les contrées qui s'étendent des murs de Constantinople au pied des Alpes Juliennes; les deux Thraces offraient au loin une solitude verte, bigarrée d'ossements blanchis. L'an 448, des ambassadeurs romains furent envoyés à Attila: treize jours de marche les conduisirent à Sardique, incendiée, et de Sardique à Naïsse: la ville natale de Constantin n'était plus qu'un monceau informe de pierres; quelques malades languissaient dans les décombres des églises, et la campagne alentour était jonchée de squelettes. «Les cités furent dévastées, les hommes égorgés, dit saint Jérôme; les quadrupèdes, les oiseaux et les poissons même disparurent; le sol se couvrit de ronces et d'épaisses forêts.»

L'Espagne eut sa part de ces calamités. Du temps d'Orose, Tarragone et Lerida étaient dans l'état de désolation où les avaient laissées les Suèves et les Franks; on apercevait quelques huttes plantées dans l'enceinte des métropoles renversées. Les Vandales et les Goths glanèrent ces ruines; la famine et la peste achevèrent la destruction. Dans les campagnes, les bêtes, alléchées par les cadavres gisants, se ruaient sur les hommes qui respiraient encore; dans les villes, les populations entassées, après s'être nourries d'excréments, se dévoraient entre elles: une femme avait quatre enfants; elle les tua et les mangea tous[204].

Les Pictes, les Calédoniens, ensuite les Anglo-Saxons, exterminèrent les Bretons, sauf les familles qui se réfugièrent dans le pays de Galles ou dans l'Armorique. Les insulaires adressèrent à Aétius une lettre ainsi suscrite: Le gémissement de la Bretagne à Aétius, trois fois consul. Ils disaient: «Les barbares nous chassent vers la mer, et la mer nous repousse vers les barbares; il ne nous reste que le genre de mort à choisir, le glaive ou les flots[205]

Gildas achève le tableau: «D'une mer à l'autre, la main sacrilége des barbares venus de l'Orient promena l'incendie: ce ne fut qu'après avoir brûlé les villes et les champs sur presque toute la surface de l'île, et l'avoir balayée comme d'une langue rouge jusqu'à l'Océan occidental, que la flamme s'arrêta. Toutes les colonnes croulèrent au choc du bélier; tous les habitants des campagnes, avec les gardiens des temples, les prêtres et le peuple, périrent par le fer ou par le feu. Une tour vénérable à voir s'élève au milieu des places publiques; elle tombe: les fragments de murs, les pierres, les sacrés autels, les tronçons de cadavres pétris et mêlés avec du sang, ressemblaient à du marc écrasé sous un horrible pressoir.

«Quelques malheureux échappés à ces désastres étaient atteints et égorgés dans les montagnes; d'autres, poussés par la faim, revenaient, et se livraient à l'ennemi pour subir une éternelle servitude, ce qui passait pour une grâce signalée; d'autres gagnaient les contrées d'outre-mer, et pendant la traversée chantaient avec de grands gémissements, sous les voiles: Tu nous as, ô Dieu, livrés comme des brebis pour un festin; tu nous as dispersés parmi les nations[206]

La misère de la Grande-Bretagne est peinte tout entière dans une des lois galliques: cette loi déclare qu'aucune compensation ne sera reçue pour le larcin du lait d'une jument, d'une chienne ou d'une chatte[207].

L'Afrique dans ses terres fécondes fut écorchée par les Vandales, comme elle l'est dans ses sables stériles par le soleil. «Cette dévastation, dit Posidonius, témoin oculaire, rendit très-amer à saint Augustin le dernier temps de sa vie; il voyait les villes ruinées, et à la campagne les bâtiments abattus, les habitants tués ou mis en fuite, les églises dénuées de prêtres, les vierges et les religieux dispersés. Les uns avaient succombé aux tourments, les autres péri par le glaive, les autres, encore réduits en captivité, ayant perdu l'intégrité du corps, de l'esprit et de la foi, servaient des ennemis durs et brutaux... Ceux qui s'enfuyaient dans les bois, dans les cavernes et les rochers, ou dans les forteresses, étaient pris et tués, ou mouraient de faim. De ce grand nombre d'églises d'Afrique, à peine en restait-il trois, Carthage, Hippone et Cirthe, qui ne fussent pas ruinées, et dont les villes subsistassent[208]

Les Vandales arrachèrent les vignes, les arbres à fruit, et particulièrement les oliviers, pour que l'habitant retiré dans les montagnes ne pût trouver de nourriture[209]. Ils rasèrent les édifices publics échappés aux flammes: dans quelques cités, il ne resta pas un seul homme vivant. Inventeurs d'un nouveau moyen de prendre les villes fortifiées, ils égorgeaient les prisonniers autour des remparts; l'infection de ces voiries sous un soleil brûlant se répandait dans l'air, et les barbares laissaient au vent le soin de porter la mort dans des murs qu'ils n'avaient pu franchir[210].

