L’OURS

OU

LETTRE ÉCRITE DE LA MONTAGNE[8]

Felix qui potuit rerum cognoscere causas!

’apportai, en venant au monde, un goût très-vif pour la solitude. Sans doute ce goût m’avait été donné pour une fin utile; mais au lieu de diriger l’emploi de mes facultés vers un but qui répondît à ma vocation dans l’harmonie des êtres, je travaillai longtemps à corrompre en moi l’ouvrage de la nature. Peu de temps après ma naissance, une chute que je fis en voulant monter pour la première fois au faîte d’un arbre me rendit boiteux pour le reste de mes jours. Cet accident influa singulièrement sur mon caractère et contribua beaucoup à développer le germe de ma mélancolie. La caverne de mon père était très-fréquentée par les Ours du voisinage. C’était un fort chasseur, qui traitait splendidement ses convives: ce n’était du matin au soir que danses et que festins; pour moi, je demeurais étranger à la vie joyeuse de ma famille. Les visites m’importunaient, la bonne chère m’allait assez, mais les chansons à boire m’étaient odieuses. Ces répugnances ne tenaient pas seulement à mon organisation, bien que la philosophie moderne ait placé dans l’organisme le principe de nos affections positives et négatives. Le désir de plaire, contrarié par mon infirmité, était pour moi une source d’amères préoccupations. Le goût naturel que j’avais pour la solitude et le silence dégénéra peu à peu en humeur sombre, et je prenais plaisir à m’abandonner à cet état d’Ours incompris, qui a toujours passé pour le signe du génie méconnu ou d’une vertu supérieure dont le monde n’est pas digne. Une étude approfondie de moi-même et des autres m’a convaincu que l’orgueil était la racine de cette tristesse, de ces idées pâles, dont on a demandé le secret aux rayons de la lune et aux soupirs des roseaux. Mais, avant de venir à résipiscence, il était écrit que je devais passer par l’épreuve du malheur.

Ce n’était pas assez pour moi d’affliger mon père et ma mère par le spectacle de ma monomanie, je formai le projet de les abandonner et de chercher quelque retraite ignorée du monde, où je pusse me livrer en liberté à mon goût pour la vie solitaire. Vainement ma conscience me représenta la douleur que j’allais leur causer. Je confiai mon dessein à un ami de ma famille, afin qu’on sût bien que j’avais volontairement renoncé au monde, et qu’on ne crût pas que j’avais été la victime de quelque accident.

Je n’oublierai jamais le jour où je quittai le toit qui m’avait vu naître. C’était le matin: mon père était parti pour la chasse; ma mère dormait encore. Je profitai de cet instant pour sortir sans être vu. La neige couvrait la terre, et un vent glacé agitait tristement la cime des sapins couverts de frimas. Tout autre que moi eût reculé devant ce deuil de la nature; mais rien n’est plus fort qu’une résolution absurde, et je partis d’un pas ferme et intrépide.

Il serait difficile de trouver sur la terre un lieu moins fréquenté que celui que je choisis pour ma retraite. Pendant l’espace de cinq ans, à l’exception d’un Aigle qui vint se poser sur un arbre, à quelque distance de ma caverne, aucun être vivant ne m’apparut de près ni de loin. Les occupations de ma vie contemplative étaient fort simples. A l’aube naissante, j’allais m’asseoir sur la pointe d’un rocher, d’où j’assistais au lever du soleil. La fraîcheur du matin éveillait mon imagination, et je consacrais les premières heures du jour à la composition d’un poëme palingénésique, où je me proposais d’exprimer toutes les douleurs de ces âmes errantes qui avaient approché leurs lèvres de la coupe de la vie et détourné la tête. Vers le milieu de la journée, j’étudiais les simples. Le soir, je regardais les étoiles s’allumer une à une dans le ciel; j’élevais mon cœur vers la lune ou la douce planète de Vénus, et quelquefois «il me semblait que j’aurais eu la puissance de créer des mondes.» Cinq années s’écoulèrent dans cette vie monotone; mais cette période de temps avait fini par oblitérer bien des sensations, dissiper bien des rêves, hébéter l’enthousiasme; et peu à peu je cessai de voir les choses comme je les avais vues d’abord. J’étais arrivé à une de ces époques critiques de l’intelligence qui se renouvellent souvent dans la vie, et qui sont ordinairement marquées par un malaise insupportable. On veut sortir à tout prix de cet état contentieux, et la mauvaise honte est d’autant moins forte pour nous retenir, que, parmi les choses que l’on comprend le moins, il faut ranger celles que l’on a cessé d’aimer. Aussi l’ennui triompha-t-il de toutes les hésitations de l’amour-propre, forcé de se dédire; et je me décidai à retourner parmi mes semblables, à me jeter dans le mouvement, à partager les travaux et les dangers des autres Ours, en un mot, à rentrer dans la vie sociale et à en accepter les conditions. Mais, soit qu’une volonté supérieure ne permît pas que je rencontrasse, sans une expiation préalable, un bonheur que j’avais d’abord méprisé, soit que ma destinée le voulût ainsi, je tombai entre les mains des Hommes.

Je m’étais donc mis en route un matin pour exécuter mon dessein. Je n’avais point fait une demi-lieue, lorsqu’au fond d’une gorge étroite j’entendis plusieurs voix s’écrier: «Un Ours! un Ours!» Au moment où je m’arrêtais pour distinguer d’où venaient ces accents inconnus, je tombe frappé par une main invisible. Pendant que je me roulais sur la terre, quatre énormes Chiens, suivis de trois Hommes, se précipitèrent sur moi. Malgré la douleur que me causait ma blessure, je luttai longtemps contre les Chiens, mais à la fin je tombai sans connaissance sous la dent de ces cruels Animaux.

Quand je revins de mon évanouissement, je me trouvai attaché à un arbre, avec une corde passée dans un anneau dont on m’avait orné le bout du nez. Cet arbre ombrageait la porte d’une maison située sur une grande route, mais toujours au milieu des montagnes. Tout ce qui m’était arrivé me semblait un songe, songe, hélas! de courte durée! Mon malheur ne tarda pas alors de m’apparaître dans sa triste réalité. Je ne compris que trop que, si j’avais conservé la vie, c’en était fait de ma liberté, et qu’au moyen de l’anneau fatal qu’on m’avait, je ne sais comment, passé dans la narine, l’être le plus faible de la création pouvait m’asservir à ses volontés et à ses caprices. Oh! qu’Homère a bien raison de dire que celui qui perd sa liberté perd la moitié de son âme! Le retour que je faisais sur moi-même redoublait l’humiliation que me causait ma servitude. C’est alors que je reconnus, mieux que jamais, jusqu’à quel point j’avais été la dupe de mon orgueil, en me supposant la force de vivre indifférent à toutes les choses extérieures. Qu’y avait-il, en effet, de changé dans ma position? La vaste étendue du ciel, l’aspect imposant des montagnes, l’éclat radieux du soleil, la clarté de la lune et son brillant cortége d’étoiles, tout cela était encore à moi. D’où venait donc que je ne voyais plus du même œil ces beautés naturelles qui naguère semblaient suffire à mes désirs? Je fus forcé de m’avouer qu’au fond du cœur je n’avais jamais renoncé à ce monde que j’avais boudé, et que, si j’avais pu en vivre éloigné pendant quelques années, c’est que je n’avais jamais cessé de me sentir libre d’y retourner quand je voudrais.

Je passai plusieurs jours dans la stupeur et dans l’abattement du désespoir. Cependant l’aveu que je m’étais fait intérieurement de ma faiblesse contribua à ouvrir mon âme à la résignation. La résignation à son tour ramena l’espérance, et peu à peu j’éprouvai un calme que je n’avais jamais connu. D’ailleurs, si quelque chose pouvait consoler de la perte de la liberté, j’aurais presque oublié ma servitude dans les douceurs de ma vie nouvelle; car mon maître me traitait avec toutes sortes d’égards. J’étais le commensal du logis; je passais la nuit dans une étable auprès de quelques autres Animaux d’un caractère pacifique et très-sociable. Le jour, assis sous un platane, à la porte de la maison, je voyais aller et venir les enfants de mon maître, qui me témoignaient beaucoup d’affection, et le passage assez fréquent des voitures publiques me procurait de nombreuses distractions. Le dimanche, les villageois et les villageoises des hameaux voisins venaient danser sous mon platane au son de la cornemuse: car mon maître était aubergiste, et c’était chez lui que les montagnards célébraient les jours de fête. Là résonnaient le bruit des verres entrechoqués et les gais refrains des convives. J’étais toujours invité aux danses qui suivaient le repas et se prolongeaient bien avant dans la nuit. J’ouvrais ordinairement le bal avec la plus jolie villageoise, par une danse semblable à celle qu’autrefois, dans la Crète, Dédale inventa pour l’aimable Ariane. Depuis, je fus à même d’étudier la vie intime d’Hommes placés à l’autre extrémité de l’échelle sociale, et, en comparant leur sort à celui de ces montagnards, il me parut que ces derniers étaient plus près du bonheur que ceux que l’on regarde comme les heureux du siècle; mais je tirai en même temps cette conclusion sur l’homme en général: c’est qu’il ne peut être heureux qu’à la condition d’être ignorant. Triste alternative, qui le met sans doute au-dessous de tous les Animaux, et à laquelle l’Ours échappe complétement par la simplicité de ses mœurs et de son caractère.

Cette vie pastorale dura six mois, pendant lesquels je suivis l’exemple d’Apollon dépouillé de ses rayons et gardant les troupeaux du roi Admète. Un jour, que j’étais assis, selon ma coutume, à l’ombre de mon arbre, une chaise de poste s’arrêta devant notre auberge. La chaise était attelée de quatre Chevaux et contenait un voyageur qui me parut appartenir à la haute société. En effet, comme je l’appris bientôt, ce voyageur était un poëte anglais, nommé lord B****, célèbre alors dans toute l’Europe. Il revenait de l’Orient, où il avait fait un voyage d’artiste. Il descendit pour prendre quelque nourriture. Pendant son repas, il me sembla que j’étais le sujet de sa conversation avec mon maître. Je ne m’étais pas trompé. Lord B**** donna quelques pièces d’or à l’aubergiste, qui vint à moi, me détacha de l’arbre, et, avec l’assistance du postillon, me fit monter dans la chaise de poste. Je n’étais pas encore revenu de ma surprise, que nous étions loin de la vallée où j’avais passé des jours si heureux et si utiles.

J’ai remarqué que tout changement dans ma manière de vivre me remplissait d’un trouble pénible, et l’expérience m’a convaincu que le fond du bonheur consiste dans la monotonie et dans les habitudes qui ramènent les mêmes sentiments. Je ne saurais peindre la détresse de cœur que j’éprouvais en voyant disparaître derrière moi les lieux qui m’avaient vu naître. Adieu, disais-je en moi-même, adieu, ô mes chères montagnes!

Que n’ai-je, en vous perdant, perdu le souvenir!

Je sentis que l’instinct de la patrie est immortel, que les voyages, qu’un chansonnier contemporain appelle une vie enivrante, ne sont le plus souvent qu’une continuelle fatigue d’esprit et de corps, et je compris pourquoi les charmes de la déesse Calypso n’avaient pu empêcher Ulysse de retourner dans sa pauvre et chère Ithaque et de revoir la fumée du toit de son palais.

Vivite felices, quibus est fortuna peracta!
Vobis parta quies, nobis maris æquor arandum.

Nous nous embarquâmes à Bayonne, sur un navire qui faisait voile pour les Iles-Britanniques. Je passai deux ans avec lord B****, dans un château qu’il possédait en Écosse. Les réflexions que je fus à même de faire dans la société d’un Homme à la fois misanthrope et poëte achevèrent de déterminer dans ma tête le plan de vie dont je ne me suis jamais écarté depuis que j’ai recouvré ma liberté. Je m’étais déjà guéri de la maladie d’esprit qui m’avait jeté dans la vie solitaire; mais il m’en restait une autre qui n’était pas moins dangereuse, et qui aurait pu me faire perdre tôt ou tard tout le fruit de mes malheurs et de mon expérience. Entraîné par ce besoin d’épanchement qui nous porte à communiquer aux autres nos ennuis et nos inquiétudes, j’avais conservé la manie de composer des vers. Mais, hélas! il n’a été donné qu’à un petit nombre d’âmes de réunir l’enthousiasme et le calme, de n’arrêter leurs regards que sur de belles proportions et de les transporter dans leurs écrits. Je souffrais, comme disent les âmes méconnues et les mauvais poëtes, et je voulais exprimer en vers mes chimériques souffrances. Ajoutez à cela que je n’ai jamais eu

L’heureux don de ces esprits faciles,
Pour qui les doctes sœurs, caressantes, dociles,
Ouvrent tous leurs trésors.

Je me couchais tantôt sur le ventre, tantôt sur le dos, pour exciter ma verve; quelquefois je me promenais à grands pas, à la manière de Pope, dans les sombres allées du jardin qui environnait le château, et j’effrayais les Oiseaux par le grognement sourd qui s’échappait de mon sein. Qui le croirait? le secret dépit que me causait mon impuissance me remplissait de passions mauvaises: haine de ceux qui se portent bien, haine des institutions sociales, haine du passé, du présent et de l’avenir, haine de tous et de tout. On a écrit bien des livres depuis Salomon; mais il en manque un, un livre inestimable: c’est celui qui renfermerait le tableau de toutes les misères de la vie littéraire. Exoriare aliquis!... Lord B**** lui-même, avec tout son génie... Mais je me tais par respect et par reconnaissance. Je vous dirai seulement que, las de la vie poétique, il voulut rentrer dans la vie commune et reposer sur le sein d’une épouse les orages de son cœur. Mais il était trop tard: son mariage acheva de briser son existence. L’infortuné B**** ne vit plus d’autre ressource que d’aller mourir sur une terre étrangère. Quelle haute leçon pour moi, pauvre poëte mal léché! Aussi, je ne souhaitai plus qu’une chose: c’était d’être enfin rendu à la liberté, et de pouvoir mettre à profit ce que j’avais vu parmi les Hommes.

Le temps de ma délivrance arriva plus tôt que je n’avais osé l’espérer. Au premier bruit de l’insurrection de la Grèce, lord B**** résolut d’aller chercher un brillant tombeau sur la terre des Hellènes. Quelques jours avant son départ, il voulut faire une dernière apparition à Londres. Il profita de la représentation d’une tragédie de Shakspeare, intitulée Hamlet, sa pièce favorite, pour se montrer encore au public anglais. Le jour de la représentation, nous nous rendîmes au théâtre en calèche découverte. La salle était pleine au moment où nous parûmes dans une loge qui faisait face à la scène. En un instant, tous les regards, tous les lorgnons furent fixés sur nous. Les dames se penchaient sur le devant des loges, comme des fleurs suspendues aux fentes des rochers. Même après le lever de la toile, l’attention fut longtemps partagée entre Shakspeare et nous. Ce ne fut qu’à l’apparition d’un fantôme, qui joue un grand rôle dans la tragédie d’Hamlet, que les regards se reportèrent vers la scène. Cette tragédie, en effet, était de nature à familiariser les spectateurs avec notre présence. Tout le monde y devient fou ou à peu près. Le résultat de cette représentation extraordinaire fut de fournir le sujet d’un feuilleton à tous les journalistes de la capitale. Car c’est là le terme où depuis vingt ans viennent aboutir tous les grands événements politiques, religieux, philosophiques et littéraires de la savante Europe.

Le lendemain nous nous embarquâmes pour la France. Mon étoile voulut que lord B**** fît un détour pour aller visiter les ruines de Nîmes. Un soir qu’il était assis, près de cette ville, au pied d’une vieille tour, je profitai de la rêverie où il était plongé pour m’élancer avec la rapidité d’une avalanche au fond de la vallée. Pendant quatre jours et quatre nuits je bondis de montagne en montagne, sans regarder une seule fois derrière moi. Enfin, le quatrième jour au matin, je me retrouvai dans les Pyrénées. Dans l’excès de ma joie, je baisai la terre de la patrie; puis je m’acheminai vers la caverne où j’avais commencé de respirer le jour. Elle était habitée par un ancien ami de ma famille. Je lui demandai des nouvelles de mon père et de ma mère. «Ils sont morts, me dit-il.—Et Karpolin?—Il est mort.—Et Lamarre, et Sans-Quartier?—Ils sont morts[9].» Après avoir donné quelques larmes à leur mémoire, j’allai me fixer sur le Mont-Perdu. Vous savez le reste.

Depuis quatre ans, plus heureux que lord B****, peut-être, parce que je suis moins poëte, j’ai trouvé le repos dans les joies de la famille. Ma femme est très-bonne, et je trouve mes enfants charmants. Nous vivons entre nous, nous détestons les importuns et les visites. Heureux qui vit chez soi! J’ajouterai: Et qui ne fait point de vers!

Vous m’opposerez, sans doute, l’opinion de quelques philosophes. Je vous répondrai que les philosophes n’ont jamais fait autorité pour moi. «Je sens mon cœur, a dit l’un d’eux, et je connais les Ours. Quant aux saints, je les respecte, et je me garderai bien de les confondre avec les philosophes; cependant ils ont, comme les autres, montré quelquefois le bout de l’oreille, et le Chien de saint Roch me paraît une protestation vivante contre la vie solitaire.»

Quant à moi, je prie les Dieux et les Déesses de me conserver, jusqu’à mon heure dernière, le calme de l’âme et la pleine intelligence des lois de la nature. Que pourrais-je, en effet, leur demander de plus? la Naïade du rocher n’épanche-t-elle pas de son urne intarissable et bienfaisante l’eau pure qui sert à me désaltérer? L’arbre aimé de Cybèle n’ombrage-t-il pas ma demeure de ses rameaux toujours verts? Les Dryades ne dansent-elles pas toujours sous l’ombrage de ces forêts aussi vieilles que le monde? N’ai-je pas enfin tout ce qui peut suffire aux besoins d’un ours sans ambition? Le reste dépend de moi. Mais, grâces aux Dieux, je sens que je suis à présent maître de ma voie: je vis tranquille sur ma montagne, au-dessus des orages! Semblable au roseau, je n’envie pas le sort de la vague errante qui vient se briser en gémissant sur le rivage. C’est dans ces sentiments que j’espère achever ma course, jusqu’au moment où mon âme remontera vers la brillante constellation dont le nom, écrit dans les cieux, atteste la noblesse de notre origine.

Ainsi soit-il!

L. Baude.


LE
SEPTIÈME CIEL

VOYAGE AU DELA DES NUAGES

LE BONHEUR SE FAIT AVEC DES RÊVES!

(Extrait des Mémoires inédits d’un Tourtereau allemand, mort à la maison des fous de Darmstadt, le 1er... 184 .)

—Chapitre des Rêves.—

I

J’étais donc mort. . . . . . . . . .

Mort, comme on meurt peut-être quand on ne sait pas bien lequel vaut le mieux, de vivre ou de mourir; mort sans savoir comment ni à quelle occasion, sans secousse, et le plus facilement du monde.

Si facilement, que mon âme, tant elle avait peu souffert pour en sortir, ne s’aperçut pas d’abord qu’elle était séparée de mon corps.

Qu’est-ce que vivre, si mourir n’est rien?

Du moment précis qui d’un Tourtereau vivant fit de moi un Tourtereau mort je n’ai gardé aucun souvenir, sinon qu’avant que je fusse mort la lune brillait doucement au milieu d’un ciel sans nuages, et que, lorsque mon âme étonnée s’aperçut qu’elle n’appartenait plus à la terre, la douce lune n’avait pas cessé de briller, ni le ciel d’être pur; sinon encore que j’avais pu mourir sans que rien fût changé aux lieux mêmes que je venais de quitter.

Mais qu’importe à la nature féconde qu’une pauvre créature comme moi vive ou meure?

II

J’ai pensé que cette séparation de mon âme et de mon corps n’avait été si facile qu’en raison de l’habitude qu’avait prise mon âme de ne se guère inquiéter de mon corps, se fiant, sans doute, pour sa conduite ici-bas, aux instincts honnêtes de ce serviteur dévoué.

Combien de fois, en effet, aux jours de leur union, ne l’avait-elle pas, en quelque sorte, laissé seul déjà, et presque oublié, afin de pouvoir rêver plus à son aise à cette autre vie, dont les âmes auxquelles la terre ne suffit pas ont, dès ce monde, ou comme un pressentiment ou comme un souvenir! Et n’est-il pas possible que des rêves de ce genre conduisent d’une vie à l’autre sans qu’on s’en aperçoive?

III

Pourtant, voyant sans vie cet ami fidèle, ce corps qui tout à l’heure encore lui était soumis, et pensant qu’il allait falloir l’abandonner, l’abandonner à la mort, c’est-à-dire à la destruction et presque au néant, c’est-à-dire à cette implacable solitude qui s’établit autour des morts et qui s’empare d’eux, et qui fait que les morts sont toujours seuls, quoi que ce soit qui s’agite autour d’eux, mon âme le regarda, non sans tristesse.

«Que n’es-tu mort d’une mort moins prompte? lui dit-elle; que n’ai-je pu te sentir mourir, et partager ton mal, et souffrir avec toi, si tu as souffert? Je t’aurais assisté à tes derniers moments, et nous nous serions du moins quittés après un adieu fraternel.

«Pauvre corps muet! ajouta-t-elle, entends-moi et réveille-toi, et jette un dernier regard sur ces riches campagnes que tu aimais tant, et qu’un mouvement, qu’un seul mouvement de toi me convainque que toute cette vie que nous venons de passer ensemble n’est point un songe, et que tu as vécu en effet.»

IV

Pour la première fois, cet appel de mon âme resta sans réponse.

«Pourquoi aimer ce qui doit mourir? s’écria-t-elle attristée. Quand on n’a pas devant soi l’éternité, pourquoi agir? pourquoi s’unir?

«Puisqu’il le faut, quittons-nous donc, dit-elle enfin; mais de même qu’il a été dans notre destinée que nous fussions séparés, de même il est écrit qu’à l’heure où les âmes iront rejoindre leurs corps je saurai reconnaître entre toutes les poussières ta poussière, et te rendre cette vie que tu viens de perdre. Adieu donc, compte sur moi, et n’aie pas peur que je me trompe; car à toi seul je reviendrai, et cette fois ce sera pour toujours.»

V

Le silence de la nuit paisible n’était interrompu que par le faible bruit que font en se détachant des arbres qui les portent les feuilles qui meurent aussi.

Tout à coup, on entendit au loin un cri lugubre de l’Oiseau de proie.

«Tombez sur ce corps sans défense, petites fleurs des arbres!» s’écria mon âme épouvantée; «et vous, vert feuillage qu’il chérissait, couvrez-le de votre ombre protectrice, et dérobez-le aux regards du Vautour impie.»

Mais, hélas! le cri funèbre se fit de nouveau entendre, et cette fois ce n’était plus au loin.

Et en cet instant la dernière goutte du sang qui avait animé mon corps s’arrêta dans ses veines et s’y glaça.

