ENCORE UNE RÉVOLUTION!
A TOUS LES ANIMAUX
Du Jardin des Plantes,
le 26 novembre 1841.
En mettant sous presse cette seconde partie de notre histoire nationale, nous pensions pouvoir nous féliciter d’avoir posé les bases sur lesquelles s’élèvera un jour notre constitution, quand
des signes qui n’annoncent, hélas! rien de bon, vinrent nous effrayer pour les destinées de notre société Animale.
Au moment où on s’y attendait le moins, des nuages noirs et épais s’étaient montrés à l’horizon, et, se répandant à travers le ciel, avaient, en un instant, fait du jour la nuit.
Nos savants astronomes, qui déjà sont venus à bout d’éclaircir ce point très-obscur de la sidérologie, qui consistait à démontrer que les jours se suivent et se ressemblent, saisirent avec empressement cette occasion de faire faire un nouveau pas à la science, et, munis de leurs lunettes d’approche, ils grimpèrent sur la pointe du paratonnerre dont ils ont fait leur observatoire.
Là, aidés de tout ce qu’une expérience consommée ajoute à beaucoup de sagacité naturelle, ils étudièrent pendant plusieurs heures ces sombres phénomènes; mais il leur fut impossible d’y rien comprendre; et telle est la conscience de ces illustres savants, que, de peur de se tromper, ils ont mieux aimé se taire, n’osant hasarder aucune conjecture.—Nous attendons.
Veuillent les Dieux que rien ne vienne justifier nos appréhensions!
Paris, le 27 novembre 1841.
Nous recevons de l’Observatoire l’avis suivant:
«Nous savons maintenant à quoi nous en tenir sur la nature du phénomène qui nous a inquiétés. Si nos calculs ne nous trompent pas, et si nous sommes bien informés, ces nuages ne sont rien moins qu’un innombrable amas de Moucherons et autres Insectes armés de toutes pièces. Cette prise d’armes serait le résultat d’un vaste complot qui aurait pour but de renverser l’ordre de choses établi dans notre première assemblée. La conspiration se serait ourdie dans un coin du Ciel. Pourtant, comme les Moucherons n’ont jamais passé pour avoir des opinions politiques bien tranchées, nous espérons pouvoir démentir demain la nouvelle que nous vous donnons aujourd’hui comme certaine.—En tous cas: Caveant consules! Ne vous endormez pas.»
Non, nous ne dormirons pas, et puisque nous avions trop préjugé de la sagesse de nos frères, puisque l’anarchie veille, nous veillerons avec elle et contre elle.
Comme première mesure d’ordre, et pour satisfaire au vœu général, nous publierons de jour en jour, d’heure en heure, s’il le faut, et sous ce titre: le Moniteur des Animaux, un bulletin des événements qui se préparent, de façon que chacun puisse se donner le petit plaisir d’en causer avec ses amis, et de les commenter à sa manière.
Le Singe, le Perroquet et le Coq,
Rédacteurs en chef.
MONITEUR DES ANIMAUX
Nous l’avions prévu. Les nouvelles que nous avions reçues de l’Observatoire sont aujourd’hui confirmées. Des désordres graves et qui ont le caractère d’une véritable sédition ont éclaté cette nuit. Une petite poignée de factieux, détachés au nombre de trois cent mille environ du corps d’armée principal, et commandés par une certaine Guêpe connue pour l’exaltation de ses principes, vient de s’abattre sur le faîte du labyrinthe. L’intention hautement avouée des factieux est d’exciter la Nation Animale à la révolte et d’obtenir, le glaive en main, ce qu’il leur plaît d’appeler une réforme générale.
Quelques Mouches sensées ont vainement essayé de rappeler cette troupe égarée à de meilleurs sentiments.
Leur voix a été méconnue. Quoi qu’il arrive, nous saurons tenir tête à l’orage, et nous espérons, avec l’aide des Dieux, repousser ces odieuses tentatives. «Les troubles, a dit Montesquieu, ont toujours affermi les empires.»
Le capitaine de nos gardes ailés, le seigneur Bourdon, n’a pu réussir à disperser les factieux. Il a cru, avec raison, devoir reculer devant l’effusion de sang, et s’est contenté de couper les vivres et la retraite aux insurgés qui, dans quelques heures, auront à subir les horreurs de la faim. Cette humanité du seigneur Bourdon mérite les plus grands éloges. Les révoltés, s’étant barricadés sous le chapiteau du labyrinthe avec des feuilles mortes et des brins d’herbe sèche, sont, dit-on, en mesure de soutenir un siége régulier. L’espace occupé par eux est d’au moins dix-huit pouces en largeur sur dix de profondeur.
Les bruits les plus contradictoires se croisent et se succèdent. On a été jusqu’à nous accuser, par une ridicule interprétation de notre précédente citation de Montesquieu, d’avoir sous main fomenté la révolte. «Les tyrans, a dit un des plus fougueux orateurs de la troupe, craignent toujours que leurs sujets soient d’accord.» Que répondre à de pareilles absurdités? Si les chefs d’une nation n’avaient à craindre que l’accord de leurs sujets, ils pourraient dormir tranquilles.
On assure que les Moucherons révoltés cherchent à organiser l’agitation sur tous les points. Un d’eux, le Clairon, musicien habile, a improvisé une marche guerrière intitulée le Rappel des Moucherons.
Nous entendons d’ici les accents de cette musique impie, dont les sons nous arrivent à la fois de toutes les hauteurs de Paris, le Panthéon, le Val-de-Grâce, la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, la Salpêtrière, le Père-Lachaise, les colonnes de la barrière du Trône et les buttes Montmartre, sur lesquelles des émissaires ont été envoyés par les chefs du mouvement. Quelques prisonniers ont été faits, mais il a été impossible de les faire parler. «Nous sommes blancs comme neige, ont-ils dit; nous ne savons pas pourquoi nous sommes arrêtés, mais c’est égal, prenez nos têtes!—Vos têtes, Messieurs, qu’en ferions-nous? Que peut-on faire de la tête d’un Moucheron?»
Pourtant nous examinerons cette proposition.
Les prétentions des rebelles sont maintenant connues. L’intérêt général a servi de prétexte à des ambitions personnelles et à des haines particulières. C’est d’une révolution littéraire qu’il s’agit: on veut nous forcer à donner notre démission!!! Si nous refusons, on nous menace d’une concurrence:—nous ne la craignons pas.—Mandataires de tous, nous n’abandonnerons pas le poste qui nous a été confié: on ne nous arrachera notre place et notre traitement qu’avec la vie. Le bien public nous réclame, c’est à lui seul que nous nous devons.
Mais que nous reproche-t-on? Avons-nous été injustes ou partiaux? N’avons-nous pas suivi notre programme et imprimé tout au long ce qu’on a bien voulu nous envoyer, sans préférence, sans choix, aveuglément, comme doit le faire tout bon rédacteur en chef? N’avons-nous pas des papiers par-dessus la tête? de l’encre jusqu’aux coudes et à mi-jambes? Si nous n’avons pas bien fait, enfin, a-t-il tenu à nous que nous ne fissions un chef-d’œuvre?
Le chef de l’insurrection est un Scarabée! le Scarabée Hercule! Le beau nom!
Connaissiez-vous le Scarabée Hercule? Nous mépriserions des attaques parties de si bas, si nous ne savions que la faiblesse elle-même a son aiguillon, et que l’espace que parcourt son dard lui appartient.
C’est donc dans une intention dont chacun appréciera les motifs que nous avons ordonné les mesures suivantes:
«1o La tête du Scarabée Hercule est mise à prix. Une récompense honnête sera donnée à celui qui nous le livrera mort ou vif (nous l’aimons mieux mort).
«2o Il sera procédé immédiatement à une levée de troupes extraordinaire, et bientôt nous aurons à opposer aux rebelles neuf cent mille Mouches, parfaitement équipées, qui auront à combattre la révolte dans les plaines de l’air ou de la terre, partout enfin où l’ordre sera menacé.
«3o Messieurs les commissaires de police devront toujours avoir dans leur poche une écharpe, et même deux écharpes, si leurs moyens le leur permettent.
«4o Les rassemblements qui se composeraient de plus d’un Animal seraient dispersés par la force; cet avis concerne plus particulièrement les Autruches, les Canards et autres Animaux socialistes qui ont la manie de se réunir en groupes.
«5o Nous engageons tous les Animaux honnêtes à rester chez eux, à ne pousser aucun cri, à se coucher tôt, à se lever tard et à ne rien voir ni entendre. Une pareille conduite prouvera aux factieux combien leurs projets trouvent peu de sympathie dans la partie éclairée de la population Animale.»
Un Cerf-Volant nous a été envoyé en parlementaire; nous avons daigné l’écouter et lui répondre. «Vous avez parlé, nous a-t-il dit, il n’y en a eu que pour vous; à chacun son tour. Nous sommes trente-trois millions là-bas, tous extrêmement las de ne faire aucun bruit dans le monde. Nous voulons tous parler et tous écrire. L’égalité est-elle un droit, oui ou non?
—Qu’est-ce qu’un droit? lui répondit un vieux Corbeau que nos lecteurs connaissent; summum jus, summa injuria; si vous voulez tous parler, tous les in-folio du monde n’y suffiront pas, dût chacun de vous se contenter d’écrire pour sa part, non une page, mais une ligne, mais un mot, mais une lettre, mais une virgule et moins encore.»
Cette réflexion si judicieuse fut naturellement trouvée absurde.
«Laissez donc, dit le Cerf-Volant; que ne dites-vous tout de suite que le Dieu des Scarabées n’a pas fait assez de terre, et de ciel, et de lumière, et de feuilles d’arbres, et même de feuilles de papier, pour que chacun en ait sa part sur cette terre? Du moment où il est juste que tout le monde puisse écrire, cela doit être possible.»
O folie! va où tu voudras, ton triomphe est assuré!
Hélas! la guerre civile s’avance vers nos vallées paisibles; l’esprit de révolte a passé des Insectes aux Oiseaux et des Oiseaux aux Quadrupèdes. L’alarme est partout. Les portes des cages ont dû être fermées, ce qui est particulièrement désagréable aux Animaux qui se plaisent à prendre l’air sur le pas de leur porte pour savoir ce qui se passe dans les cages voisines. Qu’on se rassure pourtant, nous connaissons la sainteté de notre mission, et nous saurons la remplir tout entière. Les Oies n’ont point encore abandonné la garde du Capitole.
Un nouvel appel a été fait aux mécontents, et nous apprenons que les Chattes françaises se sont définitivement déclarées contre nous. Leur adhésion à la révolte a été longtemps incertaine; entre le oui et le non d’une Chatte française, il n’y a pas de place pour la pointe d’une aiguille. Elles ont été entraînées par une des leurs, qui ne nous a pas pardonné d’avoir accordé la parole à une Chatte anglaise dans un livre français. Si ce qu’on nous dit est vrai, cette maîtresse Chatte aurait forcé son honnête mari, qui avait toujours passé pour être le plus saint homme de Chat du quartier, à se mettre à la tête des mécontents de son espèce. Elle-même va, dit-on, de l’un à l’autre, exaltant les modérés et miaulant avec les exaspérés une espèce de Marseillaise où il n’est nullement question de la patte de velours de la paix. Elle ne s’adresse pas seulement aux Chats, mais bien aux Chattes, ses sœurs, qu’elle invite à suivre son exemple: «Vous que votre sexe semble éloigner des affaires politiques, dit-elle, faites appel à vos maris, à vos frères, à vos amis, à vos fiancés[5]! Qu’aucune partie de plaisir sur les toits du voisinage ou dans les gouttières des serres chaudes ne vous arrête... N’épargnez rien, et ne craignez rien, on vous foulera, on vous écrasera, qu’importe!..»
On l’a dit, le mauvais exemple vient toujours d’en haut. Les révoltés n’étaient que des instruments entre les mains de personnages haut placés. Qui l’eût cru pourtant? C’est l’Éléphant, un des Animaux les plus considérables et les plus considérés du Jardin, qui n’a pas craint de compromettre sa gravité dans une pareille affaire.—Vous êtes bien gros, Monseigneur, pour conspirer. Ne voyez-vous pas qu’on prend pour dupe Votre Grosseur, et vous convient-il d’apprendre que celui qui vous met en mouvement c’est le Renard?
Animaux! retenez bien ceci: il ne faut pas plus juger d’un Renard par ses paroles, que d’un Cheval par la bride.
A la bonne heure, les révoltés jouent cartes sur table et brûlent leurs vaisseaux; rien ne manque à cette insurrection: dans leur stupide confiance, les coupables se chargent de nous fournir eux-mêmes les preuves des crimes dont ils auront à rendre compte un jour. Les révoltés ont répondu à notre journal par un autre journal. Mais quel journal! le nôtre est plus grand de moitié.
Nous empruntons au premier numéro de la feuille anarchique, le Journal libre (est-ce que le nôtre ne l’est pas?), la pièce suivante, qui nous initie aux plus secrets détails de la conspiration. Le bon sens de nos lecteurs fera justice des abominables théories de ces ennemis du repos public. Nous ne changeons pas un mot à ce curieux document, auquel nous nous réservons de répondre.
LE JOURNAL LIBRE
REVUE DE LA REFORME ANIMALE
Les amis de la liberté se sont rassemblés hier dans le Cabinet d’histoire naturelle. C’est dans les vastes salles des empaillés qu’a eu lieu cette réunion préparatoire.
Il était très-tard. Le signal donné, les conjurés entrèrent les uns après les autres, puis, s’étant salués du geste sans mot dire, ils allèrent se ranger silencieusement dans les sombres galeries, à côté des froides reliques de leurs aïeux, que l’on eût dit autant de fantômes assoupis.
Il semblait que le silence eût fait un désert de ces vastes catacombes. L’immobilité était telle, qu’on ne pouvait distinguer les morts des vivants.
L’Éléphant, l’Aigle, le Buffle et le Bison arrivèrent, chacun de son côté, comme si une invisible puissance les eût fait apparaître tout à coup. Pour qui ignore que l’amour de la liberté transporterait des montagnes, la présence de ces nobles Animaux dans ces hautes galeries eût été inexplicable.
Quand la réunion fut complète, le Bison prit la parole en ces termes:
«Frères, dit l’orateur, en regardant l’un après l’autre tous ceux qui se trouvaient là, nous n’avons encore rien dit, et pourtant nous savons tous pourquoi nous sommes ici.
«Disons-le donc, puisque aussi bien nous sommes fiers de le penser: nous sommes ici pour conspirer, pour défaire aujourd’hui ce que nous avons mal fait il y a un an, et pour aviser à mieux faire; pour abaisser, pour abattre ceux que nous avons élevés; pour agiter enfin la Nation Animale au nom de la révocation des rédacteurs.
«Je le déclare: il ne nous reste qu’une ressource, c’est le renvoi des rédacteurs... Hourra pour le renvoi!
—Tonnerre d’applaudissements.—
«Frères, il faut que les mots aillent où va la pensée;—et si désolant qu’il soit pour vous de l’entendre et pour moi de le dire, je le dirai et vous l’entendrez: tout ce qui existe n’est bon qu’à aller en ruine, et ce serait mieux s’il n’existait rien!... Que nous a servi ce qu’on nous a fait faire? Ce livre publié, dites, à quoi a-t-il servi?
—Tous: «A rien! à rien!»—
«Cette lice où chacun devait entrer, le plus humble comme le plus grand, pourquoi ne l’a-t-on ouverte qu’aux plaintes isolées d’un petit nombre, sinon pour éloigner de la tribune nationale les cris de la détresse universelle? Ils n’ont travaillé que pour eux.—Ils n’ont songé qu’à eux;—et quand ils se sont vus puissants, ils ont dit:—Tout est bien.
«Que nous revient-il de leur puissance? Notre terre à nous a-t-elle cessé d’être une vallée de larmes?
—Le Cerf, l’Élan et le Veau: «Non! non!»—
«Frères, on a étouffé les voix généreuses qui ont voulu s’élever en faveur de la réforme bête-unitaire.
«Frères, notre régénération sociale n’a pas fait un pas depuis l’immortelle nuit où les premiers efforts de notre liberté naissante ont été salués par les acclamations de la terre tout entière.
«Frères, nos rédacteurs en chef ont trahi leur mandat! ils nous ont vendus! vendus aux Hommes!
—Tous: «C’est vrai! c’est vrai! on nous a vendus!»—
«Vendus aux Hommes!!! Mais laissons là les Hommes; les Hommes ne sont aujourd’hui que nos seconds ennemis. Nos vrais ennemis, les plus dangereux, ce sont nos rédacteurs!
«Point de grâce pour ces traîtres qui, pour une caresse de leur gardien, pour une misérable subvention en pommes vertes, en coquilles de noix et en croûtes de pain sec, ont trahi la cause sacrée de l’émancipation des bêtes! A qui devons-nous d’être encore où nous sommes? où retournerons-nous ce soir? Sera-ce dans nos libres déserts, ou dans nos étroites prisons?»
Le Bison.—«Où retournerons-nous ce soir?»—
—Le Tigre, d’une voix sombre: «Ce ne sera pas dans nos libres déserts!»—
—Tous en chœur: «Hélas! hélas! hélas!»—
«Les nuages seront-ils notre toit, et la terre notre oreiller? Non. Nous coucherons sur la paille humide des cachots.
—«Hélas! hélas!»—
«Nous y pourrirons... Nous y mourrons... Je vous le dis en vérité, nous tous qui sommes ici, nous mourrons dans les fers. Que nous accordera-t-on quand nous ne serons plus, quand on nous aura rongés jusqu’aux os?»
—Le Chœur: «O douleur! douleur!»—
Alors l’orateur se tournant vers les squelettes conservés de dix mille générations d’Animaux:
«Restes de nos pères! s’écrie-t-il: vous qui avez vécu, répondez, mânes désolés; étiez-vous donc sortis des mains du Créateur pour mourir où vous êtes?
«L’Animal est-il fait pour être empaillé et mis sous verre comme une curiosité, ou pour rentrer noblement, après avoir accompli sa destinée, dans le sein de la terre, sa mère, selon le vœu de la nature?
«Nous tous, sauvages enfants de la plaine ou de la montagne, devions-nous donc vivre un jour la corde au cou, entre quatre planches, et dîner à heure fixe d’un dîner tiré d’un buffet?
«Frères, les plaintes ne soulagent pas un cœur oppressé: à quoi bon se plaindre? Nos plaintes, qui les a entendues?
«Frères, avez-vous renoncé à échapper aux Hommes? Vous laisserez-vous arrêter à moitié chemin par la trahison?
—Le Chamois: «Plutôt les avalanches que les Hommes méchants!»—
«Frères, nous sommes forts, et la liberté sourit aux braves. Heureux l’Animal qui ne dépend de personne.
«Frères, le plus fort, c’est celui qui ne craint rien.
«Frères, quand les lois ne commandent plus au peuple, il faut que le peuple commande aux lois.
«Frères, la liberté enfante des colosses; mais que faire d’une loi qui d’un Aigle fait un Oison, et d’un Lion un bavard?
«Frères, dût la société tomber en poussière, il faut détruire cette loi mauvaise.»
S’il faut en croire le complaisant rédacteur de cette pompeuse relation, l’effet de ce discours fut prodigieux. Nous ne répondrons qu’à un seul point de ce merveilleux dithyrambe. Vous dites donc, citoyen Bison, que nous vous avons trahis, que nous vous avons vendus!... Oui nous vous avons vendus, et nous en sommes fiers; nous vous avons vendus à 20,000 exemplaires! En eussiez-vous su faire autant? N’est-ce pas grâce à nous que vous avez commencé à valoir quelque chose?
Le doyen du Jardin des Plantes, un vénérable Buffle, dont nous aimons la personne et dont nous estimons le caractère, sans partager cependant toutes ses opinions, prit alors la parole et répondit en ces termes au discours du Bison, son cousin:
«Mes enfants, dit le vieillard, je suis le plus vieil esclave de ce jardin. J’ai le triste honneur d’être votre doyen, et des jours si éloignés de ma jeunesse je me souviendrais à peine, si l’on pouvait oublier qu’on a été libre, si peu libre qu’on ait été. Mes enfants, c’est en vain que trente ans d’esclavage pèsent sur mes vieilles épaules: quel que soit mon âge, je me sens rajeunir à la pensée que le jour de la liberté viendra.
—Bravos prolongés.—
«Je parle de votre liberté, mes enfants, et non de la mienne, car mes yeux se fermeront avant que le soleil ait éclairé un jour si beau: esclave j’ai vécu, esclave je mourrai!
—«Non! non! s’écria-t-on de tous côtés, vous ne mourrez point!»—
«Mes bons amis, reprit le vieillard, il ne serait pas en votre pouvoir d’ajouter une heure à ma vie. Mais qu’importe? ce n’est pas de ceux qui partent, c’est de ceux qui restent qu’il faut s’inquiéter; ce n’est pas la liberté d’un seul ou de quelques-uns, c’est la liberté de tous qui m’est chère, et c’est au nom de cette précieuse liberté de tous que je vous conjure de rester unis.
—Rumeur en sens divers.—
«Mes enfants, ne vous arrachez pas, ne vous disputez pas les misérables lambeaux du pouvoir. Quand vous aurez changé votre cheval borgne contre un aveugle, croyez-vous que les choses en iront mieux? Pensez aux petits, aux classes faibles et dépouillées qui souffrent de toutes ces divisions, et dites-vous, dites-vous à toute heure du jour, que le bien ne saurait s’acheter au poids d’un si grand mal: un peu plus ou un peu moins de puissance pour quelques-uns d’entre vous, qu’est-ce à côté de la paix entre frères, et de l’union de tous?»
La fin de ce discours fut écoutée avec froideur; le respect qu’on avait pour l’orateur empêcha seul toute manifestation contraire. Le vieux Buffle vit bien qu’il n’avait convaincu personne. «La guerre civile mène au despotisme, et non à la liberté,» dit le sage vieillard en reprenant tristement sa place.
«Sommes-nous au sermon?» s’écria le Loup-Cervier.
Il va sans dire que Messieurs les conjurés ne s’arrêtèrent pas en si beau chemin. Il n’y a jamais tant d’orateurs que quand les affaires vont mal. Après les discours du Bison et du Buffle, vint celui du Sanglier, qui parla tant qu’il eut de la voix, «et avec une telle éloquence, dit le Journal de la Réforme, que notre sténographe lui-même, partageant l’émotion générale, se trouva hors d’état de tenir la plume.»
Nous en restons là de nos citations, et si Messieurs les révoltés veulent bien nous le permettre, nous allons compléter ce récit avec des détails authentiques que nous tenons d’un Furet de nos amis qui s’était imprudemment laissé entraîner à cette réunion dont il avait été, du reste, bien loin de prévoir le but:
Pendant trois heures, et sans respect pour le lieu où l’on se trouvait, sans respect pour les morts, les salles tremblèrent sous un tonnerre continu, incessant, indescriptible de cris, de trépignements, de grognements et d’applaudissements. Cent cinquante-deux orateurs parlèrent successivement!!! «On put les voir, mais non les entendre (Dieu merci!).» Notre correspondant ajoute que, depuis la première assemblée, l’art de crier, de siffler et de hurler, a fait des progrès inimaginables, et qu’en Angleterre, même dans le plus turbulent des meetings, on ne trouverait rien qui pût approcher de ce qu’il a vu et entendu.
Un de ces pauvres vieux Chiens, qui n’ont plus guère d’illusions et qui se font un titre de leur indifférence même pour entrer partout, se trouvant là, essaya de se faire écouter.
«Si nous sommes vaincus? disait-il.
—Pense aux coups à donner, et non aux coups à recevoir, lui répondit le Sanglier avec cette brutalité de manières qu’on lui connaît.
—A la porte, le Chien! s’écria l’Hyène, en le regardant de travers. Il ne s’agit pas d’aboyer ici, mais de mordre: va-t’en!
—Monsieur est un mouchard,» dit une petite voix flûtée, celle de la Fouine.
Le prudent animal n’en écouta pas davantage; il eut le bon esprit de sortir philosophiquement par la fenêtre qu’on voulait bien lui ouvrir.—Qu’il arrive par hasard à un pauvre diable d’avoir raison, soyez sûr qu’on ne l’écoutera pas.
«Mais le peuple aime les rédacteurs, dit le Bélier.
—Le peuple les oubliera, répondit le Loup.
—Et il les haïra, ajouta l’Hyène.
—Et s’il oublie ses admirations, il garde ses haines, dit le Serpent.
—Bêh, bêêh, bêêêêhhh,» bêla le Bélier, sur lequel chacune de ces paroles tombait comme un marteau.
Tout le monde parlait, et personne ne se répondait. Maître Renard, voyant que, dans ce touchant concert, chacun s’apprêtait à faire sa partie sans songer à prendre le ton de son voisin et que les choses allaient se gâter, monta sur un bahut et parvint, non sans peine, à obtenir quelque attention.
L’Hyène.—«Il ne s’agit pas d’aboyer ici, mais de mordre.»—
«Messieurs,...—dit-il.
—Veux-tu te taire, hurla le Loup, nous ne sommes pas des Messieurs!
—Animaux,... reprit le Renard.
—A la bonne heure, dit le Loup. Bravo!
—Bravo! répétèrent tous les assistants.
—Animaux, nous sommes tous d’accord....
—Non! dit une voix à gauche.
—Si! si! s’écria une autre voix.
—Vous le voyez, reprit le Renard, nous sommes tous d’accord. La question est maintenant nettement posée: il s’agit d’un livre à achever, et de savoir qui parlera ou qui se taira, si ce sera une Couleuvre ou un Serpent, une Oie ou un Dindon.
—Très-bien! s’écria l’Oie.
—Très-bien!» dit le Dindon.
Le Renard continua:
«Animaux, cette question est si grave, que je suis d’avis que nous fassions ce qu’on a coutume de faire quand on n’a pas une minute à perdre: prenons nos aises et ajournons la discussion. Cette séance, qui d’ailleurs n’aura pas été perdue pour la bonne cause, nous a tous fatigués, et nous ferons bien d’en rester là pour aujourd’hui. Mais jurons que demain, avant que l’astre du jour ait achevé sa carrière, cette grave question aura reçu sa solution.
—Nous le jurons! s’écrièrent tous les conjurés.
—C’est bien, dit le Renard; et maintenant que chacun s’aille coucher et se demande, au moment de s’endormir, comment il convient que d’honnêtes Animaux s’y prennent pour faire une petite révolution qui profite à tout le monde sans gêner personne. La nuit porte conseil, et demain à pareille heure nous prendrons une détermination.»
L’avis du Renard fut adopté. Le sommeil parlait avec lui et gagnait tout le monde. La séance fut levée.
Notre correspondant prétend avoir remarqué que maître Renard faisait à chacun des saluts enflés de magnifiques paroles, et qu’il abandonna la salle le dernier.
«Cela va bien, dit-il tout bas à une petite Fouine de ses amies; cette eau coule parfaitement.
—Et demain elle coulera mieux encore, Monseigneur,» repartit la Fouine en minaudant.
C’est ce que nous verrons, Monsieur le Renard. Nous connaissons vos projets, et nous saurons les déjouer.
—«Nous le jurons!» s’écrièrent tous les conjurés.—
Nous laissons aujourd’hui la parole aux événements, chacun fera la part des responsabilités.
La patrie et la publication sont en danger.