Enfin l'Italie vit tour à tour rouler sur elle les torrents des Allamans, des Goths, des Huns et des Lombards; c'était comme si les fleuves qui descendent des Alpes et se dirigent vers les mers opposées avaient soudain, détournant leurs cours, fondu à flots communs sur l'Italie. Rome, quatre fois assiégée et prise deux fois, subit les maux qu'elle avait infligés à la terre. «Les femmes, selon saint Jérôme, ne pardonnèrent pas même aux enfants qui pendaient à leurs mamelles, et firent rentrer dans leur sein le fruit qui ne venait que d'en sortir[211]. Rome devint le tombeau des peuples dont elle avait été la mère... La lumière des nations fut éteinte; en coupant la tête de l'empire romain on abattit celle du monde[212].» «D'horribles nouvelles se sont répandues, s'écriait saint Augustin du haut de la chaire, en parlant du sac de Rome: carnage, incendie, rapine, extermination! Nous gémissons, nous pleurons, et nous ne sommes point consolés[213]

On fit des règlements pour soulager du tribut les provinces de la Péninsule, notamment la Campanie, la Toscane, le Picenum, le Samnium, l'Apulie, la Calabre, le Brutium et la Lucanie; on donna aux étrangers qui consentaient à les cultiver les terres restées en friche[214]. Majorien et Théodoric s'occupèrent de réparer les édifices de Rome, dont pas un seul n'était resté entier, si nous en croyons Procope. La ruine alla toujours croissant avec les nouveaux temps, les nouveaux siéges, le fanatisme des chrétiens et les guerres intestines: Rome vit renaître ses conflits avec Albe et Tibur; elle se battait à ses portes; les espaces vides que renfermait son enceinte devinrent le champ de ces batailles qu'elle livrait autrefois aux extrémités de la terre. Sa population tomba de trois millions d'habitants au-dessous de quatre-vingt mille[215]. Vers le commencement du huitième siècle, des forêts et des marais couvraient l'Italie; les loups et d'autres animaux sauvages hantaient ces amphithéâtres qui furent bâtis pour eux, mais il n'y avait plus d'hommes à dévorer.

Les dépouilles de l'empire passèrent aux barbares; les chariots des Goths et des Huns, les barques des Saxons et des Vandales, étaient chargés de tout ce que les arts de la Grèce et le luxe de Rome avaient accumulé pendant tant de siècles; on déménageait le monde comme une maison que l'on quitte. Genséric ordonna aux citoyens de Carthage de lui livrer, sous peine de mort, les richesses dont ils étaient en possession: il partagea les terres de la province proconsulaire entre ses compagnons; il garda pour lui-même le territoire de Byzance, et des terres fertiles en Numidie et en Gétulie. Ce même prince dépouilla Rome et le capitole, dans la guerre que Sidoine appelle la quatrième guerre punique: il composa d'une masse de cuivre, d'airain, d'or et d'argent, une somme qui s'élevait à plusieurs millions de talents.

Le trésor des Goths était célèbre: il consistait dans les cent bassins remplis d'or, de perles et de diamants offerts par Ataulphe à Placidie; dans soixante calices, quinze patènes et vingt coffres précieux pour renfermer l'Évangile. Le Missorium, partie de ces richesses, était un plat d'or de cinq cents livres de poids, élégamment ciselé. Un roi goth, Sisenand, l'engagea à Dagobert pour un secours de troupes; le Goth le fit voler sur la route, puis il apaisa le Frank par une somme de deux cent mille sous d'or, prix jugé fort inférieur à la valeur du plat. Mais la plus grande merveille de ce trésor était une table formée d'une seule, émeraude: trois rangs de perles l'entouraient; elle se soutenait sur soixante-cinq pieds d'or massif incrustés de pierreries; on l'estimait cinq cent mille pièces d'or; elle passa des Visigoths aux Arabes: conquête digne de leur imagination.

L'histoire, en nous faisant la peinture générale des désastres de l'espèce humaine à cette époque, a laissé dans l'oubli les calamités particulières, insuffisante qu'elle était à redire tant de malheurs. Nous apprenons seulement par les apôtres chrétiens quelque chose des larmes qu'ils essuyaient en secret. La société, bouleversée dans ses fondements; ôta même à la chaumière l'inviolabilité de son indigence; elle ne fut pas plus à l'abri que le palais: à cette époque, chaque tombeau renferma un misérable.

Le concile de Brague, en Lusitanie, souscrit par dix évêques, donne une idée naïve de ce que l'on faisait et de ce que l'on souffrait pendant les invasions. L'évêque Pancratien prit la parole: «Vous voyez, mes frères, dit-il, comme l'Espagne est ravagée par les barbares. Ils ruinent les églises, tuent les serviteurs de Dieu, profanent la mémoire des saints, leurs os, leurs sépulcres, les cimetières..................... Mettez devant les yeux de notre troupeau l'exemple de notre constance, en souffrant pour Jésus-Christ quelque partie des tourments qu'il a soufferts pour nous.» Alors Pancratien fit la profession de foi de l'Église catholique, et à chaque article les évêques répondaient: Nous le croyons. «Ainsi, que ferons-nous maintenant des reliques des saints?» dit Pancratien. Clipand de Coïmbre dit: «Que chacun fasse selon l'occasion; les barbares sont chez nous, et pressent Lisbonne; ils tiennent Merida; au premier jour ils viendront sur nous. Que chacun s'en aille chez soi; qu'il console les fidèles; qu'il cache doucement les corps des saints, et nous envoie la relation des lieux ou des cavernes où on les aura mis, de peur qu'il ne les oublie avec le temps.» Pancratien dit: «Allez en paix. Notre frère Pontamius demeurera seulement, à cause de la destruction de son église d'Éminie, que les barbares ravagent.» Pontamius dit: «Que j'aille aussi consoler mon troupeau, et souffrir avec lui pour Jésus-Christ. Je n'ai pas reçu la charge d'évêque pour être dans la prospérité, mais dans le travail.» Pancratien dit: «C'est très-bien dit. Dieu vous conserve.» Tous les évêques dirent: «Dieu vous conserve.» Tous ensemble: «Allons en paix à Jésus-Christ.»