VI

Et une voix à laquelle il fallait obéir ayant dit à mon âme de quitter cette terre, où sa mission était accomplie, pour retourner au ciel, la patrie des âmes, je sentis en moi un désir si doux d’aller où la voix me disait d’aller, que je m’élevai aussitôt dans les airs, comme si j’eusse été ravie sur les ailes invisibles de ce pur désir.

VII

Et en cet instant aussi j’oubliai que j’avais eu un corps, et ce fut pour moi comme si je n’avais jamais été qu’un pur esprit.

Et je montais immobile, dans l’air immobile comme moi-même, sans le secours d’aucun mouvement, et par cela seulement que j’étais une âme immortelle, faite pour monter de la terre au ciel. J’obéissais ainsi à ma nouvelle condition, à peu près comme on aime sur terre et comme on pense, sans s’expliquer comment on aime ni comment on pense.

VIII

Je fus bientôt loin de la terre, si loin, que je l’apercevais à peine comme un point perdu dans l’immensité, et je volai ainsi longtemps; et puis enfin, ayant cessé de la voir, je me souvins tout à coup, par un retour soudain, que je l’avais quittée seule. «Hélas!» s’écria mon âme, «ce qui m’attend au ciel doit-il me faire oublier ce que je perds? Qui me rendra celle qui m’aimait dans ce monde que j’abandonne? O douleur! tu es donc immortelle, toi aussi?»

IX

Pourquoi le ciel, qui favorise les affections honnêtes, n’accorderait-il pas aux âmes qui se sont aimées pendant la vie d’une affection sincère, de s’aimer encore jusqu’au milieu des gloires du ciel, et de s’y garder un fidèle souvenir?

X

Mais il fallait monter toujours, et je ne tardai pas à dépasser les nuages qui glissaient sans bruit dans l’espace. Je vis alors des milliers d’étoiles, et volant d’astre en astre: «Doux astres, leur disais-je, parure des anges, où vais-je?» Et sans me répondre, mais non sans me comprendre, les étoiles se rangeaient pour me laisser libre le chemin que je devais suivre.

XI

Bientôt toute cette partie du ciel d’où sortent les rayons bienfaisants qui font ouvrir les fleurs et mûrir les fruits de la terre se trouva au-dessous de moi, comme un tapis d’azur parsemé de diamants célestes, et j’arrivai là où il n’y a plus d’étoiles.

Je fus alors saisi d’une crainte respectueuse, et je m’arrêtai éperdu.

«Va toujours, et rassure-toi, me dit une voix. Ne sais-tu pas que tu es dans le ciel; que le mal en est banni, et que tu n’as rien à craindre? Suis-moi donc; car nous ne nous arrêterons que là où tu seras heureux d’arriver.—Heureux! lui dis-je, heureux!» Et comme j’hésitais: «Crois-moi, et suis-moi,» ajouta la voix. Et je la suivis, et je la crus: car la confiance habite au ciel.

XII

Celle qui me parlait, c’était une belle petite âme immortelle, l’âme bienheureuse d’une blanche Colombe à laquelle la mort, qui l’avait cueillie dès les premiers jours de son printemps, avait à peine laissé le temps d’éclore, et que le contact des misères humaines n’avait point eu le temps de souiller. Sa mission au ciel était de recevoir à leur arrivée les âmes novices comme la mienne, et de les conduire bien vite où il leur appartenait d’aller.

XIII

Ce fut là que je vis ce que je n’avais pu voir encore, parce que jusque-là ma vue était restée imparfaite. C’était une foule d’âmes de toute espèce, qui, comme moi, allaient chacune à sa destination. Et, comme moi, chacune avait un guide.

Me trouvant au milieu de toutes ces âmes, et ne sachant ce qui allait arriver, je me sentais en même temps et retenu par une vague frayeur, et poussé par une espérance vague aussi.

«Petite âme qui me guidez, dis-je à la Colombe que je suivais, le paradis des Tourterelles est-il bien loin encore?

—Vois, me répondit-elle, non sans sourire de mon trouble et aussi de mon impatience, vois ce point qui brille là-haut au plus haut des cieux; là seulement est le septième ciel, et c’est là aussi qu’on t’attend.

—Ah! qui peut m’attendre là-haut? pensai-je, si elle vit encore;» et, tout en montant, je ne pouvais m’empêcher de dire: «Pourquoi suis-je mort, puisque la mort devait nous séparer?»

XIV

Et quand nous eûmes monté pendant longtemps encore à travers des mondes et des sphères sans nombre, nous arrivâmes jusqu’à une porte d’où s’échappaient des rayons plus éclatants mille fois que les rayons mêmes du soleil, et sur cette porte on lisait ces mots écrits en caractères de feu: «Ici l’on aime toujours.» Et plus bas: «Ici on ne change jamais, ou, si l’on change, c’est pour mieux aimer encore.»

Et la porte s’ouvrit, et ce que je vis, je ne saurais le dire; car comment parler de la toute lumière du ciel même, d’une lumière à la fois si éblouissante et si douce, qu’elle rend clair ce qu’on croyait obscur, sans qu’il en coûte ni une douleur, ni même un effort pour tout voir et pour tout comprendre?

XV

«Et maintenant, c’est là! me dit la petite Colombe; et je te laisse, puisque tu es arrivé.»

Et elle parlait encore, que mes yeux charmés avaient déjà aperçu, dans un coin du ciel, dans un nuage d’air trois fois plus pur que les autres nuages, une perle divine, une fleur perpétuelle, un trésor, mon trésor! toi, enfin, ô ma Tourterelle chérie!

«Ah! m’écriai-je, âme de ma sœur, est-ce bien vous que je vois?» et je t’abordai avec tant de joie, que toi: «Ah! que tu m’aimes bien!» t’écrias-tu.

Tu n’étais pas changée, et cependant il y avait en toi quelque chose de plus divin, et plus je te regardais, plus il me semblait que tu devenais plus belle. Ce que je lus d’amour dans ton premier regard, comment te le dire? Va, ma sœur, on guérit en un instant de tous ses chagrins sur un cœur fidèle.

«Quand j’ai appris ta mort, me dis-tu, je ne songeai point à te pleurer, mais à te suivre, et j’eus le bonheur de devenir si triste, que je mourus presque en même temps que toi.»

Qui n’eût pas cru au bonheur? Nous étions si heureux! si heureux! que toi: «Hélas! n’est-ce point un rêve?»

XVI

Hélas! c’était un rêve....

Mais, après un pareil rêve, pourquoi se réveiller? Ce rêve, mon bonheur, avait été de si courte durée, que, quand je rouvris les yeux, rien n’était changé sur cette terre que j’avais cru quitter avec toi. La lune n’avait pas cessé de briller ni le ciel d’être pur. Et j’étais seul encore, et loin de toi encore, dans ce monde où l’on ne sait que faire de son cœur. Et rien ne troublait le repos de la nature endormie, si ce n’est pourtant le cri terrible de l’Oiseau de proie qui cherchait encore son butin de la nuit. C’était là la seule réalité de mon rêve.

Adieu, et à toi!


Notice biographique sur l’Auteur du fragment qu’on vient de lire.

Nous croyons qu’on nous saura gré de placer ici quelques détails biographiques concernant l’auteur du fragment qu’on vient de lire. Ces détails nous ayant été communiqués par le directeur de la maison des fous de Darmstadt sont de la plus grande authenticité.

Le Tourtereau dans les papiers duquel ce fragment a été trouvé est mort, il n’y a pas plus de quinze jours, à la maison des fous de la ville de Darmstadt.

Quoiqu’il fût à la fleur de son âge, la nouvelle de cette mort prématurée, et de la maladie qui la causa, n’étonnera aucun de ceux qui avaient connu sa vie, et n’étonnera sans doute pas non plus nos lecteurs.

Son enfance avait été difficile et malheureuse. Tout jeune, il s’était trouvé orphelin, son père et sa mère ayant disparu un jour, sans qu’on pût savoir ce qu’ils étaient devenus. Pourtant, comme ces bons Oiseaux étaient généralement, à cause de la simplicité de leurs mœurs, aimés et honorés dans la forêt qu’ils habitaient, on s’accorda à penser que la mort seule, ou tout au moins la violence, avait pu les séparer de leur cher enfant; mais, depuis ce jour fatal, on n’avait plus entendu parler d’eux.

Le pauvre petit vint à bout de vivre néanmoins, Dieu aidant, et aussi quelques charitables voisines qui lui donnaient, en passant, quelques rares becquées qu’elles économisaient sur la part de leurs propres couvées.

Dès que l’orphelin eut à ses ailes assez de plumes pour voler, il résolut, en bon fils, de se mettre à la recherche de ses parents, et partit plein de courage, et aussi, hélas! plein d’illusions.

«Je les retrouverai, répondait-il obstinément à tous ceux qui lui représentaient que, si louable qu’en fût le but, il userait ses forces sans aucun résultat possible dans une pareille entreprise; je les retrouverai, ou je mourrai à la peine.»

Longtemps il battit l’air et la terre de ses ailes, allant partout où son espoir le poussait et demandant à chacun ce qu’il avait perdu, mais en vain.

Dans l’une de ses courses, il lui était arrivé de rencontrer et d’aimer une jeune Tourterelle qui était belle comme le jour; et la Tourterelle l’avait aimé aussi: il était si malheureux!

Mais, dans les âmes honnêtes, l’amour ne fait pas oublier le devoir, bien au contraire; et, loin d’abandonner sa pieuse entreprise, il se sentit des forces nouvelles pour la poursuivre.

«Je reviendrai, dit-il en quittant celle qu’il aimait.

—Et moi, j’attendrai,» avait répondu la Tourterelle désolée.

Et ils s’étaient séparés, et lui s’était mis en route en se disant:

«Elle m’attendra.»

Elle l’attendit en effet.

Mais après l’avoir attendu bien longtemps, la pauvrette (il faut bien le dire), la pauvrette, ne le voyant pas revenir, avait fini par devenir la Tourterelle d’un autre Tourtereau. Les Tourterelles ont peur de rester filles.

Quand, après bien des courses vaines, bien des peines perdues, le Tourtereau, découragé, revint vers celle qu’il aimait,... il la trouva entourée de toute une famille qui n’était pas sa famille, et de beaux enfants dont il n’était pas le père. Sa douleur fut telle, qu’il en perdit la raison. On la perdrait à moins. Sans doute, si la Tourterelle eût été bien sûre qu’il reviendrait, elle n’eût jamais cessé de l’attendre. Mais les vieux Tourtereaux disent tant de mal des amoureux qui ne sont pas là pour se défendre aux jeunes Tourterelles à marier, que l’innocente, les ayant crus sur parole, avait cédé, non sans regret pourtant, car sa conscience et son cœur lui faisaient bien quelques secrets reproches.

Aussi, lorsque reparut dans le pays son premier fiancé, et qu’elle le vit plus malheureux que jamais, son désespoir et ses remords furent-ils au comble.

Mais qu’y faire?

En Tourterelle sensée, elle continua d’être une bonne mère de famille, elle redoubla de soins pour ses enfants, et son mari ne cessa pas d’être un heureux mari. Et puis elle garda sa peine, et personne n’en vit rien, et, en la voyant dans son petit ménage, chacun disait d’elle:

«Regardez donc comme elle est heureuse!»

On en dit autant de beaucoup de gens qui n’ont jamais su ce que c’est que le bonheur.

Quant au pauvre Tourtereau, comme il ne pouvait être dangereux pour personne, sa folie étant de celles dont beaucoup de gens sensés s’arrangeraient peut-être, on le laissa aller où il voulut, et il se retira sur le riche sommet d’une belle montagne.

Là, nuit et jour, il rêvait.

Ce qu’il n’eût pas trouvé sur la terre solide, peut-être parfois le rencontrait-il dans ce pays mouvant des rêves, où l’on aimerait tant à voyager s’il ne fallait pas en revenir pour vivre et pour mourir. Ce qui le prouverait, c’est qu’après sa mort on trouva, caché sous un monceau de feuilles mortes, un manuscrit qu’il avait intitulé: Mémoires d’un fou, avec cette épigraphe: Le bonheur se fait avec des rêves! Ce manuscrit était presque entièrement écrit en prose; la poésie qui sort du cœur sans rimes pouvant convenir, bien plus que la poésie rimée et mesurée, à ce que sa pensée avait de libre et de spontané.

Il va sans dire que le passage que nous avons cité, c’est à sa Tourterelle qu’il l’adressait: car pour lui il n’y avait jamais eu qu’une Tourterelle dans le monde.

Quelques Oiseaux rieurs pourront être disposés à se moquer du pauvre Tourtereau et de ses malheurs, et surtout de ses écrits; mais ce ne seront point les Tourterelles. C’est à elles que je le demande: en est-il une seule au monde qui n’eût voulu rencontrer sur sa route un Tourtereau aussi fidèle?

P. S.—Il faut dire, pour ceux qui tiennent à ce que rien ne reste obscur dans un récit, que, pour ce qui est de la Tourterelle, quand elle eut appris la mort de son Tourtereau, elle n’y put résister; ses enfants d’ailleurs, ayant toutes leurs plumes, n’avaient plus besoin d’elle, et on la vit s’éteindre à son tour, sans que rien au monde pût la rattacher à la vie. Fasse le Ciel que les bons rêves ne mentent pas, et, qu’ainsi que l’avait rêvé notre Tourtereau, son amie l’ait retrouvé là-haut, là-haut, où nous persistons à croire qu’il doit y avoir place pour tous les bons sentiments!

Là, nuit et jour, il rêvait.

On dira et on écrira peut-être que, du moment où cette Tourterelle devait mourir pour son Tourtereau, elle eût mieux fait de l’attendre et de vivre pour lui. Mais cela est bien aisé à dire. Pour nous, ce que nous devons constater, c’est avant tout la vérité. L’histoire ne s’écrit pas comme un roman; et quand on a affaire à des personnages qui ont existé, il ne s’agit pas d’arranger sur le papier des événements que la moindre information pourrait contredire.

P. J. Stahl.


LETTRES
D’UNE HIRONDELLE

A UNE SERINE

ÉLEVÉE AU COUVENT DES OISEAUX

PREMIÈRE LETTRE DE L’HIRONDELLE.

Enfin, me voilà libre, chère amie, et je vole de mes propres ailes. J’ai laissé bien loin derrière moi, avec cette horrible barrière du Mont-Parnasse, la barrière non moins difficile à franchir des convenances et des idées sociales. Il y a dans cet air que je respire, dans ce vol sans entraves auquel je me livre pour la première fois, quelque chose d’enivrant dont je suis toute charmée. Je n’ai pu m’empêcher de jeter en partant un regard de mépris sur les Hirondelles, mes compagnes, qui préfèrent au bonheur dont je vais jouir une existence obscure et vraiment déplorable. Je crois, sans vanité, n’avoir pas été créée et mise au monde pour faire le métier de maçon, pour lequel toutes les malheureuses femelles de notre espèce abâtardie semblent décidément avoir une vocation marquée. Qu’elles usent leur jeunesse et leur intelligence à bâtir, à polir des ailes et du bec, à cimenter, comme s’il devait durer toujours, le frêle édifice où reposera une postérité vouée d’avance aux mêmes fatigues, à la même ignorance; je renonce à éclairer leur entêtement, et je les quitte, ne comptant plus que sur l’effet produit au milieu d’elles par la relation de mon voyage, pour décider les Hirondelles de quelque espérance à suivre mon exemple.

En attendant, je me félicite de ne m’être attaché aucun compagnon de route; la société la plus aimable ne vaut pas l’indépendance. Et puis, d’ailleurs, je le sais, et votre sévère amitié me l’a souvent répété, mon caractère se plierait malaisément à subir la supériorité d’une autre volonté, et je sens cependant que je suis beaucoup trop jeune pour imposer la mienne. Il faut donc vivre seule, et je m’applaudis tous les jours d’avoir bravement embrassé ce parti, quoiqu’il n’ait pas reçu votre approbation.

Vous n’avez pu vous empêcher de blâmer hautement ce désir extrême de voir et de connaître le monde, qui m’entraîne loin de vous, ma tendre amie, loin de vos conseils, que je ne suis pas souvent, il est vrai, mais que je respecte toujours, loin de votre secourable attachement, qui est venu bien des fois alléger les peines de mon cœur.

J’ai compris votre effroi, mais il ne pouvait pas me convaincre. Nos vies et nos caractères, qui se sont accidentellement rapprochés, n’ont d’autre sympathie que la sympathie de l’amitié; du reste, nos pensées ne sont pas en harmonie, nos espérances ne tendent pas au même but.

Vous avez vu le jour dans la cage où tout annonce que vous devez mourir, et l’idée qu’au delà de ses barreaux s’ouvraient un horizon et une liberté sans bornes ne vous est jamais venue. Sans doute, vous l’eussiez repoussée comme une mauvaise pensée.

Moi, je suis née sous le toit d’une vieille masure inhabitée, au coin d’un bois: le premier bruit qui ait frappé mon oreille, c’est celui du vent dans les arbres; il faut que j’entende encore ce bruit. Le premier souvenir de mes yeux est d’avoir vu mes frères, après s’être longtemps balancés sur le bord du nid, aux cris de notre mère inquiète qui les encourageait pourtant, prendre enfin hardiment leur vol pour ne plus revenir. Il faut que je m’envole comme eux.

Tandis que je faisais ainsi une rude connaissance avec la vie, vous avez grandi et chanté. Ceux qui vous emprisonnaient vous nourrissaient en même temps, vous les bénissiez; moi, je les aurais maudits. Puis, quand le jour était beau, on mettait votre cage à la fenêtre, sans se soucier et sans craindre que ce rayon de soleil, qui y entrait péniblement, n’exaltât votre tête et ne vous fît rêver. Tout était pour le mieux, car l’âme n’était pas moins prisonnière que le corps. Le froid venu, vous ne voyiez plus rien que les jeux de votre petite geôlière, qui grandissait près de vous, esclave comme vous.

Et moi, je vivais de la même vie que ce peuple nomade, qui est le mien; je partageais ses dangers et ses fatigues, je subissais avec courage les privations de tout genre qui accompagnaient souvent nos voyages, je devenais forte à tout souffrir, et, pourvu que l’air ne me manquât pas, j’oubliais volontiers que je manquais de toute autre chose.

Enfin, vous avez accepté avec soumission et même avec reconnaissance l’époux qu’on vous a choisi, vous vous prêtez à ses moindres volontés, et vous vous trouvez heureuse de lui obéir, car il faut nécessairement que vous obéissiez à quelqu’un.

Vous êtes entourée d’enfants que vous aimez jusqu’à l’adoration; en un mot, vous êtes le modèle des épouses et des mères; mon ambition ne va pas si loin. S’il me fallait avoir autour de moi ces insupportables petits criards qui demandent toujours quelque chose, et ordinairement tous la même chose, je sens que je mourrais à la peine. Ce mari, qui vous charme, m’ennuierait profondément aussi. Hélas! l’amour a trop déchiré mon pauvre cœur, pendant le court séjour qu’il y a fait, pour que je n’aie pas pris la résolution de ne l’y laisser entrer jamais. Je sais bien que vous avez toujours opposé au récit de mes douleurs la légèreté avec laquelle s’était conclu notre engagement; vous avez attribué l’indigne abandon de mon séducteur au peu d’importance que j’avais semblé attacher moi-même à la durée d’une liaison qui, dans vos idées, doit être éternelle. Mais vous avez beau dire, ce n’est pas là qu’il faut chercher la source des malheurs dont nous sommes victimes. La société tout entière repose sur de mauvais fondements, et tant qu’on n’aura pas démoli, depuis le sommet jusqu’à la base, il n’y aura ni paix ni bonheur durables pour les intelligences supérieures et pour les âmes aimantes.

Je confie ma lettre à un Oiseau de passage, que son itinéraire conduit à travers vos parages. Il est si impatient de continuer sa course, que je suis obligée de remettre à une autre occasion les détails que je vous ai promis sur mon voyage. Aujourd’hui je ne puis que vous adresser les vœux et les compliments les plus tendres.


DEUXIÈME LETTRE DE L’HIRONDELLE.

Je cherche à rendre les jours de l’absence moins longs pour vous, moins isolés pour moi, en vous racontant, à mesure qu’elles m’arrivent, les sensations de la route. Deux cœurs qui s’aiment trouvent du charme dans la circonstance la plus indifférente aux indifférents.

Je suis favorisée par le temps; tout resplendit autour de moi, et il me semble que le soleil prend plaisir à voir mon bonheur.

J’ai fait une multitude de connaissances, mais que votre tendresse n’en soit ni jalouse ni inquiète: je n’ai pas le temps, et encore moins la volonté, de faire des amis. Je suis quelquefois forcée de m’arrêter pour répondre à une politesse, car ma qualité d’étrangère est une recommandation suffisante auprès des tribus hospitalières que je visite; mais, en général, je ne séjourne nulle part. Je préfère ma vie errante, avec tout ce qu’elle a d’inattendu et de capricieux, aux somptueux banquets qui me sont offerts. Vous m’aviez prédit l’ennui et le désenchantement, je suis heureusement encore à les attendre. Il est vrai de dire que je prends les distractions quand et comme elles se présentent, et que jusqu’à présent elles viennent sans que je les appelle.

Ce matin, j’ai déjeuné en tête-à-tête avec le plus aimable chanteur que j’aie jamais entendu. C’est un Rossignol.

Il a bien voulu céder à mes sollicitations, et à la fin du repas il m’a dit quelques-uns de ses morceaux de prédilection. Ce n’est pas sans un vif sentiment d’orgueil que je songeais intérieurement au grand nombre de gens qui auraient voulu se trouver à ma place. Toutes les distinctions sont flatteuses, et celle qui me rendait alors le seul auditeur d’une harmonie si divine me rehaussait à mes propres yeux.

Au reste, cet artiste est fort simple, et l’on ne croirait jamais, en le voyant si négligé dans sa mise, si abandonné dans ses poses et dans toutes ses manières, que c’est une personne d’un rare mérite. Au moins, j’ai encore cette illusion, et je m’obstine à ne chercher le talent que sous une enveloppe de dignité et de gravité. Vous voyez cependant que j’ai déjà fait un grand pas; je sais que c’est une illusion. Après cette admirable musique, mon hôte et moi nous nous sommes livrés aux épanchements de la confiance la plus intime. On lui a proposé d’immenses avantages pour venir se fixer à Paris; mais sa liberté serait enchaînée, et, comme il la préfère à tout, il a refusé.

Ce ténor si remarquable dit qu’il vit pour son plaisir, et que c’est la meilleure manière de vivre qu’on puisse adopter. Quoique ce système présente certainement beaucoup de chances de succès, et qu’il puisse séduire au premier abord, j’étais sûre de ne pas m’y laisser entraîner.

Une existence heureuse et inutile n’est pas celle que je rêve depuis que j’ai la faculté de sentir et de comprendre; je veux apporter une pierre à cette vaste construction qui s’élève dans l’ombre, sur les débris d’une civilisation mourante.

