ÉLECTION DE HUGUES CAPET. 987.
Sur ces entrefaites, Charles, qui était frère de Lothaire et oncle paternel de Louis, alla à Reims trouver le métropolitain, et lui parla ainsi de ses droits au trône: «Tout le monde sait, vénérable père, que, par droit héréditaire, je dois succéder à mon frère et à mon neveu. Car bien que j'aie été écarté du trône par mon frère, cependant la nature ne m'a refusé rien de ce qui constitue l'homme; je suis né avec tous les membres sans lesquels on ne saurait être promu à une dignité quelconque. Il ne me manque rien de ce qu'on a coutume d'exiger avant tout de ceux qui doivent régner, la naissance et le courage qui fait oser. Pourquoi donc, puisque mon frère n'est plus, puisque mon neveu est mort et qu'ils n'ont laissé aucune descendance, pourquoi suis-je repoussé du territoire que tout le monde sait avoir été possédé par mes ancêtres? Mon frère et moi avons survécu à notre père; mon frère posséda tout le royaume et ne me laissa rien. Sujet de mon frère, je n'ai point combattu avec moins de fidélité que les autres; je n'ai rien eu, je puis le dire, de plus cher que son salut. Maintenant, repoussé et malheureux, à qui puis-je mieux m'adresser qu'à vous, lorsque tous les appuis de ma race sont éteints? A qui aurai-je recours, privé d'une protection honorable, si ce n'est à vous? Par qui, sinon par vous, serai-je réintégré dans les honneurs paternels? Plaise au ciel que les choses se passent d'une manière convenable pour moi et pour ma fortune! Repoussé, que pourrais-je être autre chose qu'un spectacle pour ceux qui me verraient? Laissez-vous toucher par un sentiment d'humanité, soyez compatissant pour un homme éprouvé par tant de revers.»
Lorsque Charles eut terminé ses plaintes, le métropolitain, ferme dans sa résolution, lui répondit ce peu de mots: «Tu t'es toujours associé à des parjures, à des sacriléges, à des méchants de toute espèce, et maintenant encore tu ne veux pas t'en séparer; comment peux-tu, avec de tels hommes et par de tels hommes, chercher à arriver au souverain pouvoir?» Et comme Charles répondait qu'il ne fallait pas abandonner ses amis, mais plutôt en acquérir d'autres, l'évêque se dit en lui-même: «Maintenant qu'il ne possède aucune dignité, il s'est lié avec des méchants dont il ne veut en aucune façon abandonner la société; quel malheur ce serait pour les bons s'il était élu au trône!» Enfin, il répondit à Charles qu'il ne ferait rien sans le consentement des princes, et il le quitta.
Charles perdant l'espoir de régner, s'en retourna en Belgique, en proie au découragement. Au temps fixé, les grands de la Gaule, qui s'étaient liés par serment, se réunirent à Senlis. Lorsqu'ils se furent formés en assemblée, l'archevêque, de l'assentiment du duc, leur parla ainsi: «Louis, de divine mémoire, ayant été enlevé au monde sans laisser d'enfants, il a fallu s'occuper sérieusement de chercher qui pourrait le remplacer sur le trône, pour que la chose publique ne restât pas en péril, abandonnée et sans chef. Voilà pourquoi dernièrement nous avons cru utile de différer cette affaire, afin que chacun de vous pût venir ici soumettre à l'assemblée l'avis que Dieu lui aurait inspiré, et que de tous ces sentiments divers on pût induire quelle est la volonté générale. Nous voici réunis; sachons éviter par notre prudence, par notre bonne foi, que la haine n'étouffe la raison, que l'affection n'altère la vérité. Nous n'ignorons pas que Charles a ses partisans, lesquels soutiennent qu'il doit arriver au trône que lui transmettent ses parents. Mais si l'on examine cette question, le trône ne s'acquiert point par droit héréditaire, et l'on ne doit mettre à la tête du royaume que celui qui se distingue non-seulement par la noblesse corporelle, mais encore par les qualités de l'esprit, celui que l'honneur recommande, qu'appuie la magnanimité. Nous lisons dans les annales, qu'à des empereurs de race illustre que leur lâcheté précipita du pouvoir, il en succéda d'autres tantôt semblables, tantôt différents; mais quelle dignité pouvons-nous conférer à Charles, que ne guide point l'honneur, que l'engourdissement énerve, enfin qui a perdu la tête au point de servir un roi étranger, et de se mésallier à une femme prise dans l'ordre des vassaux? Comment le puissant duc souffrirait-il qu'une femme sortie d'une famille de ses vassaux devînt reine et dominât sur lui? Comment marcherait-il après celle dont les pères et même les supérieurs baissent le genou devant lui et posent les mains sous ses pieds? Examinez soigneusement la chose et considérez que Charles a été rejeté plus par sa faute que par celle des autres. Décidez-vous plutôt pour le bonheur que pour le malheur de la république. Si vous voulez son malheur, créez Charles souverain; si vous tenez à sa prospérité, couronnez Hugues, l'illustre duc. Que l'attachement pour Charles ne séduise personne; que la haine pour le duc ne détourne personne de l'utilité commune; car si vous avez des blâmes pour le bon, comment louerez-vous le méchant? Si vous louez le méchant, comment mépriserez-vous le bon? Eh! quels sont ceux que menace la Divinité elle-même, par ces paroles: Malheur à vous qui dites que le mal est bien; qui donnez aux ténèbres le nom de lumière et à la lumière le nom de ténèbres.—Donnez-vous donc pour chef le duc, recommandable par ses actions, par sa noblesse et par ses troupes, le duc en qui vous trouverez un défenseur non-seulement de la chose publique, mais de vos intérêts privés. Grâce à sa bienveillance, vous aurez en lui un père. Qui en effet a mis en lui son recours et n'y a point trouvé protection? Qui, enlevé aux soins des siens, ne leur a pas été rendu par lui?»
Cette opinion proclamée et accueillie, le duc fut, d'un consentement unanime, porté au trône, couronné à Noyon le 1er juin par le métropolitain et les autres évêques, et reconnu pour roi par les Gaulois, les Bretons, les Normands, les Aquitains, les Goths, les Espagnols et les Gascons. Entouré des grands du royaume, il fit des décrets et porta des lois selon la coutume royale, réglant avec succès et disposant toutes choses. Pour mériter tant de bonheur, et excité par tant d'événements prospères, il se livra à une grande piété. Voulant laisser avec certitude après sa mort un héritier au trône, il voulut se concerter avec les princes, et lorsqu'il eut tenu conseil avec eux, il envoya d'abord des députés au métropolitain de Reims, alors à Orléans, et lui-même alla le trouver ensuite pour faire associer au trône son fils Robert. L'archevêque lui ayant dit qu'on ne pouvait régulièrement créer deux rois dans la même année, il montra aussitôt une lettre envoyée par Borel, duc de l'Espagne citérieure, prouvant que ce duc demandait du secours contre les Barbares. Il assurait que déjà une partie de l'Espagne était ravagée par l'ennemi, et que si dans l'espace de dix mois elle ne recevait des troupes de la Gaule, elle passerait tout entière sous la domination des Barbares. Il demandait donc qu'on créât un second roi, afin que si l'un des deux périssait en combattant, l'armée pût toujours compter sur un chef. Il disait encore que si le roi était tué et le pays ravagé, la division pourrait se mettre parmi les grands, les méchants opprimer les bons, et par suite la nation entière tomber en captivité.
Richer, Histoire, liv. 4. (Trad. de M. Guadet, dans la collection des documents publiés par la Société de l'histoire de France.)
Richer, moine de Reims, écrivit son histoire de 995 à 998; elle comprend la période de temps qui s'écoule de 888 à 998. Richer avait étudié aux écoles de Reims, les plus importantes de la France à cette époque; il y fit de fortes études et devint un homme très-savant. Son histoire est un des ouvrages les plus remarquables parmi ceux de nos anciens annalistes. Le manuscrit autographe de Richer a été découvert en 1833, dans la bibliothèque de Bamberg, par M. Pertz, qui en a donné une très-bonne édition. M. Guadet l'a reproduite dans l'édition qu'il a publiée pour le compte de la Société de l'histoire de France; mais il y a ajouté une excellente traduction et de très-précieuses notes et dissertations.
ARRESTATION DE CHARLES DE LORRAINE PAR ADALBÉRON.
991.