Lorsque Attila parut dans les Gaules, la terreur se répandit devant lui: Geneviève de Nanterre rassura les habitants de Paris; elle exhortait les femmes à prier réunies dans le Baptistère, et leur promettait le salut de la ville: les hommes qui ne croyaient point aux prophéties de la bergère s'excitaient à la lapider ou à la noyer. L'archidiacre d'Auxerre les détourna de ce mauvais dessein, en les assurant que saint Germain publiait les vertus de Geneviève: les Huns ne passèrent point sur les terres des Parisii. Troyes fut épargnée, à la recommandation de saint Loup. Dans sa retraite, le Fléau de Dieu se fit escorter par le saint: saint Loup esclave et prisonnier, protégeant Attila est un grand trait de l'histoire de ces temps.

Saint Agnan, évêque d'Orléans, était renfermé dans sa ville, que les Huns assiégeaient; il envoie sur les murailles attendre et découvrir des libérateurs: rien ne paraissait. «Priez, dit le saint, priez avec foi;» et il envoie de nouveau sur les murailles. Rien ne paraît encore: «Priez, dit le saint, priez avec foi;» et il envoie une troisième fois regarder du haut des tours. On apercevait comme un petit nuage qui s'élevait de terre. «C'est le secours du Seigneur!» s'écrie l'évêque.

Genséric emmena de Rome en captivité Eudoxie et ses deux filles, seuls restes de la famille de Théodose. Des milliers de Romains furent entassés sur les vaisseaux du vainqueur: par un raffinement de barbarie, on sépara les femmes de leurs maris, les pères de leurs enfants. Deogratias, évêque de Carthage, consacra les vases saints au rachat des prisonniers. Il convertit deux églises en hôpitaux, et, quoiqu'il fût d'un grand âge, il soignait les malades, qu'il visitait jour et nuit. Il mourut, et ceux qu'il avait délivrés crurent retomber en esclavage.

Lorsque Alaric entra dans Rome, Proba, veuve du préfet Petronius, chef de la puissante famille Anicienne, se sauva dans un bateau sur le Tibre; sa fille Læta et sa petite-fille Démétriade l'accompagnèrent: ces trois femmes virent, de leur barque fugitive, les flammes qui consumaient la ville éternelle. Proba possédait de grands biens en Afrique; elle les vendit pour soulager ses compagnons d'exil et de malheur.

Fuyant les barbares de l'Europe, les Romains se réfugiaient en Afrique et en Asie; mais dans ces provinces éloignées ils rencontraient d'autres barbares: chassés du cœur de l'Empire aux extrémités, rejetés des frontières au centre, la terre était devenue un parc où ils étaient traqués dans un cercle de chasseurs.

Saint Jérôme reçut quelques débris de tant de grandeurs, dans cette grotte où le Roi des rois était né pauvre et nu. Quel spectacle et quelle leçon que ces descendants des Scipions et des Gracques réfugiés au pied du Calvaire! Saint Jérôme commentait alors Ézéchiel; il appliquait à Rome les paroles du prophète sur la ruine de Tyr et de Jérusalem: «Je ferai monter contre vous plusieurs peuples, comme la mer fait monter les flots. Ils détruiront les murs jusqu'à la poussière...... Je mettrai sur les enfants de Juda le poids de leurs crimes..... Ils verront venir épouvante sur épouvante.» Mais lorsque, lisant ces mots, Ils passeront d'un pays à un autre et seront emmenés captifs, le solitaire jetait les yeux sur ses hôtes, il fondait en larmes.

Et pourtant la grotte de Bethléem n'était pas un asile assuré; d'autres ravageurs dépouillaient la Phénicie, la Syrie et l'Égypte. Le désert, comme entraîné par les barbares et changeant de place avec eux, s'étendait sur la face des provinces jadis les plus fertiles; dans les contrées qu'avaient animées des peuples innombrables, il ne restait que la terre et le ciel. Les sables mêmes de l'Arabie, qui faisaient suite à ces champs dévastés, étaient frappés de la plaie commune; saint Jérôme avait à peine échappé aux mains des tribus errantes, et les religieux du Sina venaient d'être égorgés: Rome manquait au monde, et la Thébaïde aux solitaires.

Quand la poussière qui s'élevait sous les pieds de tant d'armées, qui sortait de l'écroulement de tant de monuments, fut tombée; quand les tourbillons de fumée qui s'échappaient de tant de villes en flammes furent dissipés; quand la mort eut fait taire les gémissements de tant de victimes; quand le bruit de la chute du colosse romain eut cessé, alors on aperçut une croix, et au pied de cette croix un monde nouveau. Quelques prêtres, l'Évangile à la main, assis sur des ruines, ressuscitaient la société au milieu des tombeaux, comme Jésus-Christ rendit la vie aux enfants de ceux qui avaient cru en lui[216].

Chateaubriand, Études historiques.

Chateaubriand (François-René, vicomte de), l'un des plus grands écrivains de notre temps, naquit à Saint-Malo, en 1768, et mourut à Paris en 1848.

INVASION DE LA GAULE PAR LES ALAINS, LES VANDALES ET LES SUÈVES.
407.