Depuis longtemps je songe à la carrière littéraire. Tous mes goûts m’y portent, et je dois peut-être à la grande pensée de régénération de l’espèce femelle qui m’a absorbée dès ma plus tendre jeunesse, de me livrer entièrement à des études graves et consciencieuses, à des travaux qui m’aideront à accomplir l’œuvre que je me suis imposée.

Je vous vois d’ici sourire de ce que vous nommez ma folie. Mais c’est que, je vous le répète, vous ne pouvez pas plus concevoir le bonheur auquel j’aspire, que je ne puis accepter la vie comme vous l’entendez. Mais qu’importe, puisque, malgré ses dissonances, notre intimité est devenue parfaite, et durera, je l’espère, autant que nous? Car la charmante douceur de votre caractère vous fait excuser l’extrême vivacité du mien, et je veux penser que cette tendre amitié que je vous ai vouée a peut-être contribué à rendre votre retraite moins triste et moins monotone.

Je viens de quitter mon aimable chanteur, et je l’ai quitté sans regret. Ma curiosité et mon désir de m’instruire s’accroissent depuis que j’ai commencé à voir et à apprendre. Un Geai, avec lequel je me suis trouvée dans les environs, me précède et m’a promis de me recommander chaudement. En somme, je n’ai qu’à me louer des personnes avec lesquelles mon voyage me met en relation, et j’ai rencontré partout des cœurs dévoués et un accueil fraternel.

Si j’en avais cru les avis de votre craintive prudence, je me serais constamment tenue en garde contre les témoignages d’affection que je reçois, et je vous demande un peu à quoi cela m’eût servi? Tenez, je pense, et je n’en suis pas étonnée quand je songe au genre de vie que vous menez, que le monde vous est apparu sous un mauvais jour, et que vous ne jugez pas toujours sainement des choses pour ne les avoir vues que de trop loin, et d’une manière confuse. Quand on n’est jamais sorti de sa retraite, et qu’on a vécu uniquement pour cinq ou six êtres qu’on aime, et qui tiennent lieu de tout, il est difficile de se rendre un compte exact de ce qu’on ne connaît pas, et d’apprécier sans erreur ce qu’on n’a pas vu.

Il est vrai que votre jeunesse s’est écoulée dans une spacieuse volière, où vous avez recueilli avec respect les leçons et les conseils de plusieurs vieillards réputés pour leur haute sagesse; mais ces vieillards eux-mêmes n’avaient jamais respiré l’air de la liberté, et cette espèce d’expérience dont ils étaient si fiers, ils la devaient à leur grand âge, et non aux recherches et aux découvertes de la science. Cette expérience, que je crois pouvoir refuser sans injustice à la vieillesse de vos premiers amis, j’espère que mon voyage seul suffira à me la donner. Avant tout, j’ai besoin, pour travailler avec fruit à la réforme que toutes les têtes bien organisées de notre espèce réclament avec moi, de beaucoup savoir, de beaucoup étudier. La situation intolérable dans laquelle sont tombées les femelles de tant de pays prétendus civilisés sera le sujet principal de ma sollicitude et de ma sympathie. Mais c’est là une grande tâche que je ne puis pas entreprendre sans secours. Je cherche donc à réveiller le zèle de quelques créatures qui souffrent, en leur révélant les motifs de leur souffrance, et j’espère réussir à me faire mieux écouter ici qu’à Paris, où la nonchalance est telle, que les Animaux aiment mieux languir dans leur mauvaise organisation que de prendre la peine d’en changer.

Enfin, j’ai d’immenses projets, et je ne me dissimule pas que je vous ai peut-être dit adieu pour bien longtemps. Cette douloureuse séparation est la plus pénible partie de mon entreprise; la difficulté presque invincible de recevoir de vos nouvelles augmente mes regrets. Mais que voulez-vous? j’obéis à une voix impérieuse devant laquelle toutes les affections doivent se taire.

Adieu pour aujourd’hui; l’heure s’avance, je continue ma route. Toujours au midi, vous le savez.


LA SERINE A L’HIRONDELLE.

Cette lettre vous parviendra-t-elle jamais, mon enfant? Je n’en sais rien. Dans l’ignorance où je suis de la direction que vous suivez, je ne puis guère espérer que vous lirez un jour ces mots de tendresse maternelle que mon cœur vous envoie. Cependant, si je suis assez favorisée pour qu’ils vous arrivent, vous y retrouverez ce que vous avez laissé, l’affection profonde qui vous accompagne dès longtemps, et la sollicitude un peu grondeuse qui contrarie parfois votre témérité.

Ce n’est pas sans un sentiment de chagrin bien réel que je vous ai vue entreprendre ce dangereux voyage, et je n’ai pas cherché à vous dissimuler mon appréhension et ma peine. Mais, malheureusement, l’union de nos cœurs ne s’étend pas jusqu’à nos idées, et je n’ai pu réussir à changer votre détermination. Je suis loin de me regarder comme infaillible, mais convenez que si je me trompe, mon erreur, qui ne demande que ce qu’on lui donne, est moins périlleuse que la vôtre, qui veut tout ce qu’on ne lui donne pas.

Vous avez puisé dans des livres remplis d’une fausse exaltation une exaltation vraie, et vous courez de très-bonne foi dans un chemin perdu, où ceux qui vous ont entraînée ne vous suivront pas, croyez-le bien.

Alors, plus l’illusion aura été complète, plus le désenchantement sera terrible; et c’est cette heure inévitable que mon cœur redoute pour vous, presque autant que ma raison la désire.

Je sais que je suis une radoteuse, et que vous êtes en droit de vous plaindre de ma persistance à vous accabler des mêmes sermons; plaignez-vous donc, si vous voulez, mais laissez-moi sermonner.

On m’assure que bien des personnes de notre sexe se servent de leurs plumes pour écrire, et je m’aperçois que vous vous laissez gagner par la manie dont elles sont possédées. Je ne demande pas mieux que de m’instruire, quoi que vous en disiez, et je voudrais savoir de quel charme ou de quelle utilité il peut être de barbouiller du blanc, qui est si joli, avec du noir, qui est si laid. Causons.

Ou vous avez un grand talent, ou vous en avez un petit, ou vous n’en avez pas du tout. Il me semble difficile qu’il en soit autrement.

Si, par fatalité, vous êtes favorisée de ce grand talent, comme ce sont les mâles qui font la loi et les réputations, ils ne laisseront pas l’opinion vous élever au degré de supériorité que leur sexe peut seul atteindre; mais vous serez placée un peu au-dessus du vôtre, dans un milieu sans nom, qui, n’admettant ni les sentiments, ni les occupations, ni les délassements auxquels vous étiez appelée par votre nature, se refusera ainsi à vous donner les goûts, les travaux, les préoccupations, les plaisirs de cette nature supérieure à laquelle vous tendez; ou bien encore, vous mélangerez tout cela ensemble, et ce sera un affreux chaos.

Puis, à côté de cette vie publique dont la renommée va s’emparer, l’envie vous viendra peut-être de vous en faire une autre un peu couverte, un peu paisible, dans laquelle vous puissiez vous reposer quelquefois de vos triomphes. Mais où trouverez-vous un être assez vain ou assez humble pour partager cette vie que vous vous serez faite? pour endosser de gaieté de cœur cette livrée ridicule que lui infligeront vos succès, votre réputation, vos détracteurs, vos admirateurs? le malheur, enfin, d’être soutenu par ce qu’on devait défendre, et de passer le second quand on a le droit de faire le chemin? Nulle part, je l’espère, car, avec la meilleure volonté et le meilleur cœur du monde, vous parviendriez à rendre celui auquel se serait attachée votre redoutable tendresse souverainement malheureux. Vous resteriez donc puissante et solitaire? C’est beau, mais c’est triste, et j’aimerais mieux appliquer cette haute intelligence en question à augmenter mon bonheur et à en donner à ceux qui m’entourent que de la faire servir à m’isoler de toutes les joies de ce monde. Et plusieurs petites choses dont je ne parle pas: la haine, l’envie, la calomnie! Tout cela n’est guère à redouter dans un nid; mais sur une colonne, à la vue de tous, il y a fort à réfléchir.

Descendons de cette colonne, et passons à ce joli petit esprit, qui serait si agréable s’il voulait se tenir tranquille. Mais voilà précisément la maladie. On fait très-bien son effet dans un cercle d’amis indulgents, il ne faut pas frustrer le public, qui ne s’en plaignait pourtant pas, de tant de grâce et de charmantes inspirations.

On commence par marcher d’un pas timide dans cette route où les épines sont infiniment plus communes que les roses, puis, le pied s’enhardit, on s’accoutume aux compliments, les compliments s’accoutument à vous, et voilà une créature qui a perdu le charme réel qu’elle possédait pour courir après une gloire qu’elle n’atteindra jamais. La critique, patiente d’abord, finit par se lasser et mordre; elle signifie rudement aux amis stupéfaits que le Colibri n’est point un Aigle, après quoi elle se retire dans sa niche d’un air menaçant. Ce commencement d’opposition irrite l’amour-propre exigeant de la jeune célébrité; on se pose en victime, les consolations pleuvent, et cette tête fort spirituelle, qui aurait pu être une tête fort raisonnable, est tournée pour toujours. Et de deux. Si vous voulez bien, nous passerons rapidement sur le troisième point de mon discours, et nous ne nous arrêterons même pas, malgré l’abondance de la matière, à la variété de l’écrivain, fille, épouse et mère, qui pratique la littérature en même temps que les vertus les plus intérieures; aimable auteur qui berce d’une main et qui écrit de l’autre, dont les enfants déchirent le manuscrit pendant qu’elle tricote, et ajoutent à sa broderie un point sur lequel elle ne comptait pas pendant l’inspiration; je vous fais grâce de la description de cet être fantasque, moitié encre et moitié bouillie.

Ce n’est pas là d’ailleurs le genre de ridicule dans lequel je crains de vous voir tomber. Je sais trop combien vos goûts vous éloignent d’un tel genre de vie pour le redouter et vous mettre en garde contre sa séduction.

Ce qui me fait peur, c’est cette disposition qui vous entraîne à adopter d’autant plus vite et d’autant plus fermement une idée qu’elle est plus généralement blâmée et repoussée; c’est cette vanité incommensurable que vous voudriez prendre pour de la générosité, et qui vous arme toujours pour le parti le plus faible, même quand vous soupçonnez que le parti le plus faible n’a pas le sens commun. C’est enfin cette étourderie réfléchie et préméditée qui donne gain de cause à vos rêves les plus absurdes, en sa qualité d’étourderie, et dont vous ne vous défiez pas le moins du monde, en sa qualité de réflexion.

Je voulais vous écrire une lettre courte, tendre et amicale, et voilà que je vous adresse des duretés interminables. Pourrai-je vous persuader, chère enfant? Ce qui est cependant bien vrai, c’est que ces paroles si sévères me sont dictées par une tendresse sans bornes, et que si je vous aimais moins, je ne prendrais pas la peine de vous gronder si fort.

Au reste, j’aurais tort de m’inquiéter; je sais par expérience que vous ne vous offensez pas de mes conseils. Hélas! c’est peut-être parce qu’ils glissent sur votre cœur sans y pénétrer? Oh! que je serais malheureuse et effrayée, s’il en était ainsi!


TROISIÈME LETTRE DE L’HIRONDELLE.

HISTOIRE D’UN NID DE ROUGES-GORGES.

Le hasard le plus heureux vient de me faire rencontrer, ma bonne amie, un Pigeon rempli de complaisance, qui a bien voulu retarder un moment son départ, afin de se charger de ma lettre. Il est porteur de dépêches importantes, et me semble mériter la confiance qu’on lui accorde. Tandis qu’il explore les environs charmants du gîte où je me suis arrêtée cette nuit, et où je reste ce matin pour vous écrire, je m’empresse de vous mettre un peu au courant de ma vie, de mes sensations et des événements, heureusement fort rares, de mon voyage. Je garde cependant en moi, pour un autre temps, la poésie qui voudrait déborder, et qui s’inspire de cette belle nature qui m’entoure, de cette indépendance dont je jouis; si je me laissais entraîner par le charme de ce que j’éprouve, je sens que je n’en finirais pas. Je préfère ne vous donner cela qu’avec le volume que je prépare, et que je puis composer, à tête reposée, pendant mes longues heures de solitude et de méditation.

Si je n’y avais pas été forcée par la circonstance, j’aurais certainement attendu un autre jour pour me rappeler à votre souvenir. J’ai commencé ma journée sous de tristes auspices, et je crains que ma lettre ne se ressente de cette pénible disposition. J’avais fait connaissance, en arrivant hier au soir, avec une aimable famille du voisinage. Le père, la mère, cinq petits enfants encore sous l’aile maternelle. Comme ils avaient accueilli mon arrivée avec beaucoup de grâce et de bonhomie obligeante, j’ai cru devoir aller, ce matin en me réveillant, m’informer de leurs nouvelles. J’ai été reçue de la manière la plus cordiale, et cette seconde entrevue n’avait fait qu’ajouter à mon estime et à ma reconnaissance, lorsqu’au moment où je venais de les quitter pour rentrer chez moi je fus rappelée sur le seuil par des cris de douleur et d’effroi, partis du nid de mes bons voisins. Effectivement, la situation était affreuse: un des petits était tombé par terre en essayant imprudemment ses ailes, et quoique la chute par elle-même n’eût rien de grave, le danger n’en était pas moins imminent. Un énorme Oiseau de proie descendait en tournoyant, et c’était son approche qui causait la détresse des pauvres parents. La résolution de la mère fut bientôt prise. Elle adressa quelques mots à son mari, quelques recommandations sans doute pour les quatre petites créatures qu’elle lui abandonnait, puis, après un dernier baiser, tristement mêlé à un dernier adieu, elle s’élança sur le petit, qui gisait encore à l’endroit où il était tombé, et le recouvrit tout entier de son corps et de ses ailes. L’horrible Animal, auquel elle venait se livrer, continuait à s’approcher, et en s’approchant redoublait de vitesse; depuis longtemps déjà il avait deviné une victime, et l’immobilité dans laquelle il la voyait lui assurait une victoire facile.

La chose se passa comme elle avait été prévue: la mère fut emportée, l’enfant resta; après un instant de silence, que la prudence commandait, le père vint chercher à cette triste place ce que la serre cruelle du vainqueur lui avait laissé. Il recoucha son Oisillon au fond du nid, reprit la tâche vacante de la mère absente, et tout fut dit.

Je n’avais pas encore osé me mêler à cette triste scène, et je contemplais, sans la distraire, la douleur muette de mon pauvre solitaire, naguère si heureux et chantant de si bon cœur, lorsqu’un bruit retentissant, effroyable, se fit entendre à peu de distance de nous. Nos regards se portèrent en même temps dans la direction d’où semblait nous venir un nouveau danger, et nous découvrîmes, avec un bonheur que je n’essayerai pas de vous peindre, mais que vous êtes bien faite pour comprendre, le ravisseur de notre pauvre amie tombé mort sous le coup qui venait de le frapper, et elle-même revenant à tire-d’aile vers son nid, qu’elle n’espérait certainement plus revoir. L’ivresse de ce moment, mon cœur la partagea profondément; leur bonheur était si complet, qu’il avait besoin de s’épancher: on m’appela, on me caressa; nos douleurs et nos joies communes avaient fait de nous une même fortune.

Cependant, je craignais d’être indiscrète en demeurant plus longtemps auprès d’eux; je me retirais, lorsqu’un Animal fort grand, de l’espèce de ceux qui habitent les villes, un braconnier s’approcha en sifflant de l’arbuste touffu qui dérobait à la vue le nid des Rouges-Gorges; il portait sur son dos une espèce de sac, duquel on voyait sortir la tête de leur ennemi, et sur son épaule l’instrument qui les en avait délivrés. La pauvre mère ne put retenir un cri de joie en le reconnaissant, un de ces cris du cœur qui devraient attendrir les cœurs les plus farouches. Mais je crois que les êtres dont je parle n’en ont point.

«Oui-da! dit celui-là d’une voix terrible, vous chantez, la belle! Votre chanson est agréable, mais vous serez encore plus à votre avantage à la brochette. Les petits ne vaudront pas encore grand’chose, mais il ne faut pas séparer ce que Dieu a réuni.»

Ayant achevé ces paroles, il saisit les Oiseaux stupéfaits, les emprisonna dans son sac, et repartit en sifflant. Voilà pourquoi je suis triste aujourd’hui.


QUATRIÈME LETTRE DE L’HIRONDELLE.

Je suis fort souffrante depuis quelques jours, ma très-chère amie. Il m’est arrivé un petit accident qui m’a obligée de m’arrêter en chemin, et qui me retiendra probablement longtemps encore, malgré mes regrets et mon impatience, dans le séjour étroit et incommode où je dois cependant m’estimer heureuse d’avoir trouvé un refuge.

J’ai été surprise, à quelque distance d’ici, par un affreux orage, et le vent m’a poussée avec une telle violence contre le toit qui m’abrite aujourd’hui, que j’ai fait une terrible chute, et que je me suis démis la patte en tombant. Fort étonnée d’en être quitte à si bon marché.

Plusieurs Moineaux francs et empressés, qui avaient eu l’heureuse précaution de s’établir là avant le mauvais temps, m’ont prodigué les secours les plus tendres; mais, malheureusement pour moi, le soleil n’a pas tardé à reparaître, et son premier rayon m’a enlevé mes charitables hôtes. Ma pénible situation n’a pas eu le pouvoir de les retenir, et je souffre d’autant plus de leur abandon, qu’il ne m’est pas encore possible d’aller chercher au dehors la nourriture, qui va cependant bientôt me manquer au dedans, les provisions de mes prédécesseurs étant fort réduites par mon long séjour ici.

Le souvenir de mes pauvres voisins, les Rouges-Gorges, à la vie si patriarcale, à la table si hospitalière, celui de votre amitié, de votre calme intérieur, dont si souvent je suis venue partager les douceurs, me reviennent naturellement, parés de couleurs plus riantes, depuis que j’éprouve les ennuis de la maladie et de la pauvreté.

La solitude, qui a tant de charmes, a bien aussi quelques inconvénients, et je ne veux pas vous faire tort de cet aveu, car je suis sûre qu’il vous fera plaisir. Ainsi, je reconnais que j’aurais grand besoin dans ce moment de ce que je redoutais si fort naguère, et qu’un ami qui me donnerait ses soins et son affection ne me nuirait pas du tout aujourd’hui. Mais demain?

Quoique j’eusse pesé d’avance les chances fâcheuses d’un aussi long voyage, et que cette première et légère contrariété ne soit de nature ni à me décourager ni à m’étonner, je ne puis pas me dissimuler que vous, la personne paisible, et ennemie de tout ce qui menace l’uniformité de votre existence, vous supporteriez avec moins d’impatience que moi ma toute petite blessure. Cela vient, je crois, de ce que vous avez contracté l’habitude de vous occuper sur place, et que ce repos obligé ne troublerait en rien le calme accoutumé de votre tête et de votre cœur. Pour moi, c’est tout différent.

Cette agitation, ordinairement si nécessaire au bonheur de ma vie, a passé dans mon esprit, et je sens que je deviendrais folle s’il me fallait rester longtemps dans cette inaction physique.

J’entends beaucoup et très-mal chanter autour de moi; je suis, pour mon malheur, assez proche voisine d’une méchante Pie-Grièche qui est devenue, on ne sait comment, la belle-mère de deux pauvres petites Fauvettes qu’elle tient dans un esclavage complet et dont il semble qu’elle prenne plaisir à gâter le goût naturel en leur faisant chanter, tant que dure le jour, des airs de contralto qui n’ont certainement pas été écrits pour ces jeunes voix; bien entendu, je ne trouve là aucune ressource de société. Cette Pie-Grièche est veuve, ne reçoit personne, et passe la plus grande partie du temps à gronder ces malheureux enfants et à épier leurs démarches les plus innocentes. C’est un tyran femelle, et ses principes sont si loin d’être d’accord avec les miens que j’ai refusé net la proposition qu’elle m’avait fait faire par un vieux Geai, son unique ami et mon ancienne connaissance, de lui servir de remplaçante, quand, par grand miracle, elle est obligée de s’éloigner un instant de chez elle. Je sais bien que les conditions étaient avantageuses, et que, dans la situation incertaine où me voilà, il n’est peut-être pas très-prudent de dédaigner un emploi qui me mettrait au-dessus du besoin; mais je n’ai pu vaincre ma répugnance, le métier de guichetière me semble odieux, et pour moi, comme pour les tristes victimes que je serais chargée d’empêcher de respirer, de vivre et d’aimer en liberté, je sens que je suis incapable de m’y soumettre.

Mais j’ai offensé cette vieille Pie-Grièche acariâtre, et je ne dois pas compter sur son aide. Il faut donc que je m’arme de courage, et que, si ma guérison se fait trop attendre, j’essaye de vaincre le mal et d’aller, clopin-clopant, chercher des âmes plus compatissantes, et surtout des esprits plus éclairés.

Vous, dont la touchante bonté m’a recueillie dans une circonstance analogue à celle dans laquelle je me trouve, vous prendrez part à mes peines, et vous gémirez sur moi, plus que je ne le mérite, sans doute. Mais la pensée de votre affectueux intérêt me donnera presque autant de forces que votre intelligente pitié m’en rendit autrefois; étendez-le donc sur moi tout entier, qu’il plane sur ma tête, qu’il me conduise où le bonheur m’attend, et que je sente de loin, comme tant de fois je l’ai éprouvée de près, votre salutaire influence.

Ma tête est si troublée par les tristes idées qui m’assiégent, qu’il m’a été impossible de profiter de ce temps de loisir forcé pour rassembler les premiers matériaux de l’ouvrage que je médite; je suis triste, je suis malade, et mon cœur seul est en état de se faire entendre. Ne vous étonnez donc pas de recevoir des lettres si longues, et pourtant si peu remplies. Je vous adresse tout mon cœur, et mon cœur est vide loin de vous.


CINQUIÈME LETTRE DE L’HIRONDELLE.

Depuis un mois déjà, je suis sortie du gîte d’où je vous ai écrit pour la dernière fois. Une Linotte, qui s’en allait un peu sans savoir où, m’a promis de me servir d’appui, et j’ai saisi avec empressement cette occasion de quitter mon ennuyeuse voisine, et le trou plus maussade encore au fond duquel j’enrageais depuis si longtemps. Ma patte est pourtant loin d’être revenue à son état naturel, et, malgré l’espoir dont ma compagne voudrait me bercer, je crains bien d’être boiteuse pour le reste de mes jours. Ceci est un bon moment, n’est-ce pas? pour se souvenir de cette fable des Deux Pigeons, qui est une de vos citations favorites, et que vous avez bien souvent opposée à mon humeur vagabonde.