Une foule immense se presse aux portes de la rotonde où le discours du Bison a été affiché. On ne reconnaît plus les cabanes, tant elles sont chargées de drapeaux et de placards séditieux; on trouve un cours complet de politique sur les murailles, et le nombre des mécontents s’accroît de minute en minute. L’occasion est le tyran des gens faibles: les groupes se grossissent, surtout de Gobe-Mouches, de Bécasses, de Buses, de Gros-Becs, de Dindons et autres bêtes altérées d’encre. Des processions de factieux parcourent les allées en chantant et en sifflant des refrains séditieux. Un Singe, indigne de ce beau nom de Singe, s’est fait un casque d’une casquette volée à son gardien, et un drapeau d’un mouchoir à carreaux rouges volé à ce même gardien. Sur cet étendard, on lit ces mots: «Vivre en écrivant, ou mourir en se taisant.» La bande la plus nombreuse est conduite par trois Manchots, qui s’en vont bras dessus, bras dessous, guidant l’émeute, faisant arracher les écriteaux, briser les palissades et forcer les cages des Animaux nés dans la ménagerie, sous prétexte qu’il faut s’assurer de leurs sentiments politiques: on fait main basse sur les mangeoires, et on n’y laisse que la faim. Ces trois Manchots obéissent aux ordres secrets du Renard qui pense (avec d’autres) que le courage de certains Animaux est au fond de leur auge: «Affamez-les, dit-il, et vous en ferez des héros.» Personne, du reste, ne connaît ces trois Manchots; on ne sait ni d’où ils viennent ni ce qu’ils veulent, mais on les suit. Sainte confiance!
Chacun rendra justice à notre modération: nous avons tout fait pour arrêter l’effusion du sang, et nous avons reculé tant que nous l’avons pu devant les désastres de la guerre civile; mais nous serions coupables et véritablement traîtres à notre mandat, si nous ne savions pas opposer la violence elle-même à la violence.
Force doit rester à la loi, force restera donc à la loi.
En conséquence nous avons publié l’ordonnance suivante:
«1o Le Jardin des Plantes est déclaré en état de siége.
«2o Le prince Léo, dont on avait à tort annoncé le départ pour l’Afrique, est nommé généralissime de nos armées de terre. Il a juré d’exterminer tous les Moucherons, ces éternels ennemis de sa race et de tout ce qui est grand. Il aura à se concerter avec le seigneur Bourdon, pour prendre avec lui les mesures qui peuvent assurer le triomphe de l’ordre.
«3o Le rappel sera battu à la porte de toutes les cabanes. Entre les pattes de notre vieux Lièvre, le tambour réveillera les mieux endormis.
«4o Tout bon citoyen devra quitter immédiatement sa femme, ses enfants, son râtelier, son gobelet, son perchoir et sa litière, s’armer de son mieux, prendre les ordres de ses chefs, pour être de là dirigé partout où besoin sera, et se tenir enfin prêt à vaincre ou à mourir pour nous.»
Nous remercions les bons citoyens de l’appui qu’ils veulent bien nous donner. De tous les quartiers voisins, des amis dévoués nous arrivent; nous avons vu accourir sous les drapeaux tous les Animaux qui ont un intérêt direct au maintien du statu quo: nos rédacteurs, nos employés, nos serviteurs, tous ceux enfin qui ont reçu et ceux surtout qui espèrent quelque chose de nous.
Plusieurs buissons d’Écrevisses, échappés par miracle des prisons de Chevet et conduits par un valeureux Cancre, sont venus nous offrir le secours de leurs vaillantes pinces.
«En avant, marchons
Tous à reculons...»
Tel est le cri que poussent ces braves auxiliaires en se préparant au combat.
Nous n’attendions pas moins du bon esprit qui anime la population Animale, et nous étions sûrs que notre appel serait entendu.
Pourtant nous signalerons à l’indignation publique la réponse des petits Ours de la fosse no 2, et celle des Rats.
La réponse des deux petits Ours de la fosse no 2 fait bien mal augurer de l’avenir de ces deux jeunes quadrupèdes.
«Vous êtes de beaux petits Ours, leur dit l’éloquent Crapaud que nous leur avons député; chacun se doit à sa patrie: venez vous battre; si vous n’êtes pas tués, vous vous couvrirez de gloire.—J’aime mieux jouer à la boule, répondit l’aîné.—J’aime mieux ne rien faire du tout, répondit le plus jeune; ou prendre un bain, si maman veut, ajouta-t-il en regardant sa mère.—Va, lui dit la mère.—Madame, s’écria notre honorable envoyé, à Rome les mères avaient moins de faiblesse, et leurs enfants n’en valaient que mieux. O temps! ô mœurs! O Cornélie! ô Brutus! où êtes-vous?»
Quant aux Rats, nous ne trouvons pas de termes qui puissent traduire le mépris que nous a inspiré l’égoïste langage de ces misérables.
«Pourquoi diable voulez-vous que nous combattions? dirent-ils. Quand on n’a rien à conserver, on n’a rien à perdre. Faites vos affaires tout seuls, puisque vos affaires ne sont pas les nôtres.»
Le Crapaud.—«Chacun se doit à sa patrie.»—
«Tout est perdu! s’écria un Blaireau en entrant ce matin dans notre cabinet de rédaction; les insurgés se sont emparés de la cour de l’amphithéâtre.»
Atterrés par cette funeste nouvelle, nous fîmes mander le prince Léo.
«Ils ont pris la cour de l’amphithéâtre, dit ce grand général; eh bien, qu’ils la gardent!»
L’attitude ferme du prince nous rassura complétement; en effet, ce profond tacticien avait son idée. A l’heure qu’il est, les révoltés sont enfermés dans cette cour qu’ils ont prise et qui leur servira de tombeau. Toute issue leur est fermée. L’armée ailée a vainement essayé de les dégager; tous les efforts du Scarabée Hercule ont été repoussés par le seigneur Bourdon.
Nous n’avions jamais désespéré du triomphe de l’ordre.
Parmi ceux qui se sont le plus distingués dans cette circonstance, nous mentionnerons le voltigeur *, le grenadier **, et surtout le caporal Trois Étoiles. Ce dernier descendait la garde et rentrait chez lui après un service très-fatigant, quand il s’aperçut, en passant à côté d’un poste, que le factionnaire qui devait l’occuper l’avait abandonné!!! Indigné, et ne dédaignant pas, dans son zèle, de descendre au rôle de simple chasseur, ce vertueux caporal prit bénévolement la place du coupable factionnaire, fit, par un froid de quatorze degrés, trois heures de faction, et s’enrhuma. En récompense de sa belle conduite, le caporal Trois Étoiles a été nommé sergent.
A quoi auront servi tous ces grands mouvements, et qu’aura-t-on gagné à engager cette lutte insensée? Malheur à ceux qui se sont plaints! Malheur à ceux qui les ont écoutés! Les insurgés en sont aux expédients; leur trouble est tel, que les plus exorbitants projets s’agitent, trouvent crédit, et se discutent sérieusement parmi eux. Nous le prouvons.
Une Taupe aurait proposé d’élever autour de l’armée une enceinte continue de taupinières.
«La belle idée! s’écria le Furet; ne vous trouvez-vous pas assez enfermée comme cela, ma commère?
—Je me fais fort de filer un pont suspendu sur lequel nous pourrons nous évader à la faveur de la nuit, dit l’Araignée.
—Merci! dit la Mouche, je refuse.
—Et moi, j’accepte, dit l’Éléphant; quand on en est où nous en sommes, tous les moyens sont bons.»
Un rire homérique accueillit cette réponse.
Cette miraculeuse naïveté de l’Éléphant a inspiré à un de nos amis un couplet de fantaisie que nous donnons ici, afin qu’il ne soit pas perdu pour la postérité. Nous regrettons que l’auteur de cette poésie fantastique s’obstine à garder l’anonyme.
Air: Femmes, voulez-vous éprouver.
Un Éléphant se balançait
Sur une toile d’Araignée;
Voyant qu’il se divertissait,
Une Mouche en fut indignée:
Comment peux-tu te réjouir,
Dit-elle, en voyant ma souffrance?
Ah! viens plutôt me secourir,
Ma main sera ta récompense.
Au moment où le triomphe nous paraissait le plus certain, la face des choses a changé complétement, et la fortune s’est déclarée contre nous.
Pouvions-nous prévoir un pareil désastre, après avoir vu partir notre belle armée équipée avec tant de soin et si bien disposée? Quelques Mouches savantes, dont les études avaient été dirigées vers l’art de la mécanique, pour lequel on sait que les Mouches ont d’étonnantes dispositions, commandaient l’artillerie. Les plus robustes traînaient des munitions de guerre dans des petits caissons faits de gousses de pois secs, et d’autres portaient sur l’épaule des petits mousquets faits avec la centième partie d’un fétu de paille, mais qu’elles tenaient d’un air si martial, que c’était plaisir de voir ces braves petites Mouches voler à la gloire, comme s’il se fût agi d’aller à la picorée d’une fleur. Les deux armées se sont rencontrées sur les galeries vitrées qui couvrent les serres chaudes. Dans cette fatale journée une circonstance fortuite fit perdre au prince Bourdon, général en chef de notre armée ailée, le fruit d’une des plus grandes manœuvres qui aient jamais été essayées.
Il avait partagé son armée en trois masses: la droite, commandée par lui-même entouré de son brillant état-major où l’on remarquait, parmi les colonels, des Papillons, le vénérable Priam, l’Apollon, le Paon de jour, le Cupidon, était forte de sept régiments d’infanterie légère; les Sauterelles, les Criquets, les Perce-Oreilles, les Psoques, les Perles et les Éphémères.—Tous pleins d’ardeur.
Et la gauche, commandée par l’Urocère géant, se composait des régiments des Capricornes, des Troglodytes, des Gribouris, des Ténébrions et des Charançons.
La droite avait à combattre la gauche des ennemis commandée par le chef féroce de la famille des Coléoptères: le Scarabée Hercule, suivi des phalanges redoutables des Goliath, des Boucliers, des Hannetons, des Cousins, des Bombardiers et des Taupins.—Que pouvaient faire les troupes légères du prince Bourdon contre cette impénétrable infanterie?
Sa gauche était opposée aux sections des Andrènes mineuses, coupeuses et charpentières, et à la corporation des Rhinocéros, qui, n’ayant qu’une corne, obéissent naturellement au Cerf-Volant, qui en a deux.
Son centre avait pour adversaire la foule immense des Moucherons, des Pucerons, des Teignes et des insectes à deux cent quarante pattes.
Le prince Bourdon avait espéré que le Scarabée Hercule commencerait l’attaque et ferait traverser à ses lourdes troupes la distance qui séparait les deux armées; mais le Scarabée Hercule, auquel un faux Bourdon déserteur avait dévoilé les projets du prince, défendit aux siens de bouger, et fit serrer les rangs et ployer les ailes, résolu d’attendre le choc sans l’aller chercher.
Les enseignes flottaient au vent, le soleil dardait sur les étincelantes armures des insectes rangés en bataille. Des Cigales, dont on vante avec raison l’aptitude pour la musique, placées sur les limites des deux camps, à l’extrémité des deux paratonnerres, soufflaient de toute la force de leurs poumons dans des petites flûtes à l’oignon, et cette musique guerrière portait à son comble l’ardeur de nos troupes. De temps en temps une graine de balsamine, lancée du haut des airs avec beaucoup de précision par des Cerfs-Volants fort adroits dans ce genre d’exercice, venait éclater dans nos rangs et y laissait des traces sanglantes.
L’armée ennemie ne bougeait pas.
L’impatience gagnait nos braves cohortes. «Dépêchons, nous disaient les Éphémères qui déjà avaient eu, presque tous, le temps de blanchir sous les armes, la vie est courte.» Bientôt, emportés par leur fougue, et sans écouter les menaces ni les prières du seigneur Bourdon, ils volèrent les premiers à l’ennemi!!! et firent ainsi tourner contre eux-mêmes le plan si bien conçu par leur habile général, car l’armée tout entière les suivit. En effet, chacun ayant quitté son rang pour courir selon ses forces, les nôtres arrivèrent en désordre et tout essoufflés devant le front ennemi, qui s’ouvrit tout à coup et laissa voir les gueules menaçantes d’une double rangée de canons d’une invention nouvelle. Ces canons étaient si petits, qu’on les voyait à peine, et nous ne savons comment on avait pu les faire. Ils étaient charmants, mais ils tuaient beaucoup de monde. Pendant plus d’un quart d’heure, ils écrasèrent nos troupes. Bientôt on en vint à combattre à l’arme blanche. On ne saurait croire combien sont terribles et acharnées ces luttes d’Insecte à Insecte. Tout devenait un instrument de mort entre les pattes des combattants furieux. Les feuilles de cyprès se changeaient en lances meurtrières, les moindres brins de bois sec étaient autant de massues, et on entendait au loin le choc retentissant des cuirasses contre les cuirasses, des corselets contre les corselets, et des écailles fracassées.
Des ailes brisées, des membres épars, des petites montagnes de morts et de mourants, du sang partout, tel est l’horrible spectacle que présentait cette scène de carnage.
Et les Fleurs, captives dans leur prison de verre, voyant ce qui se passait au-dessus de leur tête, ne savaient que penser de ces abominables fureurs.
L’aile droite plia la première. Le pied ayant glissé au colonel des Hannetons, un des plus braves officiers de l’armée, dans un effort qu’il faisait pour dégager un peloton qui s’était laissé entourer, il roula dans la gouttière d’une façon si fâcheuse, qu’il tomba sur le dos, ce qui est le plus grand malheur qui puisse arriver à un Hanneton. Une Guêpe de l’armée ennemie n’eut pas honte d’abuser de la position d’un adversaire sans défense, et lui passa son dard au travers du corps.
A cette vue, le régiment que commandait le colonel se débanda. Le prince Bourdon essaya, mais en vain, d’arrêter les fuyards. C’était une bataille perdue, le Waterloo de notre cause! Désespéré, et ne voulant pas survivre à sa défaite, le général en chef se jeta au plus fort de la mêlée et y trouva ce qu’il y cherchait, la mort des braves! Il tomba percé de vingt-deux coups, après avoir fait des prodiges de valeur. La nouvelle de cette mort se répandit en un instant, et la déroute bientôt fut complète.
L’armée victorieuse ne perdit pas de temps; elle alla bien vite dégager l’armée de terre qui, ne pouvant faire mieux, était toujours restée bloquée dans les cours de l’Amphithéâtre.
Nous avons la douleur d’annoncer que le prince Léo a été obligé de battre en retraite.
Une bonne pluie pourrait encore assurer le triomphe des bons principes.
L’armée de terre et l’armée d’air des révoltés ont pu opérer leur jonction. Elles marchent sur nous,—le bruit paraît se rapprocher,—les cris deviennent plus distincts,—il nous semble même entendre les mugissements du Buffle et le bruit des pas de l’Éléphant.—Le prince Léo vient d’être tué; parmi nos amis, ceux qui ne sont pas morts nous abandonnent. C’est à un gouvernement qui tombe qu’il faut demander ce que valent les dévouements politiques.—Entre les mains de l’esprit de parti tout devient une arme.—Le bureau des réclamations ne désemplit pas; le moment est bien choisi! L’émeute est là, à nos portes,—sous nos fenêtres,—partout.—L’émeute! Mais est-ce une émeute? est-ce une révolution?
C’est au péril de nos jours que nous informons nos lecteurs de ce qui se passe.
Hélas! le temps est superbe.—Le soleil est-il donc l’ennemi de tous les gouvernements légitimes?—Que ne pleut-il à torrents! Une bonne pluie pourrait encore assurer le triomphe des bons principes.
Qui sait à qui nous obéirons demain? qui sait...
NOTE DU GARÇON DE BUREAU.
—«Sachant combien mes chefs tenaient à ne pas laisser nos lecteurs le bec dans l’eau, je prends la liberté d’écrire à mon tour. Je ne m’arrêterai que quand on m’arrêtera.»—
Ces messieurs en étaient là quand la porte d’en bas vola en éclats: c’était l’Eléphant qui sonnait. La plume tomba des mains de M. le Perroquet, ses yeux se fermèrent comme s’il eût pensé à dormir, mais il n’y pensait pas.
M. le Singe courut à la fenêtre.
«Que voyez-vous? lui dit le Coq.
—Je vois trouble sur trouble, rassemblement sur rassemblement, complot sur complot, répondit le Singe en laissant tomber ses bras en Singe qui n’espère plus rien, et qui ne serait pas fâché de pouvoir s’en aller.
—Mille diables! ne cédons pas à la force! criait ce brave M. le Coq qui ne tremblait que de colère.
—Et à quoi diable céderions-nous, si ce n’est à la force? repartit le Singe qui, dans son désespoir, s’arrachait la barbe et se meurtrissait le visage.
Ces messieurs en étaient là, quand la porte d’en bas vola en éclats... C’était l’Éléphant qui sonnait.
—Quoi! s’écria le Coq en lui sautant au collet, vous auriez la lâcheté de donner votre démission?...
—N’en doutez pas, répondit le Singe qui devenait pâle comme ce papier: refuser ce que tous demandent, c’est remuer un nid de Guêpes. Si l’on m’y force, je ferai tout ce qu’on voudra; je...»
Il ne put achever. La porte même du cabinet s’ouvrit brusquement. C’était l’Éléphant qui l’avait ouverte, ce fut le Renard qui entra.
«Arrêtez ces messieurs,» dit ce dernier aux Dogues qui l’accompagnaient, en indiquant nos trois rédacteurs en chef. Le Perroquet était dans la cheminée, le Singe s’était caché sous son fauteuil, M. le Coq était furieux; sa crête n’avait jamais été si rouge. On les arrêta.
«Que fais-tu là? me dit le Renard.
—Ce que vous voudrez, Monseigneur, lui répondis-je en tremblant.
—Eh bien, drôle! continue,» me dit-il.
Je continue donc.
Il était entré beaucoup de monde à la suite du Renard. En entrant, chacun criait: «Vive monseigneur le Renard!» Et on avait bien raison, car je n’ai vu de ma vie un prince si affable.
«Mes amis, disait-il, rien n’est changé dans ce cabinet. Il n’y a ici qu’un animal de plus.»
Cette belle parole fut couverte d’applaudissements.
Le Renard prit alors une plume, celle-là même qui venait de servir au Singe. Il la tailla avec le canif du Singe, s’assit dans le fauteuil du Singe, devant la table du Singe, et écrivit les proclamations suivantes, avec l’encre même du Singe.
PREMIÈRE PROCLAMATION
«Habitants du Jardin des Plantes!
«Messieurs le Coq, le Singe et le Perroquet ayant donné leur démission, toute cause de désordre a cessé.
«Le Renard,
«Gouverneur et rédacteur en chef provisoire.»
«Lisez et signez,» dit-il au Coq, au Singe et au Perroquet.
Les deux derniers signèrent, mais M. le Coq refusa.
«Je ne me déshonorerai pas, dit-il.
—Nous allons voir,» dit le Renard.
Il reprit alors la plume et écrivit une nouvelle proclamation de laquelle il espérait davantage, à ce qu’il paraît. Quand elle fut écrite, il m’ordonna d’en faire la lecture à haute voix. Je lus donc:
DEUXIÈME PROCLAMATION
«Habitants du Jardin des Plantes!
«Pendant que vous dormiez, on vous trahissait!!!
«Mais vos amis veillaient pour vous.
«Assez longtemps nous avions courbé la tête sans nous plaindre, le moment était venu de la relever.
«Ainsi avons-nous fait.
«Par nos soins, une grande et définitive révolution vient de s’accomplir: les traîtres qui vous gouvernaient et qui vous vendaient ne vous vendront plus, ne vous gouverneront plus.
«Les fastes de votre histoire apprendront au monde comment se venge la Nation Animale et ce que pèse sa colère.
«A l’heure qu’il est, justice est faite! l’œuvre est consommée, et les coupables ont payé de leur vie le mépris qu’ils faisaient du droit sacré des Bêtes.
«Ils sont pendus.
«N. B.—Par égard pour ces anciens chefs de notre gouvernement, on les a pendus à des potences toutes neuves, avec des cordes qui n’avaient jamais servi.»
M. le Coq écouta cette lecture sans sourciller. Il se contenta de croiser ses bras derrière son dos, comme il en avait l’habitude, et parut décidé à ne pas plus bouger que s’il n’avait rien à voir dans ce qui se passait.
«Mais, dit le Singe en prenant une voix caressante que je ne lui connaissais pas, Monseigneur assure que nous sommes pendus, je crois que Monseigneur se trompe.
—Est-ce que vous songeriez à nous pendre? s’écria le Perroquet en sanglotant.
—Mon Dieu non, dit le Renard, c’est un précédent que je ne tiens point à établir; mais il faut pourtant que vous ayez l’air d’avoir été pendus.»
On entendait au dehors les cris de la populace. Une foule innombrable, composée en grande partie de badauds, de badaudes et de petits enfants qui demandaient la tête des tyrans, assiégeait l’entrée du cabinet de rédaction. Tous ceux qui n’avaient pu entrer par la porte voulaient entrer par les fenêtres, qu’on fut même obligé de fermer.
«C’est nous qui avons fait la révolution, disaient-ils; ouvrez-nous.
—Patience! leur répondait de temps en temps le Renard; patience! si vous êtes sages, on vous donnera de petites médailles.»
Ne rien refuser, mais ne rien donner, c’est avec cela qu’on gouverne.
Les cris: «Mort aux tyrans! mort aux rédacteurs!» redoublaient.
«Vous l’entendez, Messieurs, dit le Renard, il faut bien faire quelque chose pour le peuple.—Cependant, ajouta-t-il, si vous trouvez le moyen de contenter cette multitude en gardant vos têtes, vous les garderez.
—Le moyen? s’écria le Singe, je l’ai trouvé!» Et, dans sa joie, il sauta trois fois jusqu’au plafond.
M. le Singe s’était jadis emparé, dans l’intention sans doute de lui rendre les derniers honneurs, du corps empaillé d’un Singe de sa race, dans lequel il croyait avoir reconnu un de ses grands-oncles en ligne maternelle. Il l’alla chercher, et il fut décidé que le grand-oncle figurerait au haut de la potence... à la place de son coquin de neveu! Avant d’envoyer au martyre la précieuse momie, et pour mieux tromper la multitude, M. le Singe dut la parer de sa demi-blouse, et de son bonnet bien connu: ce qu’il fit non sans verser des larmes abondantes.
«Et maintenant, mon cher monsieur, lui dit le Renard, si vous voulez m’en croire, vous vous cacherez, et si bien, que pendant quinze jours au moins on ne puisse pas plus vous apercevoir que si vous étiez réellement trépassé; après quoi vous serez libre, je pense, de reparaître sans danger. Il n’est pas de mort, dans notre beau pays de France, qui n’ait le droit, au bout de quinze jours, de ressusciter impunément; le peuple est le plus magnanime des ennemis, il oublie tout.
—Il est aussi le plus infidèle des amis,» murmura le Singe. Puis, jetant un dernier, un triste regard sur ces cartons! sur ce bureau! sur ce cabinet! il disparut.
Oh! destinée!
M. le Perroquet trouva le moyen d’endoctriner une vieille Perruche qui l’adorait, et qui consentit à se faire pendre à la place de son bien-aimé. Le Perroquet protesta qu’il n’oublierait de sa vie un si beau dévouement, et la pauvre vieille marcha au supplice le cœur content et d’un pas ferme. Un quart d’heure après, l’ingrat, rentré incognito dans la vie privée, était déjà dans l’appartement des jeunes Perruches.
Quant au Coq, il répondit que la vie ne méritait pas qu’on fît une lâcheté pour la conserver. Il refusa obstinément de souscrire à toutes les propositions qui lui furent faites, et comme il tenait à être pendu en personne... il le fut.
(N. B.—Le même jour on apprit qu’une belle petite Poule blanche, que chacun aimait et respectait à cause de sa douceur et de ses vertus, était morte subitement en apprenant la mort de celui qu’elle aimait.)
La foule, qu’avait attirée le plaisir bien naturel de voir de près de si grands personnages en l’air, avait eu son spectacle. Quelques anciens admirateurs des rédacteurs pendus ne revenaient pas de leur étonnement. «Est-il possible, se disaient-ils, que des Animaux de cette importance puissent être pendus comme le premier venu! Que va devenir le monde, qui semblait ne se mouvoir que par eux seuls?»
Un Oiseau dont le nom est resté inconnu publia à ce sujet un pamphlet dans lequel il développa cette proposition: «Il est bon que celui qui gouverne ne soit pas tout l’État; car s’il lui arrivait malheur, c’en serait fait de l’État.»
Après l’exécution, M. le Renard jugea à propos de rendre publiques les deux proclamations qu’on vient de lire, et, se trouvant en veine de proclamer, il joignit à ces deux premières proclamations la troisième que voici:
TROISIÈME PROCLAMATION
«Habitants du Jardin des Plantes!
«Investi par votre confiance d’un mandat aussi important que celui de diriger la seconde et dernière partie de notre histoire nationale, choisi par votre libre vœu, je crois inutile d’exposer ici des principes qui m’ont valu vos suffrages.
«C’est à l’œuvre que vous me jugerez; je ne vous ferai point de promesses, quoique les promesses ne coûtent rien. Je ne vous dirai point que l’âge d’or va commencer pour vous. Qu’est-ce que l’âge d’or? Mais je puis vous assurer que quand vous ne trouverez à mon bureau ni plume, ni encre, ni papier, c’est qu’il n’y aura pas eu moyen de s’en procurer.
«Ma devise est: Justice pour tous, et sincérité. Rappelez-vous que si ces mots étaient rayés du dictionnaire, vous les retrouveriez gravés en caractères ineffaçables dans le cœur d’un Renard.
«Votre frère et directeur,
«Le Renard.»
Ces trois proclamations remplacèrent avantageusement sur les murs celles du gouvernement déchu. Le dévouement bien connu de l’afficheur Bertrand à l’ancienne rédaction le rendait justement suspect à Monseigneur, et l’affichage fut confié à Pyrame, ex-employé de Bertrand, qui promit au gouvernement nouveau des colles encore plus fortes que celles de son maître. Après une révolution, il est juste que les derniers deviennent les premiers. Les révolutions n’ont peut-être pas d’autre but.
Ces proclamations furent en outre lues, criées, chantées, aboyées, sifflées partout, et leur effet a été immense. L’espoir est rentré dans tous les cœurs. Tout le monde s’embrasse; le moins qu’on puisse faire c’est de se serrer tendrement les pattes. Quand on aura jeté un peu de terre sur les morts, qui pourra dire qu’une révolution a passé par là?
Quelques-uns de ces Animaux qui veulent se rendre compte de tout, qui fouillent partout, qui trouvent tout mal, ne pouvant nier que Monseigneur le Renard soit rédacteur en chef, se demandent par qui il a été nommé.
Eh! mon Dieu, que vous importe, pourvu qu’il l’ait été? On se nomme soi-même, et on n’en est pas moins nommé pour cela.
Monseigneur ayant, ce matin, jeté les yeux sur mon travail, a daigné me dire qu’il était à peu près content de moi et qu’il voulait récompenser mon zèle. Hier encore j’étais garçon de bureau... aujourd’hui je suis secrétaire particulier de Son Altesse! Hier on me marchait sur les pattes, aujourd’hui on me les lèche! Évidemment je suis quelque chose, je puis quelque chose.
J’ai profité de l’occasion pour apprendre à Son Altesse que j’avais été Chien de cour dans un collége.
«Je vous en félicite, me dit mon maître, c’est encore une des plus profitables manières d’être Chien qui existe. Au moins, si l’on ne sait rien en sortant du collége, on a l’air de savoir quelque chose: l’important ce n’est pas d’être, c’est de paraître.»
On dit que je me suis vendu, on se trompe: j’ai été acheté, voilà tout; du reste, la place qui vient de m’être donnée a cet avantage sur la plupart des autres places, qu’on ne l’a enlevée à personne pour me la donner. Elle a été créée exprès pour moi.
On sonne.—C’est une députation des notables Animaux du Jardin.
«Nous venons, dit le chef de la députation, représenter humblement à Votre Altesse qu’il manque quelque chose à notre glorieuse révolution.
—Quoi donc? dit le Renard.
—Sire, répondit M. le député, que dirait la postérité si elle apprenait que nous avons fait une révolution sans boire ni manger?