Depuis que les Alains avaient été forcés par les Huns d'abandonner les bords du Tanaïs, ce peuple guerrier, divisé en plusieurs bandes indépendantes les unes des autres, et n'ayant plus de demeure fixe, errait le long du Danube toujours en armes, et prêt à vendre son secours soit aux autres barbares contre les Romains, soit aux Romains eux-mêmes. Gratien en avait attiré un grand nombre à sa cour, et la distinction dont il les honorait lui avait été funeste. Ils avaient eu part aux plus éclatantes victoires de Théodose, et Stilicon les avait employés dans ses guerres contre Alaric. Les secrètes intrigues de ce perfide ministre les mirent en mouvement; ils furent les premiers à prendre les armes pour se jeter dans la Gaule. Deux corps nombreux d'Alains partirent des bords du Danube sous la conduite de deux chefs, Goar et Respendial, qui portaient le titre de roi. Après avoir traversé le pays des Marcomans et des Thuringiens, ils arrivèrent au bord du Rhin, où les Franks étaient établis, et s'y arrêtèrent pour attendre les Vandales et les Suèves. Pendant ce séjour, la mésintelligence s'étant mise entre les deux rois, Goar se sépara de Respendial, et déclara qu'il préférait l'amitié des Romains à l'intérêt du pillage. Honorius le récompensa dans la suite en lui donnant un établissement dans la Gaule. Cette peuplade d'Alains subsista quelque temps dans la Gaule sous la domination de ses rois particuliers. On les y voit encore cinquante ans après; et Sambida, successeur de Goar, obtint la possession d'une grande étendue de terres abandonnées dans les environs de la ville de Valence, en Dauphiné.

Les Franks ne voyaient qu'avec jalousie tant d'aventuriers venir sous leurs yeux s'emparer d'un pays qui était à leur bienséance et sur lequel ils faisaient depuis longtemps de continuelles entreprises. Ils avaient laissé le chemin libre aux Alains; mais ils avaient dessein de revenir sur eux, et de les combattre séparément, après s'être défaits des Vandales et des Suèves. Dès qu'ils surent que les Vandales approchaient, ils marchèrent à leur rencontre, leur livrèrent bataille et leur tuèrent 20,000 hommes, avec leur roi Godigiscle. Il n'en serait pas échappé un seul si Respendial n'eût été averti assez à temps pour accourir au secours de ses alliés. Ce prince plein de valeur perça l'armée des Franks, joignit les Vandales, rallia les fuyards, et revint à leur tête charger les vainqueurs, qui furent battus et terrassés à leur tour. Bientôt après les Suèves arrivèrent. Gonderic, fils de Godigiscle, fut déclaré roi des Vandales; et les trois nations passèrent le Rhin près de Mayence, le dernier jour de l'année 406, époque fatale de la ruine de l'empire dans les provinces de l'occident.

La frontière de la Gaule le long du Rhin étant demeurée sans défense depuis que Stilicon en avait retiré les garnisons pour les employer contre Alaric, les barbares ne trouvèrent aucun obstacle à leur passage. Un auteur du temps dit que si l'Océan se fût débordé dans la Gaule, ses eaux n'y auraient pas causé tant de dommage. Ils se répandirent d'abord dans la première Germanie, qui renfermait les cités de Mayence, de Worms, de Spire et de Strasbourg. Mayence fut prise et saccagée; plusieurs milliers de chrétiens furent égorgés dans l'église, avec Aureus, leur évêque. Worms fut détruite après un long siége. Spire, Strasbourg, et les autres villes de moindre importance, éprouvèrent la fureur de ces cruels ennemis. Ils s'emparèrent de Cologne dans la Seconde Germanie. De là ils passèrent dans les deux Belgiques, portant partout la désolation et le carnage. Trèves fut pillée; Tournay, Arras, Amiens, Saint-Quentin, ne purent arrêter ce torrent. Laon fut la seule ville de ces cantons qui tint contre leurs attaques; ils se virent obligés d'en lever le siége. Ces barbares, furieux ariens, la plupart même encore idolâtres, firent dans toute la Gaule grand nombre de martyrs. Nicaise, évêque de Reims, eut la tête tranchée après la prise de sa ville épiscopale. Ils traitèrent de même Didier, évêque de Langres; ils passèrent les habitants au fil de l'épée, et mirent le feu à la ville. Besançon vit massacrer son évêque Antidius. Sion fut prise; Bâle ruinée. Ils s'étendirent jusqu'aux Pyrénées. Les deux Aquitaines, la Novempopulanie, les deux Narbonnaises, provinces auparavant les plus fortunées de la Gaule, ne furent plus couvertes que de cendres et de ruines. Peu de villes purent résister à cette fureur par l'avantage de leur situation. Ils assiégèrent inutilement Toulouse; et l'on attribua le salut de cette ville aux prières de son saint évêque, Exupère. La faim dévorait ceux que le fer ennemi avait épargnés. Dans toute l'étendue de la Gaule, auparavant si peuplée, on ne rencontrait plus que des morts et des mourants. Ces horribles ravages ne cessèrent pendant trois ans.

L'Espagne présentait aux barbares une nouvelle source de richesses. Ce pays, environné de mers et de hautes montagnes, avait toujours été moins exposé aux pillages. La conquête en était facile. S'étant rassemblés au pied des Pyrénées, ils les passèrent, le 28 d'octobre 409.

Le Beau, Histoire du Bas-Empire, édition Saint-Martin, t. V.

ÉTABLISSEMENT DES ALEMANS ET DES BURGONDES DANS LA GAULE.
407.

Les Alains, les Suèves et les Vandales s'étant avancés dans l'intérieur de la Gaule, les Alemans et les Burgondes, à leur exemple, passèrent le Rhin pour avoir part au pillage de cette riche contrée. Les Alemans s'emparèrent des bords du fleuve, depuis Bâle jusqu'à Mayence, et demeurèrent en possession de ce pays jusqu'au temps qu'ils en furent chassés par les Franks.

Les Burgondes, sous la conduite de leur roi Gondicaire, se rendirent maîtres de l'Helvétie, aujourd'hui la Suisse, jusqu'au mont Jura. Peu de temps après, ils s'étendirent dans le pays des Séquaniens et des Éduens, jusqu'à la Loire et à l'Yonne. C'est ce qu'on appelle à présent le duché et le comté de Bourgogne. Cette nation puissante et pleine de valeur, avait des mœurs plus douces et plus pacifiques que les autres barbares. Ils traitèrent les peuples conquis avec plus d'humanité. Ils étaient encore païens lorsqu'ils entrèrent dans la Gaule. Instruits par les missionnaires que les évêques des Gaules leur envoyèrent, ils embrassèrent avec docilité la religion chrétienne dans sa pureté; ensuite ils se laissèrent corrompre par le commerce des Goths, qui les infectèrent des erreurs de l'arianisme.