C’est là une grande peine à ajouter à mes autres inquiétudes, et j’ai souvent besoin que la gaieté de ma jeune conductrice vienne faire diversion à mes tristes pensées.

Au milieu de ces étrangers, l’avenir, sur lequel je comptais si fermement, s’assombrit chaque jour davantage; mes idées, mes plans, ne peuvent réussir à se faire jour; ici comme ailleurs, l’espèce mâle a envahi toute autorité; ici comme ailleurs, ils sont nos maîtres; il faut se l’avouer et essayer d’en prendre son parti. Jusqu’à ce qu’on ait trouvé un quinquina ou une vaccine pour guérir la maladie dont notre sexe est possédé, cette maladie épidémique et contagieuse à la fois, qu’on se transmet de mère en fille depuis le commencement des siècles, et qui exige impérieusement que nous soyons gouvernées et battues, il faut que l’intelligence cède à la force, et que nous portions nos chaînes sans murmure.

Pour moi, qui n’ai pas voulu m’assujettir à ce honteux esclavage, et qui consacrerais volontiers ma vie à l’affranchissement de mes malheureuses compagnes, je sens que cette persévérance que vous avez toutes à suivre les routes battues doit nous retarder peut-être indéfiniment dans la nôtre; que cette force d’inertie à laquelle la force agissante ne peut rien opposer demeurera sans doute victorieuse de tous nos efforts: je sens cela, et j’en gémis, mais que faire? persister, travailler, souffrir, pour que mon nom seul recueille un jour les bénédictions des races futures? Cette ambition est noble et belle, mais j’avoue qu’elle ne suffit pas à me donner le courage nécessaire pour lutter contre les déceptions qui m’attendent, contre les chagrins dont la vie que je mène depuis près de deux mois m’a donné déjà de si pénibles échantillons.

Je suis donc plongée dans l’incertitude, et vivant au jour le jour, en attendant que ma bonne étoile m’inspire une décision quelconque qui me fasse sortir de l’état d’angoisse où je suis.

Ma Linotte, qui n’a pas l’habitude des réflexions, se lassera bientôt, je le crains, de la lourde tâche que son bon cœur lui a fait accepter; je ne compose pas une société fort agréable, et je vois qu’elle cherche, autant que faire se peut, à rompre le tête-à-tête.

Quoique je ne fusse guère en humeur de voir du monde, elle m’a entraînée hier au milieu d’une nombreuse réunion, qui, en tout autre temps, m’eût remis le cœur en joie et en espérance. Notre sexe seul y était admis, et le but vers lequel tendent tous mes vœux était aussi celui que ces jeunes cœurs appellent avec une noble impatience. Plusieurs points de notre législation future y ont été discutés avec tout le charme de la plus haute éloquence. Je ne sais pas ce que les opposants craignent de perdre au changement que nous demandons, car nos parlementeurs d’aujourd’hui seraient immédiatement remplacés par d’autres aussi abondants, aussi longs, aussi larges qu’eux-mêmes. C’est à notre tour de parler, il y a assez longtemps que nous n’écoutons pas.

On a passé après cela à des exercices purement littéraires. La maîtresse du lieu, Tourterelle, qui est un peu sur le retour, nous a beaucoup entretenues de sa jeunesse dont elle paraît se souvenir très-bien, et de ses amours sur lesquels elle a composé une grande quantité de pièces de vers. Après elle, une jeune Bécasse fort timide a chanté sur un air de sa composition des paroles dont je n’ai pas bien saisi le sens, car l’excessif embarras de cette aimable artiste la privait d’une partie de ses moyens. Sa mère, au reste, s’empressait de communiquer à l’assemblée, à mesure qu’ils étaient chantés, les vers que le trouble empêchait de sortir du gosier de cette chère enfant, ce qui fait que nous avons joui doublement.

Plusieurs autres personnes, prises dans les différentes classes de la société, et que le seul désir d’entendre les talents dont je viens de vous parler avait amenées à cette réunion, après s’être longtemps fait prier, par modestie, ont fini par céder aux demandes réitérées qui leur étaient adressées de toutes parts, et leur mémoire leur a fourni tant de vers, de prose et de musique, qu’on n’a pu les décider à se taire que fort avant dans la soirée. En sortant, chacun félicitait l’aimable hôtesse, et la remerciait du plaisir qu’elle avait procuré à chacun par sa grâce et par son talent fécond et varié, qui sait se prêter aux combinaisons les plus hardies, comme aux sujets les plus tendres et les plus touchants.

Et moi, qui m’étais laissé distraire à ce tourbillon qui enveloppait ma pensée, je n’ai pas tardé à retrouver au fond de mon âme la tristesse que j’avais oubliée un instant, et je me suis couchée fatiguée, inquiète, en songeant qu’il faudrait recommencer aujourd’hui à attendre je ne sais quoi, à aller je ne sais où.


SIXIÈME LETTRE DE L’HIRONDELLE.

Il ne me manquait plus, n’est-il pas vrai, mon amie, après tant d’espoirs déçus, après tant de démarches vaines, que de terminer enfin mon long pèlerinage en compagnie d’une Linotte? Si vous n’étiez pas si bonne, vous ririez bien; mais vous n’êtes pas Serine à abuser de vos avantages. D’ailleurs, le côté ridicule que votre douce malice trouvera sans le chercher n’est pas celui qui domine dans mon équipée. Je reviens vers vous, affligée, découragée, mais non convertie. Seulement, j’en suis venue à regretter que mon organisation me défende le bonheur que la vôtre vous donne; je voudrais pouvoir me changer, puisqu’il me faut renoncer à changer les autres.

Je ne crois pas avoir tort, mais je me crois impuissante à avoir raison; ce qui, pour le résultat, revient absolument au même. J’ai vu, j’ai sollicité, j’ai prêché; je n’ai eu affaire qu’à des sourds: les mâles écoutent et haussent les épaules, les femelles n’écoutent pas et haussent les épaules aussi. Il faudrait, pour continuer la lutte, une patience que je ne me connais pas, ni vous non plus, j’en suis sûre.

Et puis, me voilà estropiée; et pour entreprendre quelque chose que ce soit dans ce monde, même de faire le bien, il faut d’abord être belle. Une Hirondelle qui boite n’a pas de grandes chances de popularité dans un siècle qui marche si vite et au milieu de gens qui se heurtent sans cesse. C’est à dater de ce moment-là que le découragement m’est venu, et j’ai toujours cru aux pressentiments.

Je m’arrête donc, et même je retourne sur mes pas; le printemps va nous arriver à Paris, et comme, sous ce beau ciel dont on parle tant, il n’a pas de beaucoup meilleures jambes que moi, j’espère revenir en même temps que lui.

Je vous présenterai ma petite compagne qui vous plaira, malgré sa folie. C’est un charmant cœur de Linotte; quant à la tête, il n’y faut pas penser.

Les étourdis sont bons en général, et je viens d’éprouver que ma prédilection pour eux ne m’avait point abusée. Je ne pourrai jamais reconnaître les soins dont j’ai été l’objet de la part de cet aimable Oiseau, et je crois qu’il ne s’en soucie guère. C’est encore vous qui vous chargerez de m’acquitter envers lui, en lui donnant quelques règles de conduite dont on a vraiment besoin; vous ne sauriez croire combien cette petite tête-là est en continuelle disposition de faire des sottises.

Elle s’était prise de passion pour un jeune godelureau que nous avons rencontré en chemin, et j’ai vu le moment où elle me quittait pour le suivre. Il m’a fallu lui représenter sous les couleurs les plus lugubres l’abandon où son absence allait me plonger, pour la décider à se séparer de ce fat, qui n’avait vraiment pour lui qu’un joli extérieur et un grand aplomb. Il l’aurait rendue malheureuse, j’en suis persuadée; une triste expérience m’a appris à ne pas juger les gens sur la mine, car si vous vous en souvenez, rien n’était beau comme le volage qui m’a coûté tant de larmes. La confidence de mes chagrins, que j’ai jugé à propos de faire dans cette circonstance à notre jeune écervelée, a produit sur elle une vive impression. Avec des paroles raisonnables et sévères, et une surveillance active, on la sauvera des chagrins dont la légèreté de son caractère la menace.

Mais voilà que, sans y songer, je parle de surveillance et de sévérité, comme si ce système n’était pas en opposition directe avec mes principes. Qu’est-ce que cela veut dire? La maladie commune me gagnerait-elle, et dois-je renoncer aussi à la satisfaction intérieure que j’emportais avec moi de n’avoir pas bronché, malgré les vicissitudes, dans ma première et unique voie? Je ne sais. Ce voyage, sur lequel je comptais pour m’instruire, m’a effectivement montré la vie sous un aspect que je ne connaissais pas. Je n’avais voulu voir jusque-là que les inconvénients de ce qui est, et les avantages de ce qui n’est pas. Je les vois encore, mais de plus je calcule maintenant les dangers de tout changement, même quand il doit amener une amélioration certaine. Il vaut mieux garder un mauvais régime que d’en changer; ce n’est pas moi qui ai dit cela la première.

Vous me reverrez donc, chère et tendre amie, triste, mais soumise, trouvant le monde fort mauvais, mais ne voulant plus le forcer à être meilleur, raisonnable selon vous, désenchantée selon moi; et qui sait si ce n’est pas la même chose? ayant bien couru pour savoir ce que j’aurais appris avec le temps sans me déranger, c’est que se contenter du bonheur qu’on a, sans le risquer pour avoir mieux, c’est la vraie sagesse, et que cette sagesse, si je n’ai pu parvenir encore à la conquérir, je vais vivre auprès de vous, et que vous l’avez. A bientôt, et à toujours.

Mme Ménessier-Nodier.


LES
ANIMAUX MÉDECINS

n vieux Corbeau nous annonce la mort prochaine d’un de nos collègues; il se flatte de la pressentir. Le mot est fier, mais la chose pourrait bien se réaliser; car, à l’instant même, un pauvre Chien entre chez nous, tout boiteux, tout écloppé; non, ce n’est pas même un Chien, c’est un squelette, une ombre de Chien. Nous demandons au malheureux ce qu’il éprouve: «Hélas! nous répond-il, on a voulu me guérir, voilà mon mal.» Nous l’invitons à s’expliquer; alors il prend vous savez quel siége, et s’écrie:

«Ah! mes frères, qu’avez-vous fait là? Vous avez provoqué les Animaux à écrire; mais on a exagéré vos conseils: plusieurs d’entre nous se sont mis à penser. Ils rêvent même poésie, arts, science; que sais-je encore? Ces fous s’imaginent que pour découvrir tout cela il suffit de s’éloigner du naturel et de notre instinct si sublime, quoi qu’on en dise. Le Rossignol chantait; un Ane s’est donné la mission d’inventer la musique et de la mettre à la portée des Chats. La civilisation les déborde. Dieu, qui veut les arrêter sans doute, vient de leur envoyer une idée terrible: les Animaux, vos amis, vos frères, sont dégoûtés de mourir de leur belle mort; ils ont résolu de fonder une médecine, une chirurgie animale. Déjà ils se sont mis à l’œuvre. Voyez, je n’ai plus que la peau sur les os, et je sors de me commander des béquilles.»

Le Renard, qui se trouve de rédaction ce jour-là, propose au blessé de se rafraîchir. Celui-ci accepte; alors le Renard lui fait apporter une plume et de l’encre, et le prie d’écrire sa mésaventure pour l’édification de la postérité. Le Chien obéit par habitude; seulement au lieu d’écrire il dicte:

«Je suis juste, dit-il, et ne veux rien cacher. Il y avait depuis longtemps, parmi les Hommes, certains individus appelés, je crois,... vétérinaires, et qui, en conscience, nous abîmaient. Nous n’étions pas plutôt entre leurs griffes, qu’ils nous saignaient, purgeaient, repurgeaient, et surtout qu’ils nous mettaient à la diète. Je me plains particulièrement de ce dernier trait. Vous souriez; vous me soupçonnez de gourmandise. Pourquoi aime-t-on mieux croire aux défauts de son semblable qu’à ses besoins? On n’ose pas lui reprocher de vivre, mais on lui sait mauvais gré d’avoir faim. Si je me plains, encore une fois, ce n’est pas par gourmandise, mais cela humilie d’être mis au régime comme un simple et vil écolier malade de paresse, et qu’on traite par l’économie domestique. Je contribuai beaucoup, je m’en accuse, à faire nommer une commission chargée d’ouvrir une enquête et de constater les faits. Vous ne devineriez jamais sur quels imbéciles... pardon, messieurs, je voulais dire sur quels Animaux les choix tombèrent: sur des Linottes et sur des Taupes. Il est vrai qu’on leur recommanda l’attention et la clairvoyance. La commission, pénétrée de cette vérité fondamentale, que les malheureux n’ont guère les moyens de rester désintéressés dans leurs plaintes, imagina de s’adresser exclusivement aux personnes présumées coupables. Je ne sais ce qui se passa, mais bientôt une bonne majorité, composée de tous les Animaux qui n’avaient rien écouté, décida que l’affaire était entendue. Un rapporteur fit un méchant travail dont il fut magnifiquement récompensé, et toute la commission après lui: et ce fut tout. Mais j’aboyai, je hurlai, je fis le mécontent; beaucoup de mes voisins et amis crurent me devoir de faire comme moi; l’agitation devint générale; les Animaux versés en politique crurent un instant qu’ils assistaient au spectacle d’un peuple trop heureux sous une dynastie trop généreuse.

—Gazez, mon bon ami, gazez donc, interrompt le Renard; tout arrive et tout s’en va, il faut donc ménager tout par prudence ou par générosité.

«Bref, reprend Médor intimidé (Médor, c’est le nom de notre héros), nous convînmes de former des écoles de médecine secrètes et des facultés de chirurgie clandestines, sous la présidence du Coq d’Esculape et du Serpent d’Hippocrate. Il s’agissait de s’instruire, tout le monde voulut enseigner. Chaque Animal, dont une partie quelconque, un détritus, un débris, avait autrefois été usité en médecine, prétendit créer la science et imposer son système. Lorsque chacun énuméra ses titres, il se trouva, chose étrange et dont je ne veux pas abuser contre le genre humain, que toutes les bêtes, depuis la plus petite jusqu’à la plus grosse, que toutes les espèces, depuis la meilleure jusqu’à la plus malfaisante, avaient autrefois été proposées et servies par les médecins des Hommes comme panacées universelles. Croiriez-vous qu’ils ont osé prescrire, c’est leur mot, le bouillon de Tortue contre la langueur, et la gelée de Vipère contre la malignité du sang!

—Médor, vous êtes instruit, et si jamais nous ajoutons une Académie des sciences à notre journal, vous en serez.

—De l’Académie, prince?

—Non, de notre journal; pour qui donc vous prenez-vous? Continuez.

«Vous n’avez pas perdu de vue, messieurs les rédacteurs, que votre très-humble serviteur s’était principalement révolté contre la diète, et qu’il n’avait pas songé à la science, Dieu merci. Quelle ne fut donc pas sa douleur en se voyant incompris, dépassé par des ambitieux qui voulaient des honneurs, lorsqu’il ne désirait, lui, qu’un régime un peu moins sévère! Comprenez-vous, par exemple, un copiste, un Belge, un Singe, se posant en fondateur scientifique, et s’écriant: «A moi la toge?» La médecine gymnastique fut la première inventée après celle des registres publics, des recettes superstitieuses et des sacrifices. Un savant grec, Herodicus, guérissait tout, même la fièvre et la paralysie, par la gymnastique et les gambades médicinales. Mes droits sont clairs, sans compter que mes aïeux se sont prêtés de force à la fantaisie qui poussa Galien à disséquer une foule de Singes afin de bien connaître les Hommes.

«Indigné qu’on osât invoquer des noms d’Hommes, je demandai la parole, et je dis...

—Est-ce long? demande le Renard.

—Cela fera, seigneur, ce que cela fera; voilà tout ce que je puis vous affirmer, en conscience.

—Vous êtes honnête; cela ne peut vous mener loin aujourd’hui. Continuez donc.

«Mes frères, si nous nous préoccupons de la conduite des Hommes et de leurs remèdes, nous ne produirons que plaies et bosses. J’ai entendu dire par un sage, que j’ai jadis accompagné, moi tout seul, jusqu’au cimetière, que le sublime de la philosophie était de nous ramener au sens commun; j’incline à penser que le sublime de l’art de guérir serait de revenir à l’instinct. Ces mots bien simples, on les trouva pitoyables.

—En définitive, fait observer le Renard, il eût été ridicule de se donner tant de mal pour trouver une chose simplement raisonnable et sensée; puisqu’on voulait fonder un art, il ne fallait pas se préoccuper platement de la nature...

—C’est évident,» murmure un Ours venu là pour s’abonner.

Médor se gratte l’oreille, et continue en baissant la voix:

«Ma réflexion fut blâmée; quant à moi, je fus vilipendé, battu comme incendiaire; lorsque je voulus lever les pattes au ciel pour protester de mon innocence, il s’en trouva une de cassée. Alors mes collègues me demandèrent ironiquement quel remède l’instinct et le sens commun indiquaient en cette circonstance; mais comme ils avaient eu soin de me frapper d’abord sur la tête, je ne sus pas répondre et restai convaincu d’imbécillité.

—Ma foi, c’est très-logique, dit le Renard.

«On me mit au lit, sur la paille; je vis entrer bientôt dans ma chambre une Sangsue, une espèce de Grue, un Animal hétéroclite, une Cantharide, et un Paresseux qui se trouva assis avant même d’être arrivé. Le monsieur hétéroclite, personnage sec, froid, confortablement vêtu, déclara que la séance était ouverte et qu’il s’agissait de me tirer du mauvais pas où j’étais, de me sauver. Je me crus mort. Mais une vraie Truie, que l’on m’avait donnée pour garde-malade, entreprit de me rassurer en me disant: «N’ayez pas peur, les bons s’en vont, les mauvais restent.

«—Commère, lui répliquai-je, de quoi vous mêlez-vous? on ne vous a pas placée auprès de moi pour me desservir... au contraire;» et je m’agitai sur mon grabat.

«Alors la Sangsue prétendit que j’avais le délire, et annonça l’intention de me prendre à la gorge. Heureusement la Cantharide s’aperçut que je tirais la langue, et, démontrant que j’étais exténué, proposa de me procurer ce qu’elle appelait une petite surexcitation.

«—Taisez-vous, ma chère, répondit à la Cantharide l’espèce de Grue dont j’ai déjà parlé; votre opinion ne saurait avoir la moindre autorité; vous manquez absolument de poids; il faut six mille quatre cents de vos semblables pour former une misérable demi-livre. Pensez-y donc.

«—Votre opinion, cher Paresseux?» demanda le personnage hétéroclite.

«Le paresseux bâilla: «J’a... attends.»

«—Monsieur, répliqua le froid personnage, monsieur fait apparemment de la médecine expectante; sa pratique est une méditation sur la mort.

«—Tiens, grogna la Truie en elle-même, cet honnête monsieur a volé mon premier maître qui s’appelait Asclépiade, et disait cela de la pratique d’Hippograte.

«—Quant à moi, formula gravement le précédent interlocuteur, je pense que l’humidité aux pieds, à la tête, à la poitrine, à l’abdomen et à tous les membres en général, cause plus des deux tiers des maladies...»

«Le Veau marin haussa les épaules.

«... Aussi, je ne sors jamais qu’en voiture, et ne marche que sur des tapis. Je regarde tous ceux qui vivent en dehors de ces conditions-là comme des exceptions; mais je ne tiens qu’à la règle. J’ai dit... Et maintenant qui nous payera?

«—Et nous? répondit une voix du dehors.

«—Qui, vous?

«—Nous, les chirurgiens animaux, qui venons réclamer le malade comme à nous appartenant de plein droit, puisque nous pouvons seuls le tirer d’affaire. Ouvrez, ou nous allons scier, couper la porte, comme s’il ne s’agissait que d’un membre.»

«La porte s’ouvrit, et la Scie entra suivie de son cortége; elle montra ses dents aiguës, me tâta le pouls à l’oreille, et l’on fit cercle autour de l’opérateur.

«A cette vue, il était bien naturel de s’évanouir, je le fis de mon mieux. Mais les extrêmes se touchent; de l’évanouissement au délire il n’y a qu’un pas: je devins comme fou. Je ne sais où mon imagination alla chercher ses images, mais je me vis à l’hôpital. Et d’abord je n’étais plus seul dans ma chambre; je n’étais plus Médor, j’étais trente-trois.

—C’est beaucoup; mais qu’est-ce que cela signifie?

«C’est-à-dire que plusieurs Animaux formaient une collection de malades, et que pour nous reconnaître, pauvres victimes, on nous avait numérotés comme de hideux cabriolets. J’étais donc 33; quant à mon voisin 34!... il n’était plus.

«Enfin la scène s’assombrit encore. Dans le fond, à l’endroit que les artistes appellent, je crois, le second plan, j’aperçus un horrible tableau: des créatures se dépeçant, se disséquant les unes les autres! La salle à manger était ornée de squelettes et d’ossements. Qu’avait-on fait de la chair?

—Ces ossements étaient sans doute fossiles, mon ami; vous calomniez vos concitoyens. Mais vous êtes libre, continuez.

«Je voulus aboyer au scandale, à la profanation, au sacrilége; mais le Requin, me mordant l’oreille jusqu’au sang, me recommanda le calme, la résolution, accompagnée de beaucoup d’espérance. «Vous tâcherez d’abord, me dit-il, de ne rien comprendre à la clinique.—C’est déjà fait, lui répondis-je.—Moi, je vais faire à ces messieurs ici présents, et qui tous brûlent de vous voir sur pied, l’historique de votre accident; pronostic, diagnostic, symptomatologie, séméiologie, diététique, et, je crois encore, numismatique; rien, absolument rien, n’y manquera. Si vous n’en êtes pas immédiatement soulagé, nous ne nous amuserons pas à discuter comme ces fades médecins, dont nous nous sommes, Dieu merci, séparés, sur le strictum et le laxum, sur les humeurs, la pituite, les pores et les 66,666 sortes de fièvres spécialement affectées à l’organisation animale; nous ne nous préoccuperons ni d’Aristote, ni de Pline, ni d’Ambroise Paré, un misérable idéologue qui disait: «Je te pansay, Dieu te guarit.» Non, ce n’est pas là notre affaire; notre patron, notre modèle, c’est Alexandre. Resserrer, relâcher les tissus.... Fi donc! Alexandre ne resserra ni ne relâcha le nœud gordien: il le coupa.

«—Vive Alexandre! s’écrièrent les Vautours, les Rats, les Corbeaux, qui formaient l’auditoire.

«—Vous m’avez compris, continua le Requin; il ne me reste plus qu’à prendre l’avis de ma confrère la Scie, dont j’estime les doctrines bien que je les applique autrement, et nous allons inciser les muscles, scier les os, enfin guérir le malade...»

«Ils vont me tuer; plutôt la mort! pensai-je dans mon égarement.

—Et vous fîtes le mort? demanda le Renard.