—Messieurs, leur dit Sa Majesté Renard Ier, je vois avec plaisir que vous n’oubliez rien, et que la patrie peut compter sur vous. Allons dîner.»
On sonne... C’est une députation des notables Animaux du Jardin.
La prairie qui se trouve en face de l’Amphithéâtre servit de salle à manger. Il avait été résolu qu’on se passerait de table, pour que chacun pût jouir d’une liberté illimitée dans cette fête nationale, et qu’on mangerait comme on l’entendrait, qui son foin, qui son grain, qui ses végétaux, le repas devant être tout pythagoricien, en dépit des Animaux carnassiers qui ne trouvaient pas leur compte à cette maigre chair. Mais il eût été dérisoire de s’entre-manger dans une assemblée où il ne devait être question que d’union et de fraternité.
Les honneurs de la réunion furent faits par des commissaires qui s’étaient choisis eux-mêmes comme étant les plus huppés. Monseigneur le Renard fut naturellement nommé président du banquet. Comme on connaissait ses goûts, on lui donna pour voisins, d’un côté, un Oison, de l’autre, une jeune Poule d’Inde. Mais ces oiseaux, qui n’avaient pas d’ambition, ne parurent pas très-touchés de l’insigne honneur qu’on leur avait fait, et soit ignorance du monde, soit patriotisme, ils se tinrent constamment à une distance assez grande de leur illustre voisin.
Comme les Insectes avaient joué un très-beau rôle dans cette journée, et qu’on ne pouvait se dissimuler qu’on leur devait tout, il avait bien fallu se résigner à leur faire une petite place. On les avait donc relégués à une des extrémités de la salle, en leur faisant entendre qu’on leur donnait la place d’honneur, et de temps en temps on laissait passer de leur côté quelques brins de cette mauvaise herbe qui pousse toujours et dont personne ne voulait plus. Au fond, ils n’étaient pas très-contents; mais on leur disait tant de choses flatteuses, qu’ils finirent par se montrer satisfaits.
Du reste, les ingénus qui étaient venus avec l’intention de dîner avaient compté sans leur hôte. Ce repas ressembla à tous les repas de ce genre. Ceux qui n’avaient guère faim eurent seuls assez à manger; mais à l’exception de quelques-uns qui prenaient tout, personne ne put se vanter d’en avoir eu à bouche que veux-tu.
On y parla plus qu’on n’y dîna. Les plus hautes questions furent nécessairement mises sur le tapis. Il fallait entendre tout ce qui se disait sur l’ancienne rédaction! Pauvre vieux Lièvre, de quoi te mêlais-tu? Infortuné Papillon, Chatte sans mœurs, orgueilleux Friquet, et vous, sensible Duchesse, et toi surtout, Lézard inutile! comment vous traita-t-on? Combien de vérités vous furent dites! Que n’étiez-vous là? Pourquoi êtes-vous morts? c’était pourtant le moment de vivre et de vous amender. «Où allions-nous? où allions-nous? s’écriait-on de tous côtés; et quelle bonne idée nous avons eu de faire une révolution!—Quand ceux qui gouvernent n’en font pas, il faut bien que ceux qui sont gouvernés en fassent,» disait le Sanglier. Et puis chacun faisait ses plans, racontait ses projets: «Je dirai blanc.—Je dirai noir.—Je dirai rouge.—J’aurai de l’esprit.—Je suis une Bête de génie, etc., etc.» Voilà ce qu’on entendait.
Le Renard écoutait tout le monde, souriait à tout le monde, avait un mot agréable pour tout le monde, contentait tout le monde enfin, ou peu s’en faut. «Vous ne mangez pas,» disait-il au Glouton.—Et à L’Ours blanc: «Seriez-vous malade? Je vous trouve un peu pâle.»—Et à son vis-à-vis: «Les Loups n’ont-ils plus de dents?»—Et au Pingouin qui bâillait: «Vous amusez-vous?»—Et à L’Aigle blanc: «Espérez, la nationalité polonaise ne périra pas.»—«Mais parlez donc,» disait-il au Merle.—«Creusez-vous toujours?» disait-il au Mulot. Et à tous enfin, il répétait: «Mes bons amis, vous écrirez tout ce que vous voudrez.»
Enfin le grand moment arriva, le moment de boire et de porter des toasts, et de parler tout seul et tout debout. Vous eussiez vu chacun se prendre la tête à deux pattes, se gratter le front, et remuer les lèvres, et répéter tout bas le toast qu’il s’agissait d’improviser.
Malheureusement, l’ordre des toasts avait été réglé d’avance, et non-seulement l’ordre, mais encore le nombre. Peu s’en fallut que la chose ne fût mal prise. «Passe encore de jeûner, disait-on, mais on peut mourir d’un toast rentré. De quoi ne meurt-on pas?»
Malgré cette sage précaution, il y en eut encore en si grand nombre, que j’essayerais en vain de les énumérer. Après chacun, des Canes et leurs Canetons jouèrent des airs de mirliton qui ne contribuèrent pas peu à l’agrément de la compagnie.
Comme on le pense bien, le premier toast fut pour la liberté. Ceci est de tradition, et ce n’est certes pas la faute de ceux qui dînent si cette pauvre liberté n’est pas en meilleure santé.
Par une courtoisie du meilleur goût, le deuxième fut pour les dames, et il était conçu en ces termes: «Au sexe qui embellit la vie!» Un murmure flatteur accueillit ce toast, qui fut porté par un aimable Hippopotame, dont la galanterie était d’ailleurs bien connue.
Vers la fin du repas, on vint à bout de s’égayer au moyen d’une fontaine défoncée, et chacun put non-seulement se désaltérer, mais encore se mettre en pointe de gaieté.
La joie est communicative, et bientôt il n’y eut plus moyen de l’arrêter. Toute affaire cessante, on résolut de se divertir.—C’était un parti pris.—Il fut convenu qu’on n’obéirait plus à personne, qu’on dirait tout ce qu’on voudrait, et qu’on ne penserait plus à rien. On en avait assez des intérêts de la nation future, de la politique future et de la rédaction future, et on ne voulait plus que rire et chanter.—On s’égosilla;—et le repas se termina comme tous les repas où l’on se propose de changer la face de l’univers: on s’endormit.
Le lendemain et les jours suivants, les convives s’aperçoivent que l’univers n’a pas bougé, que ce n’est ni en buvant ni en mangeant qu’on lui imprime une autre direction, et qu’il faut recommencer à vivre comme devant, ce qui n’est pas toujours aussi facile qu’on se l’imagine.
C’était du moins l’avis de Monseigneur le Renard. Il se réveillait avec une espèce de couronne sur la tête, et quoiqu’il s’en fût coiffé lui-même en s’appropriant ce mot célèbre: «Gare à qui la touche!» je crois qu’intérieurement il donnait quelques regrets à son simple bonnet de coton. La journée de la veille l’avait un peu dégoûté des grandeurs, et il s’en souvenait comme d’une rude journée. Ce n’est pas le tout que de s’emparer du pouvoir, il faut encore trouver le moyen de s’y établir commodément, et Son Altesse, qui ne se faisait pas d’illusion, trouvait la chose difficile.
Au sexe qui embellit la vie!!! Un murmure flatteur accueillit ce toast, qui fut porté par un aimable Hippopotame.
«Premièrement, se dit-il, je fuirai les fêtes populaires, je les fuirai comme la peste.
«Deuxièmement, je cesserai de prendre la patte à tout le monde. Pour une patte propre, combien qui ne le sont pas! Sans compter, ajouta-t-il en me montrant sa fourrure ensanglantée, que quelques-uns serrent très-fort et à ongles ouverts.
«Troisièmement, comme, à tout prendre, mon sceptre est une simple plume, ce qui ne peut pas être très-lourd à porter, il faut que ma royauté me soit légère tout autant qu’aux autres. A cette fin je n’en prendrai qu’à mon aise, et tout n’en ira que mieux, et je mettrai tant de persistance à ne rien faire...
—Qu’on vous surnommera le Napoléon des Renards, Monseigneur, lui dis-je, et qu’on fera bien.
—C’est pourquoi, dit Son Altesse, qui fit semblant de ne pas avoir entendu, je vais faire une petite Charte. Une nation qui a une Charte est une nation qui ne manque de rien.
«Voici ma Charte, me dit-il; elle n’a que deux articles, mais s’ils sont bons, c’en est assez:
I
«Toutes les Bêtes sachant lire et écrire, et surtout compter, ayant une bonne cabane au soleil, du foin dans leur râtelier et des amis puissants, étant égales devant la loi, il est promis justice et protection à toutes.
«En conséquence, afin que les Grands du Jardin des Plantes puissent jouir de toutes leurs aises, nous enjoignons aux petits qu’ils aient à se priver du peu qu’ils ont, et à se rapetisser au point de devenir imperceptibles et impalpables.—Si bien que les petits ne tenant plus de place du tout, les Grands puissent avoir, comme c’est leur droit, leurs coudées franches, ne manquer de rien et n’être gênés en rien.
II
«Comme il n’est pas possible que tout le monde soit content, ceux qui ne le seront pas auront tort de s’en étonner, mais ils auront le droit de s’en plaindre.—Le droit de pétition est donc solennellement reconnu.—Qu’on se le dise.
«Mais attendu que les moments d’un rédacteur sont précieux, et qu’il lui serait impossible d’accorder toutes les audiences qu’on lui demanderait, il est interdit d’apporter soi-même ses pétitions au pied de son auguste fauteuil; les réclamations ne seront reçues qu’autant qu’elles arriveront écrites et franches de port, et ne seront lues qu’autant qu’il aura été possible de les lire.»
Messieurs les Animaux ne se le firent pas dire deux fois; et, toute Bête aimant à se plaindre, les pétitions arrivèrent par charretées; l’air
et la terre étaient encombrés de messagers, de porteurs et de courriers de toutes sortes. Chacun avait un petit malheur particulier au bout de la patte pour demander l’aumône d’une réforme générale en sa faveur; et la petite Charte n’était pas promulguée depuis deux heures, qu’il y avait des pétitions plein la maison, plein les caves et les greniers, et encore des monceaux à la porte.
«Les grimauds, dit le Renard en riant dans sa barbe de se voir pris au mot; jusques à quand croiront-ils que les gouvernements sont créés et mis au monde pour les protéger et s’occuper d’eux?
«Voyons pourtant ces pétitions, dit-il, et fermons les yeux pour plus d’impartialité.»
Il en ouvrit une, la première venue, au hasard: c’était celle du Butor. Elle était couverte d’un nombre incalculable de signatures de toutes sortes, écrites en toutes les langues et dans tous les patois, et de petites croix surtout, le nombre des Bêtes qui ne savent pas signer leur nom étant, à ce qu’il paraît, considérable.
Elle était conçue en ces termes:
«Nous, soussignés, déclarons que nous en avons assez du tableau de nos discordes civiles. Le présent article est si long, que la fin nous a fait complétement oublier le commencement. Nous demandons à grands cris qu’il finisse, et que celui du Merle blanc commence.»
Suivent les signatures et les petites croix.
«Voilà une pétition que j’aime, dit le Renard, elle nous dispense d’ouvrir les autres. Et quant au reste, ajouta-t-il, ma foi, au diable les pétitionnaires, et au feu les pétitions!»
Aussitôt dit, aussitôt fait.
On brûla tout; et jamais, de mémoire d’Hommes ou de Bêtes, il ne s’était vu un si grand feu.
Quand on vit ce feu, ce furent des réjouissances universelles.
«C’est un feu de joie, se disait-on, notre gouvernement est content, tout va bien! Vive notre nouveau rédacteur en chef!»
N. B.—Les pétitionnaires se réjouissaient plus que les autres.
Et jam plaudite cives!
Et puisque vous applaudissez, de quoi vous plaignez-vous?
P. J. Stahl.
HISTOIRE
D’UN
MERLE BLANC
I
Qu’il est glorieux, mais qu’il est pénible d’être en ce monde un Merle exceptionnel! Je ne suis point un Oiseau fabuleux, et M. de Buffon m’a décrit. Mais, hélas! je suis extrêmement rare, et très-difficile à trouver. Plût au ciel que je fusse tout à fait impossible!
Mon père et ma mère étaient deux bonnes gens qui vivaient, depuis nombre d’années, au fond d’un vieux jardin retiré du Marais. C’était un ménage exemplaire. Pendant que ma mère, assise dans un buisson fourré, pondait régulièrement trois fois par an, et couvait, tout en sommeillant, avec une religion patriarcale, mon père, encore fort propre et fort pétulant malgré son grand âge, picorait autour d’elle toute la journée, lui apportant de beaux Insectes qu’il saisissait délicatement par le bout de la queue pour ne pas dégoûter sa femme, et, la nuit venue, il ne manquait jamais, quand il faisait beau, de la régaler d’une chanson qui réjouissait tout le voisinage. Jamais une querelle, jamais le moindre nuage n’avait troublé cette douce union.
A peine fus-je venu au monde, que, pour la première fois de sa vie, mon père commença à montrer de la mauvaise humeur. Bien que je ne fusse encore que d’un gris douteux, il ne reconnaissait en moi ni la couleur, ni la tournure de sa nombreuse postérité. «Voilà un sale enfant, disait-il quelquefois en me regardant de travers; il faut que ce gamin-là aille apparemment se fourrer dans tous les plâtras et tous les tas de boue qu’il rencontre, pour être toujours si laid et si crotté.
—Eh! mon Dieu, mon ami, répondit ma mère, toujours roulée en boule sur une vieille écuelle dont elle avait fait son nid, ne voyez-vous pas que c’est de son âge? Et vous-même, dans votre jeune temps, n’avez-vous pas été un charmant vaurien? Laissez grandir notre Merlichon, et vous verrez comme il sera beau; il est des mieux que j’aie pondus.»
Tout en prenant ainsi ma défense, ma mère ne s’y trompait pas; elle voyait pousser mon fatal plumage, qui lui semblait une monstruosité, mais elle faisait comme toutes les mères, qui s’attachent souvent à leurs enfants, par cela même qu’ils sont maltraités de la nature, comme si la faute en était à elles, ou comme si elles repoussaient d’avance l’injustice du sort qui doit les frapper.
Quand vint le temps de ma première mue, mon père devint tout à fait pensif et me considéra attentivement. Tant que mes plumes tombèrent, il me traita encore avec assez de bonté et me donna même la pâtée, me voyant grelotter presque nu dans un coin; mais dès que mes pauvres ailerons transis commencèrent à se recouvrir du duvet, à chaque plume blanche qu’il vit paraître, il entra dans une telle colère, que je craignis qu’il ne me plumât pour le reste de mes jours. Hélas! je n’avais pas de miroir; j’ignorais le sujet de cette fureur, et je me demandais pourquoi le meilleur des pères se montrait pour moi si barbare.
Un jour qu’un rayon de soleil et ma fourrure naissante m’avaient mis, malgré moi, le cœur en joie, comme je voltigeais dans une allée, je me mis, pour mon malheur, à chanter. A la première note qu’il entendit, mon père sauta en l’air comme une fusée.
«Qu’est-ce que j’entends là? s’écria-t-il; est-ce ainsi qu’un Merle siffle? est-ce ainsi que je siffle? est-ce là siffler?»
Et s’abattant près de ma mère avec la contenance la plus terrible:
«Malheureuse, dit-il, qui est-ce qui a pondu dans ton nid?»
A ces mots, ma mère indignée s’élança de son écuelle, non sans se faire du mal à une patte; elle voulut parler, mais ses sanglots la suffoquaient; elle tomba à terre à demi pâmée. Je la vis près d’expirer; épouvanté et tremblant de peur, je me jetai aux genoux de mon père.
«O mon père, lui dis-je, si je siffle de travers, et si je suis mal vêtu, que ma mère n’en soit point punie! Est-ce sa faute si la nature m’a refusé une voix comme la vôtre? Est-ce sa faute si je n’ai pas votre beau bec jaune et votre bel habit noir à la française, qui vous donnent l’air d’un marguillier en train d’avaler une omelette? Si le ciel a fait de moi un monstre, et si quelqu’un doit en porter la peine, que je sois du moins le seul malheureux!
—Il ne s’agit pas de cela, dit mon père; que signifie la manière absurde dont tu viens de te permettre de siffler? qui t’a appris à siffler ainsi contre tous les usages et toutes les règles?
—Hélas! monsieur, répondis-je humblement, j’ai sifflé comme je pouvais, me sentant gai parce qu’il fait beau, et ayant peut-être mangé trop de Mouches.
—On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit mon père hors de lui. Il y a des siècles que nous sifflons de père en fils, et lorsque je fais entendre ma voix la nuit, apprends qu’il y a ici au premier étage un monsieur, et au grenier une jeune grisette, qui ouvrent leurs fenêtres pour m’entendre. N’est-ce pas assez que j’aie devant les yeux l’affreuse couleur de tes sottes plumes qui te donnent l’air enfariné comme un paillasse de la foire? Si je n’étais le plus pacifique des Merles, je t’aurais déjà cent fois mis à nu, ni plus ni moins qu’un Poulet de basse-cour prêt à être embroché.
—Eh bien! m’écriai-je, révolté de l’injustice de mon père, s’il en est ainsi, monsieur, qu’à cela ne tienne! je me déroberai à votre présence, je délivrerai vos regards de cette malheureuse queue blanche par laquelle vous me tirez toute la journée. Je partirai, monsieur, je fuirai; assez d’autres enfants consoleront votre vieillesse, puisque ma mère pond trois fois par an; j’irai loin de vous cacher ma misère, et peut-être, ajoutai-je en sanglotant, peut-être trouverai-je dans le potager du voisin ou sur les gouttières quelques Vers de terre ou quelques Araignées pour soutenir ma triste existence.
—Comme tu voudras, répliqua mon père, loin de s’attendrir à ce discours; que je ne te voie plus! Tu n’es pas mon fils; tu n’es pas un Merle.
—Et que suis-je donc, monsieur, s’il vous plaît?
—Je n’en sais rien, mais tu n’es pas un Merle.»
Après ces paroles foudroyantes, mon père s’éloigna à pas lents. Ma mère se releva tristement et alla, en boitant, achever de pleurer dans son écuelle. Pour moi, confus et désolé, je pris mon vol du mieux que je pus, et j’allai, comme je l’avais annoncé, me percher sur la gouttière d’une maison voisine.
II
Mon père eut l’inhumanité de me laisser pendant plusieurs jours dans cette situation mortifiante. Malgré sa violence, il avait bon cœur, et, aux regards détournés qu’il me lançait, je voyais bien qu’il aurait voulu me pardonner et me rappeler; ma mère, surtout, levait sans cesse vers moi des yeux pleins de tendresse, et se risquait même parfois à m’appeler d’un petit cri plaintif; mais mon horrible plumage blanc leur inspirait, malgré eux, une répugnance et un effroi auxquels je vis bien qu’il n’y avait point de remède.
«Je ne suis point un Merle!» me répétais-je; et, en effet, en m’épluchant le matin, et en me mirant dans l’eau de la gouttière, je ne reconnaissais que trop clairement combien je ressemblais peu à ma famille. «O ciel! répétais-je encore, apprends-moi donc ce que je suis!»
Une certaine nuit qu’il pleuvait à verse, j’allais m’endormir exténué de faim et de chagrin, lorsque je vis se poser près de moi un oiseau plus mouillé, plus pâle et plus maigre que je ne le croyais possible. Il était à peu près de ma couleur, autant que j’en pus juger à travers la pluie qui nous inondait; à peine avait-il sur le corps assez de plumes pour habiller un Moineau, et il était plus gros que moi. Il me sembla, au premier abord, un oiseau tout à fait pauvre et nécessiteux; mais il gardait, en dépit de l’orage qui maltraitait son front presque tondu, un air de fierté qui me charma. Je lui fis modestement une grande révérence à laquelle il répondit par un coup de bec qui faillit me jeter à bas de la gouttière. Voyant que je me grattais l’oreille et que je me retirais avec componction, sans essayer de lui répondre en sa langue:
«Qui es-tu? me demanda-t-il d’une voix aussi enrouée que son crâne était chauve.
—Hélas! monseigneur, répondis-je (craignant une seconde estocade), je n’en sais rien. Je croyais être un Merle, mais l’on m’a convaincu que je n’en suis pas un.»
La singularité de ma réponse jointe à mon air de sincérité l’intéressèrent. Il s’approcha de moi et me fit conter mon histoire, ce dont je m’acquittai avec toute la tristesse et toute l’humilité qui convenaient à ma position et au temps affreux qu’il faisait.
«Si tu étais un Ramier comme moi, me dit-il après m’avoir écouté, les niaiseries dont tu t’affliges ne t’inquiéteraient pas un moment. Nous voyageons, c’est là notre vie, et nous avons bien nos amours, mais je ne sais qui est mon père: fendre l’air, traverser l’espace, voir à nos pieds les monts et les plaines, respirer l’azur même des cieux, et non les exhalaisons de la terre, courir comme la flèche à un but marqué qui ne nous échappe jamais, voilà notre plaisir et notre vie. Je fais plus de chemin en un jour qu’un Homme n’en peut faire en six.
—Sur ma parole, monsieur, dis-je un peu enhardi, vous êtes un Oiseau bohémien.
—C’est encore une chose dont je ne me soucie guère, reprit-il; je n’ai point de pays; je ne connais que trois choses: les voyages, ma femme et mes petits. Où est ma femme, là est ma patrie.
—Mais qu’avez-vous là qui vous pend au cou? C’est comme une vieille papillote chiffonnée.
—Ce sont des papiers d’importance, répondit-il en se rengorgeant; je vais à Bruxelles, de ce pas, et je porte au célèbre banquier *** une nouvelle qui va faire baisser la rente d’un franc soixante-dix-huit centimes.
—Juste Dieu! m’écriai-je, c’est une bien belle existence que la vôtre, et Bruxelles, j’en suis sûr, doit être une ville bien curieuse à voir. Ne pourriez-vous pas m’emmener avec vous? Puisque je ne suis pas un Merle, je suis peut-être un Pigeon Ramier.
—Si tu en étais un, répliqua-t-il, tu m’aurais rendu le coup de bec que je t’ai donné tout à l’heure.
—Eh bien! monsieur, je vous le rendrai, ne nous brouillons pas pour si peu de chose. Voilà le matin qui paraît et l’orage qui s’apaise. De grâce, laissez-moi vous suivre! Je suis perdu, je n’ai plus rien au monde; si vous me refusez, il ne me reste plus qu’à me noyer dans cette gouttière.
—Eh bien! en route! suis-moi si tu peux.»
Je jetai un dernier regard sur le jardin où dormait ma mère; une larme coula de mes yeux, le vent et la pluie l’emportèrent; j’ouvris mes ailes et je partis.
III
Mes ailes, je l’ai dit, n’étaient pas encore bien robustes; tandis que mon conducteur allait comme le vent, je m’essoufflais à ses côtés; je tins bon pendant quelque temps; mais bientôt il me prit un éblouissement si violent, que je me sentis près de défaillir.
«Y en a-t-il encore pour longtemps? demandai-je d’une voix faible.
—Non, me répondit-il, nous sommes au Bourget, nous n’avons plus que soixante lieues à faire.»
J’essayai de reprendre courage, ne voulant pas avoir l’air d’une Poule mouillée, et je volai encore un quart d’heure, mais, pour le coup, j’étais rendu.
«Monsieur, bégayai-je de nouveau, ne pourrait-on pas s’arrêter un instant? J’ai une soif horrible qui me tourmente, et, en nous perchant sur un arbre...
—Va-t’en au diable! tu n’es qu’un Merle!» me répondit le Ramier en colère; et, sans daigner tourner la tête, il continua son voyage enragé. Quant à moi, abasourdi et n’y voyant plus, je tombai dans un champ de blé.
J’ignore combien de temps dura mon évanouissement; lorsque je repris connaissance, ce qui me revint d’abord en mémoire fut la dernière parole du Ramier: «Tu n’es qu’un Merle,» m’avait-il dit. «O mes chers parents! pensai-je, vous vous êtes donc trompés? Je vais retourner près de vous; vous me reconnaîtrez pour votre vrai et légitime enfant, et vous me rendrez ma place dans ce bon petit tas de feuilles qui est sous l’écuelle de ma mère.»
Je fis un effort pour me lever; mais la fatigue du voyage et la douleur que je ressentais de ma chute me paralysaient tous les membres. A peine me fus-je dressé sur mes pattes, que la défaillance me reprit, et je retombai sur le flanc.
L’affreuse pensée de la mort se présentait déjà à mon esprit, lorsque, à travers les bluets et les coquelicots, je vis venir à moi, sur la pointe du pied, deux charmantes personnes. L’une était une petite Pie fort bien mouchetée et extrêmement coquette, et l’autre une Tourterelle couleur de rose. La Tourterelle s’arrêta, à quelques pas de distance, avec un grand air de pudeur et de compassion pour mon infortune; mais la Pie s’approcha en sautillant de la manière la plus agréable du monde.
«Eh! bon Dieu! pauvre enfant, que faites-vous là? me demanda-t-elle d’une voix folâtre et argentine.
—Hélas! madame la marquise, répondis-je (car c’en devait être une, pour le moins), je suis un pauvre diable de voyageur que son postillon a laissé en route, et je suis en train de mourir de faim.
—Sainte Vierge! que me dites-vous?» répondit-elle; et aussitôt elle se mit à voltiger çà et là sur les buissons qui nous entouraient, allant et venant de côté et d’autre, m’apportant quantité de baies et de fruits, dont elle fit un petit tas près de moi, tout en continuant ses questions:
«Mais qui êtes-vous? mais d’où venez-vous? C’est une chose incroyable que votre aventure! Et où alliez-vous? Voyager seul, si jeune, car vous sortez de votre première mue! Que font vos parents? d’où sont-ils? comment vous laissent-ils dans cet état-là? Mais c’est à faire dresser les plumes sur la tête!»
Pendant qu’elle parlait, je m’étais soulevé un peu de côté et je mangeais de grand appétit. La Tourterelle restait immobile, me regardant toujours d’un œil de pitié. Cependant elle remarqua que je retournais la tête d’un air languissant, et elle comprit que j’avais soif. De la pluie tombée dans la nuit une goutte restait sur un brin de mouron; elle recueillit timidement cette goutte dans son bec et me l’apporta toute fraîche. Certainement, si je n’eusse pas été si malade, une personne si réservée ne se serait jamais permis une pareille démarche.
Je ne savais pas encore ce que c’est que l’amour, mais mon cœur battait violemment. Partagé entre deux émotions diverses, j’étais pénétré d’un charme inexprimable. Ma panetière était si gaie, mon échanson si pensif et si doux, que j’aurais voulu déjeuner ainsi pendant toute l’éternité. Malheureusement tout a un terme, même l’appétit d’un convalescent. Le repas fini, et mes forces revenues, je satisfis la curiosité de la petite Pie, et lui racontai mes malheurs avec autant de sincérité que je l’avais fait la veille devant le Pigeon. La Pie m’écouta avec plus d’attention qu’il ne semblait devoir lui appartenir, et la Tourterelle me donna des marques charmantes de sa profonde sensibilité. Mais lorsque j’en fus à toucher le point capital qui causait ma peine, c’est-à-dire l’ignorance où j’étais de moi-même:
«Plaisantez-vous? s’écria la Pie, vous, un Merle! vous, un Pigeon! Fi donc! vous êtes une Pie, mon cher enfant, Pie s’il en fut, et très-gentille Pie, ajouta-t-elle en me donnant un petit coup d’aile, comme qui dirait un coup d’éventail.
—Mais, madame la marquise, répondis-je, il me semble que pour une Pie je suis d’une couleur, ne vous en déplaise...
Pendant qu’elle parlait, je m’étais soulevé un peu de côté.
—Une Pie russe, mon cher, vous êtes une Pie russe! Vous ne savez pas qu’elles sont blanches? Pauvre garçon, quelle innocence!