413. Constance marcha contre eux; mais comme ils demandèrent la permission de s'établir dans le pays, ce général, n'osant les réduire au désespoir, conseilla à l'empereur Honorius de leur accorder une partie des contrées dont ils avaient fait la conquête. On leur céda une portion considérable du territoire des Éduens et des Séquaniens, et leur roi Gondicaire fut reconnu pour ami et allié de l'empire.

Le Beau, Histoire du Bas-Empire, t. V.

CONQUÊTE DES WISIGOTHS DANS LA GAULE.
312.

Ataulphe avait succédé à Alaric[217], et il méritait de le remplacer. Il était de petite taille, mais beau et bien fait, de beaucoup d'esprit, ne craignant pas la guerre et aimant la paix. Il racontait lui-même dans la suite qu'après la mort d'Alaric, ayant l'esprit rempli des vastes projets de son prédécesseur, il avait d'abord conçu le désir d'abattre entièrement la puissance et de détruire même le nom des Romains; qu'il se flattait que l'empire ayant changé de face entre ses mains, le nom d'Ataulphe deviendrait aussi célèbre que celui de César Auguste; mais qu'après de mûres réflexions il avait reconnu que les Goths étaient encore trop barbares pour se plier au joug des lois, et que sans lois un État ne pouvant se soutenir, il perdrait sa nation même en la rendant maîtresse des autres; qu'il avait donc pris le parti d'employer ses forces non à détruire, mais à rétablir; et que faute de pouvoir acquérir la gloire de fonder un nouvel empire, il s'était borné à celle d'en relever un ancien qui tombait en ruine. Une passion plus forte dans un jeune prince que les motifs de politique lui inspirait encore des ménagements en faveur d'Honorius. Il aimait Placidie, et de sa captive il désirait en faire son épouse[218]. Mais comme il avait un cœur honnête et généreux, il voulait auparavant gagner celui de la princesse. Sur ce plan, il cherchait à procurer à sa nation un établissement qui coûtât peu à l'empire. Une grande partie de la Gaule était déjà perdue pour les Romains; elle était possédée par des barbares ou par de faibles tyrans; il résolut de s'y retirer avec son armée. Il séjourna donc quelque temps en Italie pour y faire reposer ses troupes, sans leur permettre de nouveaux ravages; il se contenta d'exiger des contributions, et entama dès lors ses négociations avec Honorius. Comme elles traînaient en longueur, il passa en Gaule.

[Ataulphe renverse les tyrans Sébastien et Jovin; il prend le titre d'ami de l'empire, et veut épouser Placidie. Mais l'empereur Honorius refusa de livrer sa sœur à un barbare.]

Pour appuyer sa demande, Ataulphe s'empara de Narbonne et de Toulouse. S'étant présenté devant Bordeaux, il y fut reçu comme ami de l'empire. Il marcha ensuite vers Marseille, espérant s'y introduire sous le même titre. Mais pour s'être approché de trop près, il y courut risque de la vie; le gouverneur, ayant fait fermer les portes de la ville, le blessa d'un coup de trait du haut des murs, et l'obligea de se retirer avec honte.

Le roi des Wisigoths s'étant retiré à Narbonne, se consola de ce mauvais succès en épousant Placidie, au mois de janvier 414. La conquête de cette princesse lui avait coûté plus de temps et de peines que celle d'une partie de la Gaule, Constance[219] avait employé à traverser ce projet tout ce qu'il avait de crédit et d'adresse. Il avait tâché de détacher Ataulphe de cette poursuite en lui faisant offrir une princesse sarmate. Placidie elle-même sentit longtemps de la répugnance à s'unir avec un roi barbare. Enfin la passion d'Ataulphe, secondée des vives sollicitations d'un Romain nommé Candidianus, attaché au service de Placidie, et que le roi des Goths avait mis dans ses intérêts, surmonta tous ces obstacles. Les noces furent célébrées à Narbonne, dans la maison d'Ingenius, un des premiers de la ville. Tous les honneurs furent adressés à Placidie. La salle était parée à la manière des Romains; la princesse portait les ornements impériaux, Ataulphe était vêtu à la romaine. Entre autres marques de sa magnificence, il fit présent à sa nouvelle épouse de cinquante pages, qui portaient chacun deux bassins, l'un rempli de monnaies d'or, l'autre de pierreries d'un prix infini. C'étaient les dépouilles de Rome; et ce superbe appareil semblait réunir ensemble les noces d'Ataulphe et les funérailles de l'empire d'Occident. Tout dans cette cérémonie retraçait la fragilité des grandeurs humaines. Attalus, empereur quatre ans auparavant, chanta l'épithalame; il précéda dans cette fonction Rustacius et Phœbadius, poëtes de profession. Les Romains et les Goths, confondus ensemble, célébrèrent cette fête avec une joie unanime.

Une inscription trouvée à Saint Gilles, en Languedoc, prouve qu'Ataulphe et Placidie choisirent pour leur résidence la ville nommée Héraclée, aujourd'hui Saint-Gilles, sur la rive droite du Rhône, entre Nîmes et Arles. La flatterie y est portée à un excès qui annonce la naissance de la barbarie. Ataulphe y est nommé le très-puissant roi des rois, le très-juste vainqueur des vainqueurs. On le loue d'avoir chassé les Vandales; il avait apparemment soutenu quelques guerres contre ces peuples ou contre les Alains restés en Gaule; car tous les barbares étaient compris sous le nom de Vandales.

