LE CHAMPLAIN
A droite de l'entrée de l'oppidum s'élève un mamelon triangulaire compris entre le rempart et les vallées de l'Écluse et de la Come-Chaudron.
Une voie longeant le retranchement conduit à un petit plateau rocheux escarpé de trois côtés, et dominé par un monticule dont il n'est séparé que par une esplanade demi-circulaire.
Au centre du plateau s'élève un bloc de quelques mètres de hauteur, taillé--disent les géologues--par la main de l'homme, et ménagé dans la masse d'un roc aplani qui forme l'aire environnante.
C'est la pierre de la Wivre. Elle recouvre--suivant la légende--un trésor accessible seulement dans la nuit de Noël--où la pierre, à l'heure de minuit, fait une révolution sur elle-même.
Le sommet, auquel on accède par une rampe étroite, est rasé à l'avant en forme de siège; à l'arrière est une excavation ordinairement remplie d'eau pluviale et désignée dans le pays sous le nom de Fontaine des Larmes. Ces traditions, rapprochées de la disposition singulière du lieu, lui donnent un intérêt historique qu'il est impossible de méconnaître: la légende du trésor rappelle le locus consecratus--dont parle César--si fréquent dans les cités gauloises, où les populations déposaient en plein air leurs offrandes aux génies et aux dieux sous la garde du serpent sacré.[19]
Le plateau, d'autre part--grâce à son escarpement isolé, et son inclinaison sur toutes faces qui facilite l'écoulement des eaux--se prête mieux que tout autre point de l'oppidum à la réunion d'un corps délibérant.
Abrité par sa situation de l'oreille des curieux, ce locus consecratus--qui dans toutes les cités antiques était celui du conseil--est pour nous la salle en plein air du sénat gaulois. Elle pouvait contenir facilement plus de 500 personnes--chiffre auquel César évalue le nombre des chefs d'une des grandes cités de la Gaule.
L'hémicycle aplani, dont nous avons parlé, séparé du lieu du concilium par une levée de terre assez prononcée, était destiné vraisemblablement à loger les chariots des chefs et leurs chevaux, qui, pendant le conseil--d'après les lois les plus anciennes des tribus celtiques--devaient rester attachés au piquet.[20]
Toute cette partie de l'oppidum était inhabitée. On n'a rencontré autour du monticule qu'une seule maison dans laquelle fut trouvé un vase couvert d'ornements gaulois.
Les habitations n'existaient que dans la partie orientale voisine de la grande voie de la Croix du Rebout. La plupart étaient possédées par des artisans--notamment des fabricants de bronze dont les creusets et les scories ont été recueillis en grande quantité; on a trouvé de distances en distances des cases funéraires--renfermant jusqu'à 50 ou 60 amphores--qui appartenaient--ainsi qu'on a pu le constater depuis--aux différents corps de métier occupant cette région.
VALLÉES DE LA GOUTTE DAMPIERRE, DE L'ÉCLUSE ET DE LA COME-CHAUDRON
Ces trois vallées sont suivies chacune par un ruisseau où vont se réunir, par bassins respectifs, les vingt-deux sources comprises dans l'intérieur de l'enceinte.
Une seule de ces vallées--celle de la Come-Chaudron--a été suffisamment explorée pour qu'on puisse en parler ici:
Le quartier de la Come-Chaudron, parallèle à celui du Champlain, est situé à gauche de la grande voie, et se compose d'une partie supérieure légèrement inclinée à l'est et d'une vallée profonde traversée par un faible ruisseau. Les régions fouillées le plus complètement sont à l'entrée même de la place et servaient de demeure exclusive à des métallurgistes.
Le premier établissement était une fonderie, où, dans de petits fours bien construits, on extrayait le fer directement par la méthode catalane. Plus loin, des forges isolées, creusées dans le sol et munies de buses en terre réfractaire, assez semblables aux nôtres, un grand atelier de forgerons de 47 mètres de long, de vastes hangars construits avec des charpentes et de la terre battue ont offert partout les débris de la sidérurgie dans toutes ses variétés. Les habitations, sur la pente de la vallée, enterrées de deux mètres à l'arrière et de plain-pied à la façade, étaient construites, la plupart du temps, en pisé et en poteaux fixés dans le sol; les parties enfouies étaient seules en maçonnerie de pierres sans chaux, quelques-unes même cloisonnées avec de simples planches. C'est dans ces réduits, espèces de tannières, où le soleil ne pénétrait que par la porte, quand elle n'était point abritée sous un auvent, que les fabricants de Bibracte exerçaient leurs industries, parmi lesquelles une des plus curieuses est celle de l'émaillerie. Le travail des émaux, qui confine à l'art, apparut pour la première fois au centre de la Gaule, avec des dates certaines, lors des fouilles de la Come-Chaudron, en 1869; car, on ne mit point seulement à jour quelques échantillons isolés, mais tout un centre de fabrication, dont les ateliers—-comme dans certaines fouilles de Pompéï-—n'auraient paru fermés que de la veille, si l'état d'altération d'un grand nombre d'objets n'eût témoigné d'un long séjour au sein de la terre.
Les ustensiles gisaient pêle-mêle, les fours étaient encore remplis de charbon; à côté de spécimens complètement terminés, on en voyait d'autres à peine ébauchés, d'autres en pleine période de fabrication; tout autour, des fragments d'émail brut, des creusets de terre, des grès à polir, une quantité considérable de déchets, des bavures, des rognures provenant de la taille; des coques vitreuses qui conservaient l'empreinte des dessins du bronze, et, par-dessus tout, le témoin même des opérations, c'est-à-dire la médaille.[21]
Le procédé, employé par les Gaulois pour émailler les bronzes, diffère peu du travail de la niellure, dans lequel les populations du Caucase ont excellé de tout temps.
Il consistait à graver des traits ou des dessins sur la pièce à décorer, puis à la recouvrir uniformément, sur toute sa surface, d'une couche d'émail dont on enlevait ensuite l'excès à l'aide de pierres de grès et de polissoirs.
Un assez grand nombre de ces émaux primitifs de la Gaule ont été trouvés au Beuvray et déposés dans les vitrines du musée de Saint-Germain-en-Laye; ce sont--pour la plupart--des bossettes, des clous-ornements, des fleurons..., etc., en un mot, des objets relatifs à l'attelage et au harnachement, incisés de tailles profondes remplies d'émail rouge.
Les lignes parallèles ou brisées, les chevrons, les feuilles de fougères et les quadrillés qui composent le dessin de ces émaux ont un caractère purement gaulois. L'ornementation est la même que celle qu'on voit figurer sur le bouclier du guerrier gaulois dont la statue est au musée d'Avignon. Il est donc de toute vraisemblance que les couleurs mentionnées par les écrivains et dont nous avons parlé plus haut comme resplendissant sur les boucliers des chefs gaulois, n'étaient autres que des émaux.