Lorsque Adalbéron connut parfaitement les habitudes de Charles et des siens, et qu'il fut sûr de n'être soupçonné de personne, il machina diverses ruses, et pour rentrer en possession de la ville et pour livrer au roi Charles captif. Il avait souvent des entretiens avec celui-ci, l'assurant toujours plus de son dévouement; il offrit même de se lier par un serment formel, s'il le fallait. Il employa tant d'astuce et d'adresse qu'il jeta un voile épais sur sa dissimulation, au point qu'une nuit, dans un souper où il se montrait très-gai, Charles, qui tenait une coupe d'or où il avait fait tremper dans du vin, du pain coupé en morceaux, la lui présenta après y avoir bien réfléchi, et lui dit: «Puisque, d'après les décrets des pères, vous avez sanctifié aujourd'hui des rameaux verts; puisque vous avez consacré le peuple par vos saintes bénédictions; que vous nous avez offert à nous-mêmes l'eucharistie; comme le jour de la passion de Notre-Seigneur et sauveur Jésus-Christ approche, je vous offre, méprisant les propos de ceux qui nient qu'on doive se fier à vous, ce vase convenable à votre dignité, avec le vin et le pain en morceaux. Buvez ce qu'il contient, en signe de fidélité à ma personne; mais s'il n'est pas dans vos résolutions de garder votre foi, abstenez-vous, de crainte de rappeler l'horrible personnage du traître Judas.» Adalbéron répondit: «Je recevrai la coupe, et je boirai volontiers ce qu'elle contient!» Charles poursuivit aussitôt, en disant: «Vous devez ajouter: «et je garderai fidélité.» Il but et ajouta: «Et je garderai fidélité; qu'autrement je périsse avec Judas!» Il proféra encore devant les convives plusieurs autres imprécations semblables. La nuit approchait qui devait voir les larmes et la trahison. On se disposa à aller prendre du repos et à dormir pendant la matinée. Adalbéron, qui nourrissait son projet, enleva du chevet de Charles et d'Arnoul, pendant qu'ils dormaient, leurs épées et leurs armes, et les cacha dans des lieux secrets; puis, appelant l'huissier, qui ignorait son stratagème, il lui ordonna de courir vite chercher quelqu'un des siens, promettant de garder la porte pendant ce temps. Lorsque l'huissier fut sorti, Adalbéron se plaça lui-même sur le milieu de la porte, tenant son épée sous son vêtement. Bientôt, aidé des siens, complices de son crime, il fit entrer tout son monde. Charles et Arnoul reposaient alourdis par le sommeil du matin. Lorsqu'en se réveillant ils aperçurent leurs ennemis réunis en troupe autour d'eux, ils sautent du lit et cherchent à se saisir de leurs armes, qu'ils ne trouvent pas. Ils se demandent ce que signifie cet événement matinal. Mais Adalbéron leur dit: «Vous m'avez récemment enlevé cette place, et m'avez forcé de m'en exiler; maintenant, nous vous chassons à votre tour, mais d'une autre manière, car je suis resté mon maître, mais vous, vous passerez au pouvoir d'autrui.» Charles répondit: «O évêque, je me demande avec étonnement si tu te souviens du souper d'hier! Est-ce que le respect de la divinité ne t'arrêtera pas? N'est-ce donc rien que la force du serment? n'est-ce rien que l'imprécation du souper d'hier?» Et disant cela, il se précipite sur l'évêque: mais les soldats armés enchaînent sa furie, le poussent sur son lit et l'y retiennent; ils s'emparent aussi d'Arnoul, et confinent les deux prisonniers dans la même tour, qu'ils ferment avec des clous, des serrures et des barres de bois, et où ils placent des gardes. Les cris des femmes et des enfants, les gémissements des serviteurs, frappent le ciel, épouvantent et réveillent les citoyens dans toute la ville. Tous les partisans de Charles se hâtent de s'enfuir, ce qu'à peine même ils peuvent exécuter; car tout au plus étaient-ils sortis, lorsque Adalbéron ordonna de s'assurer à l'instant de toute la ville, afin de saisir tous ceux qu'il regardait comme opposés à son parti. On les chercha, mais on ne put les trouver. Il fut fait une exception en faveur d'un fils de Charles, âgé de deux ans, de même nom que son père, lequel fut excepté de la captivité. Adalbéron envoya promptement des députés au roi, alors à Senlis, pour lui mander que la ville naguère perdue était reconquise, que Charles était pris avec sa femme et ses enfants, ainsi qu'Arnoul, qui s'était trouvé parmi les ennemis; il l'engage à venir à l'instant avec tous ceux qu'il pourra réunir; qu'il ne mette aucun retard à rassembler son armée; qu'il envoie des députés à tous ceux de ses voisins auxquels il a confiance, afin qu'ils viennent au plus tôt; qu'il se hâte d'arriver même avec peu de monde.
Richer, Histoire, liv. 4. (Traduction de M. Guadet.)
RÉVOLTE DES PAYSANS DE NORMANDIE.
997.
Le duc Richard II, dit le Bon, n'avait encore guère régné, quand dans le pays s'éleva une guerre qui dut faire grand mal à la terre. Les paysans et les vilains, ceux des bocages et ceux des champs, poussés par je ne sais quelle mauvaise idée, par vingt, par trente et par cent, tinrent plusieurs conciliabules. Ils ont pourparlé en secret et plusieurs l'ont juré entre eux que jamais par leur volonté ils n'auront seigneur ou avoué. Les seigneurs ne leur font que du mal, ils ne peuvent avoir avec eux raison, ni profit de leurs labeurs; chaque jour est jour de grandes douleurs, de peine et de fatigue; l'an dernier était mauvais, et pire encore est cette année. Tous les jours leurs bêtes sont prises pour les aides et les corvées; il y a tant de plaintes contre eux et de procès, et impôts nouveaux et anciens, qu'ils ne peuvent avoir la paix pendant une heure; tous les jours ils sont cités en justice; il y a tant de prévôts[ [57] et de bedeaux[ [58], et tant de baillis vieux et nouveaux, qu'ils ne peuvent avoir la paix une heure; on les impose plus qu'ils n'en peuvent; ils ne peuvent se défendre en justice; chacun veut avoir cependant son salaire. De force on prend leurs bêtes, ils ne peuvent ni se tenir ni se défendre, ils ne peuvent s'en garantir; il leur faut déguerpir de leurs terres. Ils ne peuvent avoir nulle garantie contre les seigneurs et leurs sergents[ [59]; ils ne respectent aucune convention; et souvent encore on les appelle fils de chienne. Pourquoi nous laissons-nous faire du mal? Mettons-nous à l'abri de leur méchanceté; nous sommes hommes comme ils sont; tels membres avons comme ils ont; et nous avons le corps aussi grand, et nous pouvons souffrir autant; il ne nous faut que du cœur seulement. Allions-nous par serment, et défendons nos biens et nos personnes, et tous ensemble tenons-nous bien; et s'ils nous veulent guerroyer, nous avons bien contre un chevalier trente ou quarante paysans, dispos et bons au combat. Ils seraient bien faibles, si à vingt ou trente garçons de belle jeunesse, ils ne pouvaient se défendre contre un en l'attaquant tous ensemble, avec massues et grands pieux, et flèches et gourdins, et arcs, et haches et hallebardes; et avec des pierres, celui qui n'aura pas d'armes. Avec le grand nombre que nous avons, contre les chevaliers nous nous défendrons. Alors nous pourrons aller aux bois, couper des arbres et prendre à notre choix; prendre dans les viviers le poisson, et dans les forêts la venaison. En tout nous ferons nos volontés, dans les bois, sur l'eau et dans les prés. Par ces dires et par ces paroles, et par autres encore plus folles, ils ont tous approuvé ce projet, et ils se sont tous juré que tous ensemble se soutiendront et ensemble se défendront. Ils ont élu, je ne sais qui ni quand, des plus habiles et des mieux parlants, qui partout le pays iront et les serments recevront. Ne peut être longtemps cachée parole à tant de gens portée, soit par homme, ou par sergent, soit par femme ou par enfant, soit par ivresse, ou par colère; assez tôt le duc Richard ouït dire que les vilains faisaient commune, et voulaient détruire les justices[ [60], à lui et aux autres seigneurs qui ont vilains et vavasseurs. Auprès de Raoul, son oncle[ [61], il envoya, et cette affaire lui raconta. Le comte d'Évreux était très-vaillant, et savait beaucoup de choses. Sire, dit-il, soyez en paix, laissez-moi les paysans, et n'en remuez jamais les pieds; mais envoyez-moi vos troupes, envoyez-moi vos chevaliers. Et Richard lui dit: «Volontiers.» Donc il envoya en plusieurs lieux ses espions et ses courriers. Raoul alla si bien épiant, et par espions s'enquérant, qu'il atteignit et surprit les vilains qui tenaient leurs parlements et prenaient les serments[ [62]. Raoul fut fort en colère; il ne veut pas les mettre en jugement; il les rendit tous tristes et dolents. A plusieurs il fit arracher les dents; les autres il les fit empaler, arracher les yeux, les poings couper, à tous il fit brûler les jarrets; il lui importe peu qu'ils s'en plaignent. Il en fit brûler d'autres tout vifs, et d'autres furent arrosés de plomb fondu; il les traita tous ainsi. Ils étaient hideux à regarder. Depuis ils ne furent vus dans aucun lieu qu'ils ne fussent bien connus. La commune en demeura là; depuis les vilains ne firent rien de semblable; ils se séparèrent tous de ceux qui l'avaient organisée, par la peur de leurs amis qu'ils virent défaits et maltraités. Et les plus riches d'entre eux le payèrent, et par leur bourse s'acquittèrent. On ne laissa rien à prendre de tout ce qu'on put les rançonner. Et les seigneurs leur firent autant de procès qu'ils purent.