Le Beau, Histoire du Bas-Empire, t. V.

Le Beau, né à Paris, en 1701, mort en 1778, professeur au Collége de France, publia, en 1757, l'Histoire du Bas-Empire, en 22 vol. in-8o. M. Saint-Martin, érudit et orientaliste distingué, né en 1791, mort en 1832, a donné de l'Histoire de Le Beau une nouvelle édition annotée et complétée, et de beaucoup supérieure à la première.

PHARAMOND.
420.

Il est certainement très-remarquable qu'on ne trouve aucune mention de Pharamond ou Faramond, ni dans Grégoire de Tours, ni dans Frédegaire, les deux plus anciens historiens de notre nation. Ils parlent bien de Marcomir, de Sunnon, de Génobaudes, de Théodemir, et de plusieurs autres chefs plus anciens que Pharamond; mais Clodion, qu'ils appellent Chlogio ou Chlodeo, est le premier de nos rois qu'ils relatent d'une manière positive. La première mention de Pharamond se trouve dans la Chronique intitulée: Gesta regum Francorum, qui paraît avoir été rédigée sous le règne de Thierry IV, vers l'an 720. L'auteur inconnu de cette chronique rapporte donc qu'après la mort de Sunnon, dont il appelle le père Anténor, le conseil général de la notion s'assembla, et, sur l'avis de Marcomir, fils de Priam, les Franks résolurent d'élire un roi. «Ils choisirent le fils même de Marcomir, qui s'appelait Faramond, et l'élevèrent au-dessus d'eux comme roi chevelu.» Cette notion se trouve reproduite dans une foule de chroniques et de généalogies du moyen âge[220] et quelques-unes d'une époque assez moderne; mais la manière dont ces auteurs s'expriment et les termes qu'ils emploient montrent assez qu'ils ont tous copié le même ouvrage, celui que j'ai indiqué. On cite bien un manuscrit de la Chronique de Prosper, continuateur de saint Jérôme, et presque contemporain du temps où vécut Pharamond, où il est dit, sous la 26e année d'Honorius, 420 de J.-C., que Pharamond régna sur la France: mais on ne parle que d'un seul manuscrit où se lise pareille chose, et il est si facile de faire des additions à des ouvrages de cette espèce, et on y en a fait effectivement si souvent, que je ne crois pas qu'on doive réellement faire aucune attention à cette indication. Il est donc vrai de dire que la Chronique des rois franks, que j'ai citée, est le plus ancien monument où il soit question de Pharamond, et il ne remonte pas au delà de l'an 720. En est-ce assez pour regarder comme fabuleuse l'existence de ce personnage? Il faudrait alors supposer que cet auteur en est l'inventeur, ou admettre que c'était dès lors une opinion répandue parmi les Franks; mais dans ce cas-là il y a présomption pour croire à l'existence du premier roi des Franks. Il est certain qu'il est bien difficile de se décider sur ce point. Quoiqu'il en soit, l'histoire des Franks fait mention de quelques individus qui portaient le même nom. C'est une circonstance que l'on n'a pas remarquée, et c'est en même temps un argument en faveur de ceux qui croient à l'existence de ce premier roi de notre nation. Il existe une petite pièce de vers adressée, au sixième siècle par l'évêque de Poitiers, Venance Fortunat (lib. IX, carm. 12.), à un de ses amis nommé Faramund, qui avait la charge de référendaire. En l'an 700 il existait un évêque de même nom, qui est mentionné dans une vie anonyme de Pépin, l'ancien maire du palais (Coll. des Hist. de Fr., t. II, p. 608). Enfin, on trouve en l'an 591 un prêtre de l'église de Paris, mentionné par Grégoire de Tours (liv. X, ch. 26), qui fut ensuite évêque de cette ville, appelé Faramod, nom qu'on doit placer dans la même catégorie.

Saint Martin, note à l'Histoire du Bas-Empire de Le Beau, t. V, p. 469.

CLODION BATTU PAR AÉTIUS.
431[221].

Vous avez combattu ensemble[222] dans les plaines des Atrébates[223], que le Frank Cloïo avait envahies. Là venaient aboutir plusieurs chemins resserrés par un défilé; ensuite, on voyait le bourg de Helena[224], formant un arc, puis on trouvait une rivière traversée par un pont construit en planches. Majorien, alors chevalier, combattait à la tête du pont. Voilà qu'on entend résonner sur la colline prochaine les chants d'un hymen que célébraient les barbares dansant à la manière des Scythes. Deux époux à la blonde chevelure s'unissaient alors. Majorien défit les barbares. Son casque retentissait sous les coups, et les lances étaient repoussées par sa cuirasse aux mailles épaisses, jusqu'à ce qu'enfin l'ennemi plie, se débande et prend la fuite. Vous eussiez vu errer à l'aventure sur des chariots les brillants apprêts de l'hymen barbare; on emportait ça et là des plats et des mets, puis des bassins entourés de guirlandes de fleurs. Tout à coup le combat redouble, et Bellone, plus ardente, brise le flambeau nuptial: le vainqueur s'empare des essèdes[225] et de la nouvelle épouse. Le fils de Sémélé[226] ne mit pas plus promptement en déroute les monstres de Pholoé ni les Lapithes de Péléthronium, lorsque les femmes de Thrace, enflammées par les orgies, appelèrent Mars et Cythérée, se servirent de mets sanglants pour commencer le combat, se firent une arme de vases remplis de vin, et qu'au plus fort de la mêlée le sang des Centaures souilla le mont Othrys, en Macédoine.

