TERRASSE.

Ce plateau renferme le Temple, le Forum et le Champ de foire.

Temple et Forum.

Le temple du Beuvray--ainsi que le forum et autres dépendances qui l'entourent--parait avoir été créé uniquement en vue du pèlerinage et de la foire à l'époque où l'oppidum fut abandonné de gré ou de force par les populations qui l'habitaient.

Les substructions qu'on rencontre sur son emplacement ont révélé les traces d'installations antérieures remplacées par l'édifice cité plus haut.[15]

Construit avec la solidité des travaux romains, ce temple était flanqué de trois autres constructions au nord, à l'ouest et au sud.

La partie qui regarde le levant comprenait un très gros mur à hauteur d'appui, qui soutenait tout le terrassement du plateau et laissait la vue libre de ce côté.

Au nord et à l'ouest étaient des boutiques marchandes; au sud le logement des bestiaux et la boucherie, dépendance obligée du temple.

Une rangée de boutiques—-à l'usage des marchands qui se rendaient à la foire-—longeait les vieux côtés de la grande voie, séparée d'elle par un trottoir et un portique couvert.

Le temple était entouré d'un portique semblable à celui des boutiques. Il se composait de deux parties: d'un pronaós ou vestibule de 7 à 8 mètres de côté, et d'une cella surélevée, plus étroite que le vestibule auquel elle faisait suite.

Quand le christianisme pénétra dans les montagnes du Morvan, le temple du Beuvray fut transformé en chapelle; mais la partie la plus ancienne—-c'est-à-dire le vestibule-—fut seule conservée. La cella, où étaient les idoles, fut entièrement rasée; car on sait que les premiers apôtres n'admettaient pas que les sacrés mystères soient célébrés dans le sanctuaire même des fausses divinités.—-On la remplaça par une abside demi-circulaire précédée d'une partie droite plus étroite que le vestibule, et l'édifice prit ainsi la forme des basiliques constantiniennes du quatrième siècle.

La maçonnerie des parties reconstruites est irrégulière comme un travail fait à la hâte et par des ouvriers inexpérimentés; le mortier et les moellons en sont aussi également médiocres.

La tradition populaire attribue cette transformation à saint Martin lui-même, et l'on doit convenir qu'à défaut de preuves elle a au moins pour elle d'assez graves présomptions:

La circonstance qui milite le plus en faveur de l'opinion que nous émettons, c'est que la médaille romaine--la dernière en date parmi celles trouvées dans cette ruine--est exactement contemporaine de saint Martin. Cette même médaille était aussi la dernière de celles qui accompagnaient l'ex voto de la Dea Bibracte trouvé--comme on sait--au fond d'un puits scellé d'une dalle, dans l'enclos du petit séminaire d'Autun.[16]

Le premier établissement chrétien du Beuvray disparut à une époque difficile à préciser. On sait seulement qu'au douzième siècle, on éleva sur le même emplacement un nouvel édifice, dédié à saint Martin, qui fut ruiné vers 1570 par les soldats de Coligny, et fit place à une chapelle plus petite encore; celle-ci s'étant écroulée peu d'années avant la Révolution, ne fut remplacée que par une simple croix de bois.

En 1851, un membre de la Société Éduenne se rendant au congrès de Nevers, traversa la route du Beuvray. S'étant détourné quelque peu pour aller visiter le plateau de la Terrasse, il trouva la croix de Saint-Martin gisante sur le sol et brisée par la vétusté.

Les membres du congrès, informés de ce fait, et soucieux de perpétuer le souvenir du passage de saint Martin sur le Beuvray, votèrent par acclamation un crédit pour l'érection de la croix de pierre qui se voit au devant de la chapelle actuelle. Cette dernière fut construite par souscription vingt ans plus tard, et Mgr Landriot, archevêque de Reims, en posa la première pierre en 1871.

Foire du Beuvray.

L'exploration des terrains autour du temple et du forum a permis--en l'absence de textes écrits--de retracer l'histoire archéologique de cette foire--la plus ancienne de France et peut-être du monde entier.

Elle se tient encore chaque année, au premier mercredi de mai, sur un vaste emplacement dont la destination n'a jamais varié depuis l'époque gauloise. On y recueille de nombreuses pièces de cités appartenant à la Gaule, des silex taillés, des morceaux de hache de bronze, des verroteries, des fibules, des objets de toilette, des émaux, et enfin toutes espèces de fragments de poteries.

Viennent d'abord les poteries gauloises; la céramique romaine[17]--dont les débris ne se trouvent que dans les boutiques et aux alentours du champ de foire--fait suite dans cette série par rang d'ancienneté où elle précède les poteries mérovingiennes, ardoisées, et ornementées de grillages, trouvées en grande quantité sur le même emplacement.