Robert Wace, le Roman de Rou. (Traduit par L. Dussieux.)
GRANDE FAMINE EN EUROPE. ANTHROPOPHAGES.
1027-1029.
La famine commença à désoler la terre, et le genre humain fut menacé d'une prochaine destruction[ [63]. Le temps devint si mauvais que l'on ne put trouver le moment pour faire les semailles ou pour faire la moisson, surtout à cause des eaux qui inondaient les champs. Il semblait que les éléments bouleversés se faisaient la guerre, et cependant ils ne faisaient qu'obéir à la vengeance de Dieu, qui punissait la méchanceté des hommes. Toute la terre fut inondée par des pluies continuelles, à ce point que pendant trois ans on ne trouva pas un sillon bon à ensemencer. Au moment de la moisson, les mauvaises herbes et l'ivraie couvraient les champs. Le boisseau de grains, dans les terres où il avait le mieux réussi, ne produisait que le sixième de cette mesure. Ce fléau vengeur commença d'abord en Orient, ravagea la Grèce, puis l'Italie, se répandit dans les Gaules, puis dans l'Angleterre. Tous les hommes en ressentirent également les atteintes. Les grands, les hommes de condition moyenne et les pauvres, tous avaient la bouche affamée et la pâleur sur le front. Car la violence des grands avait enfin cédé à la disette générale. Quiconque avait à vendre quelque chose pour manger pouvait en demander le prix le plus excessif et était toujours sûr de le recevoir sans difficulté. Presque partout on vendait le boisseau de grain 60 sous d'or; quelquefois le sixième de boisseau s'achetait 15 sous d'or. Quand on eut mangé les bêtes et les oiseaux et que cette ressource fut épuisée, la faim continua à se faire sentir, et pour l'apaiser, il fallut dévorer des cadavres ou toute autre nourriture aussi horrible; ou bien encore, pour échapper à la mort, on déracinait les arbres dans les bois, on arrachait l'herbe des ruisseaux; mais tout était inutile, car Dieu seul est le refuge contre la colère de Dieu. Hélas, le croira-t-on, les fureurs de la faim firent reparaître ces exemples de férocité, si rares dans l'histoire, et les hommes mangèrent la chair des hommes. Le voyageur, attaqué sur la route, tombait sous les coups des assaillants qui déchiraient ses membres, les rôtissaient et les dévoraient. D'autres, fuyant leur pays pour fuir aussi la famine, recevaient l'hospitalité, et leurs hôtes les égorgeaient la nuit pour les manger. Quelques-uns présentaient à des enfants un œuf, un fruit, et les attiraient à l'écart pour les dévorer. En beaucoup d'endroits on déterra les cadavres pour servir à ces tristes repas. Enfin ce délire, cette rage, alla au point que la bête était plus en sûreté que l'homme, car il semblait que ce fût une coutume désormais établie de manger de la chair humaine. Un scélérat osa même en étaler au marché de Tournus[ [64], pour la vendre cuite, comme celle des animaux. Il fut arrêté et ne nia point; on le garrotta et on le brûla. Un autre alla pendant la nuit voler cette même chair qu'on avait enterrée; il la mangea et fut brûlé de même.
Il y a, près de Mâcon dans la forêt de Châtenay, une église isolée, consacrée à saint Jean. Un misérable avait bâti près de là une chaumière où il égorgeait la nuit ceux qui lui demandaient l'hospitalité. Un homme y vint un jour avec sa femme et s'y reposa; mais en regardant dans les coins de la chaumière il vit des têtes d'hommes, de femmes et d'enfants. Troublé et pâle, il veut sortir, quoique son hôte cruel s'y oppose et s'efforce de le retenir; mais la crainte de mourir lui donnant des forces, le voyageur parvient à se sauver avec sa femme et court en toute hâte à la ville. Il fait connaître au comte Othon et à tous les autres habitants cette horrible découverte. Aussitôt on envoie un grand nombre d'hommes pour s'assurer du fait; ils s'y rendent en toute hâte et trouvent cette bête féroce dans son repaire avec quarante-huit têtes d'hommes qu'il avait égorgés et dévorés. Conduit à la ville, il fut jeté au feu. Nous avons assisté nous-même à son supplice.
On essaya, dans cette province, d'un moyen auquel nous ne croyons pas qu'on ait jamais pensé ailleurs. Bien des gens mélangeaient avec ce qu'ils avaient de farine ou de son une terre blanche semblable à l'argile, et en faisaient du pain pour calmer leur faim cruelle. C'était le seul espoir qu'ils eussent d'échapper à la mort, et le succès ne répondait pas à leurs vœux. Les visages étaient pâles et décharnés, la peau se tendait et s'enflait, la voix devenait faible et imitait le cri plaintif des oiseaux expirants. Il y avait tant de morts qu'on ne pouvait plus les enterrer, et les loups, alléchés depuis longtemps par l'odeur des cadavres, commencèrent à s'attaquer aux hommes. Comme on ne pouvait donner à chaque mort une fosse particulière, à cause de leur grand nombre, alors les gens craignant Dieu se mirent à ouvrir des fosses, appelées communément charniers, où l'on jetait cinq cents cadavres, et quelquefois plus quand la fosse était assez grande. Ils gisaient là, confondus et mêlés, demi-nus, souvent même sans aucun linceul. Les carrefours, les fossés dans les champs, servaient aussi de cimetières.
D'autres fois, des malheureux ayant entendu dire que certaines provinces étaient moins rigoureusement traitées, quittaient leur pays, mais ils mouraient sur les routes. Cette terrible famine sévit pendant trois ans, en punition des péchés des hommes. On sacrifia aux besoins des pauvres les ornements des églises et les trésors qui étaient destinés à cet emploi; mais la juste vengeance du ciel n'était pas encore satisfaite, et dans beaucoup d'endroits les trésors des églises furent insuffisants pour le secours des pauvres. Souvent aussi, quand ces malheureux, épuisés par la faim, trouvaient de quoi manger, ils enflaient aussitôt et mouraient.
Raoul Glaber, Chronique. (Traduit par L. Dussieux.)
Raoul Glaber ou le Chauve, moine de mœurs assez mauvaises, mourut probablement dans le monastère de Cluny; il dédia au célèbre abbé de Cluny, Odilon, sa chronique, qu'il paraît avoir composée en 1047.
CONQUÊTE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANDS.
1066.
