LA PRISE DE CONSTANTINOPLE RACONTÉE PAR LES GRECS.

Mais parce que la reine des villes devait subir le joug de la servitude et que Dieu nous voulait retenir avec le frein et le mors, nous qui nous étions échappés de notre devoir, deux soldats qui étaient sur une échelle vis-à-vis du Pétrion, s'abandonnèrent à la fortune et se hasardèrent de sauter dans une tour, d'où ayant chassé la garnison, ils levèrent la main en signe de joie et de confiance pour animer leurs compagnons. A l'heure même, un cavalier nommé Pierre qui avait une taille de géant, dont le casque paraissait aussi grand qu'une tour, et qui semblait capable de mettre seul en fuite toute une armée, entra par la porte qui était au même endroit. Tout ce qu'il y avait de personnes de qualité autour de l'empereur, et à leur exemple toute l'armée, ne purent supporter la présence ni les regards de ce seul cavalier, et eurent recours à une fuite honteuse, comme à l'unique asile de leur lâcheté. Étant donc sortis par la porte Dorée, qui est du côté de terre, ils se retirèrent chacun où ils purent, et plût à Dieu qu'ils se fussent précipités au fond de l'enfer.

Les ennemis, ne trouvant plus de résistance, firent tout passer au fil de l'épée, sans distinction d'âge ni de sexe. Ne gardant plus de rang, et courant de tous côtés en désordre, ils remplirent la ville de terreur et de désespoir. Ayant mis le feu, sur le soir, au quartier qui est du côté d'orient, ils brûlèrent toutes les maisons qui étaient depuis le monastère d'Évergète jusqu'au quartier du Drungaire, et se campèrent auprès du monastère de Pantepopte, après avoir pillé la tente de l'empereur et avoir pris le palais de Blaquerne.

Murzuphle, courant par les rues, fit son possible pour rallier ses gens; mais comme ils étaient emportés par le tourbillon du désespoir, ils n'eurent point d'oreilles pour écouter ses ordres ni ses remontrances. Pour achever le récit de cette triste aventure, les habitants employèrent le reste du jour, et toute la nuit suivante, à serrer sous terre leurs richesses, et il y en avait quelques-uns qui étaient d'avis de s'enfuir.

Quand l'empereur vit que la peine qu'il prenait ne servait de rien, il eut peur d'être pris et d'être mis comme un excellent mets sur la table des Italiens, et s'étant enfermé dans le grand palais, il mit sur une barque Euphrosine, veuve de l'empereur Alexis, et sa fille Eudocie, de laquelle il était éperdument amoureux, et se retira lui-même, après avoir régné deux mois et seize jours.

Après son départ, deux jeunes princes fort sages et fort courageux, Théodore Ducas et Théodore Lascaris, disputèrent ensemble de la possession de l'empire comme d'un vaisseau battu par la tempête et qui servoit de jouet à la fortune. Ils entrèrent tous deux dans la grande église, où ils parurent égaux, parce qu'il n'y avoit personne pour juger de leur mérite. Lascaris ayant été néanmoins préféré par le clergé, il refusa les marques de la dignité impériale, et étant venu avec le patriarche au Milion, il anima le peuple par ses promesses et par ses caresses à faire quelque résistance, et exhorta les gardes à prendre les armes, en leur remontrant que si l'empire passait à une nation étrangère ils ne recevraient pas un plus favorable traitement que les habitants, et que bien loin de conserver leur solde ni leur rang, ils seraient réduits à la condition de simples soldats. Mais le peuple n'étant point touché de ses remontrances, et les gardes ne promettant de servir qu'autant qu'ils seraient payés, et les Italiens ayant paru à l'heure même, en armes, il fut contraint de se sauver.

Lorsque les ennemis virent que personne ne se présentait pour les combattre, que les chemins s'aplanissaient sous leurs pieds, que les rues s'élargissaient pour leur donner passage, que la guerre était sans danger et les Romains sans résistance, que par un bonheur extraordinaire on venait au-devant d'eux avec la croix et les images du Sauveur pour les recevoir comme en triomphe, la vue de cette troupe suppliante n'amollit point leur dureté et n'apaisa point leur fureur. Au contraire, tenant leurs chevaux, qui étaient accoutumés au tumulte de la guerre et au son de la trompette, et ayant leurs épées nues, ils se mirent à piller les maisons et les églises. Je ne sais quel ordre je dois tenir dans mon récit, ni par où je dois commencer, continuer et achever le récit des impiétés que ces scélérats commirent. Ils brisèrent les saintes images qui méritent l'adoration des fidèles; ils jetèrent les reliques sacrées des martyrs en des lieux que j'ai honte de nommer; ils répandirent le corps et le sang du Sauveur. Ces précurseurs de l'Antéchrist, ces auteurs des profanations qui doivent précéder son arrivée, prirent les calices et les ciboires, et après en avoir arraché les pierreries et les autres ornements, ils en firent des coupes à boire. Ils dépouillèrent Jésus-Christ, et jetèrent ses vêtements au sort, comme les Juifs les y avaient jetés autrefois. Il ne manqua rien à leur cruauté que de lui percer le côté pour en tirer du sang. On ne saurait songer sans horreur à la profanation qu'ils firent de la grande église; ils rompirent l'autel qui était composé de diverses matières très-précieuses et qui était le sujet de l'admiration de toutes les nations, et en partagèrent entre eux les pièces; ils firent entrer dans l'église des mulets et des chevaux pour emporter les vases sacrés, l'argent ciselé et doré qu'ils avaient arraché de la chaire, du pupitre et des portes, et une infinité d'autres meubles; et quelques-unes de ces bêtes étant tombées sur le pavé qui était fort glissant, ils les percèrent à coups d'épée et souillèrent l'église de leur sang et de leurs ordures.

Une femme chargée de péchés, une servante des démons, une prêtresse des furies, une boutique d'enchantements et de sortiléges, s'assit dans la chaire patriarcale, pour insulter insolemment à Jésus-Christ, elle y entonna une chanson impudique et dansa dans l'église. On commettait toutes ces impiétés avec le dernier emportement, sans que personne fit paraître la moindre modération.

