¶ A treshonnorable et excellent juge Jacques d'aoust bailly D'abbeville Salut et prosperité.

Combien que plusieurs poetes et orateurs françoys eussent jadis par leur melliflue eloquence et abundante facunde/ tellement enrichy la doulce langue gallicane : que sus toute aultre vernacule est aujourd'huy la plus propice & copieuse pour bien deduire toute chose de quelque importance qu'elle soit si esse qu'ilz ont sus leurs escriptures : tant solutes que liees selon mesure armonieuse/ ou delaissé/ ou changé/ ou entremeslé aulcuns traictz lesquelz ont beaucoup corrumpu l'orthographie & adommagé ses bonnes painctures & estoffes naturelles. Et ce ne nous doibt point seulement desplaire ains esmouvoir & semondre pour luy faire recouvrer ses premieres & vives couleurs reputez d'estime frivole par le succroysi de l'adulterine paincture. Car s'il est ainsi que ayons veu en ce temps heureux toutes sciences plus esclarcir que jamais/ tout art florir & venir a perfection/ chascun prendre plaisir a ressouldre & augmenter son industrie sans espargner peine ne labeur. Cela doibt estre occasion suffisante de stimuler aygrir/ et ouvrir les entendemens des zelateurs de ladicte langue pour entreprendre & visiter les escriptures perverties & depravees en extirpant toutes faultes & erreurs affin de les revoquer a leur premiere et antinque integrité. Neantmoins on a jusques icy fait de ce nulle ou petite reputation : dont telles difficultez & obscurtez ont pullulé/ pour le present il n'est pas legier ne aysé de les cercler et purement nettoyer. Or entendu que les ancestres se sont deportez de entamer ceste matiere il sembleroit oultrecuder & temerité de vouloir investiguer plus avant. Mais l'utilité qui en peult suivir doibt vaincre et donner hardiesse de mettre la main a ce labeur. Au regard dequoy & aussi par les improbes exhortations d'aulcuns avec lesquelz j'ay non vulgaire familiarité suis contraint d'exposer ce petit traicté : non point que je pense qu'il soit souffisant de restaurer l'orthographie en sa dignité pristine : Mais affin que les amateurs de ladicte langue françoyse prennent cueur chascun en son endroit : & s'efforcent de la redresser & restablir en son entiere et absolute perfection. pourtant treshonnoré seigneur comme je fusse persuadé par iceulx mes amys que ceste lecture donneroit passetemps : & trouveroit lieu entre gentz de doctrine non proletaire entre lesquelz vous teniez le front devant. Ainsi soubz l'ombre de vostre protection m'a semblé chose convenable et decente & ay esté contrainct de laxer & communiquer les premices de nostre petite tenuité esperant que au moyen de vous pourront impetrer faveur et recueil devant les yeulx des benivoles lecteurs.

¶ Donné d'abbeville le .xxii. de septembre. Mil cinq centz vingt neuf.

Orthographie est ung terme grec fait par longue espace de temps commun & comme propre a nostre langue dont pour le present il nous suffira de la diffinition Orthographie doncques est une science & industrie de sçavoir bien escripre. Non point que ce soit de bien farder ou paindre sa lettre mais de non changer/ adjouter ou diminuer une lettre pour l'autre en son escripture. On congnoit suffisamment les lectres requises a bien escripre par l'a bé cé lesquelles sont devisez en voielles a/ e/ i/ o/ u/ avec y grec : les autres sont dictes consonantes Nous appellons une lectre voielle quand de soymesme elle fournit pleine voix Consonante quand de soymesme n'a point sa voix mais la mendie de la voielle comme b/ de/ e/ car il est impossible de pronuncer b sans e/ et ainsi des aultres. Toutes lettres au franchois sont de une seulle syllabe laquelle chose est manifeste en la prolation des voielles et qu'il soit ainsy des aultres nous le comprehendrons facillement. Car la lettre est dicte consonante puis qu'elle sonne avec la voielle comme d/ avec e et non point avec deux ou plusieurs. Je dis ce affin de abolir la folle usance ou plus tost l'abuz de nostre picardie en laquelle nous proferons effe l'ache/ emme/ enne/ erre esse/ iux/ zetdre/ pour ef ha em en et ex. Et me tairay des parisiens qui dient boy/ choy/ doy & ce. En passant les aultres subdivisions lesquelles ne servent rien a nostre propos car ceste seule suffit a bien furnir & discerner de l'escripture gallicane.

¶ De ces lettres figurees ou elementaires c'est a dire escriptes ou proferees depend & efflue nostre langue franchoise car des lettres/ la sillabe : & des sillabes est la vocale composé.

¶ Il est requis a la sillabe une ou plusieurs consonantes avec une seule voielle combien que la voielle (a raison de sa pleine sonorité) fait souvent de soymesme une sillabe.