I. Édouard roi d'Angleterre désire léguer son royaume à son parent Guillaume duc de Normandie.
Le roi Édouard avait bien vécu, et son règne fut long; mais, et cela l'affligeait, il n'avait pas d'enfant, ni de proche parent, qui après lui pût avoir son royaume et le conserver. Il pensa à part lui, quand il mourrait qui de son royaume hériterait. Il pensa et dit souvent qu'au duc Guillaume, son parent, qui était le meilleur de sa famille, il voudrait donner son héritage. Robert son père l'avait nourri[ [65] et Guillaume l'a bien servi. Tout le bien qu'il a reçu, il le doit à cette famille. Quelque beau semblant qu'il fît aux autres, il n'aime nul homme autant. Pour l'honneur d'une bonne parenté, avec laquelle il a été élevé, et à cause de la valeur de Guillaume, il le veut faire héritier de son royaume. Il y avait en sa terre un sénéchal qui s'appelait Harold; c'était un noble vassal; pour sa valeur et sa bonté, il avait dans le royaume grande puissance; c'était l'homme le plus fort du pays. Il était puissant par ses vassaux et par ses amis; il avait l'Angleterre en sa garde, comme doit l'avoir un sénéchal. Par son père il était Anglais, et par sa mère, Danois. Githa, sa mère était Danoise; elle était très-noble dame; sa sœur fut la mère du roi Kanut; la mère de Harold était la femme de Godwin, et sa fille Édith fut reine. Harold était le favori de son roi qui avait sa sœur pour femme.
II. Harold va en Normandie.
Quand son père fut mort, il voulut passer en Normandie pour délivrer les otages[ [66], dont il avait très-grand pitié. Il prit congé du roi Édouard, et le roi Édouard le détourna bien et lui défendit et le conjura de ne pas aller en Normandie et de ne pas parler au duc Guillaume, parce qu'il pourrait être facilement pris au piége, car Guillaume était très-rusé. S'il voulait avoir ses otages, qu'il y envoyât d'autres messagers. J'ai trouvé cela écrit; mais un autre livre me dit que le Roi lui ordonna d'aller auprès du duc Guillaume, son cousin, pour lui assurer qu'il aura le royaume d'Angleterre après sa mort.
Je ne sais pas cette circonstance; mais nous trouvons l'une et l'autre écrite. Quelque besogne qu'il cherchât, quelque chose qu'il voulût faire, Harold se mit en chemin, quoi qu'il pût lui en arriver après. Aventure qui doit être, on ne peut empêcher qu'elle ne soit; et chose qui doit advenir ne peut manquer, quoi qu'on fasse. Harold fit préparer deux nefs, et à Bodeham[ [67] entra en mer. Je ne saurais vous dire qui se trompa, ou qui gouvernait sur la mer, ou si le vent tourna trop, mais je sais bien qu'il alla mal; jusqu'en Ponthieu il lui fallut cingler; il ne put retourner en arrière et il ne put pas se cacher là. Un pêcheur du pays qui avait été en Angleterre, et avait souvent vu Harold, l'a épié et reconnu au visage et à la parole. Au comte de Ponthieu Guy il alla dire en particulier qu'il le fera beaucoup gagner s'il le veut accompagner; qu'il lui donne vingt livres seulement, il lui en fera gagner cent; car tel prisonnier il lui livrera qui lui donnera pour rançon cent livres ou plus. Le comte l'a assuré qu'il fera à sa volonté; et celui qui a désiré le gain lui montre Harold. Ils le mènent à Abbeville. Harold, par un affidé manda au duc de Normandie comment il est arrivé en Ponthieu, lui qui venait d'Angleterre vers lui, mais qui n'a pu venir droit au port. Il devait venir auprès de lui en ambassade, mais il ne prit pas le bon chemin. Le comte de Ponthieu l'avait pris et sans raison l'a mis en prison; il le priait de le délivrer, s'il le pouvait, et lui promettait de faire tout ce qu'il voudrait. Guy garda Harold avec grand soin; à Beaurain[ [68] il l'envoya pour l'éloigner du duc Guillaume.
Le duc pensa que s'il le tenait, il en ferait bien son affaire. Il promit et offrit tant au comte, il le menaça tant et tant le flatta, que Guy rendit Harold au duc et que le duc se saisit de Harold. Et le duc lui a fait avoir le long de la rivière d'Eaulne un beau manoir. Guillaume tint Harold plusieurs jours, comme il devait, à grand honneur, à maint beau tournois il le fit aller très-noblement; chevaux et armes lui donna, et en Bretagne le mena quand il dut combattre les Bretons. Pendant ce temps le duc lui a parlé si bien, que Harold lui a promis de lui livrer l'Angleterre quand le roi Édouard mourra; et, s'il veut, il prendra pour femme Adèle, une fille qu'il a, et il s'y engagera par serment si le duc le demande. Guillaume y consentit. Pour recevoir ce serment Guillaume fit assembler un parlement. A Bayeux, on a coutume de dire qu'il fit assembler un grand conseil; il fit demander toutes les reliques et les réunit en un endroit; il en remplit toute une cuve, puis d'un drap de soie les fit couvrir afin que Harold ne le sût et ne les vît pas; on ne les lui montra pas et on ne lui en parla pas. Dessus, on mit un reliquaire, le meilleur qu'il put choisir et le plus précieux qu'il put trouver; je l'ai entendu nommer œil de bœuf[ [69]. Quand Harold tendit la main dessus, la main trembla, la chair frémit, puis il jura et promit, comme un homme qui affirme, qu'il prendra Adèle, la fille du duc, et qu'il cédera l'Angleterre au duc. En cela il fera tout son pouvoir, selon sa force et son savoir, après la mort d'Édouard, s'il vit encore. Que vraiment Dieu lui aide, et les reliques qui sont là! Plusieurs disent: que Dieu lui octroie d'accomplir son serment! Quand Harold eut baisé le reliquaire, et qu'il se fut levé sur ses pieds, vers la cuve le duc le mène, et le fait rester le long de la cuve; on ôte le drap qui avait tout caché, et il montre à Harold sur quels corps saints il a juré. Harold s'épouvanta beaucoup des reliques qu'il lui montra.
Quand Harold eut préparé son voyage, il prit congé du duc Guillaume; et Guillaume l'a invité et prié de tenir sa parole. Puis au départ il l'a baisé au nom de la foi et de l'amitié qui les unit. Harold repassa la mer facilement, et vint sans encombre en Angleterre.
III. Mort d'Édouard; il choisit Harold pour successeur.
Le jour vint qui ne peut manquer où chacun doit finir par mourir; le roi Édouard mourut. Il eût été bien aise que Guillaume eût son royaume; mais Guillaume est trop loin et tarde trop à venir, et Édouard ne peut reculer son trépas. Édouard était malade du mal dont il devait mourir; il était près de mourir et déjà bien affaibli. Harold assembla ses parents, manda amis et autres gens, dans la chambre du roi entra et avec lui mena ceux qui lui convinrent. Un Anglais parla d'abord, comme Harold le lui avait commandé: «Sire, dit-il, nous avons grand deuil[ [70] de ce que nous allons vous perdre; de cela nous sommes effrayés, nous craignons fort d'en devenir fous. Nous ne pouvons prolonger votre vie ni échanger votre mort contre une autre, chacun doit mourir pour soi, un homme ne peut mourir pour un autre. Nous ne pouvons vous sauver de la mort; vous ne pouvez échapper à la mort; à la poussière doit la poussière revenir. Il ne nous reste après vous nul héritier de vous qui nous soutienne. Vieil homme êtes-vous déjà;..... vous avez vécu une pose[ [71], et vous n'avez pas eu d'enfant, fils ou fille, ni autre héritier qui puisse vous remplacer, qui nous garde et nous maintienne, et devienne roi par descendance. Partout le pays les Anglais pleurent et crient que si vous leur faites défaut, ils sont perdus; ils croient ne plus avoir jamais la paix et je crois qu'ils disent vrai; car certes sans roi nous n'aurons la paix, et nous n'aurons de roi que par vous. Donnez votre royaume de votre vivant à tel qui assurera la paix après vous. Que Dieu ne permette, et qu'il ne lui plaise jamais, que nous ayons un roi qui ne nous maintienne pas en paix. Un royaume est mauvais et vaut peu dès que justice et paix y manquent... Ceux-ci[ [72] sont les meilleurs de votre royaume, tous les meilleurs de vos amis; tous vous sont venus prier, et vous devez bien leur accorder leur demande. Nous vous voyons partir sitôt avec peine, sauf que vous allez posséder Dieu. Ici tous viennent aujourd'hui vous demander que Harold soit roi de ce pays. Nous ne savons mieux vous conseiller et vous ne pouvez mieux faire.» Dès qu'il eut nommé Harold, par la chambre les Anglais crient qu'il a bien parlé et bien dit, et que le roi le devait croire. «Sire, disent-ils, si tu ne le fais, plus de notre vie n'aurons la paix.» Alors le roi s'est assis sur son lit et a tourné vers les Anglais son visage: «Seigneurs, dit-il, vous savez bien que j'ai donné mon royaume après ma mort au duc de Normandie; et ce que je lui ai donné, l'ont aucuns de vous juré. Donc, dit Harold qui était debout, quoique vous ayez fait, sire, octroyez-moi que je sois roi et que votre terre soit mienne. Harold, dit le roi, tu l'auras, mais je sais bien que tu mourras; si j'ai jamais bien connu le duc et les barons qui sont avec lui et le grand nombre de guerriers qu'il peut lever, rien, fors Dieu, ne t'en pourra garder. Harold dit que, quoi qu'en dise le roi, il en fait son affaire et qu'il ne craint ni Normand ni autre.» Alors se tourna le Roi et dit (je ne sais s'il le fit de bon cœur): «Maintenant fassent les Anglais duc ou roi Harold ou un autre, je l'octroie.»