Après avoir exercé une rage si détestable contre Dieu, ils n'avaient garde d'épargner les femmes honnêtes, les filles innocentes et les vierges qui lui étaient consacrées. Il n'y avait rien de si difficile que d'adoucir l'humeur farouche de ces barbares, que d'apaiser leur colère, que de gagner leur affection. Leur bile était si échauffée qu'il ne fallait qu'un mot pour la mettre en feu; c'était une entreprise ridicule que de vouloir les rendre traitables, et une folie que de leur parler avec raison. Ils tiraient quelquefois le poignard contre ceux qui résistaient à leurs volontés. On n'entendait que cris, pleurs, gémissements, dans les rues, dans les maisons et dans les églises. Les personnes illustres par leur naissance paraissaient dans l'infamie; les vieillards vénérables par leur âge, dans le mépris; les riches, dans la pauvreté. Il n'y avait point de lieu qui ne fût sujet à une rigoureuse recherche, ni qui pût servir d'asile.

O Dieu, que d'affliction, que de misère! Quand est-ce que ces malheurs nous avaient été prédits par le frémissement de la mer, par l'obscurcissement du soleil, par le changement de la lune en sang, par le déréglement du cours des astres? Nous avons vu l'abomination de la désolation dans le lieu saint, nous y avons entendu des paroles artificieuses de la prostituée, et nous y avons été témoin des autres profanations si contraires à la sainteté de notre religion. Voilà une partie des crimes que les nations d'Occident ont commis contre le peuple de Jésus-Christ. Ces barbares n'ont usé d'humanité envers personne; ils n'ont rien épargné, ils ont tout pris et tout enlevé. Voilà donc ce que nous promettait ce hausse-col doré, cette humeur fière, ces sourcils élevés, cette barbe rase, cette main prête à répandre le sang, ces narines qui ne respirent que la colère, cet œil superbe, cet esprit cruel, cette prononciation prompte et précipitée. Ou plutôt, c'est ce que vous nous promettiez, vous qui voulez passer pour savants, pour sages, pour fidèles, pour sincères, pour justes, pour vertueux, et pour plus pieux et religieux observateurs des commandements de Dieu que nous autres Grecs. Je parle sérieusement et sans railler. Car quel commerce y a-t-il entre la lumière et les ténèbres? Ce que j'ai à ajouter est encore plus important. Vous vous étiez chargés de la croix, et vous nous aviez juré, et sur elle et sur les saints Évangiles, que vous passeriez sur les terres des chrétiens sans y répandre de sang. Vous nous aviez dit que vous n'aviez pris les armes que contre les Sarrasins, et que vous ne les vouliez tremper que dans leur sang. Vous aviez promis de demeurer chastes pendant le temps que vous porteriez la croix, comme des soldats enrôlés sous les enseignes du Sauveur. Il est évident cependant que bien loin de défendre son tombeau, vous outragez les fidèles qui sont ses membres. Bien loin de porter la croix, vous la profanez et vous la foulez aux pieds. Pendant que vous faites profession d'aller chercher une perle précieuse, vous jetez dans la boue la perle précieuse du corps adorable de notre Dieu. Les Sarrasins en ont usé avec moins d'impiété. Quand ils étaient maîtres de Jérusalem, ils traitaient les Latins avec quelque sorte de douceur, ils ne violaient point la pudeur de leurs femmes, ils n'emplissaient point de corps morts le sépulcre du Sauveur, ils ne changeaient point cette source de résurrection et de vie en une cause de chute et de mort. Ils ne leur faisaient ressentir ni le fer, ni le feu, ni la faim, ni la nudité, et se contentant d'un léger impôt qu'ils levaient par tête, ils les laissaient dans la jouissance paisible de tout le reste de leurs biens. Mais ces peuples si affectionnés à la gloire du Sauveur et qui font profession de notre religion, nous ont traité, de la manière que j'ai rapportée, bien que nous ne leur eussions fait aucune injure...

Le jour de la prise de la ville, ces brigands ayant pillé les maisons où ils étaient logés, demandèrent aux maîtres où ils avoient caché leur argent, usant de violences envers les uns, de caresses envers les autres, et de menaces envers tous, pour les obliger à les découvrir. Ceux qui étaient si simples que d'apporter ce qu'ils avaient caché n'étaient pas traités avec plus de douceur que les autres. Ils ressentaient les mêmes effets de l'orgueil et de la cruauté de leurs hôtes. Ceux qui commandaient parmi nous ayant laissé la liberté de sortir à ceux qui le désireraient, on voyait des troupes d'habitants qui s'en allaient enveloppés de méchants manteaux, avec des visages pâles et défigurés, avec des yeux rouges, et qui versaient plutôt du sang que des larmes. Les uns regrettaient leur argent, les autres ne croyant pas que leur argent méritât d'être regretté, pleurèrent l'enlèvement de leurs filles, la mort de leurs femmes, ou quelque autre perte semblable.