«Voilà précisément ce que prétendit le Requin, lorsque je ne sais quelle bonne petite bête, cachée dans un coin, voulut faire observer qu’il serait indécent d’abuser de mon état.

«Toutefois les plus petits incidents retardent souvent les plus grandes résolutions...

—Répétez, dit le Renard avec un grain d’ironie.

«Toutefois, prince, les plus petits incidents retardent souvent les plus grandes résolutions. L’opérateur mécontent tomba, non pas sur celui qui l’avait interrompu, mais sur son voisin, auquel il reprocha d’emporter la charpie de l’hôpital pour en garnir le nid de ses maîtresses.

«Alors un grand Vautour, étudiant de province, comme il était facile de le reconnaître à son manteau de 150 kilogrammes et à son infâme casquette placée en arrière, osa avancer que la profession d’étudiant était chose éminemment libérale, et que les maîtres ne devaient pas intervenir dans la vie privée des élèves. Sous le régime de la Charte, il n’y avait rien à répliquer. Le grave Requin sentit qu’il fallait effacer jusqu’au dernier souvenir de sa défaite: «Messieurs, dit-il, puisque le malade ne nous permet pas l’opération pour aujourd’hui, et qu’il faut ajourner les considérations pratiques, permettez-moi d’aborder un moment les considérations morales de notre sujet...»

—Morales! on vous flattait, mon cher...

«Vous trouvez? c’est possible; mais j’allais beaucoup mieux, je vous le jure. J’entendis très-distinctement le petit sermon que voici en abrégé: «Chers élèves: Le médecin philosophe tient en quelque chose de la nature de Dieu; notre profession est un sacerdoce; vous le savez, dans la première antiquité, l’art de guérir était exercé par des prêtres; c’est qu’il exige plus que des talents, il veut des vertus...»

«—Oh! oh! firent quelques étudiants de première année.

«—La médecine redeviendra un sacerdoce, ou, si vous aimez mieux, une fonction sociale; les médecins présideront à l’hygiène publique; moins il y aura de malades, plus la médecine sera honorée, récompensée. Ce monde, pour arriver au progrès, doit donc être renversé. Aussi bien, mes frères, hâtons de tous nos efforts l’adoption de cette doctrine de la plus grande rétribution selon la plus petite clientèle: car, évidemment, les malades s’en vont, ou plutôt les médecins arrivent en si grand nombre, que chaque famille a son Esculape. Où allons-nous, mes amis? que ferons-nous, lorsqu’il y aura un médecin à chaque étage, dans la cabane, sur les toits, sur les branches? Les études sont pénibles, coûteuses; mais les étudiants sont intrépides. Misère! misère! résultat inévitable de tant de sacrifices, récompense imprévue de tant de peines!...

«—Mais, interrompit le Vautour, vous n’êtes pas malheureux, mes maîtres. Votre prétendue sollicitude n’est qu’égoïsme, au fond, et voracité pure.

Mais les étudiants sont intrépides.

«—Et puis, chanta je ne sais quel Oiseau, il ne faut calomnier ni la misère ni la souffrance; elles précèdent toujours le génie, sans compter qu’elles en sont parfois encore l’expiation. Quant à moi, je l’ai éprouvé comme tout le monde: oui, la vie est dure, mais Dieu n’a pas cessé d’être tout-puissant. La neige couvrant jusqu’au brin d’herbe, et ne laissant pas apercevoir, sous toute l’étendue des cieux, la moindre graine, ne m’a pas fait douter un seul instant des fleurs et des fruits qui devaient revenir. J’ai connu la faim, et jamais le désespoir! Qu’importe le grand nombre dont on veut nous effrayer, l’espace est encore plus grand!

«—Vive la joie! reprit un Corbeau. La misère! mais c’est la poésie des mansardes, comme la mansarde est le palais des étudiants. Si la vie devient demain plus difficile, demain nous monterons encore d’un étage... plus près du ciel. Une idée! mes amis. Voulez-vous savoir comment je regarde l’étage supérieur des maisons de Paris? C’est, à mon avis, la tête, le cerveau de cette grande ville... le cerveau, et même un peu aussi le cœur. C’est là qu’on pense, c’est là qu’on rêve, c’est là qu’on aime, en attendant qu’on descende au premier étage végéter d’ambition et de richesse; car notre maître a beau dire, il prouve lui-même, par ses succès et son peu de mérite, qu’il n’est pas déjà si difficile de devenir riche et de parvenir.

«—Ah! voilà, reprit le Requin; les exceptions vous séduisent et vous éblouissent; vous oubliez qu’un seul heureux est le produit d’un millier de dupes et de plus de cent misérables; vous ignorez, tristes savants, qu’il y aura beaucoup d’appelés et peu d’élus. Un Homme a prétendu, je le sais bien, que le soleil éclaire nos succès et que la terre s’empresse de recouvrir nos bévues; des niais ont reproduit ce mensonge. La vérité, mes amis, c’est que le soleil éclaire l’ingratitude des convalescents, ou des héritiers, et que la terre recouvre bien vite nos plus belles cures chirurgicales.»

«Comme le discours devenait sérieux et profitable, l’auditoire se dégarnit rapidement.

«Ce fut à ce moment-là aussi que la raison et le sang-froid me revinrent tout à fait. Je me retrouvai en face des premiers médecins que vous savez; mais j’aperçus pour la première fois parmi eux un Animalcule, un Ciron exaltant la médecine homœopathique; il proposait à ses collègues de me faire avaler un atome invisible dans un adjuvant impalpable: ce qui ne tarderait pas à me procurer un bien-être imperceptible.

«La Grue fit observer qu’il s’agissait d’une patte cassée, et proposa des éclisses. «Tout le monde, ajouta la Cantharide, n’est pas habitué à marcher sur des échasses.» Ici la discussion prit une face nouvelle, et mes ennemis se divisèrent.

«—Je vous l’avais bien dit, murmura la Truie à mon oreille. Les voilà qui se querellent, vous êtes sauvé; s’ils s’étaient entendus, vous étiez mort. Mais les bons s’en vont...

«—Suffit, madame, lui répondis-je en employant toujours à dessein une expression impropre, suffit; et j’enfonçai ma tête sous la couverture... Je m’aperçus alors que, malgré ses rideaux blancs, mon lit n’était qu’un misérable lit de sangle, un grabat d’artiste; que rien ne m’empêchait d’en sortir par le pied, et de m’enfuir pendant que la docte assemblée réfléchissait les yeux à demi fermés. Aussitôt pensé, aussitôt fait: je m’enfuis, et me voilà. Mes sauveurs en sont encore à délibérer sur une couverture....»

Ayant dit, le pauvre invalide nous fait sa révérence, et s’en va clopin-clopant. On n’a jamais vu d’auteur de Mémoires plus insouciant de l’avenir de son œuvre. C’est un exemple à empailler.

Nous prions les personnes qui auraient des nouvelles de Médor de ne pas nous en donner. Les Animaux, toujours occupés aux préliminaires de la liberté, n’ont pu fonder de salles d’asile, ni d’hospices.—Ne pouvant secourir notre semblable, nous ne voulons pas en entendre parler. Ce serait encore là de l’humanité, si nous en croyions les Hommes, ces monstres qui s’étouffent et se dévorent les uns les autres, et qui ont osé écrire, je ne sais où, par une hypocrisie détestable: «Après un baiser à ceux qu’on aime, rien n’est plus doux qu’une larme à ceux qui nous ont aimés.»

Pierre Bernard.


TABLETTES
DE LA GIRAFE

DU JARDIN DES PLANTES

LETTRE A SON AMANT AU DÉSERT.

Graces soient rendues mille fois au dieu bienfaisant qui protége les Fourmis, les Girafes et les Hommes peut-être! Nous allons avant peu, ô mon bien-aimé! nous voir rapprochés à jamais. Les savants dont je te parlerai tout à l’heure (ce sont des gens qui font ici la pluie et le beau temps, mais le beau temps bien rarement), les savants, dis-je, viennent de décider dans leur sagesse qu’il était éminemment rationnel de nous réunir, pour parvenir, dans la monographie des Girafes, à l’appréciation exacte de certains faits particuliers. Il est vraisemblable que cela ne te paraîtra pas fort clair au premier abord, mais tu en sauras autant que moi après deux mots d’explication.

Je ne te rappellerai pas les douleurs de notre séparation; hélas! tu les as senties comme moi. Je ne te parlerai pas des souffrances de ma captivité dans une prison de bois, à travers les mers et les tempêtes. N’es-tu pas condamné à les subir à ton tour? Plus heureux que moi cependant, puisqu’au bout des jours d’épreuve qui te menacent tu es sûr de me retrouver! Tu verras d’ailleurs tous ces détails dans mes Impressions de voyages, aussitôt que la Revue des Bêtes aura paru. Ses rédacteurs ne manqueront pas.

Il te suffira donc de savoir aujourd’hui qu’on me transportait sur une terre si différente de la nôtre, que tu auras quelque peine à t’y accoutumer. Le soleil y est pâle, la lune blafarde, le ciel terne, la poussière sale et détrempée, le vent humide et froid. Sur trois cent soixante et quelques jours dont se compose l’année, il pleut pendant trois cent quarante, et tous les chemins deviennent d’immondes rivières, où une Girafe qui se respecte n’oserait poser une patte. Seulement, pour changer un peu, pendant une partie de l’année, la pluie devient blanche, et couvre au loin le sol d’un immense tapis dont l’éblouissante monotonie blesse l’œil et contriste l’âme; l’eau devient solide, et malheur aux oiseaux du ciel qui ont soif! ils meurent au courant des ruisseaux sans pouvoir se désaltérer. A l’aspect de cette région désastreuse, je restai un moment saisie d’effroi; je venais d’arriver dans la Belle France.

L’espèce d’Animal qui domine dans le triste pays dont je viens de te faire la peinture est probablement la plus maltraitée de toutes les créatures de Dieu. Le devant de sa tête, au lieu d’être élégamment allongé en courbe gracieuse, est plat et vertical. Son cou, presque tout à fait caché entre les épaules, n’a ni développement ni souplesse; sa peau rase est d’une couleur terreuse et livide comme le sable, et, pour comble de ridicule, il a pris la sotte habitude de marcher sur ses pattes de derrière, en balançant burlesquement de côté et l’autre les pattes de devant pour maintenir son équilibre. Il est difficile de rien imaginer de plus absurde et de plus laid. Je suis portée à croire que ce pauvre Animal a quelque sentiment naturel de sa difformité, car il cache avec un grand soin tout ce qu’il peut en dérober aux regards sans nuire à l’exercice de ses organes; et, pour y parvenir, il a réussi à se fabriquer une sorte de peau factice avec l’écorce de certaines plantes ou la toison de certains Animaux, ce qui ne l’empêche pas de paraître presque aussi hideux que s’il était nu. Je te réponds, mon bien-aimé, que, lorsqu’on a vu l’Homme d’un peu près, on est fière d’être Girafe.

Tu sais combien il nous est facile de nous communiquer toutes nos émotions et tous nos besoins avec des cris, des gloussements, des murmures, et surtout avec le regard, où tout sentiment vient se peindre. La race misérable dont je te parle a, selon toute apparence, joui du même privilége autrefois; mais, entraînée par un fatal instinct, ou, s’il faut en croire les plus sages, soumise par sa destinée à un implacable châtiment, elle s’est avisée de substituer au simple langage de la nature un grommellement articulé presque continu, de la monotonie la plus importune, dont l’objet principal est de ne pas se faire comprendre, et qu’on appelle la parole. Cet artifice bizarre sert seulement à énoncer de la manière la plus obscure possible, car c’est toujours la moins nette et la moins significative qui est la meilleure, quelque chose de vague, de confus, d’indéfinissable, qui prend le nom d’idées, quand on veut lui donner un nom. Comme ce mot ne signifie absolument rien, c’est celui dont on est convenu. L’échange défiant, hargneux, quelquefois tumultueux et hostile, de ces vains bruits de la voix, est ce qu’on appelle une conversation. Lorsque deux Hommes se séparent après avoir conversé pendant trois ou quatre heures, on peut être assuré que chacun des deux ignore profondément ce que pense l’autre, et le hait plus cordialement qu’auparavant.

Ce qu’il faut bien que je t’apprenne encore, c’est que ce vilain Animal est essentiellement féroce, et se nourrit de chair et de sang; mais ne t’épouvante pas, je t’en prie. Soit par un effet de sa lâcheté naturelle, soit par un horrible raffinement d’ingratitude et de cruauté, il ne mange que de pauvres Bêtes sans défense, timides, faciles à tuer par surprise, et qui le plus souvent l’ont habillé de leur laine ou enrichi de leurs services. Encore est-il d’usage qu’il les prenne exclusivement dans le pays; un Animal venu de l’étranger lui inspire d’ordinaire un religieux respect, qu’il manifeste par toute sorte de soins et d’hommages; ce qui paraît du moins prouver, à son honneur, qu’il ne se dissimule pas l’infériorité relative de sa misérable condition. Il trace des parcs pour la Gazelle, il décore des antres pour le Lion; il a planté pour moi des arbres à la feuille nourrissante, dont je peux atteindre aisément la cime; il a jeté devant mes pas une pelouse fraîche comme celle qui croît au bord des puits, ou un sable roulant et poli comme celui que mon pied fait voler dans le désert; il entretient dans ma demeure une température toujours égale, et ses semblables seraient trop heureux s’il avait pour eux les mêmes égards et les mêmes attentions; mais il ne s’en soucie guère. Toujours il les dédaigne quand il n’en a pas besoin; souvent il les tue, et quelquefois même il les mange dans certains jours de grande solennité. Les jours de carnage sans appétit et sans but sont infiniment plus communs, et ils arrivent au moment où l’on y pense le moins. L’occasion de ces massacres est ordinairement ce rien sonore qu’on appelle un mot, ou ce rien indéfinissable qu’on appelle une idée. Au défaut des armes naturelles que la sage prévision de la Providence a refusées à l’Homme, il a inventé, pour ces horribles collisions, des instruments de mort qui détruisent infailliblement tout ce qu’ils touchent, et qui sont en général copiés sur ceux dont la nature a muni les Animaux pour leur défense; on le voit porter à côté de sa cuisse, avec une sorte d’orgueil, une épée longue et pointue comme celle de la Licorne, ou un sabre recourbé et tranchant comme celui de la Sauterelle. Il n’est pas jusqu’au tonnerre du Tout-Puissant dont il n’ait dérobé le secret à la création, en modifiant ses formes et son usage avec une exécrable variété. Il en a de portatifs qui s’appuient à l’épaule sur une de ses pattes de devant; il en a d’énormes qui sont cependant mobiles, qui courent au-devant de lui sur quatre roues, et qui portent dans leurs entrailles de fer mille morts à la fois. Quand on n’est pas d’accord sur le mot ou sur l’idée, et Dieu sait si cela arrive souvent! on met ces épouvantables machines en campagne, et celui des deux partis qui tue le plus de monde à son adversaire a raison jusqu’à nouvel ordre. Cette manière d’avoir raison, qui te fait sans doute horreur, a même un nom particulier: c’est de la gloire.

L’Homme n’est pas le seul Animal parlant que l’on remarque ici. J’en vois souvent un autre que l’on appelle le Savant, et qui fait tout ce qu’il peut pour se distinguer de l’espèce commune, à laquelle il appartient cependant beaucoup plus qu’il n’en a l’air. Ce qui le caractérise du premier abord, c’est son pelage d’un vert foncé qu’il aime à chamarrer de broderies et de rubans; mais je t’ai déjà dit que c’était un pur artifice, et il n’y a communément là-dessous qu’une espèce d’Animal comme le premier Homme venu. Il en diffère plus essentiellement par son langage, qui est la chose la plus extraordinaire du monde. Il n’y a aucun égard à cette fiction de l’idée qui occasionne tant de tribulations au reste de l’espèce, mais seulement au mot qui la représente bien ou mal pour les autres, et qu’il se ferait scrupule d’employer, si on pouvait lui reprocher d’avoir égard à l’autorité de l’usage. L’état de Savant consiste à se servir de mots si rarement prononcés, qu’il vaudrait autant qu’ils ne l’eussent pas été du tout, et le principal mérite du Savant est de faire tous les jours des mots nouveaux que personne ne puisse entendre, pour exprimer des faits vulgaires que tout le monde peut connaître. Aussi le Savant ne se fait-il pas faute de ces inventions barbares dont il a seul le secret; mais il le faut bien! un Savant intelligible ne serait plus un Savant, et c’est en vain qu’il aspirerait au pelage vert; car le Savant se produit par métamorphose comme le Papillon. Tout Homme qui baragouine intrépidément un langage inconnu est la Chenille d’un Savant; il n’a plus qu’à filer son cocon et à s’enterrer dans un livre qui lui sert de Chrysalide. La plupart y meurent tout de bon.

S’enterrer dans un livre qui lui sert de Chrysalide.

Une autre espèce beaucoup plus intéressante, c’est la Femme, pauvre Animal doux, élégant, délicat, timide, que l’Homme a conquis je ne sais où, je ne sais quand, et qu’il s’est soumis comme le Cheval, par la ruse ou par la force. Je te déclare ici, et je n’y mets pas de fausse modestie, que c’est la Bête la plus gracieuse de la nature. Cependant l’Homme déteint un peu sur elle, il lui fait tort; elle gagnerait à être vue à part. On sent trop qu’elle est tourmentée par la douloureuse conscience de sa destinée faussée, de son avenir trahi. Comme le besoin d’aimer est à peu près le seul de ses sentiments; comme il faut absolument qu’elle aime quelque chose ou quelqu’un, elle se persuade quelquefois qu’elle aime un Homme et qu’elle va retrouver en lui le type de cet amant d’autrefois dont son indigne ravisseur l’a séparée; mais l’illusion ne dure pas longtemps. A peine s’est-elle donné un maître, que le type s’efface et va se loger dans un autre. Ne crois pas que l’expérience d’une seconde, d’une troisième, d’une dixième erreur la désabuse enfin de ce fantôme qui l’appelle partout et la fuit toujours. Elle n’existe que pour aspirer à l’être inconnu qui compléterait sa vie, et je n’ai pas besoin de te dire qu’elle ne le trouvera jamais. L’inconstance est donc un de ses défauts ou plutôt un de ses malheurs, car on ne jouit pas du bonheur d’aimer quand on conçoit la possibilité future de ne plus aimer ce qu’on aime. Les Hommes lui reprochent aussi un peu de vanité; mais, suivant leur usage, les Hommes ne savent ce qu’ils disent. La vanité consiste dans un jugement exagéré qu’on porte de soi, et la Femme s’estime tout au plus ce qu’elle vaut. Si elle savait mieux se connaître, elle se soumettrait avec moins de déférence aux pratiques ridicules que ses tyrans lui imposent et qui lui répugnent visiblement. Le pelage artificiel, par exemple, convient peut-être à l’Homme qui est épouvantablement laid; mais à la Femme, c’est un hors-d’œuvre de mauvais goût. Il est vrai de dire qu’elle le rend aussi exigu, aussi léger, aussi transparent que possible, qu’elle s’arrange de manière à laisser deviner tout ce qu’elle n’ose pas laisser voir.

Si le bruit des étranges manies qui tourmentent le monde où je vis est parvenu jusqu’au désert, tu t’étonneras que je te donne tant de détails sur le pays où l’on m’a fâcheusement naturalisée, en dépit de mes inclinations, et que je ne t’aie rien dit encore de la politique de ces gens-ci ou de leur manière de se gouverner. C’est que, de toutes les choses dont on parle en France sans les entendre, la politique est la chose sur laquelle on s’entend le moins. Si tu écoutes une personne à ce sujet, c’est grand embarras; si tu en écoutes deux, c’est confusion; si tu en écoutes trois, c’est chaos. Quand ils sont quatre ou cinq, ils s’égorgent. A en juger par les honneurs unanimes qu’ils m’ont rendus, au milieu des sentiments de haine réciproque, et certainement bien fondée, qui les animent les uns contre les autres, j’ai pensé quelquefois qu’ils s’étaient arrêtés à l’idée de me reconnaître pour souveraine, et je suis réellement, à ma connaissance, le seul être un peu haut placé pour lequel ils témoignent quelques égards. Il ne serait pas surprenant, d’ailleurs, que les plus habiles d’entre eux, justement effrayés des inconvénients et des malheurs d’une lutte éternelle sur l’origine et le caractère des pouvoirs sociaux (tu ne sais pas ce que c’est), se fussent réunis à l’amiable dans le sage projet de choisir leurs maîtres à la taille, ce qui réduirait toutes les difficultés du système électoral et du système monarchique à une opération de toisé. Rien ne paraît plus raisonnable.

Il y a quelques jours que je me crus sur le point de pénétrer tout à fait dans ces mystères. J’avais entendu dire que les Hommes d’élection, entre les mains desquels reposent toutes les destinées du pays, s’assemblaient publiquement dans un lieu plus rapproché des rives du fleuve que celui qui m’est désigné pour séjour, et j’y dirigeai ma promenade. J’arrivai, en effet, à un vaste palais, dont un peuple innombrable occupait toutes les avenues, et qui me parut habité par une multitude de personnages affairés, tumultueux, bruyants, qui ne diffèrent, au premier abord, du reste des Hommes que par une laideur plus caractéristique, plus maussade et plus rechignée, ce que j’attribuai sans peine à l’habitude des méditations graves et des affaires sérieuses. Ce qui me surprit davantage, c’est leur extrême pétulance qui ne leur permet pas de rester un seul instant en place, car j’assistais par hasard à une des séances orageuses de la session. Ils s’élançaient, bondissaient, se mêlaient en cent groupes confus, apostrophaient leurs adversaires de cris et de gestes menaçants, ou leur montraient les dents avec d’effrayantes grimaces. La plupart semblaient avoir pour objet de s’élever le plus possible au-dessus des autres, et certains ne dédaignaient pas, pour y parvenir, de se jucher habilement sur les épaules de leurs voisins. Malheureusement, quoique placée d’une manière fort commode par le bénéfice de ma haute stature, pour ne pas perdre un des mouvements de l’assemblée, il me fut impossible de saisir une parole dans cet immense brouhaha, et je me retirai de guerre lasse, horriblement assourdie de vociférations, de grincements, de sifflements, de huées, sans pouvoir établir l’apparence d’une conjecture sur l’objet et les résultats de sa délibération. Il y a des gens qui assurent que toutes les séances ressemblent plus ou moins à celle-là, ce qui me dispense d’assister à une autre[10].

Toutes les séances ressemblent plus ou moins à celle-là.

Je me proposais de te donner quelques échantillons du langage dont on se sert maintenant à Paris, avant de livrer cette lettre à mon interprète, mais il prétend que cela lui gâterait la main; et puis, pour dire vrai, j’ai trop de peine à fixer ce jargon dans ma mémoire. Tu en jugeras suffisamment par deux périodes que viennent d’échanger, sur mes gazons fleuris, un grand jeune Homme à barbe de Bison et une charmante Femme aux yeux de Gazelle, envers laquelle il cherchait à se justifier d’une absence prolongée.