—Mais, madame, repris-je, comment serais-je une Pie russe, étant né au fond du Marais, dans une vieille écuelle cassée?
—Ah! le bon enfant! Vous êtes de l’invasion, mon cher; croyez-vous qu’il n’y ait que vous? Fiez-vous à moi, et laissez-vous faire; je veux vous emmener tout à l’heure et vous montrer les plus belles choses de la terre.
—Où cela, madame, s’il vous plaît?
—Dans mon palais vert, mon mignon. Vous verrez quelle vie on y mène! Vous n’aurez pas plutôt été Pie un quart d’heure que vous ne voudrez plus entendre parler d’autre chose. Nous sommes là une centaine, non pas de ces grosses Pies de village qui demandent l’aumône sur les grands chemins, mais toutes nobles et de bonne compagnie, effilées, lestes et pas plus grosses que le poing. Pas une de nous n’a ni plus ni moins de sept marques noires et de cinq marques blanches; c’est une chose invariable, et nous méprisons le reste du monde. Les marques noires vous manquent, il est vrai, mais votre qualité de Russe suffira pour vous faire admettre. Notre vie se compose de deux choses: caqueter et nous attifer. Depuis le matin jusqu’à midi nous nous attifons, et depuis midi jusqu’au soir nous caquetons. Chacune de nous perche sur un arbre, le plus haut et le plus vieux possible. Au milieu de la forêt s’élève un chêne immense, inhabité, hélas! C’était la demeure du feu roi Pie X, où nous allons en pèlerinage, en poussant de bien gros soupirs; mais, à part ce léger chagrin, nous passons le temps à merveille. Nos femmes ne sont pas plus bégueules que nos maris ne sont jaloux, mais nos plaisirs sont purs et honnêtes, parce que notre cœur est aussi noble que notre langage est libre et joyeux. Notre fierté n’a pas de bornes, et si un Geai ou toute autre canaille vient par hasard à s’introduire chez nous, nous le plumons impitoyablement. Mais nous n’en sommes pas moins les meilleures gens du monde, et les Passereaux, les Mésanges, les Chardonnerets, qui vivent dans nos taillis, nous trouvent toujours prêts à les aider, à les nourrir et à les défendre. Nulle part il n’y a plus de caquetage que chez nous, et nulle part moins de médisance. Nous ne manquons pas de vieilles Pies dévotes, qui disent leurs patenôtres toute la journée, mais la plus éventée de nos jeunes commères peut passer, sans crainte d’un coup de bec, près de la plus sévère douairière. En un mot, nous vivons de plaisir, d’honneur, de bavardage, de gloire et de chiffons.
—Voilà qui est fort beau, madame, répliquai-je, et je serais certainement mal appris de ne point obéir aux ordres d’une personne comme vous. Mais avant d’avoir l’honneur de vous suivre, permettez-moi, de grâce, de dire un mot à cette bonne demoiselle qui est ici.—Mademoiselle, continuai-je en m’adressant à la Tourterelle, parlez-moi franchement, je vous en supplie; pensez-vous que je sois véritablement une Pie russe?»
A cette question, la Tourterelle baissa la tête et devint rouge-pâle comme les rubans de Lolotte.
«Mais, monsieur, dit-elle, je ne sais si je puis...
—Au nom du ciel! parlez, mademoiselle; mon dessein n’a rien qui puisse vous offenser, bien au contraire. Vous me paraissez toutes deux si charmantes, que je fais ici le serment d’offrir mon cœur et ma patte à celle de vous qui en voudra, dès l’instant que je saurai si je suis Pie ou autre chose; car en vous regardant, ajoutai-je, parlant un peu plus bas à la jeune personne, je me sens je ne sais quoi de Tourtereau qui me tourmente singulièrement.
—Mais, en effet, dit la Tourterelle en rougissant encore davantage, je ne sais si c’est le reflet du soleil qui tombe sur vous à travers ces coquelicots, mais votre plumage me semble avoir une légère teinte...»
Elle n’osa en dire plus long. «O perplexité! m’écriai-je, comment savoir à quoi m’en tenir? comment donner mon cœur à l’une de vous, lorsqu’il est si cruellement déchiré? O Socrate! quel précepte admirable, mais difficile à suivre, tu nous as donné, quand tu as dit: «Connais-toi toi-même!»
Depuis le jour où une malheureuse chanson avait si fort contrarié mon père, je n’avais pas fait usage de ma voix. En ce moment il me vint à l’esprit de m’en servir comme d’un moyen pour discerner la vérité. «Parbleu! pensais-je, puisque monsieur mon père m’a mis à la porte dès le premier couplet, c’est bien le moins que le second produise quelque effet sur ces dames.» Ayant donc commencé par m’incliner poliment, comme pour réclamer l’indulgence, à cause de la pluie que j’avais reçue, je me mis d’abord à siffler, puis à gazouiller, puis à faire des roulades, puis enfin à chanter à tue-tête, comme un muletier espagnol, en plein vent.
A mesure que je chantais, la petite Pie s’éloignait de moi d’un air de surprise qui devint bientôt de la stupéfaction, puis qui passa à un sentiment d’effroi accompagné d’un profond ennui. Elle décrivait des cercles autour de moi, comme un Chat autour d’un morceau de lard trop chaud qui vient de le brûler, mais auquel il voudrait pourtant goûter encore. Voyant l’effet de mon épreuve, et voulant la pousser jusqu’au bout, plus la pauvre marquise montrait d’impatience, plus je m’égosillais à chanter. Elle résista pendant vingt-cinq minutes à mes mélodieux efforts; enfin, n’y pouvant plus tenir, elle s’envola à grand bruit et regagna son palais de verdure. Quant à la Tourterelle, elle s’était, presque dès le commencement, profondément endormie.
«Admirable effet de l’harmonie! pensai-je. O Marais! ô écuelle maternelle! plus que jamais je reviens à vous.»
Au moment où je m’élançai pour partir, la Tourterelle rouvrit les yeux: «Adieu, dit-elle, étranger si gentil et si ennuyeux! Mon nom est Gourouli, souviens-toi de moi.
—Belle Gourouli, lui répondis-je de loin, vous êtes bonne, douce et charmante, je voudrais vivre et mourir pour vous; mais vous êtes couleur de rose, tant de bonheur n’est pas fait pour moi.»
IV
Le triste effet produit par mon chant ne laissait pas que de m’attrister. «Hélas! musique, hélas! poésie, me répétais-je en regagnant Paris, qu’il y a peu de cœurs qui vous comprennent!»
En faisant ces réflexions, je me cognai la tête contre celle d’un Oiseau qui volait dans le sens opposé au mien. Le choc fut si rude et si imprévu, que nous tombâmes tous deux sur la cime d’un arbre qui, par bonheur, se trouva là. Après que nous nous fûmes un peu secoués, je regardai le nouveau venu, m’attendant à une querelle. Je vis avec surprise qu’il était blanc; à la vérité, il avait la tête un peu plus grosse que moi, et, sur le front, une espèce de panache qui lui donnait un air héroï-comique; de plus, il portait sa queue fort en l’air, avec une grande magnanimité. Du reste, il ne me parut nullement disposé à la bataille; nous nous abordâmes fort civilement et nous nous fîmes de mutuelles excuses, après quoi nous entrâmes en conversation. Je pris la liberté de lui demander son nom et de quel pays il était.
«Je suis étonné, me dit-il, que vous ne me reconnaissiez pas. Est-ce que vous n’êtes pas des nôtres?
—En vérité, monsieur, répondis-je, je ne sais pas desquels je suis. Tout le monde me demande et me dit la même chose; il faut que ce soit une gageure qu’on ait faite.
—Vous voulez rire, répliqua-t-il, votre costume vous sied trop bien pour que je méconnaisse un confrère. Vous appartenez infailliblement à ce corps illustre et vénérable qu’on nomme en latin Cacuata, en langue savante Kakatoès, et en jargon vulgaire Katakoua.
—Ma foi, monsieur, cela est possible, et ce serait bien de l’honneur pour moi. Et que fait-on dans cette compagnie?
—Rien, monsieur, et on est payé pour cela.
—Alors, je crois volontiers que j’en suis. Mais ne laissez pas de faire comme si je n’en étais pas, et daignez m’apprendre à qui j’ai la gloire de parler.
—Je suis, répondit l’inconnu, le grand poëte Kacatogan. J’ai fait de puissants voyages, monsieur, des traversées arides et de cruelles pérégrinations. Ce n’est pas d’hier que je rime, et ma muse a eu des malheurs. J’ai fredonné sous Louis XVI, monsieur, j’ai braillé pour la République, j’ai noblement chanté l’Empire, j’ai discrètement loué la Restauration, j’ai même fait un effort dans ces derniers temps et je me suis soumis, non sans peine, aux exigences de ce siècle sans goût. J’ai lancé dans le monde des distiques piquants, des hymnes sublimes, de gracieux dithyrambes, de pieuses élégies, des drames chevelus, des romans crépus, des vaudevilles poudrés et des tragédies chauves. En un mot, je puis me flatter d’avoir ajouté au temple des Muses quelques festons galants, quelques sombres créneaux, et quelques ingénieuses arabesques. Que voulez-vous? je me suis fait vieux, je me suis mis de l’Académie. Mais je rime encore vertement, monsieur, et, tel que vous me voyez, je rêvais à un poëme en un chant, qui n’aura pas moins de six pages, quand vous m’avez fait une bosse au front. Du reste, si je puis vous être bon à quelque chose, je suis tout à votre service.
—Vraiment, monsieur, vous le pouvez, répliquai-je; car vous me voyez en ce moment dans un grand embarras poétique. Je n’ose dire que je sois un poëte, ni surtout un aussi grand poëte que vous, ajoutai-je en le saluant; mais j’ai reçu de la nature un gosier qui me démange quand je me sens bien aise, ou que j’ai du chagrin. A vous dire la vérité, j’ignore absolument les règles.
—Je les ai oubliées, dit Kacatogan; ne vous inquiétez pas de cela.
—Mais il m’arrive, repris-je, une chose fâcheuse; c’est que ma voix produit sur ceux qui l’entendent à peu près le même effet que celle d’un certain Jean de Nivelle sur... Vous savez ce que je veux dire.
—Je le sais, dit Kacatogan, je connais par moi-même cet effet bizarre. La cause ne m’en est pas connue, mais l’effet est incontestable.
—Eh bien, monsieur, vous qui me semblez être le Nestor de la poésie, sauriez-vous, je vous prie, un remède à ce pénible inconvénient?
—Non, dit Kacatogan, pour ma part, je n’en ai jamais pu trouver. Je m’en suis fort tourmenté étant jeune, à cause qu’on me sifflait toujours; mais à l’heure qu’il est, je n’y songe plus. Je crois que cette répugnance vient de ce que le public en lit d’autres que nous; cela le distrait.
—Je le pense comme vous. Mais vous conviendrez, monsieur, qu’il est dur pour une créature bien intentionnée de mettre les gens en fuite dès qu’il lui prend un bon mouvement. Voudriez-vous me rendre le service de m’écouter et de me dire sincèrement votre avis?
—Très-volontiers, dit Kacatogan; je suis tout oreilles.»
Je me mis à chanter aussitôt, et j’eus la satisfaction de voir que Kacatogan ne s’enfuyait ni ne s’endormait. Il me regardait fixement, et, de temps en temps, il inclinait la tête d’un air d’approbation, avec une espèce de murmure flatteur. Mais je m’aperçus bientôt qu’il ne m’écoutait pas, et qu’il rêvait à son poëme. Profitant d’un moment où je reprenais haleine, il m’interrompit tout à coup.
«Je l’ai pourtant trouvée cette rime, dit-il en souriant et en branlant la tête; c’est la soixante mille sept cent quatorzième qui sort de cette cervelle-là! Et l’on ose dire que je vieillis! Je vais lire cela aux bons amis, je vais le leur lire, et nous verrons ce qu’on en dira!»
Parlant ainsi, il prit son vol et disparut, ne semblant plus se souvenir de m’avoir rencontré.
V
Resté seul et désappointé, je n’avais rien de mieux à faire que de profiter du reste du jour et de voler à tire-d’aile vers Paris. Malheureusement, je ne savais pas ma route. Mon voyage avec le Pigeon avait été trop rapide et trop peu agréable pour me laisser un souvenir exact, en sorte qu’au lieu d’aller tout droit, je tournai à gauche, au Bourget, et, surpris par la nuit, je fus obligé de chercher un gîte dans les bois de Mortfontaine.
Tout le monde se couchait lorsque j’arrivai. Les Pies et les Geais, qui, comme on le sait, sont les plus mauvais coucheurs de la terre, se chamaillaient de tous les côtés. Dans les buissons piaillaient les Moineaux en piétinant les uns sur les autres; au bord de l’eau marchaient gravement deux Hérons, perchés sur leurs longues échasses, dans l’attitude de la méditation, Georges-Dandins du lieu, attendant patiemment leurs femmes. D’énormes Corbeaux, à moitié endormis, se posaient lourdement sur la pointe des arbres les plus élevés et nasillaient leurs prières du soir. Plus bas, les Mésanges amoureuses se pourchassaient encore dans les taillis, tandis qu’un Pic-Vert ébouriffé poussait son ménage par derrière pour le faire entrer dans le creux d’un arbre. Des phalanges de Friquets arrivaient des champs en dansant en l’air comme des bouffées de fumée, et se précipitaient sur un arbrisseau qu’elles couvraient tout entier; des Pinsons, des Fauvettes, des Rouges-Gorges, se groupaient légèrement sur des branches découpées comme des cristaux sur une girandole. De toutes parts résonnaient des voix qui disaient bien distinctement: «Allons, ma femme!—Allons, ma fille!—Venez, ma belle!—Par ici, ma mie!—Me voilà, mon cher!—Bonsoir, ma maîtresse!—Adieu, mes amis!—Dormez bien, mes enfants!»
Quelle position pour un célibataire que de coucher dans une pareille auberge! J’eus la tentation de me joindre à quelques Oiseaux de ma taille et de leur demander l’hospitalité. «La nuit, pensais-je, tous les Oiseaux sont gris, et d’ailleurs est-ce faire tort aux gens que de dormir poliment près d’eux?»
Je me dirigeai d’abord vers un fossé où se rassemblaient des Étourneaux; ils faisaient leur toilette de nuit avec un soin tout particulier, et je remarquai que la plupart d’entre eux avaient les ailes dorées et les pattes vernies; c’étaient les dandys de la forêt. Ils étaient assez bons enfants et ne m’honorèrent d’aucune attention. Mais leurs propos étaient si creux, ils se racontaient avec tant de fatuité leurs tracasseries et leurs bonnes fortunes, ils se frottaient si lourdement l’un à l’autre, qu’il me fut impossible d’y tenir.
J’allai ensuite me percher sur une branche où s’alignaient une demi-douzaine d’Oiseaux de différentes espèces. Je pris modestement la dernière place à l’extrémité de la branche, espérant qu’on m’y souffrirait. Par malheur, ma voisine était une vieille Colombe, aussi sèche qu’une girouette rouillée. Au moment où je m’approchai d’elle, le peu de plumes qui couvraient ses os était l’objet de sa sollicitude; elle feignait de les éplucher, mais elle eût trop craint d’en arracher une; elle les passait seulement en revue pour voir si elle avait son compte. A peine l’eus-je touchée du bout de l’aile, qu’elle se redressa majestueusement:
«Qu’est-ce que vous faites donc, monsieur?» me dit-elle en pinçant le bec avec une pudeur britannique.
Et, m’allongeant un grand coup de coude, elle me jeta à bas avec une vigueur qui eût fait honneur à un portefaix.
Je tombai dans une bruyère où dormait une grosse Gelinotte. Ma mère elle-même dans son écuelle n’avait pas un tel air de béatitude. Elle était si rebondie, si épanouie, si bien assise sur son triple ventre, qu’on l’eût prise pour un pâté dont on avait mangé la croûte. Je me glissai furtivement près d’elle. «Elle ne s’éveillera pas, me disais-je; et, en tout cas, une si bonne grosse maman ne peut pas être bien méchante.» Elle ne le fut pas en effet. Elle ouvrit les yeux à demi, et me dit en poussant un léger soupir:
«Tu me gênes, mon petit, va-t’en de là.»
Au même instant, je m’entendis appeler. C’étaient des Grives qui, du haut d’un sorbier, me faisaient signe de venir à elles. «Voilà enfin de bonnes âmes,» pensai-je. Elles me firent place en riant comme des folles, et je me fourrai aussi lestement dans leur groupe emplumé qu’un billet doux dans un manchon; mais je ne tardai pas à juger que ces dames avaient mangé plus de raisin qu’il n’est raisonnable de le faire; elles se soutenaient à peine sur les branches, et leurs plaisanteries de mauvaise compagnie, leurs éclats de rire et leurs chansons grivoises me forcèrent de m’éloigner.
Je commençais à désespérer, et j’allais m’endormir dans un coin solitaire, lorsqu’un Rossignol se mit à chanter. Tout le monde aussitôt fit silence. Hélas! que sa voix était pure! que sa mélancolie même paraissait douce! Loin de troubler le sommeil d’autrui, ses accords semblaient le bercer. Personne ne songeait à le faire taire, personne ne trouvait mauvais qu’il chantât sa chanson à pareille heure; son père ne le battait pas, ses amis ne prenaient pas la fuite. «Il n’y a donc que moi, m’écriai-je, à qui il soit défendu d’être heureux? Partons, fuyons ce monde cruel; mieux vaut chercher ma route dans les ténèbres, au risque d’être avalé par quelque Hibou, que de me laisser déchirer ainsi par le spectacle du bonheur des autres.»
C’étaient des Grives...
Sur cette pensée, je me remis en chemin et j’errai longtemps au hasard. Aux premières clartés du jour, j’aperçus les tours de Notre-Dame. En un clin d’œil j’y atteignis, et je ne promenai pas longtemps mes regards sur la ville avant de reconnaître notre jardin. J’y volai plus vite que l’éclair... Hélas! il était vide. J’appelai en vain mes parents. Personne ne me répondit. L’arbre où se tenait mon père, le buisson maternel, l’écuelle chérie, tout avait disparu. La cognée avait tout détruit: au lieu de l’allée verte où j’étais né, il ne restait qu’un cent de fagots.
VI
Je cherchai d’abord mes parents dans tous les jardins d’alentour; mais ce fut peine perdue; ils s’étaient sans doute réfugiés dans quelque quartier éloigné, et je ne pus jamais savoir de leurs nouvelles.
Pénétré d’une tristesse affreuse, j’allai me percher sur la gouttière où la colère de mon père m’avait d’abord exilé. J’y passai les jours et les nuits à déplorer ma triste existence. Je ne dormais plus; je mangeais à peine; j’étais près de mourir de douleur.
Un jour que je me lamentais comme à l’ordinaire: «Ainsi donc, me disais-je tout haut, je ne suis ni un Merle, puisque mon père me plumait, ni un Pigeon, puisque je suis tombé en route quand j’ai voulu aller en Belgique, ni une Pie russe, puisque la petite marquise s’est bouché les oreilles dès que j’ai ouvert le bec, ni une Tourterelle, puisque Gourouli, la bonne Gourouli elle-même ronflait comme un moine quand je chantais, ni un Perroquet, puisque Kacatogan n’a pas daigné m’écouter, ni un Oiseau quelconque, enfin, puisqu’à Mortfontaine on m’a laissé coucher tout seul; et cependant j’ai des plumes sur le corps, voilà des pattes et voilà des ailes; je ne suis point un monstre, témoin Gourouli et cette petite marquise elle-même qui me trouvaient assez à leur gré: par quel mystère inexplicable ces plumes, ces ailes et ces pattes ne sauraient-elles former un ensemble auquel on puisse donner un nom? Ne serais-je pas, par hasard?...»
J’allais poursuivre mes doléances, lorsque je fus interrompu par deux portières qui se disputaient dans la rue.
«Ah parbleu! dit l’une d’elles à l’autre, si tu en viens jamais à bout, je te fais cadeau d’un Merle blanc.
—Dieu juste! m’écriai-je, voilà mon affaire. O Providence, je suis fils d’un Merle et je suis blanc; je suis un Merle blanc!»
Cette découverte, il faut l’avouer, modifia beaucoup mes idées. Au lieu de continuer à me plaindre, je commençai à me rengorger et à marcher fièrement le long de la gouttière en regardant l’espace d’un air victorieux. «C’est quelque chose, me dis-je, que d’être un Merle blanc, cela ne se trouve pas dans le pas d’un Ane. J’étais bien bon de m’affliger de ne pas rencontrer mon semblable; c’est le sort du génie, c’est le mien. Je voulais fuir le monde, je veux l’étonner. Puisque je suis cet Oiseau sans pareil dont le vulgaire nie l’existence, je dois et prétends me comporter comme tel, ni plus ni moins que le Phénix, et mépriser le reste des volatiles. Il faut que j’achète les mémoires d’Alfieri et les poëmes de lord Byron; cette nourriture substantielle m’inspirera un noble orgueil, sans compter celui que Dieu m’a donné; oui, je veux ajouter, s’il se peut, au prestige de ma naissance. La nature m’a fait rare, je me ferai mystérieux. Ce sera une faveur, une gloire de me voir. Et au fait, ajoutais-je plus bas, si je me montrais tout bonnement pour de l’argent?
Ah! parbleu! dit l’une d’elles à l’autre, si tu en viens jamais à bout, je te fais cadeau d’un Merle blanc.
«Fi donc! quelle indigne pensée! Je veux faire un poëme comme Kacatogan, non pas en un chant, mais en vingt-quatre, comme tous les grands hommes; ce n’est pas assez, il y en aura quarante-huit, avec des notes et un appendice! Il faut que l’univers apprenne que j’existe. Je ne manquerai pas, dans mes vers, de déplorer mon isolement, mais ce sera de telle sorte, que les plus heureux me porteront envie. Puisque le ciel m’a refusé une femelle, je dirai un mal affreux de celles des autres. Je prouverai que tout est trop vert, hormis les raisins que je mange. Les Rossignols n’ont qu’à bien se tenir, je démontrerai, comme deux et deux font quatre, que leurs complaintes font mal au cœur et que leur marchandise ne vaut rien. Il faut que j’aille trouver Charpentier. Je veux me créer tout d’abord une puissante position littéraire. J’entends avoir autour de moi une cour composée non pas seulement de journalistes, mais d’auteurs véritables et même de femmes de lettres. J’écrirai un rôle pour mademoiselle Rachel, et si elle refuse de le jouer, je publierai à son de trompe que son talent est bien inférieur à celui d’une vieille actrice de province. J’irai à Venise, et je louerai, sur les bords du Grand-Canal, au milieu de cette cité féerique, le beau palais Moncenigo, qui coûte quatre livres dix sous par jour; là, je m’inspirerai de tous les souvenirs que l’auteur de Lara doit y avoir laissés. Du fond de ma solitude, j’inonderai le monde d’un déluge de rimes croisées, calquées sur la strophe de Spencer, où je soulagerai ma grande âme; je ferai soupirer toutes les Mésanges, roucouler toutes les Tourterelles, fondre en larmes toutes les Bécasses, et hurler toutes les vieilles Chouettes. Mais pour ce qui regarde ma personne, je me montrerai inexorable et inaccessible à l’amour. En vain me pressera-t-on, me suppliera-t-on d’avoir pitié des infortunées qu’auront séduites mes chants sublimes, à tout cela, je répondrai: «Foin!» O excès de gloire! mes manuscrits se vendront au poids de l’or, mes livres traverseront les mers; la renommée, la fortune me suivront partout; seul, je semblerai indifférent aux murmures de la foule qui m’environnera. En un mot, je serai un parfait Merle blanc, un véritable écrivain excentrique, fêté, choyé, admiré, envié, mais complétement grognon et insupportable.»
VII
Il ne me fallut pas plus de six semaines pour mettre au jour mon premier ouvrage. C’était, comme je me l’étais promis, un poëme en quarante-huit chants; il s’y trouvait bien quelques négligences à cause de la prodigieuse fécondité avec laquelle je l’avais écrit; mais je pensai que le public d’aujourd’hui, accoutumé à la belle littérature qui s’imprime au bas des journaux, ne m’en ferait pas un reproche.
J’eus un succès digne de moi, c’est-à-dire sans pareil. Le sujet de mon ouvrage n’était autre que moi-même; je me conformai en cela à la grande mode de notre temps. Je racontais mes souffrances passées avec une fatuité charmante; je mettais le lecteur au fait de mille détails domestiques du plus piquant intérêt; la description de l’écuelle de ma mère ne remplissait pas moins de quatorze chants: j’en avais compté les rainures, les trous, les bosses, les éclats, les échardes, les clous, les taches, les teintes diverses, les reflets; j’en montrais le dedans, le dehors, les bords, le fond, les côtés, les plans inclinés, les plans droits; passant au contenu, j’avais étudié les brins d’herbe, les pailles, les feuilles sèches, les petits morceaux de bois, les graviers, les gouttes d’eau, les débris de Mouches, les pattes de Hannetons cassées qui s’y trouvaient; c’était une description ravissante. Mais ne pensez pas que je l’eusse imprimée tout d’une venue, il y a des lecteurs impertinents qui l’auraient sautée; je l’avais habilement coupée par morceaux et entremêlée au récit, afin que rien n’en fût perdu; en sorte qu’au moment le plus intéressant et le plus dramatique, arrivaient tout à coup quinze pages d’écuelle. Voilà, je crois, un des grands secrets de l’art, et, comme je n’ai point d’avarice, en profitera qui voudra.
L’Europe entière fut émue à l’apparition de mon livre; elle dévora les révélations intimes que je daignais lui communiquer. Comment en eût-il été autrement? Non-seulement j’énumérais tous les faits qui se rattachaient à ma personne, mais je donnais encore au public un tableau complet de toutes les rêvasseries qui m’avaient passé par la tête depuis l’âge de deux mois; j’avais même intercalé, au plus bel endroit, une ode composée dans mon œuf. Bien entendu d’ailleurs que je ne négligeais pas de traiter en passant le grand sujet qui préoccupe maintenant tant de monde, à savoir, l’avenir de l’humanité. Ce problème m’avait paru intéressant; j’en ébauchai, dans un moment de loisir, une solution qui passa généralement pour satisfaisante.
On m’envoyait tous les jours des compliments en vers, des lettres de félicitation et des déclarations d’amour anonymes. Quant aux visites, je suivais rigoureusement le plan que je m’étais tracé; ma porte était fermée à tout le monde. Je ne pus cependant me dispenser de recevoir deux étrangers qui s’étaient annoncés comme étant de mes parents. L’un était un Merle du Sénégal, et l’autre un Merle de la Chine.
«Ah! monsieur, me dirent-ils en m’embrassant à m’étouffer, que vous êtes un grand Merle! que vous avez bien peint, dans votre poëme immortel, la profonde souffrance du génie méconnu! Si nous n’étions pas déjà aussi incompris que possible, nous le deviendrions après vous avoir lu. Combien nous sympathisons avec vos douleurs, avec votre sublime mépris du vulgaire! Nous aussi, monsieur, nous les connaissons par nous-mêmes, les peines secrètes que vous avez chantées! Voici deux sonnets que nous avons faits, l’un portant l’autre, et que nous vous prions d’agréer.
—Voici, en outre, ajouta le Chinois, de la musique que mon épouse a composée sur un passage de votre préface. Elle rend merveilleusement l’intention de l’auteur.
—Messieurs, leur dis-je, autant que j’en puis juger, vous me semblez doués d’un grand cœur et d’un esprit plein de lumières. Mais pardonnez-moi de vous faire une question. D’où vient votre mélancolie?