Pour dire quelque chose de ce qui m'arriva en cette triste journée, plusieurs de mes amis se retirèrent en ma maison, parce qu'elle était bâtie sous une galerie qui la rendait fort sombre. Ma grande maison du quartier de Storacius, qui était enrichie d'une infinité d'ornements, avait été consumée par le second incendie. L'autre, où je demeurais alors, avait une entrée secrète dans la grande église; mais il n'y avoit point de secret qui pût échapper à la curiosité de nos ennemis, et la sainteté du lieu ne nous servit de rien pour nous garantir de leur fureur. En quelque endroit qu'on se cachât, on étoit pris et emmené. J'avais retiré un Vénitien avec sa femme et ses enfants, qui me servit fort utilement. Bien qu'il ne fût que marchand, il prit les armes comme un soldat, et feignant d'être des ennemis et parlant avec eux en leur langue, il défendit longtemps ma porte. Mais enfin ne pouvant plus résister à la multitude, qui entrait en foule, et principalement aux Français, qui se vantaient de ne rien craindre que la chute du ciel, il nous conseilla de nous sauver, de peur d'être chargés de chaînes et d'avoir le déplaisir de voir nos filles violées en notre présence. Marchant donc sous la conduite de ce fidèle défenseur, comme si nous eussions été ses prisonniers, nous allâmes vers les maisons des Vénitiens qui étaient de nos amis. Lorsque nous fûmes arrivés au quartier qui étoit échu aux Français, nous fûmes abandonnés par nos valets, qui s'écartèrent lâchement de côté et d'autre, et obligés de porter nous-mêmes nos enfants, qui ne pouvaient encore marcher. Nous partîmes un samedi, cinquième jour de la prise. L'hiver approchait et ma femme était grosse, de sorte qu'il me semblait que c'était un accomplissement de la parole par laquelle le Sauveur nous avertit de prier Dieu que notre fuite n'arrive point en hiver, ni au jour du sabbat, et de la prédiction par laquelle il prononce malheur sur les femmes qui seront enceintes ou nourrices. Plusieurs de nos parents et de nos amis s'étant joints à nous aussitôt qu'ils nous eurent aperçus, nous marchâmes tous ensemble, et nous rencontrâmes des gens de guerre assez mal armés. Les uns avaient de longues épées pendues à leurs chevaux, les autres des poignards attachés à leur ceinture. Les uns étaient chargés de butin, les autres fouillaient leurs prisonniers pour voir s'ils ne cachaient point un bon habit sous un méchant, ou s'ils n'avaient point d'argent. D'autres regardaient de belles femmes avec les mêmes yeux que s'ils eussent dû en jouir à l'heure même. Nous mîmes celles que nous avions au milieu de nous, comme au milieu d'une bergerie, et nous les avertîmes de salir avec de la terre ces visages qu'elles embellissaient autrefois avec du fard, de peur que l'éclat de leur teint n'attirât les yeux des spectateurs curieux, n'allumât le désir et n'excitât la fureur des ravisseurs cruels qui croyaient avoir le droit de faire tout ce que permet la licence de la guerre. Ayant le cœur serré de douleur, nous levions les mains au ciel, nous frappions nos poitrines et nous priions Dieu qu'il lui plût de nous préserver de la violence de ces bêtes cruelles. Comme nous étions près de passer par la porte Dorée, un barbare impie et violent enleva, proche l'église de Saint-Mocius martyr, la fille d'un magistrat, comme un loup enlève une brebis. Le père, accablé de vieillesse et de maladie, fit en même temps un faux pas et tomba dans la boue, d'où se tournant vers moi, qui ne lui pouvais servir que d'un appui aussi faible que celui du figuier, et m'appelant par mon nom, il me conjura de l'assister. Je suivis donc le ravisseur, m'écriant contre sa violence, et joignant à mes cris des gémissements lamentables et des gestes propres à exciter la pitié. J'implorai le secours des soldats qui passaient et qui pouvaient entendre quelques mots de notre langue; je leur pris les mains et leur fis des caresses. Enfin j'en touchai si fort quelques-uns qu'ils me promirent de venger ce rapt. Je les menai donc à la maison où le ravisseur avait enfermé la fille et où il se tenait à la porte pour repousser ceux qui auraient envie d'y entrer. Je leur dis, en le leur montrant avec le doigt: Voilà le coupable qui a violé en plein jour l'ordonnance par laquelle vous avez défendu de toucher aux femmes mariées, aux jeunes filles, aux vierges consacrées à Dieu, et que vous avez fait le serment d'observer. Défendez-nous contre cette violence, par l'autorité de vos lois et par la force de vos armes. Soyez sensibles aux larmes, qui coulent de mes yeux, puisque Dieu même s'y laisse toucher, et que la nature nous les a données pour exciter de la compassion et pour obtenir de l'assistance. Que si vous avez des enfants, je vous conjure par ces précieux gages de vos mariages, par le tombeau du Sauveur, et par le respect que vous avez pour ses commandements qui défendent aux chrétiens de faire aux autres ce qu'ils ne voudraient pas qu'on leur fît, de ne pas mépriser ma prière. J'animai de telle sorte ces gens de guerre par ces paroles qui m'étaient venues sur-le-champ à la bouche, qu'ils me promirent de me rendre la fille qui avait été enlevée. Le ravisseur, transporté d'amour et de colère, se moquait d'abord de leur demande; mais quand il vit qu'ils agissaient sérieusement et qu'ils le menaçaient de le faire pendre, il rendit la fille, que le père fut ravi de revoir. S'étant donc levé, il continua avec nous le voyage. Dès que nous fûmes hors de la ville, chacun commença à remercier Dieu de sa protection, ou à déplorer son malheur, comme il le trouva à propos. Pour moi, je me prosternai à terre, et je me plaignis aux murailles de ce qu'elles demeuraient seules insensibles aux calamités publiques et de ce qu'elles se tenaient debout, au lieu de se fondre en larmes. Qu'est-il besoin, leur disois-je, que vous subsistiez, depuis que toutes les choses pour la conservation et la défense desquelles vous avez été bâties ont été détruites par le fer et par le feu[ [160]?... Après avoir tiré ces paroles du fond d'un cœur inondé de douleur, nous continuâmes notre chemin, et en marchant nous répandîmes nos larmes comme une semence... Les paysans et les derniers du peuple nous chargeaient de confusion et d'opprobre, et au lieu de tirer de l'exemple de notre disgrâce une instruction de modération et de sagesse, ils se réjouissaient de notre malheur, et ils disaient, par un horrible renversement d'esprit, que la pauvreté et la nudité où nous étions réduits étoient une égalité pleine d'équité et de justice.

Quelques-uns d'entre eux ayant racheté à vil prix le bien qu'ils savaient que les étrangers avaient volé à leurs concitoyens, disaient, en levant les mains et les yeux au ciel: Dieu soit loué de nous avoir fourni un moyen si aisé et si commode de nous enrichir. Ils n'avaient pas encore logé les Latins dans leurs maisons, et ils ne savoient pas que ces peuples répandent autant de vin que de bile, et qu'ils traitent les Grecs avec le dernier mépris. Ils s'enrichissaient encore, par un commerce impie des choses saintes, en achetant, en revendant les vases et les ornements, comme s'ils eussent cessé d'appartenir à Dieu depuis qu'ils avaient été arrachés de ses temples par des mains sacriléges.

Les ennemis ne songeaient qu'à se divertir, mais d'un divertissement grossier et injurieux, qui ne tendoit qu'à tourner en ridicule nos façons d'agir. Ils se revêtaient, non par nécessité, mais par bouffonnerie, de robes peintes, et les portaient dans les rues. Ils mettaient nos coiffures de toile sur la tête de leurs chevaux, et leur attachaient au cou les cordons que nous laissons pendre le long du dos. Quelques-uns tenaient en leurs mains du papier, de l'encre et des écritoires, pour nous railler, comme si nous n'eussions été que des scribes et des copistes. Ils passaient des jours entiers à table, où les uns se traitoient fort poliment, et les autres ne mangeaient, selon la coutume de leur pays, que du bœuf bouilli, du lard salé avec de l'ail, de la farine de fèves, et une sauce fort piquante. En partageant le butin, ils ne mirent point de différence entre les choses sacrées et les profanes; mais ils les employèrent également à tous leurs usages, jusqu'à s'asseoir sur les images du Seigneur.