«J’étais préoccupé, belle Isoline, lui disait-il, de puissantes idées dont le cœur qui bat dans votre poitrine de Femme a la noble intuition. Placé, par les capacités qu’on veut bien m’accorder, au plus haut degré des adeptes de la perfectibilisation, et absorbé depuis longtemps dans les spéculations philanthropiques de la philosophie humanitaire, je traçais le plan d’un encyclisme politique où viendront se moraliser tous les peuples, s’harmoniser toutes les institutions, s’utiliser toutes les facultés et progresser toutes les sciences; mais je n’en étais pas moins entraîné vers vous par l’attraction la plus passionnelle, et je...

—N’achevez pas! interrompait Isoline avec solennité; ne me croyez pas étrangère à ces hautes méditations et ne soupçonnez pas mon âme de se laisser séduire aux appâts d’un naturalisme grossier. Fière de votre destinée, cher Adhémar, je ne vois dans le sentiment qui nous unit qu’un dualisme d’affinités que l’instinct respectif de cohésion a fini par confondre dans un individualisme sympathique, ou, pour m’exprimer plus clairement, que la fusion de deux idiosyncrasies isogènes qui sentent le besoin de se simultanéiser.»

Là-dessus la conversation s’est continuée à basse voix, et je crois pouvoir supposer qu’elle est devenue plus intelligible, car le jeune philosophe rayonnait d’orgueil et de joie quand il a quitté Isoline pour ne pas être surpris par le cornac de sa maîtresse. Te serais-tu jamais imaginé que cet abominable galimatias pût signifier je vous aime dans une langue quelconque? Si ce n’est là, cependant, la manière la plus commode de parler, c’est assurément la plus distinguée, et il y a même des beaux esprits très-vantés qui font profession de ne pas s’exprimer autrement. Oh! qu’il me tarde, mon ami, d’entendre parler girafe...

P. S.—Quoique l’enseignement élémentaire ne soit pas établi en Girafie, et peut-être même parce qu’on n’y pensera jamais dans nos solitudes, les caractères de cette lettre s’expliqueront d’eux-mêmes à tes yeux et à ta pensée. Ils sont tracés sous mon inspiration par un bonhomme de mes amis qui entend la langue des Animaux beaucoup mieux que la sienne propre, ce qui n’est réellement pas trop dire, et que je recommanderai un jour à ta douce indulgence. Le pauvre diable m’est assez connu pour que j’ose affirmer qu’il s’est laissé faire Homme parce qu’il n’a pu faire autrement, et qu’il aurait abdiqué volontiers, si cela eût dépendu de lui, les priviléges de sa sotte espèce, pour prendre la peau de tout autre Animal, grand ou petit, pourvu qu’il fût honnête.

La Girafe.

Pour traduction conforme:

Charles Nodier.


PROPOS AIGRES
D’UN CORBEAU

Ce qui est hors de doute pour moi, c’est l’infériorité évidente de l’Homme sur tous les autres Animaux. Ne voyez, je vous en prie, dans cette déclaration, aucune animosité mesquine et étroite.

Je suis un des rares Animaux contre lesquels l’Homme ne peut rien. Il ne peut ni m’asservir ni m’atteindre; ma viande elle-même est trop dure pour qu’il en puisse faire du bouillon... Cela dit tout, je suis Corbeau.

C’est vous avouer que je vois les choses de haut. L’Homme m’est indifférent et je ne le crains pas; je parle donc sans fiel et sous l’empire d’une conviction profonde. J’aurais le désagrément de porter des moustaches, une culotte et des bottes, que je n’en déclarerais pas moins l’infériorité humaine, parce que cela est juste et vrai.

Et les Hommes eux-mêmes n’en ont-ils pas conscience, de l’état déplorable de leur situation? ces pauvres êtres inachevés, mal conçus, dont l’activité du cerveau n’est point en équilibre avec leurs ressources matérielles, dont les nerfs et les muscles ne sont point en harmonie. Pauvres architectes sans maçons, qui s’usent à créer dans la fièvre des plans impossibles que leur faiblesse leur défend d’exécuter. Pitoyable! pitoyable! Croyez-vous, disais-je, qu’ils n’aient pas conscience de leur infériorité? A quoi attribuer sans cela leurs plaintes éternelles, leurs réclamations incessantes qui font ressembler le monde à une boutique de juge de paix?

Moquez-vous, écrivez, inventez des fables, ô gens à moustaches! vous n’arriverez à nous rendre, nous autres Bêtes, comiques et ridicules qu’en nous prêtant vos vices et vos passions.

Mais vous me faites pitié, pauvres parias du monde, qui ne pourriez vivre sans nous. Que feriez-vous, je vous le demande, si vous n’aviez pas la laine de mon confrère le Mouton pour vous fabriquer des habits, la soie d’un autre de mes petits amis pour vous tisser des doublures chaudes, imperméables, et vous construire des parapluies, car vous ne pouvez même pas supporter la pluie sans tousser, cracher, éternuer, être malades? Au moindre vent qui, moi, m’anime et me vivifie, votre pauvre corps rose et dénudé frissonne et tremble.

Tandis que je parcours l’espace, escalade les montagnes et franchis les villes en deux volées, vous piétinez dans la boue des routes ou dans la fange des rues. Je vous regarde souvent de là-haut: vous êtes jolis à voir, je vous jure! A cheval vous avez encore un semblant de dignité, car le Cheval, qui est bonne Bête, vous prête un peu de la sienne, et vous n’êtes Hommes qu’à moitié.

Savez-vous, cependant, l’idée qui me passe par la tête lorsque je vois un cavalier galoper par les chemins? Je me dis: Est-ce étrange! voilà un imbécile en culotte qui se croit certainement supérieur au Cheval qui veut bien l’emporter, et cela uniquement parce qu’il est monté dessus.

N’êtes-vous pas moins fort que le Bœuf, que l’Éléphant, que... que les Insectes eux-mêmes, qui emportent dans leurs pattes des fardeaux deux fois gros comme eux? N’avez-vous pas toutes les infériorités, toutes les misères physiques? Une petite Mouche qui vous entre dans le nez va vous rendre fou, un petit Cousin de rien du tout qui vous pique le front vous défigure et vous fait gonfler. La piqûre d’une petite Bête deux cents fois moins grosse que votre personne vous tue plus sûrement que vous ne tuez une puce. Vous n’ignorez pas qu’il vous faut toute une nuit, parfois, pour exterminer une puce, et bien souvent vous n’y parvenez pas, ô roi de la création!

Vous êtes pâles derrière la grille d’un Lion, et vous avez raison, car la moindre de ses caresses vous aplatirait comme une pomme.

Eh bien, oui, dites-vous; nous avouons notre infériorité physique, peu nous importe: nous sommes rois par l’intelligence, et sur ce terrain-là nous vous défions, Corbeau...

Votre orgueil m’amuse, messieurs! Vous trouvez-vous donc plus adroits, plus ingénieux que l’Araignée, par exemple, qui à elle seule tend des fils, tisse des toiles merveilleuses dont vous ne seriez pas même capables de faire de la charpie, qui à force d’adresse, de force, de ruse et de volonté vient à bout d’ennemis trois fois gros comme elle, qui sait prévoir l’avenir, profiter des vents pour franchir les espaces, fait des provisions, sait se choisir un gîte, attendre?... Mais, sac à papier! qui de vous en ferait autant? Êtes-vous plus rusés que le Renard, plus prudents que le Serpent?

Si l’on voulait poursuivre, on vous aplatirait de la belle façon! Vous parlez de votre cœur, et quand vous voulez trouver un symbole du dévouement et de la fraternité, c’est encore parmi nous que vous allez les chercher. Quelle est dans votre espèce la mère qui se percerait le flanc comme le fait quotidiennement le Pélican blanc? Quelle est la mère qui accepterait, comme la maman Kanguroo, le fardeau incessant de ses petits? Persuadez donc à vos épouses, messieurs les Hommes, de faire ménager dans leurs jupes, qui sont pourtant assez amples pour cela, un petit réduit bien chaud, doublé en futaine, où leurs bébés puissent se réfugier et éviter les refroidissements! Quelle est donc chez nous la mère qui ne nourrit pas ses petits? Quelle est parmi vous celle qui y consente? Pitoyable, messieurs, pitoyable! Vous parlez de votre tendresse paternelle, des sacrifices que vous faites pour élever vos enfants. En effet, vous ne négligez rien de ce qui peut mettre en évidence votre générosité, rien de ce que les autres peuvent voir n’est oublié par vous; mais les petits dévouements ignorés qui sont la vraie tendresse, prétendez-vous que vous les possédiez? Le moindre Moineau vous en remontrerait sur ce sujet-là. N’est-ce pas lui, en effet, tandis que la femelle couve, qui va au marché, se charge de la cuisine et de tous les soins du ménage dont vous auriez honte? N’est-ce pas lui qui simplement, sans affectation, sans respect humain, remplace au nid la femelle si cette dernière a besoin de sortir? Que de tendresse dans tout cela!

Y a-t-il un père dans l’espèce humaine qui voudrait faire la bouillie de son marmot et le bercer pendant deux heures par jour? Vous croyez avoir tout dit lorsque vous vous êtes écrié: Les Bêtes font tout cela par instinct. Eh! par Dieu, oui, nos instincts sont supérieurs aux vôtres, voilà bien ce que je prétends. Nous faisons tout naturellement ce qui vous demande mille efforts. Nos Rossignols chantent sans avoir été au Conservatoire; est-ce à dire qu’ils soient inférieurs à vos chanteuses? Mais chez nous, dites-vous, la musique est un art; nous avons le contre-point!...

Et qui vous dit que chez les Rossignols et les Fauvettes la musique ne soit point un art dont ils jouissent tout autant que vous, quoiqu’ils ne crient jamais bravo et ne fassent pas payer les places? Vous possédez le sentiment de l’association, de la famille, de la vie en commun! Pas avec excès, ce me semble. Je voudrais qu’à l’exemple des Marmottes on mît sous clef la plus unie de vos familles et qu’on l’obligeât à passer dans le silence et l’ombre tout un hiver, nez à nez, côte à côte.

Vous me direz que pendant ce temps les Marmottes dorment. On n’en est pas tout à fait sûr; mais croyez-vous que tous ces bons parents enfermés ensemble pourraient dormir, eux? Je m’imagine que le jour où on ouvrirait la porte on trouverait pas mal d’estropiés. N’êtes-vous pas de cet avis-là?

Vous vantez la finesse de vos hommes d’affaires, l’astuce de vos filles d’opéra. Vous ne pouvez pas parler de ces êtres vicieux sans sourire, parce qu’au fond vous êtes émerveillés. Eh bien, mais, nos Rats, à nous, ne sont-ils pas encore plus rongeurs que les vôtres, plus actifs, plus infatigables? Non, cherchez bien, et vous verrez que même sur le terrain des vices nous sommes encore supérieurs, parce que nos vices, à nous, sont francs, complets, naturels, et que nous n’en tirons pas vanité.

Le Paon lui-même, que je n’aime pas beaucoup, pourtant, est vaniteux en être intelligent. Il jouit de son orgueil, il le déguste et s’en fait vivre, tandis que vous, vous en mourez. Tenez-vous à ce que je vous parle de votre courage? Je le ferai volontiers, car je ne l’estime pas infiniment. Comparerai-je votre bravoure à celle du Lion? Je ne le ferai pas, n’est-ce pas? ce serait une plaisanterie. Parlons donc sérieusement et prenons pour point de comparaison le Lièvre, le pauvre Lièvre, qui symbolise pour vous la lâcheté. Examinons un peu le pauvre animal, et nous aurons bientôt constaté que vous êtes plus poltron que lui.

Imaginez ce malheureux Lièvre à qui la nature a refusé des armes; il a contre lui deux ou trois Chiens courants, quatre fois gros et forts comme lui, armés de dents redoutables, et de plus ayant conscience qu’en l’attaquant ils ne courent aucun danger. Il a en outre deux, trois, quelquefois dix Bêtes énormes, vous, messieurs, défendues par une puissante mousqueterie, furieuses, ardentes, et maladroites, heureusement.

L’astuce de vos filles d’opéra.

En face de cette armée, le Lièvre fuit, le lâche! et voilà sa réputation faite. Mais, ventre de Biche! vous fuyez bien, gros Homme que vous êtes, devant une abeille qui vous poursuit.

Vous l’appelez timide, le pauvre Animal qui, traqué, poursuivi par tout un bataillon, trouve encore la force de lutter, invente des ruses, vous met sur les dents et parfois vous échappe, à vous autres, géants, qui restez là, le fusil déchargé et la sueur au front.

Si cet Animal-là n’a pas de sang-froid, en vérité, qui donc en a?

Mais vous, Homme courageux, le jour où vous avez parlé pour la première fois à votre future femme, je vous vois d’ici, vous étiez tremblant, les oreilles basses, les genoux en dedans, les jambes fléchissantes, tenant piteusement votre chapeau!

Ils se moquent de tes allures, mon pauvre Lièvre!

C’est que je ne vois pas, ô roi de la création, le moindre terrain où tu retrouves ta supériorité. Tu nous méprises, parce que nous couchons en plein air, et que, toi, tu bâtis des palais; mais, qu’est-ce que cela prouve, si ce n’est que nous ne craignons pas les rhumes de cerveau, et que tu les redoutes infiniment? J’ai vu tes villes, très-rapidement, il est vrai, en passant au-dessus; mais je me suis aperçu immédiatement qu’à côté des palais il y avait des ruelles sombres encombrées de masures. A côté de gros bonshommes joufflus et roses, j’en ai vu de pâles et de bien maigres, traînant la jambe et tendant la main. Et tu appelles cela, roi de la création, une organisation sociale? Mais ton beau corps, société humaine, est couvert de plaies horribles.

Dans nos royaumes de Bêtes, nous ignorons la mendicité. Il n’est pas un Corbeau qui ne mourût de honte s’il fallait se mettre des lunettes vertes et jouer de la clarinette pour attendrir la sensibilité des autres Corbeaux et se faire nourrir par eux. Et croyez-vous de bonne foi que tous les mendiants qui nous promènent par les rues ne prouvent pas, par cela même, qu’ils sont inférieurs de beaucoup aux Animaux qu’ils exhibent?

Quand nous ne gagnons plus notre vie nous-mêmes, nous autres Bêtes, nous mourons. Je ne crois pas qu’on puisse rien trouver de plus beau que ce genre d’organisation sociale.

Voyons, sur quel terrain maintenant porterons-nous la discussion? car, si je n’ai pas tout dit, j’ai hâte d’en finir, n’ayant pas, grâce à Dieu, l’habitude de me servir de mes plumes pour noircir du papier.

Ah! j’y suis; il vous reste le royaume des arts, ce sentiment artistique dont vous prétendez avoir le monopole, et qui est comme un des quatre pieds de votre trône. Et de quel droit prétendez-vous que nous ne sommes ni artistes ni poëtes? Qui vous dit que le Bœuf, qui s’arrête silencieux au milieu du sillon et regarde, ne jouit pas quand le ciel est pur et que la prairie verdoie? Qui vous permet de juger des sentiments intimes que nous éprouvons en présence de la belle nature, dans l’intimité de laquelle nous vivons incessamment? Qui vous dit que l’Insecte aux ailes d’or, qui se pose sur sa fleur, ne l’aime pas et ne la trouve pas belle, n’en jouit pas en artiste, en amant? Qui vous dit que l’Oiseau qui chante ne soit qu’une machine à rendre des sons, et que votre âme humaine ait absorbé la nôtre tout entière?

Vous ai-je raconté ce que j’éprouve, moi, Corbeau, lorsque le gros nuage approche, que l’ouragan me pousse et que je lutte, que la tempête me bat les flancs, que j’aperçois au loin le ciel qui se déchire, les forêts qui plient et grincent, que tout ce qui vit au monde, à commencer par vous, se cache, tremble, s’abrite, et que moi, les ailes étendues, plus noir encore que l’orage, plus noir et plus entêté, je plane et je jouis? Qui vous dit, morbleu! que je ne trouve pas cela beau?

Ah! tenez, monsieur le roi, qui vous cachez sous vos culottes, vous êtes un bien drôle de petit bonhomme.

Cela dit, je signe et appose mon cachet.

J’ai l’honneur de vous saluer,

Gustave Droz.


SOUVENIRS
D’UNE
VIEILLE CORNEILLE

FRAGMENTS TIRES D’UN ALBUM DE VOYAGE

Non animum mutant qui trans mare currunt.
—Horace, Épîtres.—
Venez à nous, nous savons tout.
Les Sirènes à Ulysse.

SOMMAIRE.

. . . . . Pourquoi voyage-t-on?—Un vieux Château.—Monsieur le Duc et madame la Duchesse.—Une Terrasse.—Un vieux Faucon.—A quoi tient le cœur d’un Lézard.—Suite de l’histoire des hôtes de la terrasse.—Faites-vous donc Grand-Duc!—Une Carpe magicienne.—Comment un Hibou meurt d’amour.—Où madame la Corneille reprend la parole pour son propre compte.—Conclusion.

. . . . . Et d’abord, pourquoi voyage-t-on? Le repos n’est-il pas ce qu’il y a de meilleur au monde? Est-il rien qui vaille qu’on se dérange pour l’aller chercher ou pour l’éviter? Ne dirait-on pas, à voir l’air et la terre incessamment traversés, qu’on gagne quelque chose à se déplacer?

Les uns courent après le mieux que personne n’atteint, les autres fuient le mal auquel personne n’échappe. Les Hirondelles voyagent avec le soleil et le suivent partout où il lui plaît d’aller; les Marmottes le laissent partir et s’endorment en attendant son retour, sur la foi de cet adage que le soleil, ce qui pour elles est la fortune, vient en dormant. Mais des unes, beaucoup partent, et bien peu reviennent: l’espace est si vaste et la mer si avide! Et des autres, beaucoup s’endorment et peu se réveillent: on est si près de la mort, qui toujours veille, quand on dort! Le Papillon voyage pour cette seule raison qu’il a des ailes; l’Escargot traîne avec lui sa maison plutôt que de rester en place. L’inconnu est si beau! La faim chasse ceux-ci, l’amour pousse ceux-là. Pour les premiers, la patrie et le bonheur, c’est le lieu où l’on mange; pour les seconds, c’est le lieu où l’on aime. La satiété poursuit ceux qui ne marchent pas avec le désir. Enfin le monde entier s’agite; dans les chaînes ou dans la liberté, chacun précipite sa vie. Mais pour le monde tout entier comme pour l’Écureuil dans sa cage, le mouvement ce n’est pas le progrès: s’agiter n’est pas avancer[11]. Malheureusement on s’agite plus qu’on n’avance.

Aussi dit-on que les plus sages, pensant que mieux vaut un paisible malheur qu’un bonheur agité, vivent aux lieux qui les ont vus naître, sans souci de ce qui se passe plus loin que leur horizon, et meurent, sinon heureux, du moins tranquilles. Mais qui sait si cette sagesse ne vient pas de la sécheresse de leur cœur ou de l’impuissance de leurs ailes?

Personne n’a mieux répondu à cette question: «Pourquoi voyage-t-on?» qu’un grand écrivain de notre sexe. «On voyage, a dit George Sand, parce qu’on n’est bien nulle part ici-bas.» Il est donc juste que rien ne s’arrête, car rien n’est parfait, et l’immobilité ne conviendrait qu’à la perfection.

Pour moi, j’ai voyagé. Non pas que je fusse née d’humeur inquiète et voyageuse; bien au contraire, j’aimais mon nid et les courtes promenades.


«A quoi bon ces interminables considérations au début de votre récit? me dit un de mes vieux amis, mon voisin, auquel il m’arrive parfois de demander conseil, en me réservant toutefois de ne faire que ce que je veux. Ce n’est pas parce que vous vous occupez de philosophie, d’archéologie, d’histoire, de physiologie, etc., etc., qu’il vous faut donner de tout cela à vos lecteurs autant qu’il vous convient d’en prendre pour vous-même. Vous passerez pour une pédante, pour un philosophe emplumé; on vous renverra en Sorbonne, et, qui pis est, on ne vous lira pas. N’allez-vous pas faire un résumé scrupuleux de tout ce que vous avez vu et pensé depuis tantôt cent ans que vous êtes au monde, justifier votre titre enfin, et joindre au tort d’avoir usé vos ailes sur toutes les grandes routes le tort bien plus grand de voyager sérieusement sur le papier? Croyez-moi, si vous voulez plaire, ayez de la raison, de l’esprit, du sentiment, de la passion, comme par hasard; mais gardez-vous d’oublier la folie[12]. Le siècle des Colomb est passé: on n’a pas besoin de découvrir un nouveau monde pour s’intituler voyageur, on l’est à moins de frais. On découvre le lieu où l’on est né, on découvre son voisin, on se découvre soi-même, ou l’on ne découvre rien du tout; cela vaut bien mieux, cela mène moins loin, et, Dieu nous le pardonne! cela plaît autant. Contez donc, contez. Qu’importe comment vous contiez, pourvu que vous contiez? le temps est aux historiettes. Imitez vos contemporains, ces illustres voyageurs, qui datent des quatre coins du globe leurs impressions écrites bravement sur la paille ou sur le duvet du nid paternel; faites comme eux. A propos de voyages, parlez de tout, et de vous-même, et de vos amis, si bon vous semble; puis mentez un peu, et je vous promets un honnête succès; de grandes erreurs et d’imperceptibles vérités, c’est ainsi qu’on bâtit les meilleurs ouvrages. On ne vous admirera pas, on ne vous croira pas, mais on vous lira. Vous êtes modeste; que vous faut-il de plus?»

Ces réflexions m’arrêtèrent un instant. Le conseil pouvait être bon et semblait, en tout cas, facile à suivre; mais ma conscience l’emporta. «On ne fait pas ce qu’on veut, on fait ce qu’on peut et ce qu’on doit surtout, répondis-je; je suis une Corneille d’honneur, je ferai de mon mieux. Si vous n’avez à me donner que des conseils comme ceux-là, je serai heureuse qu’il vous plaise de les garder pour vous.

—Soit, je me tais,» me dit en s’inclinant profondément mon interlocuteur un peu piqué.

Je lui rendis sa révérence, et je repris la plume.

On le sait, je suis une vieille Corneille. Si vieille que je sois, et je le suis assez pour ne plus songer à cacher mon âge, je me souviens d’avoir été jeune, oui jeune, quoi qu’en disent les Étourneaux mes voisins, aussi jeune qu’eux assurément, mais moins étourdie peut-être et moins oublieuse de ce qu’on doit de respect à la vieillesse qu’on honorerait davantage, si l’on songeait un peu qu’être vieux c’est être en train de mourir; la mort arrive à la fin de la vieillesse pour la relever et l’ennoblir.

J’ai donc été jeune; jeune, heureuse et mariée. Jeunesse et bonheur, je perdis tout le même jour, il y a cinquante ans, en perdant un mari adoré.