—Eh! monsieur, répondit l’habitant du Sénégal, regardez comme je suis bâti; mon plumage, il est vrai, est agréable à voir, et je suis revêtu de cette belle couleur verte qu’on voit briller sur les Canards, mais mon bec est trop court et mon pied trop grand; et voyez de quelle queue je suis affublé, la longueur de mon corps n’en fait pas les deux tiers. N’y a-t-il pas là de quoi se donner au diable?
—Et moi, monsieur, dit le Chinois, mon infortune est encore plus pénible; la queue de mon confrère balaye les rues, mais les polissons me montrent au doigt à cause que je n’en ai point.
—Messieurs, repris-je, je vous plains de toute mon âme; il est toujours fâcheux d’avoir trop ou trop peu n’importe de quoi. Mais permettez-moi de vous dire qu’il y a au Jardin des Plantes plusieurs personnes qui vous ressemblent, et qui demeurent là depuis longtemps fort paisiblement empaillées. De même qu’il ne suffit pas à une femme de lettres d’être dévergondée pour faire un bon livre, ce n’est pas non plus assez pour un Merle d’être mécontent pour avoir du génie. Je suis seul de mon espèce et je m’en afflige; j’ai peut-être tort, mais c’est mon droit. Je suis blanc, messieurs; devenez-le, et nous verrons ce que vous saurez dire.»
VIII
Malgré la résolution que j’avais prise et le calme que j’affectais, je n’étais pas heureux. Mon isolement, pour être glorieux, ne m’en semblait pas moins pénible, et je ne pouvais songer sans effroi à la nécessité où je me trouvais de passer ma vie entière dans le célibat. Le retour du printemps, en particulier, me causait une gêne mortelle, et je commençais à tomber de nouveau dans la tristesse, lorsqu’une circonstance imprévue décida de ma vie entière.
Il va sans dire que mes écrits avaient traversé la Manche, et que les Anglais se les arrachaient. Les Anglais s’arrachent tout, hormis ce qu’ils comprennent. Je reçus un jour de Londres une lettre signée d’une jeune Merlette:
«J’ai lu votre poëme, me disait-elle, et l’admiration que j’ai éprouvée m’a fait prendre la résolution de vous offrir ma main et ma personne. Dieu nous a créés l’un pour l’autre: je suis semblable à vous, je suis une Merlette blanche.»
On suppose aisément ma surprise et ma joie. «Une Merlette blanche! me dis-je, est-il bien possible? Je ne suis donc plus seul sur la terre!» Je me hâtai de répondre à la belle inconnue, et je le fis d’une manière qui témoignait assez combien sa proposition m’agréait. Je la pressais de venir à Paris ou de me permettre de voler près d’elle. Elle me répondit qu’elle aimait mieux venir parce que ses parents l’ennuyaient, qu’elle mettait ordre à ses affaires et que je la verrais bientôt.
Elle vint en effet quelques jours après. O bonheur! c’était la plus jolie Merlette du monde, et elle était encore plus blanche que moi. «Ah! mademoiselle, m’écriai-je, ou plutôt madame, car je vous considère à présent comme mon épouse légitime, est-il croyable qu’une créature si charmante se trouvât sur la terre sans que la renommée m’apprît son existence? Bénis soient les malheurs que j’ai éprouvés et les coups de bec que m’a donnés mon père, puisque le ciel me réservait une consolation si inespérée! Jusqu’à ce jour, je me croyais condamné à une solitude éternelle, et, à vous parler franchement, c’était un rude fardeau à porter; mais je me sens, en vous regardant, toutes les qualités d’un père de famille. Acceptez ma main sans délai; marions-nous à l’anglaise, sans cérémonie, et partons ensemble pour la Suisse.
—Je ne l’entends pas ainsi, me répondit la jeune Merlette; je veux que nos noces soient magnifiques et que tout ce qu’il y a en France de Merles un peu bien nés y soit solennellement rassemblé. Des gens comme nous doivent à leur propre gloire de ne pas se marier comme des Chats de gouttière; j’ai apporté une provision de bank-notes. Faites vos invitations, allez chez vos marchands, et ne lésinez pas sur les rafraîchissements.»
Je me conformai aveuglément aux ordres de la blanche Merlette. Nos noces furent d’un luxe écrasant; on y mangea dix mille Mouches. Nous reçûmes la bénédiction nuptiale d’un révérend père Cormoran, qui était archevêque in partibus. Un bal superbe termina la journée; enfin, rien ne manqua à mon bonheur.
Plus j’approfondissais le caractère de ma charmante femme, plus mon amour augmentait. Elle réunissait dans sa petite personne tous les agréments de l’âme et du corps. Elle était seulement un peu bégueule; mais j’attribuai cela à l’influence du brouillard anglais dans lequel elle avait vécu jusqu’alors, et je ne doutai pas que le climat de la France ne dissipât bientôt ce léger nuage.
Une chose qui m’inquiétait plus sérieusement, c’était une sorte de mystère dont elle s’entourait quelquefois avec une rigueur singulière, s’enfermant à clef avec ses caméristes, et passant ainsi des heures entières pour faire sa toilette, à ce qu’elle prétendait. Les maris n’aiment pas beaucoup ces fantaisies dans leur ménage. Il m’était arrivé vingt fois de frapper à l’appartement de ma femme sans pouvoir obtenir qu’on m’ouvrît la porte. Cela m’impatientait cruellement. Un jour, entre autres, j’insistai avec tant de mauvaise humeur, qu’elle se vit obligée de céder et de m’ouvrir un peu à la hâte, non sans se plaindre fort de mon importunité. Je remarquai en entrant une grosse bouteille pleine d’une espèce de colle faite avec de la farine et du blanc d’Espagne. Je demandai à ma femme ce qu’elle faisait de cette drogue; elle me répondit que c’était un opiat pour des engelures qu’elle avait.
Cet opiat me sembla tant soit peu louche; mais quelle défiance pouvait m’inspirer une personne si douce et si sage, qui s’était donnée à moi avec tant d’enthousiasme et une sincérité si parfaite? J’ignorais d’abord que ma bien-aimée fût une femme de plume; elle me l’avoua au bout de quelque temps, et elle alla même jusqu’à me montrer le manuscrit d’un roman où elle avait imité à la fois Walter Scott et Scarron. Je laisse à penser le plaisir que me causa une si aimable surprise. Non-seulement je me voyais possesseur d’une beauté incomparable, mais j’acquérais encore la certitude que l’intelligence de ma compagne était digne en tout point de mon génie. Dès cet instant, nous travaillâmes ensemble. Tandis que je composais mes poëmes, elle barbouillait des rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute voix, et cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là. Elle pondait ses romans avec une facilité presque égale à la mienne, choisissant toujours les sujets les plus dramatiques: des parricides, des rapts, des meurtres, et même jusqu’à des filouteries, ayant toujours soin, en passant, d’attaquer le gouvernement et de prêcher l’émancipation des Merlettes. En un mot, aucun effort ne coûtait à son esprit, aucun tour de force à sa pudeur; il ne lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni de faire un plan avant de se mettre à l’œuvre. C’était le type de la Merlette lettrée.
Un jour qu’elle se livrait au travail avec une ardeur inaccoutumée, je m’aperçus qu’elle suait à grosses gouttes, et je fus étonné de voir en même temps qu’elle avait une grande tache noire dans le dos. «Eh! bon Dieu, lui dis-je, qu’est-ce donc? est-ce que vous êtes malade?» Elle parut d’abord un peu effrayée et même penaude; mais la grande habitude qu’elle avait du monde l’aida bientôt à reprendre l’empire admirable qu’elle gardait toujours sur elle-même. Elle dit que c’était une tache d’encre, et qu’elle y était fort sujette dans ses moments d’inspiration.
«Est-ce que ma femme déteint?» me dis-je tout bas. Cette pensée m’empêcha de dormir. La bouteille de colle me revint en mémoire. «O ciel! m’écriai-je, quel soupçon! Cette créature céleste ne serait-elle qu’une peinture, un léger badigeon? se serait-elle vernie pour abuser de moi? Quand je croyais presser sur mon cœur la sœur de mon âme, l’être privilégié créé pour moi seul, n’aurais-je donc épousé que de la farine?»
Poursuivi par ce doute horrible, je formai le dessein de m’en affranchir. Je fis l’achat d’un baromètre, et j’attendis avidement qu’il vînt à faire un jour de pluie. Je voulais emmener ma femme à la campagne, choisir un dimanche douteux et tenter l’épreuve d’une lessive. Mais nous étions en plein juillet; il faisait un beau temps effroyable.
L’apparence du bonheur et l’habitude d’écrire avaient fort excité ma sensibilité. Naïf comme j’étais, il m’arrivait parfois, en travaillant, que le sentiment fût plus fort que l’idée, et de me mettre à pleurer en attendant la rime. Ma femme aimait beaucoup ces rares occasions. Toute faiblesse masculine enchante l’orgueil féminin. Une certaine nuit que je limais une rature, selon le précepte de Boileau, il advint à mon cœur de s’ouvrir.
«O toi! dis-je à ma chère Merlette, toi, la seule et la plus aimée! toi, sans qui ma vie est un songe! toi, dont un regard, un sourire, métamorphosent pour moi l’univers, vie de mon cœur, sais-tu combien je t’aime? Pour mettre en vers une idée banale déjà usée par d’autres poëtes, un peu d’étude et d’attention me fait aisément trouver des paroles; mais où en prendrais-je jamais pour t’exprimer ce que ta beauté m’inspire? Le souvenir même de mes peines passées pourrait-il me fournir un mot pour te parler de mon bonheur présent? Avant que tu fusses venue à moi, mon isolement était celui d’un orphelin exilé, aujourd’hui c’est celui d’un roi. Dans ce faible corps, dont j’ai le simulacre jusqu’à ce que la mort en fasse un débris, dans cette petite cervelle enfiévrée où fermente une inutile pensée, sais-tu, mon ange, comprends-tu, ma belle, que rien ne peut être qui ne soit à toi? Écoute ce que mon cerveau peut dire, et sens combien mon amour est plus grand! Oh! que mon génie fût une perle, et que tu fusses Cléopâtre!»
En radotant ainsi, je pleurais sur ma femme et elle déteignait visiblement. A chaque larme qui tombait de mes yeux, apparaissait une plume, non pas même noire, mais du plus vieux roux (je crois qu’elle avait déjà déteint autre part). Après quelques minutes d’attendrissement, je me trouvais vis-à-vis d’un Oiseau décollé et désenfariné, identiquement semblable aux Merles les plus plats et les plus ordinaires.
Que faire? que dire? quel parti prendre? Tout reproche était inutile. J’aurais bien pu, à la vérité, considérer le cas comme rédhibitoire et faire casser mon mariage. Mais comment oser publier ma honte? N’était-ce pas assez de mon malheur? Je pris mon courage à deux pattes, je résolus de quitter le monde, d’abandonner la carrière des lettres, de fuir dans un désert, s’il était possible, d’éviter à jamais l’aspect d’une créature vivante et de chercher, comme Alceste,
. . . . . Un endroit écarté,
Où d’être un Merle blanc on eût la liberté!
IX
Je m’envolai là-dessus, toujours pleurant; et le vent, qui est le hasard des Oiseaux, me rapporta sur une branche de Mortfontaine. Pour cette fois, on était couché. «Quel mariage! me disais-je; quelle équipée! C’est certainement à bonne intention que cette pauvre enfant s’est mis du blanc; mais je n’en suis pas moins à plaindre, ni elle moins rousse.»
Le Rossignol chantait encore. Seul, au fond de la nuit, il jouissait à plein cœur du bienfait de Dieu qui le rend si supérieur aux poëtes, et donnait librement sa pensée au silence qui l’entourait. Je ne pus résister à la tentation d’aller à lui et de lui parler.
«Que vous êtes heureux! lui dis-je; non-seulement vous chantez tant que vous voulez, et très-bien, et tout le monde écoute; mais vous avez une femme et des enfants, votre nid, vos amis, un bon oreiller de mousse, la pleine lune et pas de journaux. Rubini et Rossini ne sont rien auprès de vous; vous valez l’un et vous devinez l’autre. J’ai chanté aussi, monsieur, et c’est pitoyable; j’ai rangé des mots en bataille comme des soldats prussiens, et j’ai coordonné des fadaises pendant que vous étiez dans les bois. Votre secret peut-il s’apprendre?
—Oui, me répondit le Rossignol; mais ce n’est pas ce que vous croyez. Ma femme m’ennuie, je ne l’aime point; je suis amoureux de la Rose: Sadi, le Persan, en a parlé; je m’égosille toute la nuit pour elle, mais elle dort et ne m’entend pas. Son calice est fermé à l’heure qu’il est, elle y berce un vieux Scarabée; et demain matin, quand je regagnerai mon lit, épuisé de souffrance et de fatigue, c’est alors qu’elle s’épanouira pour qu’une Abeille lui mange le cœur.»
Alfred de Musset.
LE MARI
DE LA REINE
Le premier acte politique auquel je pris part en qualité d’Abeille m’impressionna si vivement, que je suis forcée d’attribuer à son influence l’étrangeté qui signala ma vie. Permettez-moi d’entrer en matière sans un plus long préambule et de vous raconter immédiatement ce petit incident.
Je sortais de l’enfance et je venais d’être nommée citoyenne de la ruche, lorsqu’un matin je fus réveillée tout à coup par des bruits inaccoutumés. On frappait à la cloison, on murmurait, on m’appelait par mon nom...
«Qu’est-ce qu’il y a, m’écriai-je, qu’est-ce qu’il y a?
—Viens vite, mignonne, me répondit-on du dehors, on va exécuter monsieur, et tu fais partie du peloton d’honneur.»
Ces mots, que je comprenais à peine,—j’étais si jeune encore!—m’effrayèrent horriblement. Je savais bien que monsieur devait être exécuté, mais l’idée que je pourrais jouer un rôle quelconque dans ce drame ne m’était jamais entrée dans l’esprit.
«Me voilà!» m’écriai-je.
Je fis en toute hâte un bout de toilette et je me précipitai dehors, en proie à la plus vive émotion. Je n’étais pas pâle, j’étais verte.
Monsieur était l’un des plus beaux Faux-Bourdons de la ruche, bien certainement. Un peu gros, mais bien pris, la physionomie douce et une grande distinction. Je l’avais vu bien souvent, accompagnant la Reine dans son inspection quotidienne, l’agaçant par ses reparties, la soutenant de sa patte, partageant avec elle le prestige de la souveraineté et offrant à tous le visage du plus heureux des princes et du plus aimé des époux.
Le peuple l’aimait peu, mais le craignait beaucoup, il avait l’oreille de la Reine; la Reine publiquement l’avait baisé au front, et l’on savait de source certaine, par l’une de ces demoiselles de la chambre, que monsieur allait devenir père. C’était une nouvelle importante, quoiqu’elle nous fût familière, et en un instant, répétée de bouche en bouche, elle remplit chaque alvéole de joie.
Chacune de nous se voyait déjà transformée en nourrice ou en bonne d’enfants et entourée de marmaille, donnant la becquée à ceux-ci, dorlotant ceux-là; déjà l’on préparait dans chaque chambrette un petit coin douillet pour y recevoir le poupon, c’est ainsi que cela se passe chez nous; et le soir, avant de s’endormir, on s’indiquait certaines fleurs du voisinage dont le suc plus délicat fournirait sûrement un miel plus savoureux à toute cette marmaille qui d’un jour à l’autre allait faire son apparition.
Notre attente ne fut pas trompée: notre bien-aimée souveraine mit au monde dix mille jumeaux, tous beaux comme le jour et si forts, si robustes, si pleins de vie, qu’il eût été impossible de faire un choix.
Jamais de ma vie je n’ai vu une Reine plus fière de sa maternité. Le Prince-époux était rayonnant; aussi il ne se contenait pas d’aise, il embrassait incessamment tous ses enfants les uns après les autres, ce qui lui demandait beaucoup de temps à cause du nombre, puis courait savoir des nouvelles de la Reine et revenait bien vite distribuer encore trois ou quatre mille baisers.
J’avais assisté à tout cela, j’avais vu monsieur dans toute sa gloire, et, tout à coup, on me réveille, j’accours et j’aperçois mon Prince qu’on traîne au dernier supplice... bien plus, je suis désignée moi-même pour exécuter la sentence; horreur!
Monsieur fit preuve dans cette circonstance d’une lâcheté excusable, à coup sûr, en un pareil moment. Songez que la nature l’ayant privé de toute arme défensive et offensive, il était complétement à notre discrétion.
«Qu’ai-je fait, ô ma Reine? s’écriait-il en se roulant aux pieds de la souveraine; encore une heure, accordez-moi une heure!... un quart d’heure... cinq minutes... j’ai des révélations à faire, Princesse, j’ai des aveux...
—Dépêchons, mesdemoiselles, répliquait la Reine en dissimulant mal la contrainte qu’elle imposait à son cœur. Il faut que la force reste à la loi: exécutez ce jeune homme désormais inutile; allons, mesdemoiselles, vous m’entendez, dépêchons!»
La Reine rentra dans son cabinet de travail, encore tout plein des souvenirs du Prince, et en un instant la malheureuse victime fut percée de mille coups. Je vivrais cent ans que je n’oublierais pas cette scène-là. Je fis semblant de faire comme toutes ces demoiselles, mais mon aiguillon ne se rougit pas ce jour-là du sang de l’innocent. Il me resta de tout cela une grande tristesse.
«Il y a chez les peuples les plus avancés des lois bien barbares, me disais-je à part moi; pauvres messieurs! pauvres messieurs!» Ces pauvres messieurs, vulgairement appelés Faux-Bourdons, étaient dans notre ruche au nombre de six cents environ, tous appelés à monter d’un jour à l’autre les marches du trône, mais tous appelés aussi à payer cet excès d’honneur par une mort violente et immédiate. Cette perspective donnait à la plupart d’entre eux une physionomie triste qui contrastait singulièrement avec la gaieté générale. Au milieu de l’animation universelle, parmi ces milliers de travailleuses, on les voyait passer lentement, désœuvrés, abattus, effrayés de leur gloire prochaine; au moindre bruit ils se retournaient en tressaillant.
«Ne serait-ce pas la Reine qui nous appelle?» semblaient-ils dire. Et bien vite ils se perdaient dans la foule et s’échappaient hors de la ruche.
Il y a bien des ennuis dans ces positions élevées. Tous ces gros fainéants qui se prélassent dans le velours de leur habit sont plus valets que les autres, vous le voyez bien, et ne méritent pas d’être admirés si fort. Cette admiration est pourtant une folie commune que je serais malvenue de blâmer trop amèrement, puisque moi-même j’en fus victime. Oui, j’aimai un Faux-Bourdon, je l’aimai d’un amour insensé. Il était beau, splendide; au soleil, son corps était resplendissant, et quand il entrait dans la corolle d’une fleur, je tremblais que le contact des pétales ne souillât sa personne. J’étais folle! Eh oui! amour platonique s’il en fut, la nature ne nous en permet pas d’autre, idéal, impossible, amour de poëte, rêverie d’artiste! J’aimais cette brute à cause de son enveloppe.
J’aurais voulu être l’une de ces Libellules aux ailes transparentes et azurées qu’on voit à la tombée du jour voltiger au sommet des herbes, ou promener parmi les fleurs leur beau corps allongé. Ma conscience me disait bien que tout se paye en ce monde, et que ces demoiselles-là, pour avoir la tête grosse, n’en sont pas plus industrieuses pour cela; mais que voulez-vous, j’étais folle, j’étais éprise, je blasphémais.
Je l’avais rencontré un jour, ivre de miel et dormant à poings fermés au beau milieu d’un lis. Il était d’un beau noir velouté au milieu de toutes ces blancheurs. Son visage, sous le pollen jaune dont il était barbouillé, avait conservé son noble aspect. Il ronflait d’une façon régulière et majestueuse, si j’ose dire. Je m’arrêtai éblouie.
«Voilà donc, murmurai-je, le futur mari de la Reine!»
Je m’approchai, et, follement curieuse d’examiner de près un si gros personnage, je lui soulevai légèrement la patte. Il tressaillit et murmura d’une voix somnolente:
«Que désire Sa Majesté?»
Puis, ayant regardé de mon côté, il s’aperçut de son erreur; il ajouta en souriant:
«Je ne te gêne pas, mon enfant? Eh bien, continue ta besogne et laisse-moi dormir en paix.»
Il y avait au fond de cette fleur une odeur pénétrante et délicieuse qui, sans doute, me monta au cerveau, car je perdis immédiatement la conscience de mes devoirs et je restai rêveuse en face de ce Faux-Bourdon. «Que sommes-nous, pensai-je, nous autres misérables travailleuses, fabriquant le miel, pétrissant la cire ou soignant les marmots, que sommes-nous en comparaison de ces admirables désœuvrés qui s’endorment au fond des fleurs et rêvent perpétuellement que la Reine leur sourit?»
Alors, oh! je l’avoue, j’eus honte de ma condition modeste et laborieuse. «Comment pourrait-il, en effet, aimer une bonne d’enfant? me disais-je. Si j’étais au moins l’une de ces belles guêpes à fine taille qui s’en vont par le monde, agaçant les passants, insouciantes, coquettes, méchantes, inutiles, toujours armées et toujours en toilette, peut-être m’aimerait-il!»
La crainte n’est-elle pas un commencement d’amour?
La menace n’est-elle pas un moyen de séduction?
Toutes ces pensées et mille autres plus folles encore bouillonnaient dans ma tête, mais mon admiration pour lui n’en devint que plus violente, et je m’écriai hors de moi:
«Ah, tenez, Prince, vous êtes véritablement bien beau!
—Je le sais, ma mignonne, je le sais; ma position m’y oblige, mais laisse-moi me rendormir.»
Cette réponse me fit beaucoup de peine. Le malheureux n’avait pas compris que je l’adorais. Et ce qui me séduisait en lui, j’ai peine à l’avouer, c’était le prestige de son oisiveté princière, c’était cette livrée de Prince-époux, cette obésité de fainéant, c’était la faiblesse de ce gros corps désarmé, c’était l’aplomb insolent du favori. Je le méprisais au fond, mais je l’aimais follement. Je savais qu’il avait l’habitude de venir presque chaque jour dormir dans le lis où je l’avais trouvé; j’y vins aussi. Je faisais mon ouvrage rapidement, j’habillais bien vite les petits confiés à ma garde, je leur distribuais à la hâte leur tartine, et je me rendais dans le calice parfumé. Là, je lui préparais une place, je balayais de mon aile la poudre jaune qui aurait pu s’attacher à lui. S’il se trouvait au fond de la corolle quelques gouttes de rosée, de mon aiguillon je perçais la cloison et l’eau s’échappait lentement, de sorte que mon Faux-Bourdon chéri pouvait se reposer tranquille, à sa place accoutumée, sans crainte des rhumatismes.
Il ne m’en était pas plus reconnaissant pour cela, car son indifférence et ses exigences augmentaient en raison de mes soins et de mes tendresses. «Tu me pousseras à bout,» lui disais-je de temps en temps.
Il souriait, s’étalait béatement et ajoutait: «Veille autour de cette fleur, de peur que quelque insecte n’y pénètre et ne trouble mon repos.» J’étais indignée, et cependant je veillais autour de la fleur. Un jour je le vis arriver; il était fort pâle, et cependant sa démarche avait je ne sais quoi de plus compassé qu’à l’ordinaire.
«Qu’avez-vous, Prince? lui dis-je avec intérêt.
—Retire-toi, petite, j’ai besoin d’air, et le soleil ne sera pas fâché de me voir aujourd’hui face à face.»
Je me sentis trembler, je prévoyais quelque malheur.
«Demain, demain, s’écria-t-il en faisant des gestes qui dénotaient le trouble de son âme, demain je serai... le mari de la Reine.»
Un voile obscurcit mes yeux, une sourde rage s’empara de moi, je sentis que je devenais folle de jalousie.
«D’ici à demain il peut se passer bien des choses, murmurai-je d’une voix étranglée.
—Tais-toi! oses-tu bien en ma présence prononcer de semblables paroles!
—Non, fis-je, non, tu ne monteras pas les marches du trône!»
Je m’élançai sur lui et, profitant d’un moment où il détournait la tête, je lui plongeai mon aiguillon dans le cœur.
A peine eut-il rendu le dernier soupir que je fondis en larmes, j’étais au désespoir.
Je rentrai dans la ruche. Tout y était en désordre, le peuple tout entier semblait en proie à la plus vive agitation; on se poussait, on se heurtait...
«Que se passe-t-il donc? dis-je à la première Abeille que je rencontrai.
—Il se passe, il se passe que l’un de ces messieurs a disparu.
—Et comment le sait-on?» J’étais tremblante.
«A l’appel de ce soir, il n’y avait que cinq cent quatre-vingt-dix-neuf Faux-Bourdons présents. La Reine a eu une attaque de nerfs, on se perd en conjectures.
—Ah! c’est une horrible aventure!» Et je me perdis dans la foule.
La Reine fut inconsolable, moi aussi, pendant deux jours environ, et ce fut tout. C’était du reste un bien sot animal que ce Faux-Bourdon. Ne me parlez pas des fainéants bien habillés.
Gustave Z.
LES AMOURS
DE DEUX BÊTES
OFFERTS
EN EXEMPLE AUX GENS D’ESPRIT[6]
—HISTOIRE ANIMAU-SENTIMENTALE—
I
Le professeur Granarius.
Assurément, dit un soir, sous les tilleuls, le professeur Granarius, ce qu’il y a de plus curieux en ce moment, à Paris, est la conduite de Jarpéado. Certes, si les Français se conduisaient ainsi, nous n’aurions pas besoin de codes, remontrances, mandements, sermons religieux, ou mercuriales sociales, et nous ne verrions pas tant de scandales. Rien ne démontre mieux que c’est la raison, cet attribut dont s’enorgueillit l’Homme, qui cause tous les maux de la Société.»
Mademoiselle Anna Granarius, qui aimait un simple élève naturaliste, ne put s’empêcher de rougir, d’autant plus qu’elle était blonde et d’une excessive délicatesse de teint, une vraie héroïne de roman écossais, aux yeux bleus, enfin presque douée de seconde vue. Aussi s’aperçut-elle, à l’air candide et presque niais du professeur, qu’il avait dit une de ces banalités familières aux savants qui ne sont jamais savants que d’une manière. Elle se leva pour se promener dans le Jardin des Plantes, qui se trouvait alors fermé, car il était huit heures et demie, et au mois de juillet le Jardin des Plantes renvoie le public au moment où les poésies du soir commencent leurs chants. Se promener alors dans ce parc solitaire est une des plus douces jouissances, surtout en compagnie d’une Anna.
«Qu’est-ce que mon père veut dire avec ce Jarpéado qui lui tourne la tête?» se demanda-t-elle en s’asseyant au bord de la grande serre.
Et la jolie Anna demeura pensive, et si pensive, que la Pensée, comme il n’est pas rare de lui voir faire de ces tours de force chez les jeunes personnes, absorba le corps et l’annula. Elle resta clouée à la pierre sur laquelle elle s’était assise. Le vieux professeur, trop occupé, ne chercha pas sa fille et la laissa dans l’état où l’avait mise cette disposition nerveuse qui, quatre cents ans plus tôt, l’eût conduite à un bûcher sur la place de Grève. Ce que c’est que de naître à propos.
II
S. A. R. le prince Jarpéado.
Ce que Jarpéado trouvait de plus extraordinaire à Paris était lui-même, comme le doge de Gênes à Versailles. C’était, d’ailleurs, un garçon bien pris dans sa petite taille, remarquable par la beauté de ses traits, ayant peut-être les jambes un peu grêles; mais elles étaient chaussées de bottines chargées de pierreries et relevées à la poulaine de trois côtés. Il portait sur le dos, selon la mode de la Cactriane, son pays, une chape de chantre qui eût fait honte à celles des dignitaires ecclésiastiques du sacre de Charles X; elle était couverte d’arabesques en semences de diamants sur un fond de lapis-lazuli, et fendue en deux parties égales, comme les deux vantaux d’un bahut; puis ces parties tenaient par une charnière d’or et se levaient de bas en haut à volonté, à l’instar des surplis des prêtres. En signe de sa dignité, car il était prince des Coccirubri, il portait un joli hausse-col en saphir, et sur sa tête deux aigrettes filiformes qui eussent fait honte, par leur délicatesse, à tous les pompons que les princes mettent à leurs shakos, les jours de fête nationale.