Nicétas, Annales.—Traduites par le président Cousin dans son Histoire de Constantinople, 1673.

Nicétas, surnommé Choniate parce qu'il était né à Chone en Phrygie, occupa de hautes fonctions à Constantinople; il mourut en 1218. Les Annales qu'il a écrites s'étendent de 1118 à 1204. Malgré le mauvais goût et l'emphase qui caractérisent les œuvres des écrivains du Bas-Empire, les Annales de Nicétas, en ce qui concerne l'histoire de la quatrième croisade, sont un document fort utile et exact.

Discours de Nicétas sur les monuments détruits
ou mutilés par les croisés en 1204.

Les Latins ouvrirent les tombeaux des empereurs qui ornaient le grand temple; ils enlevèrent avec une avidité effrénée les richesses qui s'y trouvaient, les perles, les pierres précieuses, les diamants, trésors respectés depuis tant de siècles; il outragèrent le corps de l'empereur Justinien, que le temps avait épargné, et le dépouillèrent de ses vêtements funèbres. Ainsi, ils ne firent grâce ni aux vivants ni aux morts; ils déchirèrent en lambeaux le magnifique voile du grand temple, tissu d'or et d'argent pur, estimé plusieurs millions. A ce brigandage succédèrent bientôt de nouveaux désordres; l'avidité des Latins les fit recourir aux statues de bronze, qu'ils firent fondre pour les convertir en monnaies; la Junon d'airain, statue colossale qui ornait le forum de Constantin, fut brisée et fondue la première: un char attelé de quatre chevaux put à peine en transporter la tête jusqu'au palais de l'empereur. Le beau Pâris qui présentait à Vénus la pomme, source d'une fatale discorde, fut renversé de sa base. Ils n'épargnèrent pas davantage cette pyramide élevée qui dominait sur toutes les colonnes dispersées de la ville. Qui n'eût admiré les bas-reliefs dont cette pyramide était ornée! L'artiste y avait représenté tous les oiseaux qui saluent le printemps de leurs chants harmonieux. On y voyait tous les travaux du cultivateur, les instruments du labourage, les meubles simples de la ferme, les brebis bêlantes, les agneaux bondissants; une mer immense s'étendait au loin; elle était peuplée d'une foule innombrable de poissons, dont les uns tombaient dans les filets des pêcheurs; d'autres échappaient de leurs mains, et, se précipitant dans les flots, recouvraient leur liberté. Des Amours nus deux à deux, trois à trois, exprimaient la joie folâtre, en luttant ou en se jetant des pommes. Sur le sommet élevé de cette pyramide était une statue de femme que les vents faisaient tourner dans tous les sens, et qui pour cette raison, était appelée Anémodulion. On condamna aussi aux fourneaux la statue héroïque et colossale du Taurum, que quelques-uns croyaient être celle de Josué, parce que le cavalier, étendant la main vers le soleil à son couchant, semblait lui ordonner de s'arrêter. D'autres disent que c'était Bellérophon, car, libre comme Pégase, du cavalier qu'il portait, le cheval volait sans frein dans la plaine, battant l'air de ses ailes, en même temps qu'il frappait la terre de ses pieds. Une tradition fabuleuse rapportait que sous l'ongle du pied gauche était cachée la figure d'un homme de la faction verte, ou d'un habitant de l'Occident, ou d'un Bulgare. Du reste, il était impossible de voir l'objet qu'il cachait, tant ce pied était étroitement uni à la base; quand on eut mis le cheval en pièces pour le fondre, on ne trouva qu'un cachet enveloppé d'un drap de laine. Les Latins, sans chercher à connaître le sens des caractères qu'il portait, le jetèrent au feu avec les autres débris de la statue.

Les Latins, qui n'appréciaient pas ce qui était beau, n'épargnèrent pas davantage les autres statues de l'hippodrome; tous les autres monuments de l'antiquité furent détruits; les médailles, que leurs inscriptions rendaient précieuses, furent vendues; et ils se distribuèrent comme des pièces de monnaie les pièces rares qu'on avait recueillies à grands frais.

Dans ce grand désastre périt l'Hercule Trihespérus, ce colosse, chef-d'œuvre de sculpture, qu'on voyait dans le Cophius; il était couvert de la peau d'un lion; l'immobilité de l'airain n'empêchait pas qu'on ne vît ses yeux animés par la fureur; ses épaules n'étaient point chargées d'un carquois; il n'avait plus dans ses mains ni son arc ni sa massue; mais, fléchissant la jambe gauche jusqu'aux genoux, il appuyait sur son coude sa main gauche, qu'il tenait élevée pour soutenir sa tête, oppressée par la douleur; le fils de Jupiter déplorait sa destinée, il maudissait les travaux qu'Eurystée, abusant des dons de la fortune, lui imposait dans sa fureur jalouse; sa large poitrine, ses fortes épaules, sa chevelure épaisse, ses bras nerveux, les muscles qui dessinaient ses reins, sa haute stature, tout était fait, je le pense, d'après la vraie mesure attribuée à Hercule par Lysimaque. Cette statue de bronze fut son premier et son dernier ouvrage dans ce genre. Telle était l'immensité de cette statue, que le cordon qui mesurait un de ses pouces pouvait facilement ceindre un homme, et que la taille des hommes les plus grands égalait à peine la circonférence de la cuisse du colosse. Les Latins ne respectèrent pas ce symbole de la force humaine, eux qui cependant se l'attribuent par excellence et qui mettent la force au-dessus de tout.