Robert Wace, Roman de Rou. (Traduit par L. Dussieux.)
IV. Expédition de Guillaume en Angleterre.
Tout à coup on apprit d'une manière certaine la nouvelle que l'Angleterre venait de perdre son roi Édouard et que Harold avait pris sa couronne. Avant que le peuple ait rien décidé par l'élection, et le jour même où l'on ensevelissait le roi, pendant que tout le peuple était plongé dans la douleur, ce cruel Anglais, ce traître s'empara du trône aux applaudissements de quelques amis, et Stigand[ [73], privé du saint ministère par les anathèmes du pape, lui donna un sacre illusoire. Guillaume tint conseil avec les siens et résolut de venger son injure par les armes; malgré l'avis de plusieurs qui lui objectaient que l'entreprise était trop difficile et au-dessus des forces de la Normandie, il voulut reprendre de force l'héritage dont on le dépouillait.
Il serait trop long de dire de quelle manière on s'y prit pour construire et armer les vaisseaux, pour les fournir de vivres et de tout ce qui est nécessaire à la guerre, et quel zèle les Normands déployèrent en faisant ces préparatifs. Guillaume apporta aussi tous ses soins à assurer le gouvernement et la sécurité de la Normandie pendant son absence. Un grand nombre de chevaliers étrangers vinrent grossir son armée, attirés par la réputation de générosité du duc et par la justice de sa cause. Il avait défendu le pillage et il nourrit à ses frais 50,000 soldats et chevaliers pendant un mois qu'il fut retenu par les vents à l'embouchure de la Dive; il satisfit à toutes les dépenses de son armée, mais il ne permit pas de prendre la plus petite chose. Les troupeaux des paysans continuèrent à paître dans les champs avec autant de sûreté que si ces champs eussent été sacrés; les blés attendaient la faucille du moissonneur, respectés par l'orgueilleux dédain du chevalier et par les fourrageurs. L'homme faible et désarmé voyageait librement en chantant sur son cheval, et voyait sans peur toutes ces bandes armées.
Alors siégeait sur la chaire de Saint-Pierre de Rome le pape Alexandre, le plus digne d'être obéi et consulté par l'Église catholique, car ses réponses étaient toujours justes et utiles. Le duc demanda au Pape sa protection; et lui ayant donné avis de l'expédition qu'il préparait, le Pape lui donna la bannière et l'approbation de Saint-Pierre, afin qu'il attaquât son ennemi avec toute confiance....
Enfin la flotte entière, rassemblée avec tant de soins, fut poussée par le vent, de l'embouchure de la Dive et des ports voisins, où elle avait si longtemps attendu un vent favorable, vers le port de Saint-Valery. Ni le retard occasionné par les vents, ni les naufrages, ni la retraite de beaucoup d'hommes timides qui lui avaient juré fidélité, ne purent abattre le duc; plein de confiance dans le succès, il s'abandonna à la protection divine, et lui adressa ses vœux, ses prières et ses offrandes. Voulant lutter contre l'adversité par la prudence, il cacha autant qu'il le put la mort de ceux qui avaient péri dans les tempêtes, et les fit enterrer secrètement, et il vint au secours de la misère des autres en augmentant les distributions de vivres. Il sut par ses discours ranimer ceux qui désespéraient ou qui avaient peur. Toujours retenu par des vents contraires, il supplia le ciel de lui en accorder de favorables, et il fit porter hors de l'église le corps du bienheureux Valery, très-aimé de Dieu. Toute son armée assista à cette pieuse cérémonie. Enfin, le vent si longtemps attendu souffla, et tous, de la voix et du geste remercièrent le ciel, et tous, s'excitant à l'envi et en tumulte, quittent la terre avec hâte et se préparent avec ardeur à commencer leur voyage dangereux. Il y a une si grande précipitation, que l'un appelle un soldat, l'autre son compagnon, et que la plupart, oubliant vassaux, compagnons et tout ce qui peut leur être nécessaire, ne songent qu'à partir au plus vite pour ne pas rester sur le rivage. Le duc, plus empressé que les autres encourage et blâme ceux qui se hâtent le moins. Craignant qu'ils n'abordent avant le jour au rivage et dans un port ennemi ou peu connu, Guillaume ordonna par la voix du héraut que quand les vaisseaux seront en pleine mer, ils s'arrêtent pendant la nuit et jettent l'ancre jusqu'à ce que l'on voie un fanal au haut de son mât; alors le son de la trompette donnera le signal du départ... Dans la nuit, après cette halte, les vaisseaux levèrent l'ancre. Le navire que montait le duc, courant avec plus d'ardeur à la victoire, eut bientôt, par sa rapidité, dépassé le reste de la flotte, répondant par la vitesse de sa marche à l'impatience de son chef. Au lever du soleil, un rameur reçut l'ordre de regarder du haut du mât s'il voyait venir les autres vaisseaux; il répondit qu'il ne voyait rien autre chose que le ciel et la mer. Le duc fit alors jeter l'ancre, et pour empêcher que ses gens ne s'abandonnassent à la crainte et à la tristesse, plein de courage et de gaîté, comme dans une salle de son palais, il prit un repas abondant où le vin ne manquait pas, et assura que bientôt le reste de la flotte rejoindrait, conduit par la main de Dieu, sous la protection de qui il s'était placé... Le rameur ayant regardé une seconde fois dit qu'il voyait venir quatre vaisseaux; et la troisième fois, il annonça qu'il en voyait un si grand nombre, que les mâts innombrables et pressés les uns contre les autres, semblaient une forêt. Nous laissons à deviner en quelle joie se changea l'espérance du duc, et combien il remercia du fond du cœur la bonté de Dieu. Poussée par un bon vent, la flotte entra sans rencontrer d'obstacle dans le port de Pevensey.
Guillaume de Poitiers, Vie de Guillaume le Conquérant. (Traduit par L. Dussieux.)
Guillaume de Poitiers, chapelain de Guillaume le Conquérant et l'un des hommes les plus instruits de son temps, est aussi l'un des meilleurs historiens du moyen âge; il a écrit en latin la vie de Guillaume le Conquérant, qui se trouve traduite dans la collection Guizot.
V. Bataille d'Hastings.
Des deux côtés on se dispose à la bataille. Les Anglais avaient passé toute la nuit à chanter et à boire. Encore ivres le matin, ils marchent cependant à l'ennemi sans hésiter; tous, à pied, armés de leur hache à deux tranchants, défendus par un rempart de boucliers, serrés les uns contre les autres, ils forment un mur impénétrable. Dans cette journée, cet ordre de bataille les aurait sauvés, si les Normands, selon leur coutume, n'avaient par une fuite simulée disjoint ces masses compactes. Le roi Harold, aussi à pied, se tenait avec ses frères auprès de son étendard, afin que dans ce péril commun et égal pour tous, personne ne pût penser à fuir.