Jour affreux! que je n’oublierai de ma vie. Le vent soufflait avec violence dans les dentelles du vieux clocher. Le tonnerre roulait avec fureur sous le ciel obscur. La sombre cathédrale tremblait sur ses fondements, comme si elle eût été animée par l’épouvante. La pluie froide tombait par torrents, et, pour la première fois, menaçait de gagner notre nid, si bien caché qu’il fût dans un des plis du manteau de la cathédrale de Strasbourg. «Je vais mourir, me dit d’une voix affaiblie, mais résolue pourtant, l’époux que je pleure, je vais mourir! adieu! Si ces pauvres petits pouvaient se passer de toi, je te dirais de mourir avec moi, et nous nous en irions ensemble là-haut, plus haut que le soleil! La mort n’est rien pour celui qui compte sur l’éternité; mais il faut vivre quand on peut être bon à quelque chose sur la terre. Vis donc, et prends courage. Garde de moi un bon souvenir. Pauvres petits! ajouta-t-il; cela te fera plaisir de voir pousser leurs plumes.»

Ce fut son dernier mot. J’étais veuve!

On ne voit jamais le bout du malheur, le mien pouvait grandir encore. Huit jours après, je n’avais plus d’enfants: ma nichée tout entière périssait sous mes yeux.


Ce qu’il y a d’affreux dans ces maux sans remède, c’est qu’on n’en meurt pas et qu’on s’en console.

J’étais veuve...

Je faillis devenir folle. On craignit pour mes jours. Mais on m’entoura, mais on m’obséda, et j’eus la lâcheté de consentir à vivre.

«Voyagez, me dit alors une vieille Cigogne qui avait soigné mon mari et mes enfants pendant leur maladie; voyagez. Vous partirez inconsolable, vous reviendrez calme, sinon consolée. Combien de douleurs sont restées sur les grands chemins!»

Cette Cigogne était connue pour sa fidélité à tous les bons sentiments, mais la pratique du monde l’avait endurcie. Cette parole me parut impie, et je la laissai sans réponse.

Quelques Corbeaux, de ceux que mon mari avait le plus aimés, joignirent alors leur voix à celle de l’impassible Cigogne, et pendant quelques jours je n’entendis rien autre chose que ceci: «Partez, partez,» me disait-on de tous côtés.

Mon cœur se brisait à la pensée d’abandonner ces pierres vénérées où je les avais tous vus vivre, m’aimer et mourir; où, en dépit de ma raison, j’espérais toujours les voir reparaître, car il faut des années pour croire à la mort de ceux qu’on aime... O terre! où vont les morts, et que fais-tu d’eux? Mais le moyen de souffrir à sa guise au milieu de gens qui se croient tenus de vous consoler?

Je partis donc, je partis pour être seule, pour pleurer à mon aise.

Pendant cinquante ans, je dois le dire, je ne me suis ni arrêtée ni consolée. Mais, hélas! faibles que nous sommes! nous ne savons même pas pleurer éternellement. La sceptique Cigogne avait dit vrai. Et après avoir pleuré, pleuré longtemps, ma chère douleur m’échappa peu à peu. A quoi sommes-nous fidèles?


Vie errante
Est chose enivrante.

Du moment où je ne voyageais plus que pour voyager, et qu’en haine du moindre repos, pour ainsi dire, je pensai à cette maxime d’un grand moraliste: «On ne voyage que pour raconter;» «Pourquoi ne raconterais-je pas?» me dis-je aussitôt.

Ce fut ainsi que je pris d’abord une note, puis deux, puis trois, puis mille. A mesure que l’occasion s’en présentait, et j’avais soin qu’elle se présentât souvent, je racontais mes voyages aux Oiseaux qu’un peu de curiosité rassemblait autour de moi. Je m’efforçais de parler clairement et de dire honnêtement à chacun ce qui pouvait lui être utile et agréable; je voyais bien qu’on m’écoutait, mais on ne me louait pas encore, et chacun semblait craindre de hasarder son suffrage. A la fin, un Oiseau (qui, à la vérité, n’était pas de mes amis) se risqua et dit tout haut, avec une grande assurance, que mes contes étaient bons. C’en fut assez, leur fortune était faite; bientôt mes récits passèrent, volèrent de bec en bec, et je les retrouvai partout. J’en fus flattée.

Je pris d’abord une note, puis deux, puis trois, puis mille...

Quand on a une fois goûté de la louange, on en vient à l’aimer, si peu qu’on la mérite, ou si peu qu’elle vaille et qu’on l’estime. Je continuai donc.


Un vieux Château.

Il était une fois un vieux château...

(J’entre en matière comme les vieux conteurs, mais pourquoi non? Ne suis-je pas contemporaine des histoires qui commencent comme celle-ci?)

Il était donc une fois un vieux château, le château de ***, dont je ne puis dire le nom, pour des raisons que je dois taire aussi.

Dans le temps où il y avait en France ce qu’on appelait des châteaux forts, ce château avait été un château fort; c’est-à-dire qu’il avait vu pendant sa longue vie tout ce que les châteaux avaient coutume de voir dans ces temps-là. Il avait souvent été attaqué et souvent défendu, souvent pris et souvent repris.

Ces choses-là n’arrivent pas à un château, si fort qu’il soit, sans qu’il en résulte pour lui de notables altérations; aussi n’assurerais-je pas qu’à l’époque dont je parle il eût rien conservé de sa première architecture.

Il me suffira de dire qu’après avoir été pris et saccagé pour la dernière fois à la révolution de 93, qui épargna peu les châteaux, il fut bien près d’être restauré après celle de 1815, qui leur fut meilleure, à ce qu’il paraît. Malheureusement pour ce château, ce fut au moment où sa fortune commençait à se refaire qu’arriva cette fameuse révolution de 1830, qui vous a été si longuement racontée par l’honnête Lièvre dont les touchantes aventures ouvrent ce livre.

Le vieux manoir dut alors sortir de noblesse. Il dérogea et fut vendu à un banquier. Un banquier est un Homme qui est tenu d’avoir de l’argent, mais qui peut à toute force manquer de connaissances archéologiques. Aussi l’acheteur financier, tout en voulant du bien à sa nouvelle propriété, lui porta-t-il le dernier coup.

Il y mit les maçons!

En moins de rien les trous furent bouchés, les murs blanchis, et au moyen d’une terrasse (renaissance!) qu’on crut mettre en rapport avec ce qui restait, la chapelle elle-même fut utilisée, et profanée! On en fit une de ces cages à compartiments dans lesquelles les hommes emprisonnent volontairement les trois quarts de leur existence, en haine sans doute de ce que Dieu a fait pour ses créatures: le ciel, l’air et la liberté.

Un banquier.

Pourtant l’antique castel ne fut pas rebâti dans son entier. Le banquier s’était contenté, en Homme qui sait le prix de l’argent, d’en relever une partie seulement. Tous les styles d’ailleurs furent mêlés selon l’usage: les étages supérieurs étaient d’architecture romane, et les étages inférieurs d’architecture gothique; ce qui pouvait donner à entendre qu’on avait bâti les toits d’abord et les fondements tout à la fin. Ces barbarismes feront, je l’espère, frémir tous les architectes, et aussi les Castors, auxquels les Hommes ont volé les éléments de leur sévère architecture byzantine.

Ceci n’empêcha pas que cette restauration bourgeoise fît grand bruit dans le pays, et beaucoup d’honneur au maçon qui avait si intrépidement mené à fin cette œuvre d’artiste.

Le reste fut heureusement abandonné, ou, pour mieux dire, sauvé.

Ce fut ainsi que ce pauvre vieux château perdit son caractère de vieux château, et qu’après avoir été habité autrefois par des comtes, par des princes, et peut-être bien par des rois, il était devenu une sorte de maison de campagne que ses nouveaux propriétaires daignaient à peine visiter.

Je l’ai dit, je suis née dans le grand portail de la cathédrale de Strasbourg, ce diamant de l’Alsace, entre les flammes de pierre qui soutiennent de leurs robustes étreintes l’image du Père éternel. Quand on a eu un pareil berceau, quand on a été élevée dans le respect des vieilles choses, on ne peut voir, sans crier au blasphème, l’impiété de ces Hommes qui détruisent effrontément le peu de bien que leurs pères avaient su faire.

Du reste, la partie restaurée avait trouvé des hôtes dignes d’elle.

Elle était habitée par des Chouettes et par des Hiboux, qui, se voyant sur une terrasse toute neuve, se donnaient des airs de grands seigneurs, les plus risibles du monde, et se faisaient appeler sans pudeur monsieur le Grand-Duc et madame la Grande-Duchesse par les pauvres Chauves-Souris qui les servaient.

J’arrivai un soir à ce château, très-fatiguée, après toute une journée de vol forcé. J’étais de la plus mauvaise humeur, de celle que l’on a contre soi-même autant que contre les autres, ce qu’il y a de pis enfin. J’avais été tout à la fois poursuivie par l’ennui, qui n’est autre, je crois, que le vide du cœur, et inquiétée par un de ces chasseurs novices qui ne respectent ni l’âge, ni l’espèce, et pour lesquels rien n’est sacré. Le hasard voulut que je m’abattisse sur la balustrade de la terrasse dont je viens de parler, derrière une rangée de vases Louis XV, du sein desquels s’élevaient les tristes rameaux de quelques cyprès à moitié morts.

Minuit sonnait!

Un de ces chasseurs novices pour lesquels rien n’est sacré.

Minuit! Dans les romans il est rare que minuit sonne impunément; mais dans un récit véridique, comme celui-ci, les choses se passent d’ordinaire plus simplement. Et les douze coups me rappelèrent seulement que je ferais bien de me coucher, si je voulais repartir de bonne heure.—Je me couchai donc.


Monsieur le Duc et madame la Duchesse.—Une Terrasse.

J’allais m’endormir, quand je crus m’apercevoir que je n’étais pas seule sur la terrasse: j’entrevis en effet, à la faible clarté des étoiles, un Hibou qui enveloppait galamment dans l’une de ses ailes une Chouette d’assez bonne apparence, tandis qu’il se drapait avec l’autre comme un héros d’opéra dans son manteau.

En prêtant un peu l’oreille, j’entendis qu’il s’agissait de la lune, de la nuit brune, etc.; tout cela se disait ou se chantait sur un air passablement lamentable.

Pauvre lune! s’il fallait en croire les amoureux, tu n’aurais été faite que pour eux.

Pour rien au monde je n’aurais voulu être indiscrète ni prendre une hospitalité qui ne pouvait guère, d’ailleurs, m’être refusée. Je m’adressai donc poliment à une Chauve-Souris de service qui vint à passer. «Ma bonne, lui dis-je, veuillez faire savoir à vos maîtres qu’une Corneille de cent ans leur demande l’hospitalité pour une nuit.

—Qu’appelez-vous votre bonne? me répondit la Chauve-Souris d’un air piqué; apprenez que je ne suis la bonne de personne. Je suis au service de madame la Duchesse, et j’ai l’honneur d’être sa première camériste. Mais qui êtes-vous, madame la Corneille de cent ans? de quelle part venez-vous? comment vous annoncerai-je? quel est votre titre?

—Mon titre? repris-je. Mais je suis très-fatiguée, j’ai besoin de repos, et je ne sache pas qu’on en puisse trouver un meilleur pour demander ce que je demande, le droit de dormir sans aller plus loin.

—Voilà un beau titre en effet, me répliqua la sotte pécore tout en s’en allant. Croyez-vous que les grands personnages, comme il en vient au château, soient jamais fatigués? Ils n’ont rien à faire et volent tout doucement.»

Au bout d’un instant, je vis arriver une autre Chauve-Souris. Celle-ci, n’étant encore que la troisième des Chauves-Souris de service de madame la Duchesse, était moins impertinente que la première. «Bon Dieu! me dit-elle, la première camériste vient d’être grondée à cause de vous. Madame chantait un nocturne avec monsieur, et dans ces moments-là elle n’entend pas qu’on la dérange: madame vous fait dire qu’elle n’est pas visible. D’ailleurs, madame ne reçoit que des personnes titrées, et vous n’avez point de titres.

—Que me contez-vous là? lui dis-je; n’ai-je pas des yeux pour voir que votre Grand-Duc n’est qu’un Hibou, et que votre Grande-Duchesse n’est qu’une Chouette, à laquelle ces hautes mines vont fort mal?

Madame la Duchesse chante un nocturne avec monsieur le Duc, et, dans ces moments-là, elle n’entend pas qu’on la dérange.

—Chut! me dit à l’oreille la Chauve-Souris qui était un peu bavarde, et parlez plus bas! Si l’on savait seulement que je vous écoute, je serais chassée, et peut-être mangée. Depuis qu’ils ont quitté la fabrique où leur sont venues leurs premières plumes, mes maîtres ne rêvent que grandeurs; ils meurent d’envie de s’anoblir. On parle de recreuser les fossés et les grenouillères, de refaire les ponts-levis et de redresser les tourelles, et ils espèrent devenir nobles pour de bon au milieu de ces attributs de la noblesse. Mais, bah! l’habit ne fait pas le moine, et le château ne fait pas le noble. Du reste, ma bonne dame, volez là-bas, à droite, vous y trouverez les ruines du vieux château, et vous y serez tout aussi bien qu’ici, je vous assure.

—Des ruines! m’écriai-je, il y a des ruines près d’ici, il reste quelque chose du vieux château, et j’aurais pu passer la nuit sur cette vilaine terrasse qui n’a ni style, ni grandeur, ni souvenirs! Merci, ma belle, votre maîtresse fait bien d’être une sotte; à l’heure qu’il est, je n’ai qu’à me louer d’elle.»

En vérité, rien n’est plus bouffon que les prétentions de ces nobles de contrebande. Je laissai là ces Oiseaux ridicules, cette maison badigeonnée, et bien m’en prit.

Sans doute, du vieux château il était resté peu de chose, mais j’aurais donné vingt-cinq châteaux restaurés comme celui que je venais de quitter, pour une seule des pierres du vénérable mur sur lequel j’eus le bonheur de me poser.

L’admirable vieux mur!

Est-il au monde rien de plus touchant que ces débris immortels qui témoignent si éloquemment du tort que ce qui est fait chaque jour à ce qui a été? Comment peut-on hésiter entre les vieilles choses et les nouvelles? Le présent est-il autre chose que le Singe du passé[13]?


Un vieux Faucon.

Ce superbe vieux mur entourait une cour vieille aussi. Une vigne vierge embrassait de ses vertes pousses tout un pan de la muraille. Des scolopendres, des lis et des tulipes sauvages croissaient entre les marches d’un perron délabré qu’un lierre recouvrait en partie. Les humbles fleurs blanches de la bourse-à-pasteur, les boutons-d’or, les giroflées jaunes, l’œillet rougeâtre, le pâle réséda, les vipérines bleues et roses se faisaient jour entre les dalles et disputaient la terre aux mousses, aux lichens, aux graminées, aux ronces et aux orties.

Des gueules-de-loup, des perce-pierres et les touffes hardies des coquelicots couleur de feu vivaient au milieu des décombres qu’elles semblaient enflammer.

Où l’Homme n’est plus, la nature reprend ses droits.

Cette vieille cour appartenait à un vieux Faucon qui n’avait pas grand’chose, parce que les révolutions l’avaient ruiné, mais qui donnait tout ce qu’il avait et vivait pauvrement, mais noblement, faisant volontiers les honneurs de sa cour aux animaux égarés; aussi était-elle toujours encombrée de bêtes à toutes pattes, à tout poil et à toutes plumes, de Rats sans ressources, de Musaraignes et de Taupes attardées, de Grillons, de Cigales et autres musiciens sans asile; quelques-uns même s’y étaient fixés à demeure. Les Pierrots n’y manquaient pas, et un Mulot très-entêté était parvenu, malgré toutes les difficultés que lui avait présentées la nature calcaire d’un terrain stratifié, à se creuser sous une dalle un trou fort profond.

Le digne seigneur était allié aux espèces les plus nobles de France, et comptait des Phénix, des Merlettes et des Hermines dans sa famille.

C’était un vieillard encore sec et vigoureux. Il y avait dans toute sa personne cette grâce naturelle et imposante des Oiseaux de grande race, cette simple majesté qui, dit-on, devient de jour en jour plus rare; et quand la goutte (cette maladie des nobles, qui s’est fait peuple comme le reste, et qui a eu tort) lui laissait quelque répit, il fallait l’entendre raconter ses prouesses d’autrefois; alors sa haute taille se redressait, son œil brillait comme l’œil de l’Aigle et semblait défier le temps lui-même. «Un jour, (disait-il souvent), et c’était là un de ses glorieux souvenirs, un jour j’échappai au page qui me portait, et je chassai librement pendant toute une semaine. Ah! j’étais le premier Faucon de France! Aussi, quand je reparus, ma belle maîtresse fut-elle si aise de me revoir qu’elle me baisa de toute son âme en me remerciant d’être revenu. Le pauvre page avait été grondé, mon retour lui valut sa grâce.»

Et un Mulot très-entêté était parvenu à se creuser, malgré toutes les difficultés, etc.

Hélas! plus de chasses, plus de fêtes brillantes, plus de fanfares, plus de triomphes, plus de ces grandes dames si regrettées aujourd’hui, de ceux même qui n’ont jamais pu savoir de combien elles l’emportaient sur celles d’à présent, ni par conséquent pourquoi elles sont si regrettables.

Au lieu de tout cela, des chasses sans pompe, des chasseurs en lunettes, les chasseurs du jour enfin, qui vont à la chasse sur les grandes routes et jettent leur poudre aux moineaux; et enfin, au lieu de ces pages dorés qui le portaient au poing, pour tout serviteur, dois-je le dire? un pauvre Sansonnet!


Après tout, mieux vaut peut-être pour page un Sansonnet que pas de page du tout. Ce Sansonnet était bien le plus drôle d’Oiseau qui se puisse voir; vieux, cassé, bavard, fantasque, mais bon, mais dévoué et domestique par tempérament. Il avait appartenu au sacristain d’une petite église voisine, et, en vertu sans doute de ce proverbe, qui dit tel maître tel valet, il avait fini par ressembler à son maître, et avait pris des airs d’église, qui donnaient à sa figure et à son accent je ne sais quoi d’humain et de béni, dont l’effet provoquait, quoi qu’on en eût, un fou rire.

Devenu libre à la mort de son premier maître, il était resté tristement perché sur sa cage pendant quatre grands jours, se contentant de gober tristement quelques mouches au passage, et ne s’était envolé qu’après avoir eu le temps de se convaincre que les morts ne reviennent pas.

Ne sachant que faire de sa personne, il était venu, rien que pour l’amour de la domesticité, offrir ses services et le respectueux servage de son cœur au vieux Faucon qui les agréa. Dès les premiers jours, il s’était pris d’une affection sérieuse pour ce vieillard qu’on aimait rien qu’à le voir. L’excellent serviteur, qui savait bien que noblesse oblige, faisait de son mieux pour tenir sa cour sur un grand pied. S’il est triste d’être pauvre, il l’est encore plus de le paraître. Nouveau Caleb, il se multipliait, parlait à tous et volait partout à la fois. «Je suis le seul domestique de mon maître, disait-il à tous les nouveaux venus; à quoi bon s’embarrasser de tant de gens? notre maison en est-elle moins noble?» Il était notoire qu’il servait son maître pour rien; mais quelques méchantes langues disaient que le vieux noble avait sans doute enfoui quelque part un trésor, et confié son secret à son domestique, qui s’en emparerait à sa mort. Rien n’était plus faux; mais le désintéressement est si rare qu’on n’y croit pas.

Le vieux serviteur vivait avec une économie extrême: il apportait à son maître la nourriture qu’il allait chercher au loin, il ne mangeait qu’après lui, et disait qu’il avait mangé auparavant quand il ne restait rien. Il avait eu le bonheur de trouver sous la marche du perron une espèce de grillage à la vue duquel, en Oiseau qui a aimé sa cage, le pauvre Sansonnet avait bondi de joie; et tous les soirs, sans y manquer, notre vieux serviteur s’allait percher derrière ce bien-aimé grillage, heureux de se croire protégé par ce simulacre de prison.

Quand j’arrivai, le serviteur dormait, le maître dormait, tout le monde dormait. J’en fis autant.


Le lendemain, je fus reçue par mon hôte avec une si exquise politesse, que je crus un instant avoir retrouvé ce bon vieux temps où les Oiseaux étaient si polis et les Corneilles si fêtées.

«Vous êtes chez vous,» me dit-il...

Cette ruine et moi nous nous allions si bien, il y avait entre nous des rapports si sympathiques, que j’acceptai l’offre de l’aimable vieillard et que je pris à l’instant même la résolution de rester chez lui pendant quelque temps.

Autour de moi tout était vieux, j’étais heureuse ou peu s’en faut. Je passai mes jours à parcourir les environs, à en rechercher les beautés et à questionner les habitants de ces campagnes. Ces Oiseaux des champs savent souvent, sans s’en douter, beaucoup de choses qu’on demanderait en vain aux Oiseaux des villes. Il semble que la nature livre plus volontiers à leur foi naïve ses sublimes secrets. N’est-il pas vrai de dire que ce que nous savons le mieux, c’est ce que nous n’avons pas appris?


C’est pendant ce séjour que j’eus l’occasion d’étudier les mœurs d’un Lézard, dont le bon naturel m’avait vivement intéressé. Ces individus étant, selon le mot de Figaro, paresseux avec délices, j’ai pensé que si quelqu’un ne se chargeait pas de parler pour eux, leur monographie manquerait à notre histoire, et peut-être eût-ce été dommage.


A QUOI TIENT LE CŒUR D’UN LÉZARD.

I

Dans une des pierres les plus pittoresques du mur qui m’avait séduite, vivait un Lézard, le plus beau, le plus distingué, le plus aimable de tous les Lézards. Pour peu qu’on eût du goût, il fallait admirer la taille svelte, la queue déliée, les jolis ongles crochus, les dents fines et blanches, les yeux vifs et animés de cette charmante créature. Rien n’était plus séduisant que sa gracieuse personne. Il n’était aucune de ses changeantes couleurs dont le reflet ne fût agréable. Tout enfin était délicat et doux dans l’aspect de ce fortuné Lézard.

Quand il grimpait au mur en frétillant de mille façons élégantes et coquettes, ou qu’il courait en se faufilant dans l’herbe fleurie sans seulement laisser de traces de son joli petit corps sur les fleurs, on ne pouvait se lasser de le regarder, et toutes les Lézardes en avaient la tête tournée.

Du reste, on ne saurait être plus simple et plus naïf que ne l’était ce roi des Lézards. Comme un Kardouon célèbre[14], il aurait été de force à prendre des louis d’or pour des ronds de carotte. Ceci prouve qu’il avait toujours vécu loin du monde.