¶ Or s'il advient que en une sillabe deux voielles avec leur vertu & leur force vocale lesdites deux voielles ainsy cousues & liees sont appellees diphthongue. et sont seullement quatre au latin ae/ oe/ au/ eu avec ei grec mais on n'a point encoire arresté en nostre langue le nombre neantmoins s'ensuyt celles que avons amoncellé premierement.

aaComme aage dissyllabe escriptcoustumierement par double aaen sa premiere nomnobstant jeescriproye eage.
Ae Du latin comme praeferer. &c.
Ai vel ay Plait/ hait/ mais/ feray
Ao Aorner
Au Au chault hault
Ea Eage aneanter/ changea .&c.
On a jusques icy escript barbarementjehan/ lequel en sa prolation & mesmementen mesure rithmique est monosyllabe commesi eha fut dipthongue : combien qu'il soit requis de riensinterposer entre deux voielles apprengnentdoncques les jennins a escripre leurs noms.
Ee Orneement de ornate. On escripradouble ee devant ment quandon le proferera en pleine sonorité masculineil est masculin par tout ou il resone commeen trinité facilité/ faculté. Il est femininquand il a le son remis et doulx comme france/ doctrine/divine. Sy e doncques devant (ment) estfeminin il est simple/ comme fermement/ ornementde ornatus. S'il est masculin il est doublecomme affermeement orneement (de ornate)si vous n'aymez mieulx escripre ornement parae et ainsi des aultres.
Ei Feit/ pareil conseil
Eo George jugeons
Eu Cheut deux courageulx
Ia Diable
Ie liege siege pierre douziesme
Io Consternions estions
¶ Notez que la coustume des gros picardz proferentsouvent io ou il affiert seullement o comme(niom) monosyllabe pour nom/ pourquoy sinous voulions escripre selon leur prolation/nous aurions (comme les flamens) double iidipthongue.
Oa Comme coac mais ce est rare
Oe Du latin
Oi vel oy Bois besoing roy
Ou Bourg court tours
Vi vel uy Huile huy

Despautere dit huy interjection estre monosyllabe & baille pour tesmoing feretus en quoy luy et son tesmoing c'est abusé : car on ne treuve point au latin uy dipthongue : pareillement u aprés h ne perd point vertu de consonante parquoy il est necessairement dyssillabe.

¶ Comment v/ perd aulcuneffoys vertu de voielle & consonante.

¶ Or affin que ne jugeons mal dipthongue pour non dipthongue nous noterons icy que u aprés g/ q/ &/ s/ suyvant quelque voielle en la mesme syllabe perd nom de voielle & de consonante & despautere l'appelle lors liquide. Car il ne se profere point (dit il) comme voielle & n'est point totalement supprimé ains est pronuncé comme en son languissant laquelle chose nous cognoissons signamment aprés g suyvante/ & i/ comme en distinguer languir car si u. estoit du tout supprimé on profereroit distinger/ langir. Et ainsi perdre vertu de consonante est une lettre ne pouoir avoir sonorité ou pleine resonance avec la voielle de elle mesme si devant ladicte lettre ne procede quelque aultre consone qui soit en la mesme syllabe/ car sy nous rejectons g/ de distinguer ou languir. il sera impossible de proferer leurs dernieres sillabes.

¶ Et si v. estoit consonante on profereroit lang vir disting ver ou g. ne tiendroit point de la derniere sillabe v. donques n'est poin en ce consonante attendu qu'il ne consone point & qu'il n'a point plein son avec la voielle neantmoins ne perd point non de lettre comme nous monstrerons cy aprés.

¶ Selon la prolation observee des Franchois u. aprés lesdictes consonantes/ suyvant a/ &/ o/ voielles en la mesme sillabe a le son mort car nous proferons aqua distinguo comme sy on escripvoit aqa distingo sans u : neantmoins selon la prolation italienne ou germanicque on oit u. avoir son de voielle et semblablement suyvant e/ & i/ v/ perd telle force au latin aprés g/ q/ et s/ seullement : mais en nostre langue aprés toutes consonantes moyennant que en la mesme syllabe suyve quelque voielle comme buire/ cuire/ conduit/ fuir/ distinguer/ juillet luire/ nuison/ nuisant/ puis/ quelle/ bruit/ poursuit/ truaulx vualon auquel v : premier est consonante comme i/ en juillet. Aprés x/ et z/ vous le trouverez en aulcuns noms de regions et termes forains.

¶ Et combien que u en ce semble avoir comme sonorité de voielle sy esse qu'il ne resone non plus aprés lesdictes consonantes que aprés s.

¶ Or puis qu'il est ainsi que aprés perd vertu vocale & de consone : il s'ensuyt necessairement (attendu qu'il ne change point de sonorité ains retient pareille resonance comme fuir suir & ainsy des aultres) que la debvons juger perdre telle vertu dessoubz les lettres predictes : mais je suys icy plus long qu'il ne appartient a matiere isagogique.

¶ Oultreplus v perd aulcuneffoys telle vertu aprés h : comme en huytiesme aulcuneffoys que non comme en huile laquelle est impossible de discerner a la prolation : veu que la sonorité n'en change point : mais de ce parlerons cy aprés.