Au contraire, les Normands avaient consacré toute la nuit à se confesser de leurs fautes; le matin ils s'étaient fortifiés en recevant le corps et le sang du Sauveur. Ils attendirent de pied ferme le choc des ennemis. Guillaume avait armé d'arcs et de traits le premier corps de bataille composé de fantassins; les cavaliers venaient après, disposés en ailes séparées. Le duc, avec un visage serein, s'écria d'une voix haute que Dieu favoriserait sa cause comme la plus juste. Comme il demandait ses armes, ses serviteurs, dans leur empressement, lui mirent sa cuirasse de travers; il la replaça en riant: «Ainsi, dit-il, votre valeur redressera mon duché en royaume.» Puis, il entonna la chanson de Roland pour enflammer les cœurs des guerriers, et la mêlée commença aux cris de: Dieu aide[ [74]; on se battait avec acharnement, nul ne cédait des deux côtés, et la journée s'avançait. Guillaume s'en aperçut, et fit signe aux siens de lâcher pied par une fuite simulée. A la vue de cette feinte déroute, les Anglais rompirent leurs rangs; ils crurent qu'ils égorgeraient aisément ces fuyards, et coururent à leur perte. Les Normands font volte-face, chargent les Anglais, et les mettent en fuite à leur tour. Ceux-ci réussissent à s'emparer d'une hauteur, et tandis que les Normands, accablés de chaleur, gravissent opiniâtrément la colline, ils les rejettent dans le terrain creux, leur relancent sans se fatiguer leurs propres traits, les accablent de pierres, et en font un grand carnage. Un retranchement, poste favorable et vivement souhaité, est emporté par eux, et là ils massacrent tant de Normands, que le fossé, comblé par les cadavres, était de niveau avec la plaine. La victoire hésita à se décider pour l'un ou l'autre parti, tant que l'âme et le corps d'Harold ne furent point séparés. Celui-ci, non content d'animer les siens, faisait bravement l'office de chevalier; il frappait les ennemis qui venaient à sa portée: nul ne l'approchait impunément; fantassin ou cavalier, il l'abattait d'un seul coup. Quant à Guillaume, il encourageait ses soldats par ses cris, courait au premier rang et ne cessait de se jeter au plus épais de la mêlée. Dans cette journée, pendant qu'il se portait partout, furieux et les dents serrées, il eut trois chevaux de choix tués sous lui. Ceux qui veillaient sur sa personne avaient beau l'engager tout bas à se ménager, son courage magnanime fut infatigable, jusqu'à ce que Harold, percé à la tête d'un coup de flèche, eut succombé et eut livré par sa mort la victoire aux Normands. Il gisait étendu à terre, quand un Normand lui mutila la cuisse avec son épée; acte de lâcheté pour lequel Guillaume nota cet homme d'infamie, et le dégrada du rang de chevalier. La déroute des Anglais dura jusqu'à la nuit. La nuit venue, les Normands, comme nous l'avons montré, purent se dire complétement vainqueurs. Dans ce combat, sans aucun doute, la main de Dieu protégea le duc Guillaume; exposé ce jour-là à tant de périls, il ne perdit pas une goutte de sang. Après cet heureux succès, Guillaume eut soin de faire ensevelir ses morts avec honneur, et permit aux ennemis de rendre aux leurs les mêmes devoirs, sans être inquiétés. La mère d'Harold ayant redemandé le corps de son fils, il le rendit sans rançon, quoiqu'elle lui eût fait offrir une forte somme. Le cadavre fut enseveli dans l'abbaye de Waltham, qu'Harold avait construite sur ses propres biens, en l'honneur de la sainte croix, et où il avait des chanoines séculiers. Cette journée, qui changea la face de l'Angleterre et où tant de sang fut versé, avait été annoncée par une grande comète d'un rouge sanglant et à longue queue, qui apparut au commencement de cette année-là.
Matthieu Paris, Grande Chronique. (Trad. par Huillard-Bréholles.)
La célèbre chronique appelée Historia Major Anglorum, est l'œuvre de plusieurs moines de Saint-Albans, en Angleterre. Roger de Wendover est l'auteur présumé de la chronique jusqu'en 1234; Matthieu Paris, moine de Saint-Albans, homme fort instruit et jouissant d'une grande considération, rédigea la chronique de 1235 à 1259. Il est aussi l'auteur d'un grand nombre d'autres ouvrages. M. Huillard-Bréholles a publié, en 1840, une excellente traduction de la grande chronique, en 9 vol. in-8o, précédées d'une introduction de M. le duc de Luynes.
VI. Couronnement de Guillaume; conquête de l'Angleterre.
L'an du Seigneur 1067, le duc de Normandie, Guillaume, entra à Londres au milieu de l'enthousiasme du clergé et du peuple et des acclamations de la foule qui le saluait roi. Il fut couronné le jour de la Nativité de N. S. per Eldred, archevêque d'York; car il ne voulut pas être consacré par l'archevêque de Cantorbéry Stigand, qui ne tenait pas légitimement cette haute dignité. Puis les seigneurs lui prêtèrent hommage, lui jurèrent fidélité; et après avoir reçu des otages, il se vit bien assuré sur son trône et redouté de tous ceux qui avaient eu des prétentions au souverain pouvoir. Il réduisit villes et châteaux, leur imposa des gouverneurs de sa main, et fit voile vers la Normandie avec les otages et d'immenses trésors. Otages et trésors furent renfermés dans des forteresses et sous bonne garde. Puis, il revint promptement en Angleterre pour récompenser ses compagnons normands, ceux qui l'avaient aidé dans la plaine d'Hastings à conquérir le territoire, et pour leur distribuer largement les terres et les possessions des Anglais dépouillés; le peu qui resterait à ceux-ci devait être frappé d'un servage éternel. Ce partage irrita les nobles du pays. Les uns se réfugièrent auprès du roi d'Écosse Malcolm; les autres gagnèrent les lieux déserts et les forêts, et dans la vie farouche qu'ils y menaient troublèrent maintes fois la sécurité des Normands.... Dans ce même temps, le roi Guillaume mit le siége devant la ville d'Oxford, qui lui résistait. Ce fut là que du haut des murs, un des assiégés mettant à l'air la partie inférieure de son corps, fit entendre en dérision des Normands un sale bruit. Cet affront transporta de colère Guillaume, qui s'empara facilement de la ville. De là il marcha sur York, qu'il détruisit presque entièrement, après en avoir fait périr les habitants par le fer ou dans les flammes. Ceux qui purent échapper à ce désastre se réfugièrent en Écosse auprès du roi Malcolm, qui accueillait volontiers tous les Anglais proscrits, à cause de Marguerite, sœur d'Edgar[ [75], qu'il avait épousée. Il s'autorisait de cette union pour dévaster par le pillage et l'incendie les provinces qui bornent l'Angleterre. C'est pourquoi Guillaume rassembla un corps nombreux de gens de guerre et de fantassins, se dirigea vers les comtés du Nord, fit raser champs, villes, bourgades, lieux fortifiés, livra au feu toute plantation, et cela surtout dans les provinces maritimes, tant à cause de sa colère, que parce que le bruit courait que le roi danois Knut allait arriver; il voulait que sur le bord de la mer ce brigand et ce pirate ne pût trouver aucune subsistance. Le roi Malcolm vint alors se mettre sous la main de Guillaume et faire sa soumission. Ensuite Guillaume, ayant réduit les villes et les châteaux, et leur ayant donné des gouverneurs à lui, passa en Normandie, emmenant les otages anglais et un immense butin; mais revenu peu de temps après en Angleterre, il distribua largement les possessions et les terres des Anglais à ses compagnons d'armes, et à ceux qui avaient combattu avec lui à la bataille d'Hastings. Le peu qui resta aux nationaux fut soumis à un éternel servage. Alors Edgar, neveu d'Édouard et légitime héritier du trône, quitta l'Angleterre; il serait trop long d'énumérer par leur nom les évêques, les clercs et tous les autres gens illustres qui partagèrent cette fuite.
Matthieu Paris, Grande Chronique. (Trad. par Huillard-Bréholles.)
VII. Violences des Normands en Angleterre.
Guillaume donna de grandes richesses et de grands honneurs à Eustache de Boulogne, Robert de Mortain, Guillaume d'Évreux, Robert d'Eu, Geoffroy fils de Rotrou comte de Mortagne, et à bien d'autres seigneurs que je ne puis nommer individuellement. Ce fut ainsi que les étrangers devenaient les maîtres des biens des Anglais, dont on tuait cruellement les fils, ou qui étaient obligés de s'enfuir pour toujours dans les pays voisins. On dit que le roi recevait chaque jour, des seuls revenus qu'il tirait de l'Angleterre, la somme de 1060 livres sterling, 30 sous et 3 oboles, sans compter ce qu'il recevait en présent ou pour le rachat des crimes, et les nombreuses taxes qui grossissaient sans cesse son trésor. Guillaume fit faire des recherches exactes dans son royaume, pour savoir au juste de quoi se composait le fisc au temps du roi Édouard. Il donna des terres à ses chevaliers, et s'arrangea de telle sorte qu'il devait y en avoir toujours 60,000 dans le royaume prêts à exécuter rapidement les ordres du roi. Les Normands, devenus les maîtres d'immenses richesses rassemblées par d'autres, perdaient toute mesure, et devenus prodigieusement orgueilleux, tuaient sans pitié les gens du pays que la justice de Dieu avait punis de leurs crimes. Les filles les plus nobles devenaient le jouet des écuyers les plus méprisables. Les femmes de la plus haute naissance étaient plongées dans l'affliction, et, privées des consolations de leurs maris ou de leurs amies, aimaient mieux mourir que de supporter une pareille existence. De misérables parasites, gonflés d'orgueil, s'étonnaient de leur nouvelle puissance et croyaient avoir le droit de faire tout ce qu'ils pouvaient vouloir.