Anna le trouva charmant, excepté ses deux bras excessivement courts et décharnés; mais comment aurait-on pensé à ce léger défaut à l’aspect de sa riche carnation qui annonçait un sang pur en harmonie avec le soleil, car les plus beaux rayons rouges de cet astre semblaient avoir servi à rendre ce sang vermeil et lumineux? Mais bientôt Anna comprit ce que son père avait voulu dire, en assistant à une de ces mystérieuses choses qui passent inaperçues dans ce terrible Paris, si plein et si vide, si niais et si savant, si préoccupé et si léger, mais toujours fantastique, plus que la docte Allemagne, et bien supérieur aux contrées hoffmanniques, où le grave conseiller du Kammergericht de Berlin a vu tant de choses. Il est vrai que maître Floh et ses besicles grossissantes ne vaudront jamais les forces apocalyptiques des sibylles mesmériennes, remises en ce moment à la disposition de la charmante Anna par un coup de baguette de cette fée, la seule qui nous reste, Extasinada, à laquelle nous devons nos poëtes, nos plus beaux rêves, et dont l’existence est fortement compromise à l’Académie des sciences (section de médecine).
III
Autre tentation de saint Antoine.
Les trois mille fenêtres de ce palais de verre se renvoyèrent les unes les autres un rayon de lune, et ce fut bientôt comme un de ces incendies que le soleil allume à son coucher dans un vieux château, et qui souvent trompent à distance un voyageur qui passe, un laboureur qui revient. Les cactus versaient les trésors de leurs odeurs, le vanillier envoyait ses ondes parfumées, le volcameria distillait la chaleur vineuse de ses touffes par effluves aussi jolies que ses fleurs, ces bayadères de la botanique, les jasmins des Açores babillaient, les magnolias grisaient l’air, les senteurs des daturas s’avançaient avec la pompe d’un roi de Perse, et l’impétueux lis de la Chine, dix fois plus fort que nos tubéreuses, détonait comme les canons des Invalides, et traversait cette atmosphère embrasée avec l’impétuosité d’un boulet, ramassant toutes les autres odeurs et se les appropriant, comme un banquier s’assimile les capitaux partout où passent ses spéculations. Aussi le Vertige emmenait-il ces chœurs insensés au-dessus de cette forêt illuminée, comme à l’Opéra Musard entraîne, d’un coup de baguette, dans un galop la ronde furieuse des Parisiens de tout âge, de tout sexe, sous des tourbillons de lumière et de musique.
La princesse Finna, l’une des plus belles créatures du pays enchanté de Las Figuieras, s’avança par une vallée du Nopalistan, résidence offerte au prince par ses ravisseurs, où les gazons étaient à la fois humides et lisses, allant à la rencontre de Jarpéado, qui, cette fois, ne pouvait l’éviter. Les yeux de cette enchanteresse, que dans un ignoble projet d’alliance le gouvernement jetait à la tête du prince, ni plus ni moins qu’une Caxe-Sotha, brillaient comme des étoiles, et la rusée s’était fait suivre, comme Catherine de Médicis, d’un dangereux escadron composé de ses plus belles sujettes.
Du plus loin qu’elle aperçut le prince, elle fit un signe. A ce signal, il s’éleva dans le silence de cette nuit parfumée une musique absolument semblable au scherzo de la reine Mab, dans la symphonie de Roméo et Juliette, où le grand Berlioz a reculé les bornes de l’art du facteur d’instruments, pour trouver les effets de la Cigale, du Grillon, des Mouches, et rendre la voix sublime de la nature, à midi, dans les hautes herbes d’une prairie où murmure un ruisseau sur du sable argenté. Seulement le délicat et délicieux morceau de Berlioz est à la musique qui résonnait aux sens intérieurs d’Anna ce que le brutal organe d’un tonitruant ophicléide est aux sons filés du violoncelle de Batta, quand Batta peint l’amour et en rappelle les rêveries les plus éthérées aux femmes attendries que souvent un vieux priseur trouble en se mouchant! (A la porte!)
C’était enfin la lumière qui se faisait musique, comme elle s’était déjà faite parfum, par une attention délicate pour ces beaux êtres, fruit de la lumière que la lumière engendre, qui sont lumière et retournent à la lumière. Au milieu de l’extase où ce concert d’odeurs et de sons devait plonger le prince Jarpéado, et quel prince! un prince à marier, riche de tout le Nopalistan (voir aux annonces pour plus de détails), Finna, la Cléopâtre improvisée par le gouvernement, se glissa sous les pieds de Jarpéado, pendant qui six vierges dansèrent une danse qui était aussi supérieure à la cachucha et au jaléo espagnol, que la musique sourde et tintinnulante des génies vibrionesques surpassait la divine musique de Berlioz. Ce qu’il y avait de singulier dans cette danse était sa décence, puisqu’elle était exécutée par des vierges; mais là éclatait le génie infernal de cette création nationale et transmise à ces danseurs par leurs ancêtres, qui la tenaient de la fée Arabesque. Cette danse chaste et irritante produisait un effet absolument semblable à celui que cause la ronde des femmes du Campidano, colonie grecque aux environs de Cagliari. (Êtes-vous allé en Sardaigne? Non. J’en suis fâché. Allez-y, rien que pour voir danser ces filles enrichies de sequins.) Assurément, vous regardez, sans y entendre malice, ces vertueuses jeunes filles qui se tiennent par la main et qui tournent très-chastement sur elles-mêmes; mais ce chœur est néanmoins si voluptueux, que les consuls anglais de la secte des saints, ceux qui ne rient jamais, pas même au parlement, sont forcés de s’en aller. Eh bien, les femmes du Campidano de Sardaigne, en fait de danse à la fois chaste et voluptueuse, étaient aussi loin des danseuses de Finna, que la vierge de Dresde par Raphaël est au-dessus d’un portrait de Dubufe. (On ne parle pas de peinture, mais d’expression.)
«Vous voulez donc me tuer? s’écria Jarpéado, qui certes aurait rendu des points à un consul anglais en fait de modestie et de patriotisme.
—Non, âme de mon âme, dit Finna d’une voix douce à l’oreille comme de la crème à la langue d’un chat; mais ne sais-tu pas que je t’aime comme la terre aime le soleil, que mon amour est si peu personnel, que je veux être ta femme, encore bien que je sache devoir en mourir?
—Ne sais-tu pas, répondit Jarpéado, que je viens d’un pays où les castes sont chastes et suivent les ordres de Dieu, tout comme dans l’Indoustan font les brahmes? Un brahmine n’a pas plus de répugnance pour un paria que moi pour les plus belles créatures de ton atroce pays de Las Figuieras, où il fait froid. Ton amour me gèle. Arrière, bayadères impures!... Apprenez que je suis fidèle, et quoique vous soyez en force sur cette terre, quoique vous ayez en abondance les trésors de la vie, quand je devrais mourir ou de faim ou d’amour, je ne m’unirai jamais ni à toi, ni à tes pareilles. Un Jarpéado s’allier à une femme de ton espèce, qui est à la mienne ce que la négresse est à un blanc, ce qu’un laquais est à une duchesse! Il n’y a que les nobles de France qui fassent de ces alliances. Celle que j’aime est loin, bien loin; mais ou elle viendra, ou je mourrai sans amour sur la terre étrangère...»
Un cri d’effroi retentit et ne me permit pas d’entendre la réponse de Finna, qui s’écria: «Sauvez le prince! Que des masses dévouées s’élancent entre le danger et sa personne adorée!»
IV
Où le caractère de Granarius se dessine par son ignorance en fait de sous-pieds.
Anna vit alors, avec un effroi qui lui glaça le sang dans les veines, deux yeux d’or rouge qui s’avançaient portés par un nombre infini de cheveux. Vous eussiez dit d’une double comète à mille queues.
«Le Volvoce! le Volvoce!» cria-t-on.
Le Volvoce, comme le choléra en 1833, passait en se nourrissant de monde. Il y avait des équipages par les chemins, des mères emportant leurs enfants, des familles allant et venant sans savoir où se réfugier. Le Volvoce allait atteindre le prince, quand Finna se mit entre le monstre et lui: la pauvre créature sauva Jarpéado qui resta froid comme Conachar, lorsque son père nourricier lui sacrifie ses enfants.
«Oh! c’est bien un prince, se dit Anna tout épouvantée de cette royale insensibilité. Non, une Femme donnerait une larme à un Homme qu’elle n’aimerait pas, si cet Homme mourait pour lui sauver la vie.
—C’est ainsi que je voudrais mourir, dit langoureusement Jarpéado, mourir pour celle qu’on aime, mourir sous ses yeux, en lui léguant la vie... Sait-on ce qu’on reçoit quand on naît? tandis qu’à la fleur de l’âge, on connaît bien la valeur de ce qu’on accepte...»
En entendant ces paroles, Anna se réconcilia naturellement avec le prince.
«C’est, dit-elle, un prince qui aime comme un simple naturaliste.
—Es-tu musique, parfum, lumière, soleil de mon pays? s’écria le prince que l’extase transportait et dont l’attitude fit craindre à la jeune fille qu’il n’eût une fièvre cérébrale. O ma Cactriane, où sur une mer vermeille, gorgé de pourpre, j’eusse trouvé quelque belle Ranagrida dévouée, aimante, je suis séparé de toi par des espaces incommensurables... Et tout ce qui sépare deux amants est infini, quand ce ne peut être franchi...»
Cette pensée, si profonde et si mélancolique, causa comme un frémissement à la pauvre fille du professeur, qui se leva, se promena dans le Jardin des Plantes, et arriva le long de la rue Cuvier, où elle se mit à grimper, avec l’agilité d’une Chatte, jusque sur le toit de la maison qui porte le numéro 15. Jules, qui travaillait, venait de poser sa plume au bord de sa table, et se disait en se frottant les mains: «Si cette chère Anna veut m’attendre, j’aurai la croix de la Légion d’honneur dans trois ans, et je serai suppléant du professeur, car je mords à l’Entomologie, et si nous réussissons à transporter dans l’Algérie la culture du Coccus Cacti... c’est une conquête, que diable!...»
Et il se mit à chanter:
O Mathilde, idole de mon âme!... etc.,
de Rossini, en s’accompagnant sur un piano qui n’avait d’autre défaut que celui de nasiller. Après cette petite distraction, il ôta de dessus sa table un bouquet, fleurs cueillies dans la serre en compagnie d’Anna, et se remit à travailler.
Le lendemain matin, Anna se trouvait dans son lit, se souvenant, avec une fidélité parfaite, des grands et immenses événements de sa nuit, sans pouvoir s’expliquer comme elle avait pu monter sur les toits et voir l’intérieur de l’âme de monsieur Jules Sauval, jeune dessinateur du Muséum, élève du professeur Granarius; mais violemment éprise de curiosité d’apprendre qui était le prince Jarpéado.
Il résulte de ceci, pères et mères de famille, que le vieux professeur était veuf, avait une fille de dix-neuf ans, très-sage, mais peu surveillée, car les gens absorbés par les intérêts scientifiques accomplissent trop mal les devoirs de la paternité pour pouvoir y joindre ceux de la maternité. Ce savant à perruque retroussée, occupé de ses monographies, portait des pantalons sans bretelles, et (lui qui savait toutes les découvertes faites dans les royaumes infinis de la microscopie) ne connaissait pas l’invention des sous-pieds, qui donnent tant de rectitude aux plis des pantalons et tant de fatigue aux épaules. La première fois que Jules lui parla de sous-pieds, il les prit pour un sous-genre, le cher Homme! Vous comprendrez donc comment Granarius pouvait ignorer que sa fille fût naturellement somnambule, éprise de Jules, et emmenée par l’amour dans les abîmes de cette extase qui frise la catalepsie.
Au déjeuner, en voyant son père près de verser gravement la salière dans son café, elle lui dit vivement: «Papa, qu’est-ce que le prince Jarpéado?»
Le mot fit effet: Granarius posa la salière, regarda sa fille dans les yeux de laquelle le sommeil avait laissé quelques-unes de ses images confuses, et se mit à sourire de ce gai, de ce bon, de ce gracieux sourire qu’ont les savants quand on vient à caresser leur dada!
«Voilà le sucre,» dit-elle alors en lui tendant le sucrier.
Et voilà, chers enfants, comment le réel se mêle au fantastique dans la vie et au Jardin des Plantes.
V
Aventures de Jarpéado.
«Le prince Jarpéado est le dernier enfant d’une dynastie de la Cactriane, reprit le digne savant, qui, semblable à bien des pères, avait le défaut de toujours croire que sa fille en était encore à jouer avec ses poupées. La Cactriane est un vaste pays, très-riche, et l’un de ceux qui boivent à même les rayons du soleil; il est situé par un nombre de degrés de latitude et de longitude qui t’est parfaitement indifférent; mais il est encore bien peu connu des observateurs, je parle de ceux qui regardent les œuvres de la nature avec deux paires d’yeux. Or, les habitants de cette contrée, aussi peuplée que la Chine, et plus même, car il y a des milliards d’individus, sont sujets à des inondations périodiques d’eaux bouillantes, sorties d’un immense volcan, produit à main d’Homme, et nommé Harrozo-Rio-Grande. Mais la nature semble se plaire à opposer des forces productrices égales à la force des fléaux destructeurs, et plus l’Homme mange de Harengs, plus les mères de famille en pondent dans l’Océan... Les lois particulières qui régissent la Cactriane sont telles, qu’un seul prince du sang royal, s’il rencontre une de ses sujettes, peut réparer les pertes causées par l’épidémie dont les effets sont connus par les savants de ce peuple, sans qu’ils aient jamais pu en pénétrer les causes. C’est leur choléra-morbus. Et vraiment quels retours sur nous-mêmes ce spectacle dans les infiniment petits ne doit-il pas nous inspirer à nous... Le choléra-morbus n’est-il pas...
—Notre Volvoce!» s’écria la jeune fille.
Le professeur manqua de renverser la table en courant embrasser son enfant.
«Ah! tu es au fait de la science à ce point, chère Annette?... Tu n’épouseras qu’un savant. Volvoce! qui t’a dit ce mot?»
(J’ai connu, dans ma jeunesse, un Homme d’affaires qui racontait, les larmes dans les yeux, comment un de ses enfants, âgé de cinq ans, avait sauvé un billet de mille francs qui, par mégarde, était tombé dans le panier aux papiers, où il en cherchait pour faire des cocottes.—Ce cher enfant! à son âge! savoir la valeur de ce billet...)
«Le prince! le prince!» s’écria la jeune fille en ayant peur que son père ne retombât dans quelque rêverie; et alors elle n’eût plus rien appris.
«Le prince, reprit le vieux professeur en donnant un coup à sa perruque, a échappé, grâce à la sollicitude du gouvernement français, à ce fléau destructeur; mais on l’enleva, sans le consulter, à son beau pays, à son bel avenir, et avec d’autant plus de facilité que sa vie était un problème. Pour parler clairement, Jarpéado, le centimilliardimillionième de sa dynastie...
(«Et, fit le professeur entre parenthèse, en levant vers le plafond plein de Bêtes empaillées sa mouillette trempée de café, vous faites les fiers, messieurs les Bourbons, les Othomans, races royales et souveraines, qui vivez à peine des quinze à seize siècles avec les mille et une précautions de la civilisation la plus raffinée... O combien... Enfin!... Ne parlons pas politique.»)
«Jarpéado ne se trouvait pas plus avancé dans l’échelle des êtres que ne l’est une Altesse Royale onze mois avant sa naissance, et il fut transporté, sous cette forme, chez mon prédécesseur, l’illustre Lacrampe, inventeur des Canards, et qui achevait leur monographie alors que nous eûmes le malheur de le perdre; mais il vivra tant que vivra la Peau de Chagrin, où l’illustrateur l’a représenté contemplant ses chers Canards. Là se voit aussi notre ami Planchette à qui, pour la gloire de la science, feu Lacrampe a légué le soin de rechercher la configuration, l’étendue, la profondeur, les qualités des princes, onze mois avant leur naissance. Aussi Planchette s’est-il déjà montré digne de cette mission, soutenant, contre cet intrigant de Cuvier, que, dans cet état, les princes devaient être infusoires, remuants, et déjà décorés.
«Le gouvernement français, sollicité par feu Lacrampe, s’en remit au fameux Génie Spéculatoribus pour l’enlèvement du prince Jarpéado, qui, grâce à sa situation, put venir par mer du fond de la province de Guaxaca, sur un lit de pourpre composé de trois milliards environ de sujets de son père, embaumés par des Indiens qui, certes, valent bien le docteur Gannal. Or, comme les lois sur la traite ne concernent pas les morts, ces précieuses momies furent vendues à Bordeaux pour servir aux plaisirs et aux jouissances de la race blanche, jusqu’à ce que le soleil, père des Jarpéado, des Ranagrida, des Negra, les trois grandes tribus des peuples de la Cactriane, les absorbât dans ses rayons... Oui, apprends, mon Anna, que pas une des nymphes de Rubens, pas une des jolies filles de Miéris, que pas un trompette de Wouwermans n’a pu se passer de ces peuplades. Oui, ma fille, il y a des populations entières dans ces belles lèvres qui vous sourient au Musée, ou qui vous défient. Oh! si, par un effet de magie, la vie était rendue aux êtres ainsi distillés, quel charmant spectacle que celui de la décomposition d’une Vierge de Raphaël ou d’une bataille de Rubens! Ce serait, pour ces charmants êtres, un jour comme celui de la résurrection éternelle qui nous est promis. Hélas! peut-être y a-t-il là-haut un puissant peintre qui prend ainsi les générations de l’humanité sur des palettes, et peut-être, broyés par une molette invisible, devenons-nous une teinte dans quelque fresque immense, ô mon Dieu!...»
Là-dessus le vieux professeur, comme toutes les fois que le nom de Dieu se trouvait sur ses lèvres, tomba dans une profonde rêverie qui fut respectée par sa fille.
VI
Autre Jarpéado.
Jules Sauval entra. Si vous avez rencontré quelque part un de ces jeunes gens simples et modestes, pleins d’amour pour la science, et qui, sachant beaucoup, n’en conservent pas moins une certaine naïveté charmante qui ne les empêche pas d’être les plus ambitieux des êtres, et de mettre l’Europe sens dessus dessous à propos d’un os hyoïde ou d’un coquillage, vous connaissez alors Jules Sauval. Aussi candide qu’il était pauvre (hélas! peut-être quand vient la fortune s’en va la candeur), le Jardin des Plantes lui servait de famille, il regardait le professeur Granarius comme un père, il l’admirait, il vénérait en lui le disciple et le continuateur du grand Geoffroy Saint-Hilaire, et il l’aidait dans ses travaux, comme autrefois d’illustres et dévoués élèves aidaient Raphaël; mais ce qu’il y avait d’admirable chez ce jeune Homme, c’est qu’il eût été ainsi, quand même le professeur n’aurait pas eu sa belle et gracieuse fille Anna, saint amour de la science! car, disons-le promptement, il aimait beaucoup plus l’histoire naturelle que la jeune fille.
«Bonjour, mademoiselle, dit-il; vous allez bien ce matin?... Qu’a donc le professeur?
—Il m’a malheureusement laissée au beau milieu de l’histoire du prince Jarpéado, pour songer aux fins de l’humanité... J’en suis restée à l’arrivée de Jarpéado à Bordeaux.
—Sur un navire de la maison Balguerie junior, reprit Jules. Ces banquiers honorables, à qui l’envoi fut fait, ont remis le prince...
—Principicule... fit observer Anna.
—Oui, vous avez raison, à un grossier conducteur des diligences Laffitte et Caillard, qui n’a pas eu pour lui les égards dus à sa haute naissance et à sa grande valeur; il l’a jeté dans cet abîme appelé caisse, qui se trouve sous la banquette du coupé, où le prince et son escorte ont beaucoup souffert du voisinage des groupes d’écus, et voilà ce qui nous met aujourd’hui dans l’embarras. Enfin, un simple facteur des messageries l’a remis au père Lacrampe qui a bondi de joie... Aussitôt que l’arrivée de ce prince fut officiellement annoncée au gouvernement français, Esthi, l’un des ministres, en a profité pour arracher des concessions en notre faveur: il a vivement représenté à la commission de la Chambre des députés l’importance de notre établissement et la nécessité de le mettre sur un grand pied, et il a si bien parlé, qu’il a obtenu six cent mille francs pour bâtir le palais où devait être logée la race utile de Jarpéado. «Ce sera, monsieur, a-t-il dit au rapporteur, qui par bonheur était un riche droguiste de la rue des Lombards, nous affranchir du tribut que nous payons à l’étranger, et tirer parti de l’Algérie qui nous coûte des millions.» Un vieux maréchal déclara que, dans son opinion, la possession du prince était une conquête. «Messieurs, a dit alors le rapporteur à la Chambre, sachons semer pour recueillir...» Ce mot eut un grand succès; car à la Chambre il faut savoir descendre à la hauteur de ceux qui nous écoutent. L’opposition, qui déjà trouvait tant à redire à propos du palais des Singes, fut battue par cette réflexion de nature à être sentie par les propriétaires, qui sont en majorité sur les bancs de la Chambre, comme les huîtres sur ceux de Cancale.
—Quand la loi fut votée, dit le professeur qui, sorti de sa rêverie, écoutait son élève, elle a inspiré un bien beau mot. Je passais dans le Jardin, je suis arrêté, sous le grand cèdre, par un de nos jardiniers qui lisait le Moniteur, et je lui en fis même un reproche; mais il me répondit que c’était la plus grande des feuilles périodiques. «Est-il vrai, Monsieur, me dit-il, que nous aurons une serre où nous pourrons faire venir les plantes des deux tropiques et garnie de tous les accessoires nécessaires, fabriqués sur la plus grande échelle?—Oui, mon ami, lui dis-je, nous n’aurons plus rien à envier à l’Angleterre, et nous devons même l’emporter par quelques perfectionnements.—Enfin, s’écria le jardinier en se frottant les mains, depuis la révolution de Juillet, le peuple a fini par comprendre ses vrais intérêts, et tout va fleurir en France.» Quand il vit que je souriais, il ajouta: «Nos appointements seront-ils augmentés?...
—Hélas! je viens de la grande serre, monsieur, reprit Jules, et tout est perdu! Malgré nos efforts, il n’y aura pas moyen d’unir Jarpéado à aucune créature analogue; il a refusé celle du Coccus ficus caricæ, je viens d’y passer une heure, l’œil sur le meilleur appareil de Dollond, et il mourra...
—Oui, mais il mourra fidèle, s’écria la sensible Anna.
—Ma foi, dit Granarius, je ne vois pas la différence de mourir fidèle ou infidèle, quand il s’agit de mourir...
—Jamais vous ne nous comprendrez! dit Anna d’un ton à foudroyer son père; mais vous ne le séduirez pas, il se refuse à toutes les séductions, et c’est bien mal à vous, monsieur Jules, de vous prêter à de pareilles horreurs. Vous ne seriez pas capable de tant d’amour!... cela se voit, Jarpéado ne veut que Ranagrida...
—Ma fille a raison. Mais si nous mettions, en désespoir de cause, les langes de pourpre où Jarpéado fut apporté, de son beau royaume de la Cactriane, dans l’état où sont les princes, dix mois avant leur naissance, peut-être s’y trouverait-il encore une Ranagrida.
—Voilà, mon père, une noble action qui vous méritera l’admiration de toutes les femmes.
—Et les félicitations du ministre, donc! s’écria Jules.
—Et l’étonnement des savants! répliqua le professeur, sans compter la reconnaissance du commerce français.
—Oui, mais, dit Jules, Planchette n’a-t-il pas dit que l’état où sont les princes onze mois avant leur naissance...
—Mon enfant, dit avec douceur Granarius à son élève en l’interrompant, ne vois-tu pas que la nature, partout semblable à elle-même, laisse ainsi ceux du clan des Jarpéado, durant des années! Oh! pourvu que les sacs d’écus ne les aient pas écrasés...
—Il ne m’aime pas!» s’écria la pauvre Anna, voyant Jules qui, transporté de curiosité, suivit Granarius au lieu de rester avec elle pendant que son père les laissait seuls.
VII
A la grande serre du Jardin des Plantes.
«Puis-je aller avec vous, messieurs? dit Anna, quand elle vit son père revenir, tenant à la main un morceau de papier.
—Certainement, mon enfant,» dit le professeur avec la bonté qui le caractérisait.
Si Granarius était distrait, il donnait à sa fille tous les bénéfices de son défaut. Et combien de fois la douceur est-elle de l’indifférence?... Presque autant de fois que la charité est un calcul.
«Les fleurs que nous avons partagées hier, monsieur Jules, vous ont fait mal à la tête cette nuit, lui dit-elle en laissant aller son père en avant, vous les avez mises sur votre fenêtre après avoir chanté:
O Mathilde, idole de mon âme!
Ça n’est pas bien, pourquoi dire Mathilde?
—Le cœur chantait Anna! répondit-il. Mais qui donc a pu vous instruire de ces circonstances? demanda-t-il avec une sorte d’effroi. Seriez-vous somnambule?
—Somnambule? reprit-elle. Oh! que voilà bien les jeunes gens de ce siècle dépravé! toujours prêts à expliquer les effets du sentiment par certaines proportions du fluide électro-magnétique!... par l’abondance du calorique...
—Hélas! reprit Jules en souriant, il en est ainsi pour les Bêtes. Voyez! nous avons obtenu là...» Il montra, non sans orgueil, la fameuse serre qui rampe sous la montagne du belvédère au Jardin des Plantes. «Nous avons obtenu les feux du tropique, et nous y avons les plantes du tropique, et pourquoi n’avons-nous plus les immenses Animaux dont les débris reconstitués font la gloire de Cuvier? C’est que notre atmosphère ne contient plus autant de carbone, ou qu’en fils de famille pressé de jouir notre globe en a trop dissipé... Nos sentiments sont établis sur des équations...
—Oh! science infernale! s’écria la jeune fille. Aimez donc dans ce Jardin, entre le cabinet d’anatomie comparée et les éprouvettes, où la chimie zoologique estime ce qu’un Homme brûle de carbone en gravissant une montagne! Vos sentiments sont établis sur des équations de dot! Vous ne savez pas ce qu’est l’amour, monsieur Jules...
—Je le sais si bien que, pour approvisionner notre ménage, si vous vouliez de moi pour mari, mademoiselle, je passe mon temps à me rôtir comme un marron, l’œil sur un microscope, examinant le seul Jarpéado vivant que possède l’Europe, et s’il se marie, si ce conte de fée finit par: et ils eurent beaucoup d’enfants, nous nous marierons aussi, j’aurai la croix de la Légion d’honneur, je serai professeur adjoint, j’aurai le logement au Muséum, et trois mille francs d’appointements, j’aurai sans doute une mission en Algérie, afin d’y porter cette culture, et nous serons heureux... Ne vous plaignez donc pas de l’enthousiasme que me cause le prince Jarpéado...
—Ah! c’était donc une preuve d’amour quand il a suivi mon père,» pensa la jeune fille en entrant dans la grande serre.
Elle sourit alors à Jules, et lui dit à l’oreille:
«Eh bien, jurez-moi, monsieur Jules, de m’être aussi fidèle que Jarpéado l’est à sa race royale, d’avoir pour toutes les femmes le dédain que le prince a eu pour la princesse de Las Figuieras, et je ne serai plus inquiète; et quand je vous verrai fumant votre cigare au soleil et regardant la fumée, je dirai...
