DÉPART DES CROISÉS.

Quelle douleur, que de soupirs, que de lamentations dans la famille, lorsqu'un mari quittait sa femme qui lui était chère, ses enfants, ses biens, un père, une mère, des frères, des parents! Mais ceux qui répandaient tant de larmes sur des amis qui allaient s'éloigner, sentaient leur douleur s'adoucir, en pensant que c'était pour Dieu que les pèlerins renonçaient à leurs biens, et que ces biens leur seraient rendus au centuple. Alors, le mari fixait à son épouse l'époque du retour. Il lui promettait de revenir dans trois ans, s'il vivait, et la recommandant à Dieu, il l'embrassait tendrement. Mais celle-ci craignait de ne plus revoir son époux, et succombant sous le poids de sa douleur, elle tombait à terre presque sans vie; elle pleurait son ami qu'elle perdait vivant, comme s'il était déjà mort. Mais lui, semblable à un homme qui n'aurait pas connu la pitié, quoique son cœur en fût plein, ne se laissait pas toucher par les larmes de sa femme ou de ses enfants, et malgré sa profonde émotion, il montrait une âme ferme, et partait. La tristesse était pour ceux qui restaient, et la joie pour ceux qui partaient.

Foucher de Chartres, Histoire des Croisades.

Foucher de Chartres, chapelain de Baudoin comte d'Edesse et roi de Jérusalem, puis chanoine du Saint-Sépulcre, vivait encore en 1127. Il assista à la première croisade.

CHANT COMPOSÉ A L'OCCASION DE LA 1ère CROISADE PAR GUILLAUME IX, COMTE DE POITIERS[ [84].

J'ai la volonté de faire un chant, et je choisirai le sujet qui cause ma peine. Je ne serai plus attaché au Poitou ni au Limousin.

Je m'en irai en exil outre-mer; je laisserai mon fils en guerre, en grande crainte et en péril, et ses voisins l'inquiéteront.

Mon éloignement de la seigneurie du Poitou m'est très-pénible; je laisse à la garde de Foulques d'Anjou ma terre et son cousin.

Si Foulques d'Anjou et le Roi, de qui je relève, ne lui prêtent assistance, la plupart des seigneurs qui verront un faible jouvenceau ne manqueront pas de lui nuire.

S'il n'est très-sage et vaillant, les traîtres Gascons et les Angevins l'auront bientôt renversé quand je serai éloigné de vous.

Fidèle à l'honneur et à la bravoure, je me sépare de vous; je vais outre-mer aux lieux où les pèlerins implorent leur pardon.

Adieu brillants tournois, adieu grandeur et magnificence, et tout ce qui attachait mon cœur; rien ne m'arrête, je vais aux champs où Dieu promet la rémission des péchés.

Pardonnez-moi, vous tous, mes compagnons, si je vous ai offensés; j'implore mon pardon; j'offre mon repentir à Jésus, maître du ciel; je lui adresse à la fois ma prière et en roman et en latin.

Trop longtemps je me suis abandonné aux distractions mondaines, mais la voix du Seigneur se fait entendre; il faut comparaître à son tribunal; je succombe sous le poids de mes iniquités.

O mes amis! quand je serai en présence de la mort, venez tous auprès de moi, accordez-moi vos regrets et vos encouragements. Hélas! J'aimai toujours la joie et les plaisirs, soit quand j'étais chez moi, soit quand j'en étais éloigné.

J'abandonne donc joie et plaisirs, le vair, le gris et le sembellin[ [85].