Qu'on ne me vante plus les querelles de ces frères, enfants des nues. Majorien, lui aussi, a dompté des monstres. Du sommet de la tête au front descend leur blonde chevelure, tandis que la nuque reste à découvert; dans leurs yeux mêlés de vert et de blanc, roule une prunelle couleur d'eau; leur visage sans barbe n'offre que des moustaches arrangées avec le peigne. Des habits étroits tiennent serrés les membres vigoureux de ces guerriers d'une haute stature; de courtes tuniques laissent paraître leurs jarrets; un large baudrier presse leurs flancs aplatis. Lancer au travers des airs la rapide francisque, mesurer de l'œil l'endroit qu'ils sont sûrs de frapper, imprimer à leurs boucliers un mouvement circulaire, c'est un jeu pour eux, aussi bien que de devancer leurs piques par l'agilité de leurs sauts, et d'atteindre l'ennemi avant elles. Dès leurs tendres années, ils sont passionnés pour les combats. Si le nombre de leurs ennemis ou le désavantage de la position les fait succomber, la mort seule peut les abattre, jamais la crainte. Ils restent invincibles, et leur courage semble leur survivre au delà même de la vie. Tels sont les hommes que Majorien a mis en fuite.

Sidoine Apollinaire, Panégyrique de Majorien, traduction de MM. Grégoire et Collombet.

LES HUNS ET LES ALAINS.
375.

Les Huns sont à peine mentionnés dans les annales, et seulement comme une race sauvage répandue au delà des Palus-Méotides, sur les bords de la mer Glaciale, et d'une férocité qui passe l'imagination. Dès la naissance des enfants mâles, les Huns leur sillonnent les joues de profondes cicatrices, afin d'y détruire tout germe de duvet. Ces rejetons croissent et vieillissent imberbes, sous l'aspect hideux et dégradé des eunuques. Mais ils ont tout le corps trapu, les membres robustes, la tête volumineuse; et un excessif développement de carrure donne à leur conformation quelque chose de surnaturel. On dirait des animaux bipèdes plutôt que des êtres humains, ou de ces bizarres figures que le caprice de l'art place en saillie sur les corniches d'un pont. Des habitudes voisines de la brute répondent à cet extérieur repoussant. Les Huns ne cuisent ni n'assaisonnent ce qu'ils mangent, et se contentent pour aliments de racines sauvages, ou de la chair du premier animal venu, qu'ils font mortifier quelque temps, sur le cheval, entre leurs cuisses. Aucun toit ne les abrite. Les maisons chez eux ne sont d'usage journalier non plus que les tombeaux; on n'y trouverait pas même une chaumière. Ils vivent au milieu des bois et des montagnes, endurcis contre la faim, la soif et le froid. En voyage même, ils ne traversent pas le seuil d'une habitation sans nécessité absolue, et ne s'y croient jamais en sûreté. Ils se font, de toile ou de peaux de rat des bois cousues ensemble, une espèce de tunique, qui leur sert pour toute occasion, et ne quittent ce vêtement, une fois qu'ils y ont passé la tête, que lorsqu'il tombe par lambeaux. Ils se coiffent de chapeaux à bords rabattus, et entourent de peaux de chèvre leurs jambes velues; chaussure qui gêne la marche et les rend peu propres à combattre à pied. Mais on les dirait cloués sur leurs chevaux, qui sont laidement mais vigoureusement conformés. C'est sur leur dos que les Huns vaquent à toute espèce de soin, assis quelquefois à la manière des femmes. A cheval jour et nuit, c'est de là qu'ils vendent et qu'ils achètent. Ils ne mettent pied à terre ni pour boire, ni pour manger, ni pour dormir, ce qu'ils font inclinés sur le maigre cou de leur monture, où ils rêvent tout à leur aise. C'est encore à cheval qu'ils délibèrent des intérêts de la communauté. L'autorité d'un roi leur est inconnue; mais ils suivent tumultuairement le chef qui les mène au combat. Attaqués eux-mêmes, ils se partagent par bandes, et fondent sur l'ennemi en poussant des cris effroyables. Groupés ou dispersés, ils chargent ou fuient avec la promptitude de l'éclair, et sèment en courant le trépas. Aussi leur tactique, par sa mobilité même, est impuissante contre un rempart ou un camp retranché. Mais ce qui fait d'eux les plus redoutables guerriers de la terre, c'est qu'également sûrs de leurs coups de loin, et prodigues de leur vie dans le corps à corps, ils savent de plus au moment où leur adversaire, cavalier ou piéton, suit des yeux les évolutions de leur épée, l'enlacer dans une courroie qui paralyse tous ses mouvements. Leurs traits sont armés, en guise de fer, d'un os pointu, qu'ils y adaptent avec une adresse merveilleuse. Aucun d'eux ne laboure la terre ni ne touche une charrue. Tous errent indéfiniment dans l'espace, sans toit, sans foyer, sans police, étrangers à toute habitude fixe, ou plutôt paraissant toujours fuir, à l'aide de chariots où ils ont pris domicile, où la femme s'occupe à façonner le hideux vêtement de son mari, enfante, et nourrit sa progéniture jusqu'à l'âge de puberté. Nul d'entre eux, conçu, mis au monde, et élevé en autant de lieux différents, ne peut répondre à la question: d'où êtes-vous? Inconstants et perfides dans les conventions, les Huns tournent à la moindre lueur d'avantage; en général, ils font toute chose par emportement, et n'ont pas plus que les brutes le sentiment de ce qui est honnête ou déshonnête. Leur langage même est captieux et énigmatique. Ils n'adorent rien, ne croient à rien, et n'ont de culte que pour l'or. Leur humeur est changeante et irritable, au point qu'une association entre eux, dans le cours d'une même journée va se rompre sans provocation et se renouer sans médiateur. A force de tuer et de piller de proche en proche, cette race indomptée, par le seul instinct du brigandage, fut amenée sur les frontières des Alains, qui sont les anciens Massagètes. Puisque l'occasion s'en présente, il est bon de dire aussi quelques mots sur l'origine de ce peuple et sa situation géographique.