Ils firent fondre encore l'âne chargé qui marchait en ruant, et le conducteur qui le suivait; ce groupe avait été placé par Auguste dans la ville d'Actium (que les Grecs appellent Nicopolis) en mémoire d'une aventure arrivée au monarque. On rapporte que ce prince allant reconnaître l'armée d'Antoine, rencontra un paysan avec son âne, qui lui indiqua le camp de son compétiteur; Auguste l'ayant interrogé sur son nom, le paysan répondit qu'il s'appelait Nicon (heureux), et son âne Nicandre (vainqueur), et qu'il portait des provisions à l'armée de César. Les Latins livrèrent encore aux flammes la truie ou la louve qui allaita Rémus et Romulus. Ainsi furent détruits les monuments les plus vénérables de l'antiquité et transformés en viles pièces de monnaie. Il en est de même de l'homme qui combattait un lion; de l'hippopotame dont le derrière se terminait en queue écailleuse; de l'éléphant qui agitait sa trompe; des sphinx dont la forme est tout à la fois celle d'une femme gracieuse et d'un monstre horrible; quelques-uns de ces monstres, déployant leurs ailes, semblaient défier les oiseaux au vol rapide. Je n'oublierai point le cheval indompté, dont l'oreille droite, la bouche frémissante et les bonds, signes de sa joie et de sa fierté, annonçaient l'indépendance; l'horrible Scylla, femme gigantesque, dont l'attitude menaçante exprimait la force et la férocité; de ses flancs entr'ouverts sortaient les monstres qui se précipitèrent sur le vaisseau d'Ulysse, pour dévorer ses compagnons infortunés. On voyait encore dans l'hippodrome un aigle d'airain, ouvrage d'Apollonius de Thyane, et le plus bel instrument de ses prestiges. Quand cet homme célèbre vint à Byzance, les Grecs, dont le territoire était infesté de serpents, le prièrent de les délivrer de ce fléau. Le philosophe, ayant invoqué les plus puissants démons dans une orgie, fit placer au haut d'une colonne, après la célébration de ses mystères sacriléges, un aigle dont l'aspect, semblable au chant des sirènes, enchaînait tous ceux qui jetaient les yeux sur lui. Un serpent que cet aigle tenait dans ses serres s'efforçait vainement d'arrêter son essor, en l'enveloppant des replis de son corps tortueux, et en s'élançant pour atteindre les ailes du roi des airs; serré dans les griffes de l'oiseau, le monstre, gonflé de venin, semblait moins lutter contre lui que s'assoupir de lassitude, tandis que l'aigle, avant de célébrer sa victoire par des cris de triomphe, faisait un dernier effort pour enlever son ennemi dans les airs; la joie qui brillait dans ses yeux et l'agonie du monstre annonçaient aux spectateurs étonnés quelle serait l'issue du combat; en voyant le serpent ainsi abattu, on espérait que l'aigle, dédaignant de se repaître de cette vile proie, laisserait tomber le cadavre du monstre, qu'il effrayerait ainsi ceux qui désolaient Byzance et les forcerait de fuir dans leurs antres secrets. Cet ouvrage offrait encore une merveille; on voyait sur les plumes de l'aigle un cadran qui, lorsque le ciel n'était pas couvert de nuages, indiquait les heures du jour à ceux qui connaissaient ces caractères.

Que dirai-je de la statue d'Hélène, de la perfection de sa taille, de l'albâtre de ses bras et de son sein, de sa jambe parfaite, de cette Hélène qui conduisit toute la Grèce sous les murs de Troie? N'avait-elle pas adouci les féroces habitants de la Laconie? Tout était possible à celle dont les regards enchaînaient tous les cœurs; ses vêtements étaient sans apprêt, mais si ingénieusement arrangés qu'ils laissaient voir ses belles formes au travers d'une tunique légère, de son voile, de sa couronne et des tresses de ses cheveux. Sa chevelure, attachée seulement à la hauteur du cou, flottait au gré des vents, et retombait jusqu'aux pieds en tresses ondoyantes. Sa bouche, entr'ouverte comme le calice d'une jeune fleur, semblait offrir un passage aux tendres accents de sa voix, et le doux sourire de ses lèvres remplissait d'une émotion délicieuse l'âme du spectateur. Jamais il ne sera possible d'exprimer et la postérité cherchera vainement à sentir et à peindre la grâce répandue dans cette statue divine. Mais, ô fille de Tindare, chef-d'œuvre des amours, émule de Vénus, où est la toute-puissance de tes charmes? Pourquoi n'en fais-tu pas sur ces barbares l'aimable usage que tu en faisais autrefois? Les destins t'ont-ils condamnée «à brûler du feu dont tu consumas tant de cœurs?» Les descendants d'Énée ont-ils voulu te condamner aux flammes que tu allumas dans Ilion?.... On voyait sur le piédestal une jeune femme d'une taille admirable, dont la chevelure était relevée sur le front avec beaucoup de grâce; elle était placée de manière qu'on pouvait y atteindre avec la main; la sienne, d'une blancheur d'albâtre, soutenait un cheval par un de ses pieds avec autant d'aisance que si c'eût été un fuseau; le cavalier était robuste et dans une attitude guerrière; le cheval dressait ses oreilles comme s'il eût entendu le son de la trompette; il semblait se précipiter en avant avec fureur; ses pieds suspendus en l'air, ses yeux pleins de feu, son col élevé, annonçaient l'ardeur des combats.

Au delà de cette statue, proche de la borne orientale des courses, on voyait des statues, trophées des vainqueurs. D'un signe de la main, ils commandaient au conducteur de ne pas lâcher les rênes auprès de la borne, mais de faire tourner les chevaux et de les presser de l'éperon, afin que, se trouvant plus tôt au delà du terme, ils obligeassent leurs rivaux à prendre un plus grand détour; alors ceux-ci, malgré la rapidité de leurs coursiers, devaient rester en arrière et perdre la couronne.

Un spectacle plus intéressant, et le plus curieux de tous par sa perfection, car je n'ai pas l'intention de tout décrire, s'offrait encore dans l'hippodrome: c'était un animal en forme de bœuf placé sur un énorme piédestal; il était difficile d'assigner la race de cet immense animal; il en étouffait entre ses dents un autre, dont le corps était si couvert d'écailles, qu'on ne pouvait le toucher impunément. On croyait que l'un de ces monstres était un basilic et l'autre un aspic; quelques uns pensaient que l'un était un hippopotame et l'autre un crocodile; tous les deux, vaincu et vainqueur, se donnaient mutuellement la mort; celui qu'on prenait pour un basilic, infecté de la tête aux pieds du venin de son adversaire, était d'un vert livide, couleur que donnait à son sang la fermentation du poison qui s'y était mélangé; ses genoux ne pouvaient plus le supporter, et l'on voyait bien qu'il se serait étendu à terre si les jambes qui lui servaient d'appui ne l'eussent soutenu par leur masse. L'autre animal, brisé sous la dent de son ennemi, remuait à peine sa queue venimeuse; il ouvrait sa gueule et marquait les terribles efforts qu'il faisait pour échapper de cette horrible prison; mais c'était vainement, car ses pieds, son dos et la partie de son corps à laquelle tenait sa queue étaient absolument enfermés dans l'énorme mâchoire du vainqueur; l'avantage était donc égal de part et d'autre; ils combattaient avec autant de succès et périssaient ensemble.