—Vous direz: Il pense à moi! s’écria Jules. Je le jure...»
Et tous deux ils accoururent à la voix du professeur qui jeta solennellement le petit bout de papier au sein du premier nopal que le Jardin des Plantes y ait vu fleurir, grâce aux six cent mille francs accordés par la Chambre des députés pour bâtir les nouvelles serres.
«Ce être donc oune serre-popiers! dit un Anglais jaloux qui fut témoin de cette opération scientifique.
—Chauffez la serre, s’écria Granarius; Dieu veuille qu’il fasse bien chaud aujourd’hui! La chaleur, disait Thouin, c’est la vie!»
VIII
Le Paul et Virginie des Animaux.
Le lendemain soir, Anna, quand fut venue l’heure de la fermeture des grilles, se promena lentement sous les magnifiques ombrages de la grande allée, en respirant la chaude vapeur humide que les eaux de la Seine mêlaient aux exhalaisons du jardin, car il avait fait une journée caniculaire où le thermomètre était monté à un nombre de degrés majuscule, et ce temps est un des plus favorables aux extases. Pour éviter toute discussion à cet égard et clore le bec aux Geais de la critique, il nous sera permis de faire observer que les fameux solitaires des premiers temps de l’Église ne se sont trouvés que dans les ardents rochers de l’Afrique, de l’Égypte et autres lieux incandescents; que les Santons et les Faquirs ne poussent que dans les contrées les plus opiacées, et que saint Jean grillait dans Pathmos. Ce fut par cette raison que mademoiselle Anna, lasse de respirer cette atmosphère embrasée où les Lions rugissaient, où l’Éléphant bâillait, où la Girafe elle-même, cette ardente princesse d’Arabie, et les Gazelles, ces Hirondelles à quatre pieds, couraient après leurs sables jaunes absents, s’assit sur la marge de pierre brûlante d’où s’élancent les murs diaphanes de la grande serre, et y resta charmée, attendant un moment de fraîcheur, et ne trouvant que les bouffées tropicales qui sortaient de la serre comme des escadrons fougueux des armées de Nabuchodonosor, cet Homme que la chronique représente sous la forme d’une Bête, parce qu’il resta sept ans enseveli dans la zoologie, occupé de classer les espèces, sans se faire la barbe. On dira, dans six cents ans d’ici, que Cuvier était une espèce de tonneau objet de l’admiration des savants.
A minuit, l’heure des mystères, Anna, plongée dans son extase et les yeux touchés par le Géant Microscopus, revit les vertes prairies du Nopalistan. Elle entendit les douces mélodies du royaume des Infiniment Petits et respira le concert de parfums perdu pour des organes fatigués par des sensations trop actives. Ses yeux, dont les conditions étaient changées, lui permirent de voir encore les mondes inférieurs: elle aperçut un Volvoce à cheval qui tâchait d’arriver au but d’un steeple-chase, et que d’élégants Cercaires voulaient dépasser; mais le but de ce steeple-chase était bien supérieur à celui de nos dandys, car il s’agissait de manger de pauvres Vorticelles qui naissaient dans les fleurs, à la fois Animaux et fleurs, fleurs ou Animaux! Ni Bory-Saint-Vincent, ni Müller, cet immortel Danois qui a créé autant de mondes que Dieu même en a fait, n’ont pris sur eux de décider si la Vorticelle était plus Animal que plante ou plus plante qu’Animal. Peut-être eussent-ils été plus hardis avec certains Hommes que les cochers de cabriolet appellent melons, sans que les savants aient pu deviner à quels caractères ces praticiens des rues reconnaissent l’Homme-Légume.
Le but de ce steeple-chase était...
L’attention d’Anna fut bientôt attirée par l’air heureux du prince Jarpéado, qui jouait du luth en chantant son bonheur par une romance digne de Victor Hugo. Certes cette cantate aurait pu figurer avec honneur dans les Orientales, car elle était composée de onze cent onze stances, sur chacune des onze cent onze beautés de Zashazli (prononcez Virginie), la plus charmante des filles Ranagridiennes. Ce nom, de même que les noms persans, avait une signification, et voulait dire vierge faite de lumière. Avant de devenir cinabre, minium, enfin tout ce qu’il y a de plus rouge au monde, cette précieuse créature était destinée aux trois incarnations entomologiques que subissent toutes les créatures de la Zoologie, y compris l’Homme.
La première forme de Virginie restait sous un pavillon qui aurait stupéfait les admirateurs de l’architecture moresque ou sarrasine, tant il surpassait les broderies de l’Alhambra, du Généralife et des plus célèbres mosquées. (Voir, au surplus, l’album du Nopalistan orné de sept mille gravures.) Situé dans une profonde vallée sur les coteaux de laquelle s’élevaient des forêts immenses, comme celles que Chateaubriand a décrites dans Atala, ce pavillon se trouvait gardé par un cours d’eau parfumée, auprès de laquelle l’eau de Cologne, celle de Portugal et d’autres cosmétiques sont tout juste ce que l’eau noire, sale et puante de la Bièvre est à l’eau de Seine filtrée. De nombreux soldats habillés de garance, absolument comme les troupes françaises, gardaient les abords de la vallée en aval, et des postes non moins nombreux veillaient en amont. Autour du pavillon, des Bayadères dansaient et chantaient. Le prince allait et venait très-effaré, donnant des ordres multipliés. Des sentinelles, placées à de grandes distances, répétaient les mots d’ordre. En effet, dans l’état où elle se trouvait, la jeune personne pouvait être la proie d’un Génie féroce nommé Misocampe. Vêtu d’un corselet comme les hallebardiers du moyen âge, protégé par une robe verte d’une dureté de diamant, et doué d’une figure terrible, le Misocampe, espèce d’ogre, jouit d’une férocité sans exemple. Loin de craindre mille Jarpéadiens, un seul Misocampe se réjouit de les rencontrer en groupe, il n’en déjeune et n’en soupe que mieux. En voyant de loin un Misocampe, la pauvre Anna se rappela les Espagnols de Fernand Cortez débarquant au Mexique. Ce féroce guerrier a des yeux brillants comme des lanternes de voiture, et s’élance avec la même rapidité, sans avoir besoin, comme les voitures, d’être aidé par des chevaux, car il a des jambes d’une longueur démesurée, fines comme des raies de papier à musique et d’une agilité de danseuse. Son estomac, transparent comme un bocal, digère en même temps qu’il mange. Le prince Paul avait publié des proclamations affichées dans toutes les forêts, dans tous les villages du Nopalistan, pour ordonner aux masses intelligentes de se précipiter entre le Misocampe et le pavillon, afin d’étouffer le Monstre ou de le rassasier. Il promettait l’immortalité aux morts, la seule chose qu’on puisse leur offrir. La fille du professeur admirait l’amour du prince Paul Jarpéado qui se révélait dans ces inventions de haute politique. Quelle tendresse! quelle délicatesse! La jeune princesse ressemblait parfaitement aux babys emmaillottés que l’aristocratie anglaise porte avec orgueil dans Hyde-Park, pour leur faire prendre l’air. Aussi l’amour du prince Paul avait-il toutes les allures de la maternité la plus inquiète pour sa chère petite Virginie, qui cependant n’était encore qu’un vrai baby.
«Que sera-ce donc, se dit Anna, quand elle sera nubile?»
Bientôt le prince Paul reconnut en Zashazli les symptômes de la crise à laquelle sont sujettes ces charmantes créatures. Par ses ordres, des capsules chargées de substances explosibles annoncèrent au monde entier que la princesse allait, jusqu’au jour de son mariage, se renfermer dans un couvent. Selon l’usage, elle serait enveloppée de voiles gris et plongée dans un profond sommeil, pour être plus facilement soustraite aux enchantements qui pouvaient la menacer. Telle est la volonté suprême de la fée Physine, qui a voulu que toutes les créations, depuis les êtres supérieurs aux Hommes, et même les Mondes, jusqu’aux Infiniment Petits, eussent la même loi. D’invisibles religieuses roulèrent la petite princesse dans une étoffe brune, avec la délicatesse que les esclaves de la Havane mettent à rouler les feuilles blondes des cigares destinés à George Sand ou à quelque princesse espagnole. Sa tête mignonne se voyait à peine au bout de ce linceul dans lequel elle resta sage, vertueuse et résignée. Le prince Paul Jarpéado demeura sur le seuil du couvent, sage, vertueux et résigné, mais impatient! Il ressemblait à Louis XV qui, devinant dans une enfant de sept ans, assise avec son père sur la terrasse des Tuileries, la belle mademoiselle de Romans telle qu’elle devait être à dix-huit ans, en prit soin et la fit élever loin du monde.
Anna fut témoin de la joie du prince Paul quand, semblable à la Vénus antique sortant des ondes, Virginie quitta son linceul doré. Comme l’Ève de Milton, qui est une Ève anglaise, elle sourit à la lumière, elle s’interrogea pour savoir si elle était elle-même, et fut dans l’enchantement de se voir si comfortable. Elle regarda Paul et dit: «Oh!...» ce superlatif de l’étonnement anglais.
Le prince s’offrit avec une soumission d’esclave à lui montrer le chemin dans la vie, à travers les monts et les vallées de son empire.
«O toi que j’ai pendant si longtemps attendue, reine de mon cœur, bénis par tes regards et les sujets et le prince; viens enchanter ces lieux par ta présence.»
Paroles qui sont si profondément vraies, qu’elles ont été mises en musique dans tous les opéras!
Virginie se laissa conduire en devinant qu’elle était l’objet d’une adoration infinie, et marcha d’enchantements en enchantements, écoutant la voix sublime de la nature, admirant les hautes collines vêtues de fleurs embaumées et d’une verdure éternelle, mais encore plus sensible aux soins touchants de son compagnon. Arrivée au bord d’un lac joli comme celui de Thoune, Paul alla chercher une petite barque faite en écorce et d’une beauté miraculeuse. Ce charmant esquif, semblable à la coque d’une viole d’amour, était rayé de nacre incrustée dans la pellicule brune de ce tégument délicat. Jarpéado fit asseoir sa chère bien-aimée sur un coussin de pourpre, et traversa le lac dont l’eau ressemblait à un diamant avant d’être rendu solide.
«Oh! qu’ils sont heureux! dit Anna. Que ne puis-je comme eux voyager en Suisse et voir les lacs!...»
L’opposition du Nopalistan a prétendu, dans le Charivari de la capitale, que ce prétendu lac avait été formé par une gouttelette tombée d’une vitre située à onze cents milles de hauteur, distance équivalant à trente-six mètres de France. Mais on sait le cas que les amis du gouvernement doivent faire des plaisanteries de l’opposition.
Paul offrait à Virginie les fruits les plus mûrs et les meilleurs, il les choisissait, et se contentait des restes, heureux de boire à la même tasse. Virginie était d’une blancheur remarquable et vêtue d’une étoffe lamée de la plus grande richesse; elle ressemblait à cette fameuse Esméralda tant célébrée par Victor Hugo. Mais Esméralda était une femme, et Virginie était un ange. Elle n’aurait pas, pour la valeur d’un monde, aimé l’un des maréchaux de la cour, et encore moins un colonel. Elle ne voyait que Jarpéado, elle ne pouvait rester sans le voir, et comme il ne savait pas refuser sa chère Zashazli, le pauvre Paul fut bientôt sur les dents, car, hélas! dans toutes les sphères, l’amour n’est illimité que moralement. Quand, épuisé de fatigue, Paul s’endormit, Virginie s’assit près de lui, le regarda dormant, en chassant les Vorticelles aériennes qui pouvaient troubler son sommeil. N’est-ce pas une des plus douces scènes de la vie privée? On laisse alors l’âme s’abandonner à toute la portée de son vol, sans la retenir dans les conventions de la coquetterie. On aime alors ostensiblement autant qu’on aime secrètement. Quand Jarpéado s’éveilla, ses yeux s’ouvrirent sous la lumière de ceux de Virginie, et il la surprit exprimant sa tendresse sans aucun des voiles dont s’enveloppent les femmes à l’aide des mots, des gestes ou des regards. Ce fut une ivresse si contagieuse, que Paul saisit Virginie, et ils se livrèrent à une sarabande d’un mouvement qui rappelait assez la gigue des Anglais. Ce qui prouve que dans toutes les sphères, par les moments de joie excessive où l’être oublie ses conditions d’existence, on éprouve le besoin de sauter, de danser! (Voir les Considérations sur la pyrrhique des anciens, par M. Cinqprunes de Vergettes, membre de l’Institut.) En Nopalistan comme en France, les bourgeois imitent la cour. Aussi dansait-on jusque dans les plus petites bourgades.
Paul s’arrêta frappé de terreur.
«Qu’as-tu, cher amour? dit Virginie.
—Où allons-nous? dit le prince. Si tu m’aimes et si je t’aime, nous aurons de belles noces; mais après?... Après, sais-tu, cher ange, quel sera ton destin?
—Je le sais, répondit-elle. Au lieu de périr sur un vaisseau, comme la Virginie de la librairie, ou dans mon lit, comme Clarisse, ou dans un désert, comme Manon Lescaut ou comme Atala, je mourrai de mon prodigieux enfantement, comme sont mortes toutes les mères de mon espèce: destinée peu romanesque. Mais t’aimer pendant toute une saison, n’est-ce pas le plus beau destin du monde? Puis mourir jeune avec toutes ses illusions, avoir vu cette belle nature dans son printemps, laisser une nombreuse et superbe famille, enfin obéir à Dieu! quelle plus splendide destinée y a-t-il sur la terre? Aimons, et laissons aux Génies à prendre soin de l’avenir.»
Cette morale un peu décolletée fit son effet. Paul mena sa fiancée au palais où resplendissaient les lumières, où tous les diamants de sa couronne étaient sortis du garde-meuble, et où tous les esclaves de son empire, les Bayadères échappées au fléau du Volvoce, dansaient et chantaient. C’était cent fois plus magnifique que les fêtes de la grande allée des Champs-Élysées aux journées de Juillet. Un grand mouvement se préparait. Les Neutres, espèce de sœurs grises chargées de veiller sur les enfants à provenir du mariage impérial, s’apprêtaient à leurs travaux. Des courriers partirent pour toutes les provinces y annoncer le futur mariage du prince avec Zashazli la Ranagridienne et demander les énormes provisions nécessaires à la subsistance des principicules. Jarpéado reçut les félicitations de tous les corps d’État et fit un millier de fois la même phrase en les remerciant. Aucune des cérémonies religieuses ne fut omise, et le Prince Paul y mit des façons pleines de lenteur, par lesquelles il prouva son amour, car il ne pouvait ignorer qu’il perdrait sa chère Virginie, et son amour pour elle était plus grand que son amour pour sa postérité.
«Ah! disait-il à sa charmante épouse, j’y vois clair maintenant. J’aurais dû fonder mon empire avec Finna, et faire de toi ma maîtresse idéale. O Virginie! n’es-tu pas l’idéal, cette fleur céleste dont la vue nous suffit? Tu me serais alors restée, et Finna seule aurait péri.»
Ainsi, dans son désespoir, Paul inventait la bigamie, il arrivait aux doctrines des anciens de l’Orient en souhaitant une femme chargée de faire la famille, et une femme destinée à être la poésie de sa vie, admirable conception des temps primitifs qui, de nos jours, passe pour être une combinaison immorale. Mais la reine Jarpéada rendit ces souhaits inutiles. Elle recommença plus voluptueusement encore la scène de Finna, sur le même terrain, c’est-à-dire sous les ombrages odoriférants du parc, par une nuit étoilée où les parfums dansaient leurs boléros, où tout inspirait l’amour. Paul, dont la résistance avait été héroïque aux prestiges de Finna, ne put se dispenser d’emporter alors la reine Jarpéada dans un furieux transport d’amour.
«Pauvres petites bêtes du bon Dieu! se dit Anna, elles sont bien heureuses, quelles poésies!... L’amour est la loi des mondes inférieurs, aussi bien que des mondes supérieurs; tandis que chez l’Homme, qui est entre les Animaux et les Anges, la raison gâte tout!»
IX
Où apparaît une certaine demoiselle Pigoizeau.
Pendant que ces choses tenaient la fille de Granarius en émoi, Jules Sauval se répandait dans les sociétés du Marais, conduit par sa tante, qui tenait à lui faire faire un riche établissement. Par une belle soirée du mois d’août, madame Sauval obligea son neveu d’aller chez un monsieur Pigoizeau, ancien bimbelotier du passage de l’Ancre, qui s’était retiré du commerce avec quarante mille livres de rente, une maison de campagne à Boissy-Saint-Léger et une fille unique âgée de vingt-sept ans, un peu rousse, mais à laquelle il donnait quatre cent mille francs, fruit de ses économies depuis neuf ans, outre les espérances consistant en quarante mille francs de rente, la maison de campagne et un hôtel qu’il venait d’acheter rue de Vendôme, au Marais. Le dîner fut évidemment donné pour le célèbre naturaliste, à qui Pigoizeau, très-bien avec le chef de l’État, voulait faire obtenir la croix de la Légion d’honneur. Pigoizeau tenait à garder sa fille et son gendre avec lui; mais il voulait un gendre célèbre, capable de devenir professeur, de publier des livres et d’être l’objet d’articles dans les journaux.
Après le dessert, la tante prit son neveu Jules par le bras, l’emmena dans le jardin et lui dit à brûle-pourpoint:
«Que penses-tu d’Amélie Pigoizeau?
—Elle est effroyablement laide, elle a le nez en trompette et des taches de rousseur.
—Oui, mais quel bel hôtel!
—De gros pieds.
—Maison à Boissy-Saint-Léger, un parc de trente hectares, des grottes, une rivière.
—Le corsage plat.
—Quatre cent mille francs.
—Et bête!...
—Quarante mille livres de rente, et le bonhomme laissera quelque cinq cent mille francs d’économies.
—Elle est gauche.
Mademoiselle Pigoizeau.
—Un homme riche devient infailliblement professeur et membre de l’Institut.
—Eh bien! jeune homme, dit Pigoizeau, l’on dit que vous faites des merveilles au Jardin des Plantes, que nous vous devrons une conquête... J’aime les savants! moi... Je ne suis pas une ganache. Je ne veux donner mon Amélie qu’à un homme capable, fût-il sans un sou, et eût-il des dettes...»
Rien n’était plus clair que ce discours, en désaccord avec toutes les idées bourgeoises.
X
Où mademoiselle Anna s’élève aux plus hautes considérations.
A quelques jours de là, le soir, chez le professeur Granarius, Anna boudait et disait à Jules: «Vous n’êtes plus aussi fidèle à la serre, et vous vous dissipez; on dit qu’à force d’y voir pousser la cochenille, vous vous êtes pris d’amour pour le rouge, et qu’une demoiselle Pigoizeau vous occupe...
—Moi! chère Anna, moi! dit Jules un peu troublé. Ne savez-vous pas que je vous aime...
—Oh! non, répondit Anna; chez vous autres savants, comme chez les autres Hommes, la raison nuit à l’amour. Dans la nature, on ne pense pas à l’argent, on n’obéit qu’à l’instinct, et la route est si aveuglément suivie, si inflexiblement tracée, que si la vie est uniforme, du moins les malheurs y sont impossibles. Rien n’a pu décider ce charmant petit être, vêtu de pourpre, d’or, et paré de plus de diamants que n’en a porté Sardanapale, à prendre pour femme une créature autre que celle qui était née sous le même rayon de soleil où il avait pris naissance; il aimait mieux périr plutôt que de ne pas épouser sa pareille, son âme jumelle; et vous!... vous allez vous marier à une fille rousse, sans instruction, sans taille, sans idées, sans manières, qui a de gros pieds, des taches de rousseur et qui porte des robes reteintes, qui fera souffrir vingt fois par jour votre amour-propre, qui vous écorchera les oreilles avec ses sonates.»
Elle ouvrit son piano, se mit à jouer des variations sur la Dernière pensée de Weber de manière à satisfaire Chopin, si Chopin l’eût entendue. N’est-ce pas dire qu’elle enchanta le monde des Araignées mélomanes, qui se balançait dans ses toiles au plafond du cabinet de Granarius, et que les Fleurs entrèrent par la fenêtre pour l’écouter?
«Horreur! dit-elle; les Animaux ont plus d’esprit que les savants qui les mettent en bocal.»
Jules sortit la mort dans le cœur, car le talent et la beauté d’Anna, le rayonnement de cette belle âme, vainquirent le concerto tintinnulant que faisaient les écus de Pigoizeau dans sa cervelle.
XI
Conclusion.
«Ah! s’écria le professeur Granarius, il est question de nous dans les journaux. Tiens, écoute, Anna:
«Grâces aux efforts du savant professeur Granarius et de son habile adjoint, monsieur Jules Sauval, on a obtenu sur le Nopal de la grande serre, au Jardin des Plantes, environ dix grammes de cochenille, absolument semblable à la plus belle espèce de celle qui se recueille au Mexique. Nul doute que cette culture fleurira dans nos possessions d’Afrique et nous affranchira du tribut que nous payons au nouveau monde. Ainsi se trouvent justifiées les dépenses de la grande serre, contre lesquelles l’Opposition a tant crié, mais qui rendront encore bien d’autres services au commerce français et à l’agriculture. M. J. Sauval, nommé chevalier de la Légion d’honneur, se propose d’écrire la monographie du genre Coccus.»
—Monsieur Jules Sauval se conduit bien mal avec nous, dit Anna, car vous avez commencé la monographie du genre Coccus...
—Bah! dit le professeur, c’est mon élève.»
Pour copie conforme,
De Balzac.
LES PEINES DE CŒUR
D’UNE
CHATTE FRANÇAISE
MINETTE & BÉBÉ
(LA VÉRITÉ SUR BRISQUET)
MINETTE A BÉBÉ[7].
PREMIÈRE LETTRE.
ue vas-tu dire, ma chère Bébé, en recevant cette lettre de moi, de ta sœur, que tu crois morte peut-être, et que tu as sans doute pleurée comme telle, et, comme telle, oubliée?
Pardonne-moi ce dernier mot, ma chère Bébé, je vis dans un monde où l’on n’oublie pas que les morts; et malgré moi, mes jugements se ressentent de ceux que j’entends faire à ces Hommes, qui méritent bien tous nos dédains.
Je t’écris avant tout que je ne suis pas morte, et que je t’aime, et que je vis encore pour redevenir ta sœur, si c’est possible.
Il m’est revenu cette nuit un souvenir de notre vieille mère, si bonne et si soigneuse de notre toilette, la plus grande affaire de sa journée, et de sa persévérance inouïe à lisser nos robes de soie, pour nous faire belles, parce que, disait-elle, il faut plaire à tout le monde! Je me suis rappelé avec attendrissement cette simple vie de famille où nous avons eu de si beaux jours et de si beaux jeux, et une si franche amitié de laquelle je regrette tout, Bébé, nos querelles elles-mêmes et tes égratignures; et j’ai pensé que je devais compte à ceux qui m’ont aimée de ce qui m’avait séparée d’eux, et de ce qui empêchait mon retour. Et, à tous risques, et en silence, je me suis mise à t’écrire, cette nuit même, à la pâle lueur d’une veilleuse d’albâtre, qui pare de sa faible clarté le somptueux sommeil de mon élégante maîtresse, sur son pupitre d’ébène incrusté d’or et d’ivoire, sur ce papier glacé et parfumé.....
Tu le vois, Bébé, je suis riche; j’aimerais mieux être heureuse.
Vite adieu, Bébé, et à toi, et à demain; ma maîtresse se réveille. Je n’ai que le temps de chiffonner ma lettre et de la rouler sous un meuble, où elle restera jusqu’au jour. Le jour venu, je la remettrai à un des nôtres, qui rôde en ce moment en attendant mes ordres sur la terrasse du jardin, et qui me rapportera ta réponse. Tu me répondras bientôt.
Ma mère! ma mère! qui me dira tout de suite ce qu’est devenue notre mère?
Ta sœur,
Minette.
P. S.—Aie confiance dans mon messager. Sans doute il n’est ni jeune ni beau, et ce n’est là ni un cavalier espagnol ni un riche Angora, mais il est dévoué et discret; mais il est venu à bout de découvrir pour moi ton adresse; mais il m’aime, et il m’aime tant, qu’il est ravi de se faire mon très-humble coureur. Ne le plains pas, l’amour n’est-il pas la plus noble des servitudes?
Tu m’adresseras tes lettres à madame Rosa-Mika, et par abréviation Mika, c’est le nom sous lequel je suis connue ici.
Décidément ma maîtresse se réveille; elle dort bien mal depuis quelque temps, et je craindrais d’être surprise si je t’écrivais un mot de plus. Adieu encore. A tous ces griffonnages tu reconnaîtras plutôt le cœur que la patte de ta sœur.
BÉBÉ A MINETTE.
DEUXIÈME LETTRE.
Ma chère Minette, j’ai cru que j’allais devenir folle en lisant ta lettre, qui nous a donné à tous bien de la joie. On voudrait quasi voir mourir tous ses parents pour avoir le plaisir de les voir ressusciter comme ça.
Va, Minette, ton départ nous avait fait bien de la peine; as-tu bien pu nous laisser aussi longtemps dans le chagrin, méchante! Si tu savais comme tout est changé à la maison depuis que tu n’y es plus! Et d’abord notre mère est devenue aveugle et sourde, et la pauvre bonne vieille passe ses journées à la porte de la chatière sans jamais dire ni oui ni non. Si bien que quand j’ai voulu lui annoncer que tu n’étais pas morte, et que c’était bien vrai, je n’ai pas pu venir à bout de me faire comprendre; elle ne m’entendait pas, parce qu’elle est sourde; elle ne voyait pas ta lettre, parce qu’elle est aveugle. Dame, Bébé, elle a eu tant de peines quand tu nous as eu quittées, qu’après t’avoir cherchée partout elle en a fait une maladie qui l’a mise où elle est.
Après ça, c’est peut-être l’âge aussi, et il ne faut pas te faire trop de chagrin.
Du reste, elle dort bien, boit bien, mange bien, et ne se plaint pas, parce qu’il y en a toujours assez pour elle, d’abord: j’aimerais mieux mourir que de la laisser manquer.
Ensuite notre jeune maîtresse a perdu sa mère; tu vois qu’elle a été encore plus malheureuse que nous; et en la perdant elle a tout perdu, excepté ses dix doigts qui la font vivre, et sa jolie figure qui ne gâte rien. Il a fallu quitter la petite boutique du Marais, abandonner le rez-de-chaussée, monter tout d’un coup au sixième, et travailler du matin jusqu’au soir, et quelquefois du soir jusqu’au matin, pour exister; et elle l’a fait comme on doit faire tout ce qu’on ne peut pas empêcher, avec courage. Alors plus de lait le matin, tu m’entends, plus de pâtée le soir. Mais, Dieu merci, j’ai bon pied, j’ai bon œil, et vive la chasse!
Tu me dis, d’un ton lamentable, que tu es riche (pauvre Minette!) et que tu aimerais mieux être heureuse...
Du moment où tu te plains d’être riche, ma petite sœur, je ne sais pas comment faire pour me plaindre d’être pauvre. Êtes-vous donc drôles, vous autres, qui avez toujours votre couvert mis quelque part, et qui dînez à table sur du linge blanc, dans des écuelles dorées, pleines de bonnes choses!
Ne dirait-on pas, à vous entendre, que c’est avec ce qui nous manque que nous achetons ce que vos richesses mêmes ne peuvent vous donner? Vous verrez qu’on nous prouvera un jour que la pauvreté est un remède contre tous les maux, et que du moment où on n’a pas même de quoi dîner on est trop heureux.—Sérieusement, croyez-vous que la fortune nuise au bonheur? Faites-vous pauvres alors, ruinez-vous, rien n’est plus facile, et vivez de vos dents, si vous le pouvez.—Vous m’en direz des nouvelles.