Orderic Vital, Histoire de Normandie, liv. IV.
Orderic Vital, né en 1075 en Angleterre, mourut vers 1150 à l'abbaye de Saint-Evroul en Ouche, en Normandie. Son histoire commence à l'ère chrétienne et finit en 1141. Cette chronique a été traduite en entier par M. Dubois dans la collection Guizot.
VIII. Même sujet.
L'an du Seigneur 1085, alors que les Normands avaient accompli sur la nation des Anglais les terribles décrets de Dieu, alors qu'on aurait eu peine à trouver dans tout le royaume un seul homme puissant qui fût de race anglaise; que tous étaient plongés dans l'effroi et courbés sous l'esclavage, et que le nom d'Anglais était devenu un titre humiliant, le royaume d'Angleterre eut à souffrir une foule d'impôts injustes et de coutumes exécrables. Plus les principaux indigènes s'efforçaient de faire triompher le bon droit, plus la violence s'appesantissait. Ceux qu'on appelait les justiciers étaient les premiers auteurs de toutes les injustices. Celui qui s'emparait d'un cerf ou d'un chevreuil avait les yeux crevés, et on ne trouvait personne qui s'opposât à de pareilles lois; car ce roi farouche aimait les bêtes sauvages comme un père aime ses enfants. Enfin, par un caprice tyrannique, il exigea qu'on rasât des bourgades où vivaient des familles, des églises où l'on se livrait à la prière, afin de donner libre carrière aux cerfs et au gibier. La tradition raconte que trente milles et plus de terrain labourable furent réduits en forêt pour servir d'asile aux bêtes fauves[ [76].
Matthieu Paris, la Grande-Chronique, traduction de M. Huillard-Bréholles, t. I, p. 46.
PHILIPPE 1er ÉPOUSE BERTRADE, FEMME DU COMTE D'ANJOU.
1092.
Vers cette époque, des désordres honteux éclatèrent dans le royaume de France. Bertrade, comtesse d'Anjou[ [77], craignait que son mari ne la traitât comme il avait traité les deux précédentes et redoutait de se voir répudiée comme une vile concubine. Pleine de confiance dans sa noblesse et dans sa beauté, elle dépêcha à Philippe, roi des Français, un fidèle serviteur pour lui faire connaître ses projets; elle ne voulait pas être répudiée et devenir un objet de mépris; pour cela, elle était résolue à abandonner la première son mari et à en prendre un autre. Le roi voluptueux, averti des projets de cette femme coquette, consentit au crime et la reçut avec joie lorsqu'elle vint en France après avoir quitté son mari. Alors il répudia sa pieuse femme[ [78], qui lui avait donné deux enfants, Louis et Constance, et il épousa Bertrade, qui avait demeuré environ quatre ans avec Foulques, comte d'Anjou. Odon, évêque de Bayeux, consacra cette détestable union; et le roi adultère lui donna en récompense de ce funeste service les églises de la ville de Mantes, qu'il posséda quelque temps.
Aucun autre évêque de France n'avait voulu faire cette consécration impie. Tous, voulant suivre rigoureusement les règles ecclésiastiques, préférèrent plaire à Dieu qu'aux hommes, et tous, ayant horreur de cette honteuse union, la frappèrent d'anathème d'un commun accord. Ainsi l'impudente courtisane abandonna le comte adultère pour vivre jusqu'à la mort avec le roi adultère. O douleur! L'horrible crime de l'adultère fut consommé sur le trône du royaume de France. Ainsi furent produites entre deux puissants rivaux des causes de trouble et de guerre. Mais Bertrade, par son adresse apaisa leur ressentiment, et sut par son esprit les réconcilier et les faire asseoir à la même table dans un splendide banquet, où elle les servit l'un et l'autre avec grâce et à leur satisfaction.
Le pape Urbain envoya en France des légats du siége des apôtres. Il tança le roi perverti; il le blâma d'avoir répudié son épouse légitime et de s'être uni, malgré la défense de Dieu, à une femme adultère. Mais Philippe, endurci dans le crime, repoussa les avis des prélats qui l'exhortaient à changer de vie, et resta plongé dans les impuretés de l'adultère, et eut de sa concubine deux fils, Philippe et Florus. Durant près de quinze ans, pendant les pontificats d'Urbain et de Pascal, le roi fut interdit, ne porta jamais la couronne et ne célébra aucune cérémonie royale; partout où il arrivait, aussitôt que le clergé en était informé, les cloches cessaient de sonner et les clercs de chanter; le deuil était public et le culte n'était plus célébré qu'en particulier tant que le roi excommunié restait dans le diocèse. Cependant les évêques dont il était suzerain lui avaient permis, à cause de sa dignité royale, d'avoir un chapelain qui lui disait la messe en particulier ainsi qu'à ses gens.
Orderic Vital, Histoire de Normandie, liv. 8.
POURQUOI PIERRE L'ERMITE PRÊCHA LA CROISADE.
1095.
Un prêtre nommé Pierre, qui était né à Amiens et avait d'abord été ermite, entreprit de persuader les chrétiens d'aller au secours de Jérusalem; il prêcha d'abord la croisade dans le Berry et fit entendre ensuite par toute la France ses discours pleins d'ardeur. Entraîné par sa parole, évêques, abbés, clercs et moines, laïques les plus nobles, princes de divers royaumes, tout le peuple, les purs aussi bien que les impurs, les assassins, les voleurs, les parjures, enfin tous ceux qui étaient chrétiens, les femmes même, tous poussés par la volonté de faire pénitence résolurent d'aller en terre sainte. Il faut dire pourquoi Pierre l'ermite se mit à prêcher ce voyage et comment il devint le chef des pèlerins.
Pierre s'était rendu, quelques années auparavant, à Jérusalem pour y faire ses prières. Il avait vu s'accomplir dans le sépulcre du Sauveur des faits tellement abominables qu'il fut rempli d'horreur et de tristesse et qu'il supplia Dieu de punir les auteurs de ces impiétés. Indigné de ces crimes, il demanda au patriarche de Jérusalem comment il laissait souiller les lieux saints par les païens et les impies; pourquoi il leur permettait de dérober les offrandes des fidèles; pourquoi il tolérait que le saint sépulcre fût changé en un lieu de scandale, que les chrétiens fussent battus, les pèlerins dépouillés et vexés de toutes façons. A ce discours, le vénérable patriarche répondit pieusement: «O chrétien fidèle, tu brises par tes paroles notre cœur paternel; ma force et ma puissance ne sont pas plus grandes que celles d'une fourmi devant la force de nos ennemis. Il faut sans cesse racheter la vie par des tributs ou périr dans les supplices; nos dangers deviendront plus grands si les chrétiens, grâce à toi, ne viennent nous délivrer.» Pierre lui répondit: «Père vénérable, je comprends et je reconnais maintenant combien sont faibles les chrétiens qui habitent ici et quelles persécutions vous font subir les païens. Aussi, pour vous délivrer et purifier les lieux saints, j'irai, avec l'aide de Dieu, s'il veut m'accorder un retour heureux, j'irai parler au Pape, aux plus puissants rois, aux ducs, aux comtes, aux seigneurs; je leur dirai quel est votre esclavage et quels maux vous supportez. Le temps est venu de leur faire connaître tout cela.»
Puis, la nuit venue, Pierre retourna prier au saint sépulcre, et s'endormit, fatigué de ses veilles et de ses prières. Il vit en songe J.-C. dans toute sa majesté, qui parla ainsi à l'humble créature: «Pierre, lève-toi, et va trouver le patriarche; il te donnera comme signe de notre alliance des lettres scellées du sceau de la sainte croix. Va au plus vite dans ton pays; fais-y connaître les humiliations qui affligent notre peuple et les lieux saints; excite les fidèles à venir purifier Jérusalem et à y rétablir les saints offices. Les portes du paradis seront ouvertes aux élus.»