Nicétas, Discours sur les monuments détruits ou mutilés par les croisés.—Trad. par Michaud dans la Bibliothèque des Croisades, 3e vol., p. 425.

LA CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS.
1208.

Vous avez tous entendu comment l'hérésie, que le Seigneur maudisse! s'était si fort propagée qu'elle avait en son pouvoir tout l'Albigeois, le Carcassais, le Lauraguais, et dans la plus grande partie du pays, de Béziers à Bordeaux, tant que va le chemin, il y avait une multitude d'hommes de cette croyance et de cette secte; et qui dirait plus ne mentirait pas. Lorsque le saint pape de Rome et le reste du clergé virent cette grande folie se répandre plus fort que de coutume et croître de jour en jour, chaque ordre y envoya prêcher quelqu'un des siens; et l'ordre de Cîteaux, qui eut la seigneurie de cette mission, y manda à diverses fois de ses hommes. L'évêque d'Osma en tint concile; et les autres légats conférèrent avec ceux de Bulgarie, là-bas, à Carcassonne, où il y eut grande assemblée. Avec tous ses barons s'y trouva le roi d'Aragon, lequel en sortit aussitôt qu'il eut entendu et reconnu le fait de l'hérésie, et il en envoya ses lettres à Rome. Mais, Dieu me bénisse! je ne puis autrement dire, sinon que les hérétiques ne font pas plus de cas des sermons que d'une pomme gâtée. Cinq ans, ou je ne sais combien, cette gent égarée se conduisit de même, ne voulant pas se convertir, de quoi sont morts maints grands personnages, et ont péri des foules de peuple, et bien d'autres encore en périront avant que la guerre finisse. Il n'en peut être autrement.

Il y avait dans l'ordre de Cîteaux une abbaye voisine de Lerida, et que l'on nommait le Poblet, et dans cette abbaye un digne homme qui en était abbé, lequel pour son savoir, montant de grade en grade, d'une autre abbaye nommée Granselve, où il avait été d'abord, fut amené au Poblet, en fut élu abbé, et puis en troisième lieu fut fait abbé de Cîteaux, tant Dieu l'aima! Ce saint homme s'en alla avec les autres, par la terre des hérétiques, leur prêchant de se convertir; mais plus il les priait, plus ils se raillaient de lui et le tenaient pour sot. Ce fut là le légat auquel le pape donna tout pouvoir d'abattre partout la gent mécréante.

Cet abbé de Cîteaux, que Dieu aimait tant et qui avait nom frère Arnaud, le premier en tête des autres, tantôt à pied, tantôt à cheval, s'en va disputant contre les félons mécréants d'hérétiques. Il s'en va les pressant vivement de ses paroles; mais ceux-ci ne prennent aucun souci des prêcheurs et n'en font pas le moindre cas. Cependant Pierre de Châteauneuf[ [161] est aussi venu vers Saint-Gilles en Provence, sur son mulet amblant; il excommunie le comte de Toulouse, parce qu'il soutient les routiers, qui vont pillant le pays. Et voilà qu'un des écuyers du comte, qui en avait grande rancune et voulait se rendre désormais agréable à son seigneur, tue le légat en trahison; passant derrière lui, il le frappe au dos de son tranchant épieu et s'enfuit sur son cheval courant vers Beaucaire, d'où il était et où il avait ses parents. Mais avant de rendre l'âme, levant les mains au ciel, Pierre prie Dieu, en présence de tous, de pardonner à ce félon écuyer son péché. Il rendit l'âme après cela à l'aube paraissant, et l'âme s'en alla au Père tout-puissant. On ensevelit le corps à Saint-Gilles avec maints cierges allumés et maints Kyrie eleison que les clercs chantèrent.

Quand le pape sut, quand lui fut dite la nouvelle que son légat avait été tué, sachez qu'elle lui fut dure. De la colère qu'il en eut, il se tint la mâchoire, et se mit à prier saint Jacques, celui de Compostelle, et saint Pierre, qui est enseveli dans la chapelle de Rome. Quand il eut fait son oraison, il éteignit le cierge. Et là devant lui viennent alors frère Arnaud, l'abbé de Cîteaux, maître Milon, parlant latin, et les douze cardinaux, tous en un cercle. Là fut prise la résolution qui excita cette bourrasque dont tant d'hommes devaient périr fendus par les entrailles, dont mainte belle demoiselle et mainte noble dame devaient rester sans robe ni manteau. De par delà Montpellier jusqu'à Bordeaux, le concile ordonne de détruire tout ce qui lui désobéira.

Cependant l'abbé de Cîteaux, qui tenait la tête penchée, s'est levé sur ses pieds contre un pilier de marbre, et dit au pape: «Seigneur, par saint Martin! nous faisons de tout cela trop de paroles et trop grand bruit; faites faire et écrire vos lettres en latin, comme bon vous semblera, et je me mets aussitôt en route pour les porter en France et partout le Limousin, en Poitou, en Auvergne et jusqu'en Périgord. Proclamez les indulgences ici, dans les confins de ce pays jusqu'à Constantinople et dans tout pays chrétien: qu'à celui qui ne se croisera pas il soit interdit de boire du vin, de manger sur nappe, matin ni soir, et de vêtir tissu de chanvre ou de lin; et que s'il meurt, il ne soit pas enseveli autrement qu'un chien. Tous finissent par s'accorder à ces paroles et au conseil qui leur est donné.

Quand l'abbé de Cîteaux, l'honorable personnage, qui fut ensuite élu archevêque de Narbonne, le meilleur et le plus honnête clerc qui porta jamais tonsure, a donné ce conseil, nul ne profère un mot, si ce n'est le pape, qui, faisant marri visage, dit à l'abbé: «Frère, va-t'en à Carcassonne et à Toulouse la Grande, qui est assise sur la Garonne; tu mèneras l'host[ [162] des croisés contre la félonne gent. Pardonne aux fidèles leurs péchés, au nom de Jésus-Christ, et prie-les, exhorte-les de ma part à chasser les hérétiques d'entre ceux dont la foi est saine.» Et voilà que l'abbé s'apprête à partir sur l'heure de none; il sort de la ville chevauchant et éperonnant. Avec lui partent l'archevêque de Tarragone, l'évêque de Lerida et celui de Barcelone, celui de Maguelone, devers Montpellier, et d'autres encore d'outre les ports d'Espagne, celui de Pampelune, ceux de Burgos et de Terrasone; tous ceux-là s'en vont avec l'abbé.