Allons, Minette, un peu de courage, et surtout un peu de raison. Plains-toi d’être malheureuse, mais ne te plains pas d’être riche, car nous sommes pauvres, nous, et nous savons ce que c’est que la pauvreté. Je te gronde, Minette; je fais avec toi la sœur aînée, comme autrefois; pardonne-le-moi. Ne sais-tu pas que ta Bébé serait bien heureuse de t’être bonne à quelque chose? Ne me fais pas attendre une nouvelle lettre, car je l’attendrais avec inquiétude. Je commence à craindre que tu n’aies en effet cherché le bonheur dans des chemins où il n’a jamais passé.
Bien entendu, tu ne me cacheras rien. Qui sait? Quand tout sera sur ce papier parfumé dont tu me parles, peut-être en auras-tu moins gros sur le cœur.
Adieu, Minette, adieu. C’est assez babiller; voilà l’heure où notre mère a faim, et notre dîner court encore dans le grenier.
Ça va mal dans le grenier; les Souris sont de fines Mouches qui deviennent de jour en jour plus rusées; il y a si longtemps qu’on les mange, qu’elles commencent à s’en apercevoir. J’ai pour voisin un Chat qui ne serait pas mal s’il était moins original. Il raffole des Souris, et prétend qu’il y aura quelque jour une révolution de Souris contre les Chats, et que ce sera bien fait.
Tu vois que je n’aurai pas tort de mettre à profit l’état de paix où nous sommes encore, Dieu merci! pour aller chasser sur leurs terres. Mais ne parlons pas politique!
Adieu, Minette, adieu. Ton messager m’attend et refuse de me dire où je pourrais t’aller trouver. Ne nous verrons-nous pas bientôt?
Ta sœur, pour la vie,
Bébé.
P. S.—Il est très-laid, j’en conviens, ton vieux messager; mais quand j’ai vu ce qu’il m’apportait, je l’ai trouvé charmant et l’ai embrassé, ma foi, de tout mon cœur. Il fallait le voir faire le gros dos quand il m’a remis ta lettre, de la part de madame Rosa-Mika.
A propos, es-tu folle, Minette, de t’être laissé débaptiser de la sorte? Minette, n’était-ce pas un joli nom pour une Chatte jolie et blanche comme toi? Nos voisins ont bien ri de ce nom, que nous n’avons pu trouver dans le calendrier des Chats.—Je finis, je suis au bout de mon papier; je t’écris au clair de la lune, non pas sur du papier glacé et parfumé, Minette, mais sur un vieux patron de bonnet qui ne sert plus à ma maîtresse, qui dort, du reste, dans ce moment sur ses deux oreilles, et d’un sommeil de plomb, comme un pauvre ange qui aurait passé la moitié de la nuit à coudre pour gagner son pain.
(Un Etourneau de nos amis ayant eu la maladresse de renverser notre bouteille à l’encre sur le manuscrit de la réponse de Minette à Bébé, quelques passages de cette lettre, et notamment la première page, sont devenus illisibles. Nous nous serions difficilement décidés à passer outre, si, après un mûr examen, nous n’avions pu nous convaincre que la perte de ces passages n’ôterait rien à la clarté du récit. Nous indiquerons, du reste, par des points ou autrement, les endroits où il y aura lacune.)
MINETTE A BÉBÉ.
TROISIÈME LETTRE.
... Te souvient-il qu’un jour notre maîtresse nous avait donné une poupée qui avait bien la plus appétissante petite tête de Souris qu’on puisse voir, et que, si grandes demoiselles que nous fussions déjà, la vue de ce joujou merveilleux nous arracha des cris d’admiration.
Mais une seule poupée pour deux jeunes Chattes, dont l’une est noire, l’autre blanche, ce n’était guère, et tu dois te souvenir aussi que cette fatale poupée, avec laquelle je prétendais jouer toute seule, ne tarda pas à devenir pour nous un sujet de discorde.
Toi, l’aînée, toi, si bonne d’ordinaire, tu t’emportas, tu me battis, méchante; mon sang coula! ou, s’il ne coula pas, je crus le voir couler. Je n’étais pas la plus forte. J’allai trouver notre mère: «Maman, maman, lui dis-je en miaulant de la façon la plus lamentable et en lui montrant ma patte déchirée, faites donc finir mademoiselle Bébé, qui me bat toujours.»
Ce mot toujours te révolta, tu levas au ciel tes yeux et tes pattes indignés en m’appelant vilaine menteuse, et notre mère, qui te savait plus raisonnable que moi, te crut sur parole, et me renvoya sans m’entendre.
C’est pourtant de cette cause si légère, c’est de ce point, c’est de ce rien que sont venus tous mes malheurs. Humiliée de ce déni de justice, je résolus de m’enfuir au bout du monde, et m’en allai bouder sur un toit.
Lorsque je fus sur ce toit et que je vis l’horizon immense se dérouler devant moi, je me dis que le bout du monde devait être bien loin: je commençai à trouver qu’une pauvre jeune Chatte comme moi serait bien seule, bien exposée et bien petite dans un si grand univers, et je me mis à sangloter si amèrement, que je m’évanouis.
Je me rappelle que. . . .
(La transition étant restée tout entière sous la tache d’encre, nous avons été, à notre grande confusion, obligés de nous en passer.)
. . . . . . . . Il me semblait entendre dans les airs des chœurs d’esprits invisibles. . .
«Ne pleure plus, Minette, me disait une voix (celle de mon mauvais Génie, sans doute) l’heure de ta délivrance approche. Cette pauvre demeure est indigne de toi; tu es faite pour habiter un palais.
—Hélas! répondait une autre voix plus faible, celle de ma conscience, vous vous moquez, seigneur; un palais n’est pas fait pour moi.
—La Beauté est la reine du monde, reprenait la première voix; tu es belle, donc tu es reine. Quelle robe est plus blanche que ta robe? quels yeux sont plus beaux que tes beaux yeux?
—Pense à ta mère, me disait de l’autre côté la voix suppliante. Peux-tu l’oublier? Et pense à Bébé aussi, ajouta-t-elle tout bas.
—Bébé ne songe guère à toi, et ta mère ne t’aime plus, me criait la première voix. D’ailleurs la nature seule est ta mère. Le germe d’où tu devais sortir est créé depuis des millions d’années; le hasard seul a désigné celle qui t’a donné le jour pour développer ce germe; c’est au hasard que tu dois tout, et rien qu’au hasard! Lève-toi, Minette, lève-toi! le monde est devant toi. Ici, la misère et l’obscurité; là-bas, la richesse et l’éclat.»
Mon bon Génie essaya encore de parler; mais il ne dit rien, car il vit bien que l’instinct de la coquetterie avait pénétré dans mon cœur, et que j’étais une chatte perdue. Il se retira en pleurant.
«Lève-toi et suis-moi,» disait toujours la première voix. Et cette voix devenait de plus en plus impérieuse et en même temps de plus en plus tendre; et cet appel devenait irrésistible.
Je me levai donc.
J’ouvris les yeux. «Qui m’appelle?» m’écriai-je. Juge de ma surprise, Bébé, car ce n’était point une illusion, et je ne cessais point d’entendre cette voix qui m’avait parlé pendant mon évanouissement.
«Divine Minette, je vous adore,» me disait un jeune Chat qui se roulait à mes pieds en me regardant de la façon la plus tendre.
Ah! Bébé, qu’il était beau! et qu’il avait l’air bien épris!
Et comment n’aurais-je pas vu dans un Chat si distingué, et qui m’aimait tant, ce Chat prince, ce Chat accompli que rêvent toutes les jeunes Chattes et qu’elles appellent de leurs vœux, quand elles chantent, en regardant la lune, cette chanson des Chattes à marier: «Bonjour, grand’mère, nous apportez-vous des maris?»
Et n’y a-t-il pas, depuis que le monde existe, dans ce seul mot: Je vous adore, des choses qu’une jeune Chatte n’a jamais su entendre sans trouble pour la première fois? Et du moment où on nous adore, conviendrait-il que nous nous permissions d’en demander davantage?
Si donc je ne songeai point à demander à mon adorateur d’où il venait, n’était-ce pas qu’un Chat comme lui ne pouvait tomber que du ciel? Et si je crus tout ce qu’il me dit, la crédulité est-elle autre chose que le besoin de croire au bien? Et, s’il faut se défier de son cœur, à qui se fier? Et puis, n’étais-je pas bien jeune, en pleine jeunesse, dans les premiers jours de mon premier mois de mai, et une petite personne de six mois ne peut-elle être éblouie un instant par l’idée qu’elle inspire une grande passion?
Que n’as-tu vu son air humble et digne tout ensemble, Bébé! Il me demandait si peu de chose!... Un regard de mes yeux... un seul! Pouvais-je lui refuser ce peu qu’il me demandait? ne m’avait-il pas arrachée à cet évanouissement terrible, à la mort peut-être? Le moyen, d’ailleurs, de rien refuser à un Chat si réservé!
Que ne l’as-tu entendu, Bébé! quelle éloquence!
Tu le sais, j’étais coquette, et il me promettait les plus belles toilettes du monde, des rubans écarlates, des colliers de liége, et un superbe vieux manchon d’hermine qui lui venait de sa maîtresse l’ambassadrice! Ah! ce vieux manchon, faut-il le dire? ce vieux manchon a été pour beaucoup dans mes malheurs.
J’étais paresseuse, et il me parlait de tapis moelleux, de coussins de velours et de brocart, de fauteuils et de bergères, et de toutes sortes de meubles charmants.
J’étais fantasque, et il m’assurait que madame l’ambassadrice serait enchantée de me voir tout casser chez elle quand l’humeur m’en prendrait, pour peu que j’y misse de la gentillesse. Ses magots, ses vieux sèvres et tous ces précieux bric-à-brac qui faisaient de ses appartements un magasin de curiosités, seraient à ma disposition.
J’aimais à me faire servir, j’aurais une femme de chambre, et ma noble maîtresse elle-même se mettrait à mon service, si je savais m’y prendre. «On nous appelle Animaux domestiques, me disait-il, qui peut dire pourquoi? Que faisons-nous dans une maison? qui servons-nous? et qui nous sert, si ce ne sont nos maîtres?»
J’étais belle, et il me le disait; et mes yeux d’or, et mes vingt-six dents, et mon petit nez rose, et mes naissantes moustaches, et mon éclatante blancheur, et les ongles transparents de ma douce patte de velours, tout cela était parfait.
J’étais friande aussi (il pensait à tout), et, à l’entendre, ce n’étaient que ruisseaux de lait sucré qui couleraient dans le paradis de notre ménage.
J’étais désolée enfin, et il m’assurait, par contrat, un bonheur sans nuages! Le chagrin ne m’approcherait jamais, je brillerais comme un diamant, je ferais envie à toutes les Chattes de France; en un mot, je serais sa femme, Chatte d’ambassadrice, et titrée.
Que te dirai-je, Bébé? Il fallait le suivre, et je le suivis.
C’est ainsi que je devins...
Mme de Brisquet!
DE LA MÊME A LA MÊME.
QUATRIÈME LETTRE.
Oui, Bébé, madame de Brisquet!!!
Plains-moi, Bébé; car, en écrivant ce nom, je t’ai dit d’un seul mot tous mes malheurs!
Et pourtant, j’ai été heureuse, j’ai cru l’être, du moins, car d’abord rien de ce que Brisquet m’avait promis ne me manqua. J’eus les richesses, j’eus les honneurs, j’eus les friandises, j’eus le manchon! et l’affection de mon mari.
Notre entrée dans l’hôtel fut un véritable triomphe. La fenêtre même du boudoir de madame l’ambassadrice se trouva toute grande ouverte pour nous recevoir. En me voyant paraître, cette illustre dame ne put s’empêcher de s’écrier que j’étais la Chatte la plus distinguée qu’elle eût jamais vue. Elle nous accueillit avec la plus grande bonté, approuva hautement notre union, et, après m’avoir accablée d’agréables compliments et de mille gracieuses flatteries, elle sonna ses gens, leur enjoignit à tous d’avoir pour moi les plus grands égards, et me choisit parmi ses femmes celle qu’elle paraissait aimer le plus, pour l’attacher spécialement à ma personne.
Ce que Brisquet avait prédit arriva: en dépit de l’envie, je fus proclamée bientôt la reine des Chattes, la beauté à la mode, par les Angoras les plus renommés de Paris. Chose bizarre! je recevais sans embarras, et comme s’ils m’eussent été dus, tous ces hommages. J’étais née noble dans une boutique, disait le chevalier de Brisquet, qui affirmait qu’on peut naître noble partout.
Mon mari était fier de mes succès, et moi j’étais heureuse, car je croyais à un bonheur sans fin.
Tiens, Bébé, quand je reviens sur ces souvenirs, je me demande comment il peut me rester quelque chose au cœur!
Mon bonheur sans fin dura quinze jours!... au bout desquels je sentis tout d’un coup que Brisquet m’aimait bien peu, s’il m’avait jamais aimée. En vain me disait-il qu’il n’avait point changé, je ne pouvais être sa dupe. «Ton affection, qui est toujours la même, semble diminuer tous les jours,» lui disais-je.
Mais l’amour désire jusqu’à l’impossible, et sait se contenter de peu; je me contentai de ce peu, Bébé, et quand ce peu fut devenu rien, je m’en contentai encore! Le cœur a de sublimes entêtements. Comment se décider d’ailleurs à croire qu’on aime en vain?
Retiens bien ceci, Bébé, les Chats ne sont reconnaissants des efforts qu’on fait pour leur plaire, que quand on y réussit. Loin de me savoir gré de ma constance, Brisquet s’en impatientait. «Comprend-on, s’écriait-il avec colère qu’on s’obstine à faire de l’amour, qui devrait être le passe-temps le plus gai et le plus agréable de la jeunesse, l’affaire la plus sérieuse, la plus maussade et la plus longue de la vie!
—La persévérance seule justifie la passion, lui répondais-je; j’ai abandonné ma mère et ma sœur parce que je t’aimais; je me suis perdue pour toi, il faut que je t’aime.»
Et je pleurais!!!
Il est bien rare que le chagrin ne devienne pas un tort: bientôt Brisquet se montra dur, grossier, exigeant, brutal même; et moi qui me révoltais jadis contre la seule apparence d’une injustice de ma pauvre mère, je me soumettais, et j’attendais, et j’obéissais. En quinze jours, j’avais appris à tout souffrir. Le temps est un maître impitoyable: il enseigne tout, même ce qu’on ne voudrait pas savoir.
A force de souffrir, on finit par guérir. Je crus que je me consolais, parce que je devenais plus calme; mais le calme dans les passions succède à l’agitation, comme le repos aux tremblements de terre, lorsqu’il n’y a plus rien à sauver. J’étais calme, il est vrai, mais c’était fait de mon cœur. Je n’aimais plus Brisquet, et, ne l’aimant plus, je parvins à lui pardonner et à comprendre aussi pourquoi il avait cessé de m’aimer. Pourquoi? Eh! mon Dieu, Bébé, la meilleure raison que puisse avoir un Chat comme Brisquet pour cesser d’aimer, c’est qu’il n’aime plus.
Brisquet était un de ces égoïstes de bonne foi qui trouvent tout simple d’avouer qu’ils s’aiment mieux que tout le monde, et qui n’ont de passions que celles que leur vanité remue. Ce sont ces Chats-là qui ont inventé la galanterie pour plaire aux Chattes, en se dispensant de les aimer. Leur cœur a deux portes qui s’ouvrent presque toujours en même temps, l’une pour faire sortir, l’autre pour faire entrer, et tout naturellement, pendant que Brisquet m’oubliait, il se prenait de belle passion ailleurs.
Le hasard me donna une singulière rivale: c’était une Chinoise de la province de Pechy-Ly, nouvellement débarquée, et qui déjà faisait courir tous les Chats de Paris, qui aiment tant à courir, comme on sait. Cette intrigante avait été rapportée de Chine par un entrepreneur de théâtres, qui avait pensé avec raison qu’une Chatte venue de si loin ne pouvait manquer de mettre en émoi le peuple le plus spirituel de la terre. La nouveauté de cette conquête piqua l’amour-propre de Brisquet, et les oreilles pendantes de la Chinoise firent le reste.
Brisquet m’annonça un jour qu’il me quittait. «Je t’ai prise pauvre et je te laisse riche, me dit-il; quand je t’ai trouvée, tu étais désespérée et tu ne savais rien du monde, tu es aujourd’hui une Chatte pleine de sens et d’expérience; ce que tu es, c’est par moi que tu l’es devenue, remercie-moi et laisse-moi partir.—Pars, toi que je n’aurais jamais dû aimer,» lui répondis-je. Et il partit.
Il partit gai et content. Rien ne s’oublie si vite que le mal qu’on a fait.
Je ne l’aimais plus, ce qui n’empêcha pas que son départ me mit au désespoir. Ah! Bébé, si j’avais pu tout oublier et redevenir enfant!
C’est à cette époque que fut faite, avec tant d’art et tant d’esprit sur la disparition de Brisquet, cette mémorable histoire des Peines de cœur d’une Chatte anglaise, qui, pour être une charmante nouvelle, n’en est pas moins un des plus affreux tissus de mensonges qu’on puisse imaginer, parce qu’il s’y mêle un peu de vérité. Cette histoire fut écrite, à l’instigation de Brisquet, par un écrivain éminent, dont il parvint à surprendre la bonne foi (rien ne lui résiste), et à qui il fit croire et écrire tout ce qu’il voulut.
En se faisant passer pour mort, Brisquet voulait recouvrer sa liberté, épouser, moi vivant, sa Chinoise, devenir bigame enfin: ce qu’il fit, au mépris des lois divines et humaines, et à la faveur d’un nom supposé.
Rien n’est plus facile à prouver, du reste, que la fausseté de cette prétendue histoire anglaise, qui n’a jamais existé que dans l’imagination de Brisquet et de son romancier, et qui n’a jamais pu se passer en Angleterre, où jamais procès en criminelle conversation ne s’est plaidé devant les Doctors Common, où jamais époux offensé n’a demandé autre chose à la justice que de l’argent... pour guérir son cœur blessé.
Pour moi, accablée par ce dernier coup, je renonçai au monde, et je pris en haine mes pareils, que je cessai de voir.
Seule dans les appartements de ma maîtresse, qui m’aimait autant que ses enfants et autant que son mari,—mais pas plus; admise à tout voir et à tout entendre; fêtée, et par conséquent très-gâtée, je m’aperçus bientôt qu’il y a plus de vérité qu’on n’a coutume de le penser dans cette légende de la Chatte métamorphosée en Femme qu’on nous raconte dans notre enfance, quand nous sommes sages. Là, pour distraire mes ennuis, j’entrepris d’étudier la société humaine à notre point de vue animal, et je crus faire une œuvre utile en composant, avec le résultat de mes observations, un petit traité que j’intitulerai Histoire naturelle d’une Femme à la mode à l’usage des Chattes, par une femme qui fut à la mode. Je publierai ce traité, si je trouve un éditeur.
La plume me tombe des mains, Bébé! j’aurais dû rester pauvre.
Comme toi j’aurais vécu sans reproche, et à l’heure qu’il est je ne serais ni sans cœur, ni sans courage, ni lasse de tout, au milieu de ce luxe qui m’entoure et qui m’énerve.
Il faut avoir cherché de l’extraordinaire dans sa vie pour savoir où mène une si sotte recherche.
Bébé, c’est décidé, et j’y suis résolue: il faut que je retourne au grenier, auprès de toi, auprès de ma pauvre mère, qui finira peut-être par me reconnaître. Ne crains rien, je travaillerai, j’oublierai ces vaines richesses; je chasserai patiemment et humblement à tes côtés, je saurai être pauvre enfin! Va, la providence des Chats, qui est plus forte que la providence des Souris, fera quelque chose pour nous. D’ailleurs, c’est peut-être bon de n’avoir rien au monde.
Adieu, je ne pense plus qu’à m’échapper; demain peut-être, tu me verras arriver.
Minette.
BÉBÉ A MINETTE.
CINQUIÈME LETTRE.
C’est parce que je viens de lire et de relire d’un bout à l’autre ta triste et longue lettre; c’est parce que plus d’une fois, en la lisant, mon cœur a saigné au récit de tes douleurs; c’est parce que je suis prête à dire avec toi, ma sœur, que tu as expié bien cruellement une faute qui, dans son principe, n’était que vénielle; c’est enfin parce que je ne songe point à nier tes malheurs de grande dame que je comprends (on comprend toujours les malheurs de ceux qu’on aime); c’est à cause de tout cela, Minette, que je te crie du fond de mon cœur et du fond de mon grenier: «Reste dans ton palais, ma sœur, car il est toujours temps d’être pauvre; car dans ton palais tu n’es que malheureuse, et ici, et à nos côtés, tu serais misérable... Restes-y, car sous les tables somptueuses tu n’as ni faim ni soif, tandis qu’ici tu aurais faim et soif; comme ta mère et comme ta sœur ont faim et soif.»
Écoute-moi bien, Minette, il n’y a qu’un malheur au monde, c’est la pauvreté, quand on n’est pas tout seul à la souffrir.
Je ne t’en dirai pas long pour te prouver que rien n’égale notre misère! A l’heure qu’il est, les maçons sortent du grenier, dans lequel ils n’ont pas laissé un seul trou... partant pas une Souris; et ma mère, qui n’a rien vu, rien entendu, m’appelle. Elle a faim, je n’ai rien à lui donner, et j’ai faim comme elle.
Bébé.
P. S.—Je suis allée chez la voisine; j’ai mendié: rien. Chez le voisin, il m’a battue et chassée. Dans la gouttière, sous la gouttière, faut-il le dire? au coin des bornes: rien. Et notre mère, qui ne cesse pas d’avoir faim, ne cesse pas de m’appeler.
Garde tes peines que j’envie, heureuse Minette, et pleure à ton aise avant ou après dîner, et sur toi et sur nous, puisque tu as le temps de pleurer.
On dit qu’on ne meurt pas de faim; hélas! nous allons voir!
DE LA MÊME A LA MÊME.
SIXIÈME LETTRE.
Sauvées! nous sommes sauvées, Minette; un Chat généreux est venu à notre secours. Ah! Minette, qu’il fait bon revenir à la vie!
Bébé.
DE LA MÊME A LA MÊME.
SEPTIÈME LETTRE.
Tu ne nous réponds pas, Minette. Que se passe-t-il donc? Dois-je t’accuser?
J’ai à t’apprendre une grande nouvelle. Je me marie. Ce Chat généreux dont je t’ai parlé, je l’épouse. Il est un peu gros, peut-être, mais il est très-bon. Si tu voyais les soins qu’il a de ma mère, comme il la dorlote et comme elle se laisse faire, tu m’approuverais, sûr!
Mon futur s’appelle Pompon; un joli nom qui lui va très-bien. C’est, d’ailleurs, un bon parti, un Chat de forte cuisine. Je pense au positif, comme tu vois. Dame! Minette, je suis payée pour ça.
Écris-moi, paresseuse.
Bébé.
DE MINETTE A BÉBÉ.
HUITIÈME LETTRE.—(ÉCRITE AU CRAYON.)
Au moment même où je t’écris, Bébé, ma femme de chambre, celle que ma noble maîtresse a bien voulu attacher à ma personne, coud un sac de grosse toile grise. Quand ce sac sera cousu de trois côtés, on me mettra dedans, on coudra le quatrième côté, et on me confiera au premier valet de pied, qui me portera sur le Pont-Neuf et me jettera à l’eau.
Voilà le sort qui m’attend.
Sais-tu pourquoi, Bébé? C’est parce que je suis malade, et que ma maîtresse, qui est très-sensible, ne peut voir ni souffrir ni mourir chez elle. «Pauvre Rosa-Mika, a-t-elle dit, comme elle est changée!» Et de sa voix la plus attendrie, elle a donné l’ordre fatal.
«Noyez-la bien surtout, dit-elle à l’exécuteur auquel elle a voulu parler elle-même; noyez-la bien, Baptiste, et ne la faites pas trop souffrir, cette pauvre Bête!»
Eh bien, Bébé, qu’en dis-tu? envies-tu toujours mon malheur? Voilà, ma sœur, ce qui a empêché l’heureuse Minette de t’écrire, et de te porter son dîner qu’elle t’avait réservé.
Adieu, Bébé; encore quelques minutes, encore quelques points, et tout sera dit, et je serai morte sans vous avoir embrassées!
Minette.
EPILOGUE.
NOTE DU RÉDACTEUR EN CHEF.
Nous sommes heureux de pouvoir ajouter que la pauvre Minette n’est pas morte. Il résulte des informations que nous avons prises qu’elle échappa comme par miracle, et même tout à fait par miracle, au triste sort qui la menaçait, sa méchante maîtresse étant heureusement venue à mourir subitement, ainsi que sa femme de chambre, avant que le sac fût cousu tout à fait. Par une singularité que les médecins auraient peine à expliquer, Minette, une fois sa frayeur passée, se trouva radicalement guérie et de sa peur et de sa maladie. Les deux sœurs finirent par se rejoindre, et vécurent ensemble dans la plus touchante intimité, ni trop riches ni trop pauvres, de sorte qu’elles furent contentes toutes les deux... quoique, à vrai dire, Minette, qui n’avait pas su s’arranger de la richesse, ne sût pas toujours s’arranger de la médiocrité.
Le repos de Minette fut surtout troublé par la nouvelle qu’elle apprit de la mort de Brisquet, qui, ayant été jeté d’un quatrième étage dans la rue par un mari qu’il avait offensé, tomba si mal, qu’il en mourut.
Madame de Brisquet voulut pleurer son mari: «Il avait du bon,» disait-elle; mais sa sœur l’en empêcha. Bébé, la voyant veuve et sans enfants, songea à la remarier à quelques amis de Pompon, qui l’aimaient éperdument, et qui passaient les nuits et les jours sous ses fenêtres, dans l’espoir de toucher son cœur. Mais elle s’y refusa absolument. «On n’aime qu’une fois,» dit-elle. En vain Bébé lui représenta-t-elle que jamais Chats n’avaient mieux mérité d’être écoutés. «Ma chère, lui répondait tout doucement Minette, il y a des Chats pour lesquels on voudrait mourir, mais avec lesquels on doit refuser de vivre. D’ailleurs, mon parti est pris, je resterai veuve.
—Toi qui as eu à lire tout au long le récit de mes peines de cœur, disait-elle presque gaiement à sa sœur, n’en as-tu pas assez comme cela, et veux-tu donc que je recommence?»
Après l’avoir pressée encore un peu, quand on vit qu’elle tenait bon, on finit par lui dire: «Fais comme tu voudras.» Et il n’y eut de malheureux que les malheureux Chats qui soupiraient et qui soupirent encore pour elle. Mais tout le monde ne peut pas être heureux.
Quant à Bébé, elle eut avec son mari Pompon tout le bonheur qu’elle méritait; et si ce n’est qu’elle eut le chagrin de perdre sa mère qui mourut, paisiblement il est vrai, et de vieillesse, entre ses bras, après avoir béni tous ses enfants, elle eût joui d’un bonheur sans nuages; car elle ne tarda pas à devenir mère à son tour d’une foule de petits Pompons et de petites Bébés, et aussi de quelques Minettes, ainsi nommées à cause de leur tante, qui se serait bien gardée de donner à aucune de ses nièces son ancien nom de Rosa-Mika.
Bébé, en bonne mère, nourrit elle-même tous ses petits Chats, dont le moins gentil était encore charmant, puisqu’on n’en noya pas un seul.
Il faut dire que la jeune maîtresse de Bébé s’était mariée à peu près dans le même temps qu’elle, et que, pour plaire à sa femme, son mari faisait semblant d’aimer les Chats à la folie, quoique, à vrai dire, il préférât les Chiens.
P. J. Stahl.