La vision disparut après cette révélation digne du Seigneur, et Pierre se réveilla. Au point du jour, après être sorti du temple, il alla raconter au patriarche l'apparition du Seigneur, et le pria de lui donner, comme signe de sa mission divine, des lettres scellées du sceau de la croix. Le patriarche y consentit, et en les préparant lui rendit des actions de grâces. Pierre se hâta de revenir dans son pays pour remplir sa mission. Il traversa la mer, non sans crainte, débarqua à Bari et se rendit à Rome. Il fit connaître à l'Apostole[ [79] la mission que Dieu et le patriarche lui avaient donnée et les insultes que les païens commettaient envers les lieux saints et les pèlerins. L'Apostole écouta ce discours avec attention et bonne volonté, et promit d'obéir aux ordres et aux volontés de Dieu.
Albert d'Aix, Histoire des Croisades, livre Ier.
Albert d'Aix, chanoine d'Aix-la-Chapelle, contemporain de la première croisade, ne fit pas partie de l'expédition, mais recueillit avec beaucoup de soins tous les éléments de son histoire, qui est la meilleure relation que l'on ait de la première croisade. Son histoire s'arrête en 1120.
CONCILE DE CLERMONT.
1095.
Aussitôt que le pape Urbain fut arrivé sur le sol de notre pays, les habitants des villes, des bourgs et des campagnes l'accueillirent avec joie et se portèrent en foule à sa rencontre, car personne ne se souvenait d'avoir entendu dire que le Pape fût jamais venu visiter ces contrées. L'année 1095 s'approchait de sa fin, lorsque le Pape convoqua un concile, en fixant le lieu de sa réunion dans la ville des Arvernes, qui a changé de nom et qui s'appelle maintenant Clermont, illustrée par Sidoine, le plus éloquent des évêques. Ce concile fut d'autant plus populaire que chacun était désireux de contempler le visage et d'écouter les paroles d'un aussi grand personnage et qu'on n'avait pas l'habitude de voir; aussi, indépendamment des évêques et des abbés qui siégèrent sur les bancs les plus élevés, au nombre de quatre cents environ, selon quelques personnes qui les comptèrent, tous les hommes lettrés de la France entière et des comtés qui en font partie arrivèrent à Clermont, et l'on vit ce pape tout intelligent présider l'assemblée avec une gravité calme, une politesse mesurée, et, pour parler comme Sidoine, répondre avec une éloquence persuasive à toutes les objections qu'on lui faisait. Cet homme très-illustre écouta avec une grande bonté, qui fut bien remarquée, les interminables discours de ceux qui soutenaient devant lui leurs procès, et il eut toujours soin de traiter tout le monde également et de ne faire d'autres distinctions que celles exigées par la loi de Dieu.
Le roi Philippe (Ier) était alors dans la trente-septième année de son règne; il avait répudié Berthe, sa femme légitime, pour épouser Bertrade, femme du comte d'Anjou. Le Pape n'hésita pas à excommunier le roi des Français, repoussa les sollicitations des grands aussi bien que les plus riches présents, et ne se laissa point intimider par la considération qu'il se trouvait en ce moment dans l'intérieur du royaume. Comme il l'avait résolu avant de venir en France, et parce que c'était le principal but de son voyage, le Pape fit à tous ceux qui assistaient au concile[ [80] un long discours dans lequel il fit connaître ses projets, mais dont aucun de ceux qui l'entendirent ne conserva le souvenir complet. Son éloquence était aidée par sa science littéraire, et il parlait en latin[ [81] avec la facilité d'un avocat qui parle sa langue maternelle[ [82]. Lorsque le Pape eut fini son discours, il donna l'absolution, par le pouvoir de saint Pierre, à tous ceux qui feraient le vœu d'aller en terre sainte, et la confirma en vertu de son autorité apostolique. Il établit ensuite un signe qui devait faire connaître ceux qui auraient pris cette bonne résolution, et qui leur servirait en quelque sorte comme de ceinture de chevaliers. Il voulait marquer ceux qui allaient combattre pour Dieu du sceau de la Passion du Seigneur, et il leur ordonna de coudre sur leurs habits ou leurs manteaux, un morceau d'étoffe coupé en forme de croix. Le Pape décida en outre que, si après avoir pris cette marque distinctive, ou après avoir fait son vœu publiquement, quelqu'un renonçait à cette bonne intention en cédant à de coupables regrets ou aux prières de ses parents, il serait excommunié pour toujours, à moins que, se repentant, il n'accomplît le vœu qu'il aurait honteusement refusé d'accomplir. En même temps le Pape menaça de l'excommunication tous ceux qui pendant trois ans seraient assez impies pour faire du mal aux femmes, aux enfants, et aux biens de ceux qui feraient partie de l'expédition. Enfin le Pape confia le soin de diriger l'entreprise à un homme digne des plus grands éloges, l'évèque du Puy (Adhémar de Monteil).
Guibert de Nogent, Histoire de la Croisade, livre II.
Guibert de Nogent, abbé de N.-D. de Nogent-sous-Coucy, dans le diocèse de Laon, naquit en 1053 et mourut en 1124. Il a écrit une histoire de la première croisade sous le titre de: Gesta Dei per Francos, des mémoires sur sa vie, et divers ouvrages religieux.
LA TRÊVE DE DIEU.
1096.
L'archevêque de Rouen, Guillaume, réunit en concile, à Rouen, ses suffragants qui adoptèrent unanimement les décisions du concile de Clermont, et laissèrent à la postérité l'acte suivant.
Le saint concile a ordonné que la trêve de Dieu sera strictement observée depuis le dimanche avant le commencement du jeûne jusqu'à la seconde férie[ [83] au lever du soleil, après l'octave de la Pentecôte, et depuis la quatrième férie avant l'Avent du Seigneur, au coucher du soleil, jusqu'à l'octave de l'Épiphanie; et pendant toutes les semaines de l'année, depuis la quatrième férie, au coucher du soleil, jusqu'à la seconde férie au lever du soleil; il en sera de même pendant toutes les fêtes de la Vierge Marie et leurs vigiles, et pendant toutes les fêtes des Apôtres et leurs vigiles; de sorte que nul homme ne pourra en attaquer un autre, ni le blesser, ni le tuer, ni prendre bétail ou butin.
Il a été de plus ordonné que toutes les églises et leurs dépendances, les moines et les clercs, les religieuses et les femmes, les pèlerins et les marchands, et leurs serviteurs, les bœufs et les chevaux de labour, les laboureurs conduisant charrue ou herse et les chevaux qui leur servent à herser, les hommes se réfugiant auprès de leurs charrues, les terres des saints et le revenu des clercs, jouiraient d'une paix perpétuelle, afin que jamais, quel que soit le jour, on ne vienne les attaquer, les prendre, les dépouiller ou leur faire aucun dommage.
Il a été de plus ordonné que tous hommes âgés de douze ans et au-dessus feraient le serment suivant et qu'ils observeraient en entier la trêve de Dieu, telle qu'elle est déterminée précédemment. «Je jure qu'à l'avenir je garderai fidèlement cet établissement de la trêve de Dieu, comme elle est indiquée ici, et que j'assisterai mon évêque ou mon archidiacre contre tous ceux qui ne voudraient pas la jurer ou l'observer; de sorte que si l'un ou l'autre me disent de marcher contre ces hommes, je ne me sauverai pas et je ne me cacherai pas; au contraire, je le suivrai avec des armes et je l'aiderai contre eux de tout mon pouvoir, de bonne foi, sans mauvais dessein et selon ma conscience: que Dieu et les saints me soient donc en aide!»
Le saint concile a encore décidé que l'excommunication serait lancée contre tous ceux qui refuseraient de faire ce serment ou qui enfreindraient la trêve de Dieu, et contre ceux qui communiqueraient avec eux, aussi bien que contre les prêtres qui les admettraient à la communion ou à la sainte messe. On a frappé de la même peine les faussaires, les voleurs, les recéleurs et ceux qui se réunissent dans les châteaux pour se livrer au brigandage, aussi bien que les seigneurs qui leur donneraient asile. En vertu de l'autorité apostolique et de la nôtre, nous défendons que l'on fasse aucun service chrétien dans les domaines de ces seigneurs.
Orderic Vital, Histoire de Normandie, liv. 9.