L'Ister, grossi de nombreux affluents, traverse tout le pays des Sarmates, qui s'étend jusqu'au Tanaïs, limite naturelle de l'Europe et de l'Asie. Au delà de ce dernier fleuve, au milieu des solitudes sans terme de la Scythie, habitent les Alains, qui doivent leur nom à leurs montagnes, et l'ont, comme les Perses, imposé par la victoire à leurs voisins. De ce nombre sont les Neures, peuplade enfoncée dans les terres, bornée par de hautes montagnes incessamment battues par l'Aquilon, et que le froid rend inaccessibles; plus loin les Budins et les Gélons, race féroce et belliqueuse, qui arrache la peau à ses ennemis vaincus pour s'en faire des vêtements ou des housses de cheval; les Agathyrses, voisins des Gélons, qui se chamarrent le corps de couleur bleue, et en teignent jusqu'à leur chevelure, marquant le degré de distinction des individus par le nombre et les nuances plus ou moins foncées de ces taches. Viennent ensuite les Mélanchlènes et les Anthropophages, nourris, dit-on, de chair humaine; détestable coutume qui éloigne leurs voisins, et forme le désert autour d'eux. C'est pour cette cause que ces vastes régions, qui s'étendent au nord-est jusqu'au pays des Sères, ne sont que de vastes solitudes. Il y a aussi les Alains orientaux, voisins du territoire des Amazones, dont les innombrables et populeuses tribus pénètrent, m'a-t-on dit, jusqu'à cette contrée centrale de l'Asie où coule le Gange, fleuve qui sépare en deux les Indes, et court s'absorber dans l'Océan Austral.

Distribués sur deux continents, tous ces peuples, dont je m'abstiens d'énumérer les dénominations diverses, bien que séparés par d'immenses espaces où s'écoule leur existence vagabonde, ont fini par se confondre sous le nom générique d'Alains. Ils n'ont point de maisons, point d'agriculture, ne se nourrissent que de viande et surtout de lait, et, à l'aide de chariots couverts en écorce, changent de place incessamment au travers de plaines sans fin. Arrivent-ils en un lieu propre à la pâture, ils rangent leurs chariots en cercle, et prennent leur sauvage repas. Ils rechargent, aussitôt le pâturage épuisé, et remettent en mouvement ces cités roulantes, où les couples s'unissent, où les enfants naissent et sont élevés, où s'accomplissent, en un mot, pour ces peuples tous les actes de la vie. Ils sont chez eux, en quelque lieu que le sort les pousse, chassant toujours devant eux des troupeaux de gros et de menu bétail, mais prenant un soin particulier de la race du cheval. Dans ces contrées l'herbe se renouvelle sans cesse, et les campagnes sont couvertes d'arbres à fruit; aussi cette population nomade trouve-t-elle à chaque halte la subsistance de l'homme et des bêtes. C'est l'effet de l'humidité du sol et du grand nombre de cours d'eau qui l'arrosent. Les enfants ou les femmes s'occupent, au dedans et autour des chariots, des soins qui n'exigent pas de force corporelle. Mais les hommes faits, rompus dès l'enfance à l'équitation, regardent comme un déshonneur de se tenir sur leurs pieds. La guerre n'a pas de condition dont ils n'aient fait un rigoureux apprentissage; aussi sont-ils excellents soldats. Si les Perses sont guerriers par essence, c'est que le sang scythe originairement a coulé dans leurs veines.

Les Alains sont généralement beaux et de belle taille, et leurs cheveux tirent sur le blond. Leur regard est plutôt martial que féroce. Pour la rapidité de l'attaque et l'humeur belliqueuse, ils ne cèdent en rien aux Huns. Mais ils sont plus civilisés dans leur manière de s'habiller et de se nourrir. Les rives du Bosphore Cimmérien et des Palus-Méotides sont le théâtre ordinaire de leurs courses et de leurs chasses, qu'ils poussent quelquefois jusqu'en Arménie et en Médie. Cette jouissance que les esprits doux et paisibles trouvent dans le repos, ils la placent, eux, dans les périls et dans la guerre. Le suprême bonheur, à leurs yeux, est de laisser sa vie sur un champ de bataille. Mourir de vieillesse ou par accident est un opprobre pour lequel il n'est pas assez d'outrages. Tuer un homme est un héroïsme pour lequel ils n'ont pas assez d'éloges. Le plus glorieux des trophées est la chevelure d'un ennemi servant de caparaçon au cheval du vainqueur. La religion chez eux n'a ni temple ni édifice consacré, pas même une chapelle de chaume. Un glaive nu, fiché en terre, devient l'emblème de Mars; c'est la divinité suprême, et l'autel de leur dévotion barbare. Ils ont un mode singulier de divination: c'est de réunir en faisceau des baguettes d'osier, qu'ils ont soin de choisir droites; et, en les séparant ensuite à certain jour marqué, ils y trouvent, à l'aide de quelque pratique de magie, une manifestation de l'avenir. L'esclavage est inconnu parmi eux. Tous sont nés de sang libre. Ils choisissent encore aujourd'hui pour chefs les guerriers reconnus les plus braves et les plus habiles.

Ammien Marcellin, livre XXXI.