On arrive ainsi aux poteries carlovingiennes blanches et rayées de rouge, puis à celles du moyen âge et de la renaissance, et enfin à l'époque moderne.

Les monnaies suivent la même série qui est ininterrompue de Philippe-Auguste (1180) jusqu'à nos jours.

Ainsi,--depuis le temps où l'on taillait des silex pour en faire des flèches--toutes les générations ont laissé des traces et en quelque sorte gravé leur âge sur ce plateau célèbre. Fait unique en archéologie: car autant vaudrait, pour un géologue, trouver au même lieu la série complète des assises terrestres à partir du granit.

A l'époque gauloise, les populations accouraient en foule sur la montagne, attirées non-seulement par la facilité de la vente ou de l'achat des denrées, mais aussi par la grande fête religieuse qu'on célébrait à la même époque. Les Éduens allaient porter leurs voeux--referre vota--à la fée nationale, la DEA BIBRACTE et jeter dans le bassin de sa source sacrée des oeufs, des pièces de monnaie ou autres offrandes.

Sous la domination romaine, le Beuvray, malgré l'abandon de Bibracte, n'en fut pas moins le rendez-vous de toutes les populations d'alentour au moment de sa foire et de son pèlerinage, car les Romains--contrairement à une opinion reçue--furent très tolérants pour la religion des vaincus, toutes les fois qu'elle ne touchait point à la politique, et acceptèrent avec la plus grande facilité les génies des sources et des rivières, les fées des fontaines, les maires..., etc., en un mot toutes les divinités des Gaulois.

Les coutumes religieuses du pays éduen étaient d'ailleurs d'une si grande ténacité que le christianisme lui-même eut grand'peine à les détruire. Saint Éloi, au sixième siècle, défendait expressément de chômer au mois de mai; aujourd'hui encore, nous retrouvons la trace de ces coutumes dans les pratiques superstitieuses en usage chez les paysans de nos montagnes:

Les nourrices viennent comme autrefois aux sources de la fée Bibracte--sanctifiées par les noms de Saint-Pierre et de Saint-Martin--se laver le sein avant l'aurore pour obtenir un bon nourrissage et jettent dans l'eau une pièce de monnaie ou un fromage.

Les hommes vont de même, à l'heure matinale, attacher des cordons de lisière autour de la croix et y déposer des bouquets composés de cinq espèces d'herbes magiques--à la mode des druides--pour préserver du mauvais oeil leur bétail ou leurs champs; puis ils s'avancent devant la croix, le dos tourné vers elle, et jettent derrière leur épaule gauche une baguette de coudrier--l'arbre du mal.[18]

On retrouve dans toutes ces pratiques les restes de traditions communes à tous les peuples issus des plateaux de l'Asie centrale.

Les forums, au moyen âge, furent détruits à une date inconnue et remplacés par de petites loges dispersées sur le même terrain.

La foire du Beuvray pendant cette période était non-seulement un rendez-vous religieux, mais aussi servait de prétexte à ces sortes de plaids, dont César a cité quelques exemples chez les Gaulois.

Les seigneurs de Glux et de la Roche-Milay, possesseurs de la montagne, y réunissaient chaque année tous leurs vassaux pour en faire le dénombrement, et tenaient cour plénière.

Les fêtes se terminaient généralement par un tournoi auquel prenait part toute la noblesse des environs.

La foule avant de se livrer aux affaires se rendait à la chapelle où étaient célébrés les offices religieux, et où l'on faisait des offrandes comme au temps d'Eumène--referunt vota templis.

La foire du Beuvray au seizième siècle est ainsi décrite par Guy Coquille:

«En la dite cime du Beuvray se tient une foire renommée par toute la France ... qui représente beaucoup d'antiquité car elle se tient chacun an le premier mercredy du mois de may.

«Au temps du paganisme les marchands soulaient sacrifier et faire leurs voeux a Maja déesse fille d'Atlas, et à Mercure son fils, en ce mois de may, pour avoir leur faveur au trafic de leurs marchandises.

Le mois de may est dit majus, en l'honneur de la dite Maja du temps des Romains, ainsi que dit Ovide au cinquième livre des Fastes; Mercure était le dieu des marchands comme se voit au prologue de la comédie de Plaute, Amphytrion. Et on voit encore aujourd'huy que cette foire est à jour de mercredy dit de Mercure et au mois de may dit de Maja

De nos jours, quoique singulièrement déchue, cette foire subsiste encore; elle est même l'occasion, entre les paysans, de rixes parfois sanglantes, car on s'ajourne au premier mercredi de mai pour vider en champ clos les anciennes querelles sur le sommet de la Terrasse.