L'abbé est monté à cheval aussitôt qu'ils ont pris congé. Il s'en va à Cîteaux, où, selon la coutume, tous les moines blancs portant tonsure étaient réunis en chapitre général, à la Sainte-Croix, qui se fête là en été. Voyant tout le monastère, il chante la messe; et la messe finie, il se met à prêcher. Il dit, il rapporte les paroles du concile, et montre à chacun sa bulle scellée, comme lui et les autres l'ont çà et là partout montrée. Cependant, aussi loin que s'étend la sainte chrétienté, en France et dans tous les autres royaumes, les peuples se croisent dès qu'ils apprennent le pardon de leurs péchés, et jamais, je pense, ne fut fait si grand host que celui fait alors contre les hérétiques et les ensabbatés. Alors se croisèrent le duc de Bourgogne, le comte de Nevers et maints autres seigneurs. Je ne parlerai point de ce que coûtèrent d'orfroi et de soie les croix qu'ils se mirent du côté droit sur la poitrine; je ne tiens pas compte de leurs armures, de leurs montures, de leurs enseignes, ni de leurs chevaux vêtus de fer. Dieu ne fit jamais latiniste ou clerc si lettré, qui de tout cela pût raconter la moitié ni le tiers, ou écrire les noms des prêtres et abbés assemblés dans l'host qui va camper sous Béziers, hors des murs, dans la campagne.

Quand le comte de Toulouse, les autres barons et le vicomte de Béziers ont appris que la croisade se prêche et que les Français se croisent, ne pensez pas qu'ils s'en réjouissent. Ils en sont forts dolents, comme dit la chanson.

Histoire de la Croisade contre les Albigeois, écrite en vers provençaux par un poëte contemporain, traduite et publiée par Fauriel, 1 vol. in-4o, 1837. (Collection des documents inédits sur l'histoire de France)[ [163]

LA PRISE DE BÉZIERS.
1209.

Le vicomte de Béziers ne cesse, nuit ni jour, de fortifier sa terre. Il était homme de grand cœur; aussi loin que s'étende le monde, il n'y avait point de meilleur chevalier, plus preux, plus libéral, plus courtois, ni plus avenant. Il était le neveu du comte Raymond[ [164], le fils de sa sœur, et bon catholique; je vous en donne pour garants maint clerc et maint chanoine mangeant en réfectoire, et beaucoup d'autres. Il était tout jeune, bien voulu de tous, et les hommes de sa terre, ceux dont il était le seigneur, n'avaient de lui défiance ni crainte; ils jouaient avec lui, comme s'il eût été leur égal; mais ses chevaliers et ses autres vassaux, qui en tour, qui en château, maintenaient les hérétiques. Ils furent pour cela exterminés et occis avec déshonneur, et le vicomte lui-même en mourut en grande douleur, et par cruelle méprise, dont ce fut grand dommage. Je ne le vis jamais qu'une seule fois, alors que le comte de Toulouse épousa dame Éléonore, la meilleure et la plus belle reine qu'il y ait en terre chrétienne ou païenne, et dans le monde entier, si loin qu'il s'étende, jusqu'à la grande mer. Je n'en dirais jamais tant de bien, ni tant de louange, qu'il n'y ait en elle encore plus de mérite et de valeur; et je reviens à mon sujet.

Lorsque le bruit arrive au vicomte de Béziers que l'host des croisés est en deçà de Montpellier, il monte sur son cheval de guerre, et il entre à Béziers, un matin, à l'aube, quand il n'était pas encore jour. Les bourgeois de la ville, les jeunes et les vieux, les petits et les grands, apprenant qu'il est arrivé, tôt et vite s'en viennent à lui. Il leur recommande de se défendre avec force et bravoure, et leur promet qu'ils seront bientôt secourus. «Je m'en irai, dit-il, par la route battue, là-haut à Carcassonne, où je suis attendu.» Sur ces paroles il est sorti en grande hâte; les juifs de la ville l'ont suivi de près; les autres demeurent marris et dolents. Là-dessus l'évêque de Béziers, ce grand prud'homme, entra dans la ville, et aussitôt qu'il fut descendu à l'église cathédrale, où sont maintes reliques, il fit assembler tous les habitants; et quand ils sont assis, il leur conte que l'host des croisés est en marche, et les exhorte à se soumettre avant qu'ils ne soient vaincus, pris ou tués, et qu'ils n'aient perdu leur bien et leur avoir. S'ils se soumettent, tout ce qu'ils ont pu perdre leur sera sur-le-champ rendu; s'ils ne veulent le faire, ils resteront dépouillés à nu, et de glaive d'acier émoulu taillés, sans autre demeure.

Quand l'évêque a expliqué sa raison, quand il leur a dit et expliqué sa mission, il les prie de nouveau de s'accorder avec le clergé et les croisés, avant d'être passés au fil de l'épée. Mais ce parti, sachez, n'agrée point à la majorité du peuple. Ils se laisseront, disent-ils, noyer dans la mer salée avant d'accepter cette proposition; et personne n'aura du leur un denier vaillant, pour qu'ils changent leur bonne seigneurie pour une autre. Ils ne s'imaginent pas que l'host des croisés puisse durer au siége, et qu'avant quinze jours il ne soit pas tout parti; car il occupe bien une grande lieue de long, et tient à peine dans les grands chemins et les sentiers. Et quant à leur ville, ils se la figurent si forte, si bien fermée et close tout à l'entour, qu'en un mois entier les assiégeants ne l'auraient pas forcée. Mais, comme dit Salomon à la sage reine d'Orient, de ce qu'a projeté un fou, il se fait trop en une fois. Quand l'évêque voit que la croisade est en mouvement, et que ceux de Béziers ne prisent pas plus son sermon qu'une pomme pelée, il est remonté sur la mule qu'il avait amenée, et s'en va à la rencontre de l'host qui est en marche. Ceux qui sortirent avec lui sauvèrent leur vie, et ceux qui restèrent dans la ville le payèrent cher. Aussi vite qu'il peut, sans demeure aucune, l'évêque rend compte de sa mission à l'abbé de Cîteaux et aux autres barons de l'armée, qui l'écoutent attentivement. Ils tiennent ceux de Béziers pour gent folle et forcenée, et voient bien que pour eux s'apprêtent les douleurs, les tourments et la mort.

C'était la fête que l'on nomme la Madeleine, quand l'abbé de Cîteaux amène le grand host des Croisés, qui tout entier campe à l'entour de Béziers, sur le sable. C'est alors que redoublent pour ceux de dedans le mal et le péril; car jamais l'host de Ménélas, à qui Pâris enleva Hélène, ne dressa tentes si nombreuses à Mycènes, devant le port, ni si riches pavillons, de nuit, par le serein, que celui des Français et du comte de Braine, là sous Béziers. Il n'y eut baron en France qui n'y fît sa quarantaine. Oh! la mauvaise étrenne qu'il fit aux habitants de la ville, celui qui leur donna le conseil de sortir en plein jour et d'escarmoucher fréquemment toute la semaine! Car sachez ce que faisait cette gent chétive, cette gent ignare et folle plus que baleine. Avec les bannières de grosse toile blanche qu'ils portaient, ils allaient courant devant les croisés, criant à toute haleine; ils pensaient leur faire épouvantail, comme on fait à des oiseaux en champ d'avoine, en huant, en braillant, en agitant leurs enseignes, le matin, dès qu'il fait clair.

Quand le roi des ribauds les vit ainsi escarmoucher, braire et crier contre l'host de France, et mettre en pièces et à mort un croisé français, après l'avoir de force précipité d'un pont, il appelle tous ses truands, il les rassemble en criant à haute voix: «Allons les assaillir!» Aussitôt qu'il a parlé, les ribauds courent s'armer chacun d'une masse, sans autre armure. Ils sont plus de quinze mille, tous sans chaussure; tous, en chemise et en braies, ils se mettent en marche, tout autour de la ville, pour abattre les murs; ils se jettent dans les fossés, et se prennent les uns à travailler du pic, les autres à briser, à fracasser les portes. Voyant cela, les bourgeois commencent à s'effrayer; et de leur côté, ceux de l'host crient: «Aux armes, tous!» Vous les auriez vus alors s'avancer en foule contre la ville, et de force repousser des remparts les habitants, qui, emportant leurs enfants et leurs femmes, se retirent à l'église et font sonner les cloches, n'ayant plus d'autre refuge.

Les bourgeois de Béziers voient contre eux venir, et en grande hâte s'armer les Français de l'host, tandis que le roi des ribauds les assaille, et que ses truands de toutes parts remplissent les fossés, brisent les murs et forcent les portes; ils sentent bien en eux-mêmes qu'ils ne peuvent résister, et se réfugient au plus vite dans la cathédrale. Les prêtres et les clercs vont se vêtir de leurs ornements, font sonner les cloches comme s'ils allaient chanter la messe des morts, pour ensevelir corps de trépassés; mais ils ne pourront empêcher qu'avant la messe dite les truands n'entrent dans l'église; ils sont déjà entrés dans les maisons; ils forcent celles qu'ils veulent; ils en ont large choix, et chacun d'eux s'empare librement de ce qui lui plaît. Les ribauds sont ardents au pillage; ils n'ont point peur de la mort; ils tuent, ils égorgent tout ce qu'ils rencontrent. Ils amassent et font de tous côtés grand butin; ils en seraient riches à jamais, s'ils pouvaient le garder; mais il leur faut bientôt l'abandonner; les barons de France s'en emparent sur eux, qui l'ont fait.

Les barons de France, ceux de vers Paris, clercs et laïques, marquis et princes, entre eux sont convenus qu'en tout château devant lequel l'host se présenterait, et qui ne voudrait point se rendre avant d'être pris, les habitants fussent livrés à l'épée et tués, se figurant qu'après cela ils ne trouveraient plus personne qui tînt contre eux, à cause de la peur que l'on aurait pour avoir vu ce qui en advint à Montréal, à Fanjeaux et aux environs. Et si ce n'eût été cette peur, jamais, je vous en donne ma parole, les hérétiques n'auraient été soumis par la force des croisés. C'est pour cela que ceux de Béziers furent si cruellement traités. On ne pouvait leur faire pis, on les égorgea tous; on égorgea jusqu'à ceux qui s'étaient réfugiés dans la cathédrale; rien ne put les sauver, ni croix, ni crucifix, ni autel. Les ribauds, ces fous, ces misérables, tuèrent les clercs, les femmes, les enfants; il n'en échappa, je crois, pas un seul. Que Dieu reçoive leurs âmes, s'il lui plaît, en paradis, car jamais, depuis le temps des Sarrasins, si fier carnage ne fut, je pense, résolu ni exécuté. Après cela, les goujats se répandent par les maisons, qu'ils trouvent pleines et regorgeant de richesses. Mais peu s'en faut que, voyant cela, les Français n'étouffent de rage; ils chassent les ribauds à coups de bâton, comme mâtins, et chargent le butin sur les chevaux et les roussins qui sont là, dehors, à paître l'herbe.

Le roi des ribauds et les siens, qui se tenaient pour fortunés et riches à jamais de l'avoir qu'ils avaient pillé, se mettent à vociférer quand les Français les en dépouillent. «A feu! à feu!» s'écrient-ils, les sales bandits. Et voilà qu'ils apportent de grandes torches allumées; ils mettent le feu à la ville, et le fléau se répand. La ville brûle tout entière en long et en travers. Sitôt que l'on s'aperçoit du feu, chacun fuit à l'écart; tout brûle alors, les maisons et les palais; et dans les palais, les armures, mainte cotte, maint heaume et maint jambard, qui avaient été faits à Chartres, à Blaye, à Édesse. Il y périt force riche bagage qu'il fallut abandonner. Brûlée aussi fut la cathédrale, bâtie par maître Gervais; de l'ardeur de la flamme elle éclata et se fendit par le milieu, et il en tomba deux pans.

Grand et merveilleux eût été, seigneurs, le butin qu'auraient eu de Béziers les Français et les Normands; et ils en auraient été pour toute leur vie enrichis, si ce n'eût été le roi des ribauds et les chétifs vagabonds qui brûlèrent la ville et y massacrèrent les femmes, les enfants, les vieux, les jeunes, et les prêtres messe chantants, vêtus de leurs ornements, là haut, dans la cathédrale. Les croisés sont restés trois jours dans les prés verdoyants, et le quatrième ils partent tous, sergents et chevaliers, par la plaine, où rien ne les arrête, et les enseignes levées qui flottent au vent.

Histoire de la Croisade contre les Albigeois, traduite par Fauriel.