Je me trompe, une fois, mais une fois seulement, il avait eu l’occasion d’aller dans le monde, dans le monde des Lézards bien entendu, et quoique ce monde soit cent fois moins corrompu que le monde perfide des Serpents, des Couleuvres et des Hommes, il jura qu’on ne l’y reprendrait plus, et n’y resta qu’un jour qui lui parut un siècle.

Après quoi il revint dans sa chère solitude, bien résolu de ne plus la quitter, et sans avoir rien perdu, heureusement, de cette candeur et de ce bon naturel qui ne se peut guère garder qu’aux champs, et dans la vie qu’un Animal dont le cœur est bien placé peut mener au milieu des fleurs et en plein air, devant cette bonne nature qui nous caresse de tant de façons. C’est le privilége des âmes candides d’approcher le mal impunément. Il demeurait au midi dans ce superbe vieux mur, et avait eu le bon esprit, ayant trouvé au beau milieu d’une pierre un brillant petit palais, d’y vivre sans faste, plus heureux qu’un prince, et de n’en être pas plus fier pour cela.

C’était en vain qu’un Geai huppé lui avait assuré qu’il descendait de Crocodiles fameux, et que ses ancêtres avaient trente-cinq pieds de longueur. Se voyant si petit, et voyant aussi que le plus grand de ses ancêtres ne l’aurait pu grandir d’une ligne ni ajouter seulement un anneau aux anneaux de sa queue, il se souciait fort peu de son origine et ne s’inquiétait guère d’être né d’un œuf imperceptible ou d’un gros œuf, pourvu qu’il fût né de manière à être heureux; et il l’était. Il ne se serait pas dérangé d’un pas pour aller contempler ce qui restait de ses pères, dont il ne restait que des os, si honorable qu’il fût pour ces restes illustres d’être conservés à Paris dans le Jardin des Plantes, ce tombeau de sa noble famille, comme disait le Geai huppé.

Enfin, sans avoir les faiblesses contraires, il n’avait point de faiblesses aristocratiques, et n’aurait pas refait la Genèse pour s’y donner une plus belle place. Il était content de son sort, et du moment où le soleil brillait pour tout le monde, peu lui importait le reste.

II

Qui le croira? Au dire de toutes les Lézardes des environs, il manquait quelque chose à un Lézard si bien doué, puisque aucune d’elles n’avait encore trouvé le chemin de son cœur. Ce n’était pas que beaucoup ne l’eussent cherché. Mais hélas! le plus beau des Lézards était aussi le plus indifférent de tous, et il ne s’était même pas aperçu du bien qu’on lui voulait.

C’était vraiment dommage, car il ne s’était peut-être jamais vu de Lézard de meilleure mine. Mais qu’y faire, et comment épouser un Lézard qui ne veut pas qu’on l’épouse? La plupart avaient porté leur cœur ailleurs.

III

Le plus beau Lézard du monde ne peut donner que ce qu’il a, et ce qu’on a donné une fois on ne l’a plus. Or, le plus beau Lézard du monde avait donné son cœur, et donné sans réserve. Voilà ce que personne ne savait, et lui-même n’en savait pas plus que les autres. Cet amour lui était venu sans qu’il s’en aperçût: c’est ainsi que l’amour vient quand il doit rester; et il était entré si avant dans ce cœur bien épris, que, l’eût-il voulu, il n’y aurait pas eu moyen de l’en faire sortir. Voilà comme on aime quand on aime bien, et quand on a raison d’aimer ce qu’on aime.

Vous lui eussiez dit qu’il était amoureux que vous l’eussiez blessé et qu’il ne vous eût pas cru. Amoureux, lui! dites dévoué, dites reconnaissant, dites respectueux, dites religieux, dites pieux, ou plutôt faites un mot tout à la fois plus grand et plus simple, plus chaste et plus pur que tous ces mots, un mot tout exprès. Mais amoureux? il ne l’était pas; il n’aurait osé, ni voulu, ni daigné, ni su l’être.

Aimer et rien qu’aimer, c’est bien peu dire! Peut-être si ce mot n’eût été, comme tant d’autres mots de notre langue, gâté et profané, eût-il laissé dire qu’il adorait ce qu’il aimait; mais à coup sûr le plus humble silence pouvait seul exprimer convenablement ce qu’il sentait. Telle était son innocence, qu’il ne s’était jamais rendu compte de l’état de son cœur.

Sans doute il lui plaisait de ne rien faire et de vivre au printemps, et de regarder fleurir les fleurs nouvelles par un beau jour, ou bien d’aller, de venir et de revenir, et de courir en liberté au milieu de l’herbe embaumée après les fils de la bonne Vierge, ces blanches toiles d’Araignée que le ciel envoie toutes garnies de Mouches excellentes à ses Lézards privilégiés. Il aimait aussi la chasse aux Sauterelles, et écoutait volontiers la vieille chanson des Cigales, quand il ne préférait pas les manger, dans l’intérêt des fleurs ses amies.

Mais ce qu’il aimait par-dessus tout et de toutes ses forces, et autant que Lézard peut aimer, c’était le soleil. Le soleil! dont Satan lui-même devint amoureux et jaloux. Quand le soleil était là, il était tout entier au soleil et ne pouvait songer à autre chose. Dès le matin, vous l’eussiez vu paraître sans bruit sur le seuil de sa demeure, se tourner doucement, ainsi que l’héliotrope, son frère en amour, vers ce roi des astres et des cœurs que les poëtes, et, parmi les poëtes, les aveugles eux-mêmes ont chanté; et là, couché sur la pierre brûlante, son âme ravie se fondait sous les rayons d’or de son bien-aimé. Heureux, trois fois heureux! Il dormait tout éveillé et réalisait ainsi les doux mensonges des rêves.

IV

Partout où il y a des Lézards, il y a des Lézardes. Or, non loin de la pierre dans laquelle demeurait mon Lézard, il y avait une autre pierre au fond de laquelle logeait un cœur qui ne battait que pour lui et que rien n’avait pu décourager. Ce petit cœur tout entier appartenait à l’ingrat qui ne s’en doutait seulement pas. La pauvre petite amoureuse passait des journées entières à la fenêtre de sa crevasse à contempler son cher Lézard, qu’elle trouvait le plus parfait du monde; mais c’était peine perdue. Et elle le voyait bien. Mais que voulez-vous? elle aimait son mal et ne désirait point en guérir. Elle savait que le plus grand bonheur de l’amour, c’est d’aimer. Pourtant quelquefois sa petite demeure lui paraissait immense. Il eût été si bon d’y vivre à deux. Quand cette pensée lui venait, ses petits yeux ne manquaient pas de se remplir de larmes. Que n’eût-elle pas donné pour essayer de cet autre bonheur qu’elle ne connaissait pas, celui d’être aimée à son tour.

«Une jolie crevasse et un cœur dévoué, c’est pourtant une belle dot,» pensait-elle.

Ou ce Lézard était aveugle, ou il était de pierre.

L’espérance la soutint aussi longtemps qu’elle crut que son Lézard n’aimait rien.

Mais que devint-elle, grand Dieu! quand elle s’aperçut qu’elle avait pour rival, elle petite Lézarde, humble Lézarde, le soleil, et que l’ingrat n’avait d’yeux que pour lui!

Aimer le soleil! Sans le profond respect que lui inspirait son étrange rival, elle eût cru que son Lézard avait perdu la tête; car, à vrai dire, elle ne se rendait pas bien compte d’une passion aussi singulière, et, pour sa part, elle ne comprenait pas bien qu’un Lézard intelligent ne pût s’arranger de façon à aimer à la fois et le soleil et une Lézarde.

C’était une bonne âme, mais elle n’était nullement artiste, et n’entendait rien aux sublimes extravagances de la poésie.

A la fin, le désespoir s’empara d’elle, et, sans en rien dire à personne, elle se prit d’un si grand dégoût de la vie, qu’elle résolut d’y mettre fin. A la voir, on ne l’eût jamais soupçonnée d’avoir cette folle envie de mourir à la fleur de son âge et dans tout l’éclat de sa beauté. Mais telle était sa fantaisie, et rien ne pouvait l’en détourner.

Poursuivie par ses sombres pensées, elle courait, au péril de ses jours, à travers les fossés profonds et les échaliers serrés, et la lisière des bois verdoyants, et les semailles, et les moissons, et les vergers, et les routes poudreuses, sans craindre ni le pied de l’Homme, ni la serre de l’Oiseau de proie. Que lui servait de vivre et d’être jolie, d’avoir une belle robe bien ajustée, et d’en pouvoir changer tous les huit jours, et de porter à son cou un collier d’or qui eût fait envie à une princesse, du moment où elle ne savait que faire de tout cela?

Vous tous, qui avez souffert comme elle, vous comprenez qu’elle songeât à la mort.

V

«Vivre ou mourir, disait-elle, lequel des deux vaut le mieux?»

Un vieux Rat, à moitié aveugle, passait en ce moment au bas de la ruine.

«Mieux vaut mourir que rester misérable,» murmurait le vieux Rat qui marchait avec peine, et qui pensait tout haut comme beaucoup de vieilles gens. Ceux de messieurs les Animaux domestiques qui s’étonnent de tout s’étonneront peut-être de voir ces paroles dans la bouche d’un Rat des champs. Mais y a-t-il donc deux manières de formuler une même vérité? Seulement à la ville et chez les Hommes la vérité se chante, ailleurs on la crie ou on l’étouffe.

La pauvre Lézarde était superstitieuse; elle vit dans ces paroles que le hasard seul lui apportait, dans cette vieille rengaîne de tous les vieux Rats, une réponse directe à sa question et un avertissement du ciel.

Elle pouvait encore apercevoir la queue pelée de son oracle qui traînait après lui dans la poussière, que déjà son parti était pris.

«Je mourrai, s’écria-t-elle; mais il saura que je meurs pour lui.»

VI

Tel est l’empire d’une grande résolution, que cette Lézarde, qui jusque-là n’avait jamais osé regarder en face celui qu’elle aimait, se trouva, comme par miracle, à côté de lui.

Quand le Lézard vit cette jolie Lézarde venir à lui d’un air si déterminé, il se retira de quelques pas en arrière parce qu’il était timide.

Quand, de son côté, la Lézarde vit qu’il allait s’en aller, elle faillit s’en aller comme lui, parce qu’elle était timide aussi. Timide? direz-vous. Soyez moins sévère, chère lectrice, pour une Lézarde qui va mourir. D’ailleurs, il lui en avait tant coûté d’avoir du courage, qu’elle ne voulut pas avoir fait un effort inutile.

«Reste, lui dit-elle, écoute-moi, et laisse-moi parler.»

Le Lézard vit bien que la pauvre Lézarde était émue, mais il était à cent lieues de croire qu’il fût pour quelque chose dans cette émotion, car il ne se rappelait pas l’avoir jamais vue. Pourtant, comme il avait de la bonté, il resta et la laissa parler.

«Je t’aime! lui dit alors la Lézarde, d’une voix dans laquelle il y avait autant de désespoir que d’amour, et tu ne sais pas seulement que j’existe. Il faut que je meure.»

Un Lézard de mauvaises mœurs aurait fait bon marché de la douleur et de l’amour de la pauvrette; mais notre Lézard, qui était honnête, ne songea pas un instant à nier cette douleur parce qu’il ne l’avait jamais ressentie; il songea encore moins à en abuser. Il fut si étourdi de ce qu’il venait d’entendre, qu’il ne sut d’abord que répondre, car il sentait bien que de sa réponse dépendait la vie ou la mort de la Lézarde.

Il réfléchit un instant.

«Je ne veux pas te tromper, lui dit-il, et pourtant je voudrais te consoler. Je ne t’aime pas, puisque je ne te connais pas, et je ne sais pas si je t’aimerai quand je te connaîtrai, car je n’ai jamais pensé à aimer une Lézarde. Mais je ne veux pas que tu meures.»

La Lézarde avait l’esprit juste; si dure que fût cette réponse, elle trouva qu’une si grande sincérité faisait honneur à celui qu’elle aimait. Je ne sais ce qu’elle lui répondit. Peu à peu le Lézard s’était rapproché d’elle, et ils s’étaient mis à causer si bas, si bas, et leur voix était si faible, que c’était à grand’peine que je pouvais saisir de loin en loin quelques mots de leur conversation: tout ce que je puis dire, c’est qu’ils parlèrent longtemps, et que, contre son ordinaire, le Lézard parla beaucoup. Il était facile de voir à ses gestes qu’il se défendait, comme il pouvait, d’aimer la pauvre Lézarde, et qu’il était souvent question du soleil qui, en ce moment, brillait au ciel d’un éclat sans pareil.

D’abord la Lézarde ne disait presque rien; c’est aimer peu que de pouvoir dire combien l’on aime, et, pendant que son Lézard parlait, elle se contentait de le regarder de toutes les façons qui veulent dire qu’on aime et qu’on est encore au désespoir; plus d’une fois je crus que tout était perdu pour elle. Mais, un poëte l’a dit[15] (un poëte doit s’y connaître): «Le hasard sert toujours les amoureux quand il le peut sans se compromettre,» et le hasard voulut qu’un gros nuage vînt à passer sur le soleil, juste au moment où son petit adorateur lui chantait son plus bel hymne.

«Tu le vois! s’écria la petite Lézarde bien inspirée, ton soleil te quitte, te quitterai-je, moi?» Son rival n’était plus là et le courage lui était revenu. «Il faut qu’on aime, dit-elle au Lézard devenu attentif, en lui montrant des fleurs l’une vers l’autre penchées, et tout auprès un œillet-poëte qui faisait les yeux doux à une rose sauvage; les fleurs aux fleurs se marient, et les Lézardes sont faites pour être les compagnes des Lézards: le ciel le veut ainsi.»

Le hasard eut le bon cœur de se mettre décidément du côté du plus faible; le nuage qui avait passé sur le soleil fut suivi de beaucoup d’autres nuages qui s’étendirent en un instant sur tout l’horizon. Un grand vent parti du nord essaya, mais en vain, de disputer l’espace à l’orage, les trèfles redressaient leurs tiges altérées, les Hirondelles rasaient la terre, et les Moucherons éperdus cherchaient partout un refuge; tout leur était bon, et l’herbe la plus menue leur paraissait un sûr asile. Le Lézard se taisait et la Lézarde se serait bien gardée de parler, l’orage parlait mieux qu’elle. Le Lézard inquiet tournait la tête de côté et d’autre, et se demandait si c’en était fait de la pompe de ce beau jour; un grand combat se livrait dans son âme, et pour la première fois il se disait que les jours sans soleil devaient être bien longs.

Un coup de tonnerre annonça que le soleil était vaincu et que les nuages allaient s’ouvrir.

La Lézarde attendait toujours, et Dieu sait avec quelle mortelle impatience son cœur battait dans sa petite poitrine.

«Tu es une bonne Lézarde, lui dit enfin le Lézard vaincu à son tour, tu ne mourras pas.»

VII

Comment dire le ravissement de la pauvre Lézarde, et combien elle était charmée d’être au monde, et combien étaient joyeux les petits sifflements qui sortaient de sa poitrine délivrée? Elle se redressait sur ses petits pieds, et elle faisait la fière, et elle était si glorieuse, qu’elle avait tout oublié. Il était bien question vraiment de ses peines passées! Le Lézard, content de voir cette joie qu’il avait faite, trouva sa petite Lézarde charmante; il partagea aussitôt avec elle une goutte de rosée qui s’était tenue fraîche dans la corolle d’une fleurette (ce qui est la manière de se marier entre Lézards), et ce fut une affaire terminée.

L’orage allait éclater et il fallait rentrer.

«J’ai un palais et tu n’as qu’une chaumière, lui dit-il; mais mon palais est si petit, que ta chaumière vaut mieux que mon palais. Puisque dans ta chaumière il y a place pour deux, veux-tu m’en céder la moitié?

—Si je le veux!» répondit la bienheureuse Lézarde; et elle le conduisit triomphante à sa grotte, dont l’entrée était cachée à dessein par quelques feuilles d’alléluia, de bois gentil et de romarin.

L’emménagement fut bientôt fait, car il n’emporta rien que sa personne. Quand il entra chez son amie, il trouva une petite demeure si bien tenue et si parfaitement disposée, que c’était assurément la plus agréable lézardière du monde. Mon Lézard, qui aimait les jolies choses et les choses élégantes, admira le bon goût qui avait présidé à l’ameublement de cette gentille caverne. Elle était divisée en deux parties: l’une était plus grande que l’autre, et c’était là qu’on allait et venait; l’autre était garnie de duvet de chardon bénit et de fleur de peuplier, et c’était là qu’on dormait.

Il mit le comble à la joie de sa compagne en l’accablant de compliments. Il est si bon d’être loué par ce qu’on aime!

Le bonheur ne tient guère de place, car ce jour-là il semblait s’être réfugié tout entier dans ce charmant réduit. Où n’entrerait-il pas s’il le voulait, puisqu’il est si petit?

Tout Lézard est un peu poëte; il fit quatre vers pour célébrer ce beau jour, mais il les oublia aussitôt. Il était encore plus Lézard que poëte.

Enfin ils étaient mariés, et ils entrevoyaient des millions de jours fortunés.

VIII

Que ne puis-je laisser là ces jeunes époux, puisqu’ils sont heureux, et croire à l’éternité de leur bonheur! Que les devoirs de l’historien sont cruels, quand il veut accomplir sa tâche jusqu’au bout!

Une fois mariée (on serait si fâché d’être heureux!), la Lézarde devint songeuse. Elle ne pouvait oublier que c’était au hasard, à un nuage, à une goutte d’eau, qu’elle avait dû son mari. Sans doute quand il l’aimait, il l’aimait bien, mais il ne l’aimait pas comme les Lézardes veulent être aimées, c’est-à-dire à toute heure, et sans cesse et sans partage. Tant que le soleil brillait, elle ne pouvait avoir raison de son mari, car il appartenait au soleil, et quand il était une fois couché sur l’herbe à demi tiède, soit seul, soit avec un Lézard de ses amis, il ne se serait pas dérangé pour un empire.

La jalousie rend féroce, quand elle est impuissante.

«Que n’ai-je, avant de me marier, mangé seulement une demi-feuille d’hellébore!» disait-elle souvent. Dois-je l’écrire? il lui arrivait quelquefois de regarder d’un œil d’envie la scabieuse, cette fleur des veuves, car elle ne pouvait s’empêcher de songer à quoi tient le cœur d’un Lézard.

Quant au Lézard, quand il n’était pas au soleil, il était à sa femme; et il croyait si bien faire en faisant ce qu’il faisait, qu’il ne s’aperçut jamais que sa Lézarde eût changé d’humeur.

Suite de l’histoire des hôtes de la terrasse.—Faites-vous donc Grand-Duc!

Madame la Duchesse, qui était venue au monde pour être une bonne grosse personne, bien portante, mangeant bien, buvant bien et vivant au mieux, qui était tout cela, mais qui se donnait toutes sortes de peines pour le cacher et pour extravaguer, avait cru de bon ton de devenir très-sensible. Tout l’émouvait; elle faisait volontiers de rien quelque chose, d’une taupinière une montagne, et tressaillait à tout propos: la chute d’une feuille, le vol d’un insecte étourdi, la vue de son ombre, le moindre bruit, ou pas le moindre bruit, tout était pour elle prétexte à émotion. Elle ne poussait plus que de petits cris, faibles, mal articulés, inintelligibles. Tout cela, selon elle, c’était la distinction. Les yeux sans cesse fixés sur la pâle lune, ce soleil des cœurs sensibles, comme elle disait; sur les étoiles, ces doux yeux de la nuit, si chères aux âmes méconnues, elle s’écriait, avec un philosophe chrétien: Qu’on ne saurait être bien où l’on est, quand on pourrait être mieux ailleurs. Aussi, pour cette Chouette éthérée, l’air le plus pur était trop lourd encore; elle détestait le soleil, ce Dieu des pauvres, disait-elle, et ne voulait du Ciel que ses plus belles étoiles; c’était à grand’peine qu’elle daignait marcher elle-même, respirer elle-même, vivre elle-même et manger elle-même. Pourtant elle mangeait bien, pesait beaucoup, et dans le même temps qu’elle affectait une sensiblerie ridicule, au point qu’elle ne pouvait, disait-elle, voir la vigne pleurer sans pleurer avec elle, on aurait pu la surprendre déchirant sans pitié, de son bec crochu, les chairs saignantes des petites Souris, des petites Taupes et des petits Oiseaux en bas âge. Elle se posait en Chouette supérieure, et n’était qu’une Chouette ridicule.

Son mari, émerveillé des grandes manières de sa Chouette adorée, s’épuisait en efforts pour s’égaler à elle. Mais dans une voie pareille, quel Hibou, quel mari ne resterait en chemin? Aussi, malgré son envie, fut-il toujours loin de son modèle; si loin, ma foi, que madame la Duchesse, qui était parvenue à oublier l’humilité de sa propre origine, en vint à reprocher à son pauvre mari de n’être, après tout, qu’un Hibou. «Quel sort! quel triste sort! s’écriait-elle. Être obligée de passer sa vie dans la société d’un Oiseau vulgaire et bourgeois, dont les seuls mérites, sa bonté et son attachement pour moi, sont gâtés par leur excès même! Malheureuse Chouette!»

Plus malheureux Hibou!

Joies modestes de la fabrique, qu’êtes-vous devenues? Plaisirs menteurs de la terrasse, où êtes-vous? Tout d’un coup madame la Duchesse cessa de chanter des nocturnes avec son mari; et un beau jour, s’étant laissé toucher par les discours audacieux d’un Milan qui avait été reçu par M. le Duc, à cause de son nom, elle partit avec lui. Le perfide avait séduit la Femme de son ami en employant avec elle les mots les plus longs de la langue des Milans amoureux.

Cet événement prêta, comme on peut le croire, aux caquets. Les Pies, les Geais, notre vieux Sansonnet lui-même, le commentèrent de mille façons. Il y a des malheurs qui manquent de dignité. Tout le monde blâma la coupable, mais personne ne plaignit le pauvre mari. La pitié qu’on accorde aux plus grands criminels, pourquoi la refuse-t-on à ceux qu’un sot orgueil a perdus? Faites-vous donc Grand-Duc!

Pour être sûre qu’elle ne tarderait pas à lui parvenir, madame la Duchesse laissa dans la partie de la terrasse où son mari avait coutume de prendre ses repas, la lettre que voici. Cette lettre était, comme dernier trait de caractère, écrite sur du papier à vignette et parfumé.

«Monsieur le Duc,

«Il est dans ma destinée d’être incomprise. Je n’essayerai donc pas de vous expliquer les motifs de mon départ.

«Signé: Duchesse de la Terrasse

M. le Duc lut, relut, et relut cent fois, sans pouvoir les comprendre, ces lignes écrites pourtant d’une griffe et d’un style assez ferme, et sembla justifier ainsi le laconisme de l’auteur.

Mais ce que l’esprit ne s’explique pas toujours, le cœur parvient souvent à le comprendre, et il sentait bien qu’un grand malheur venait de le frapper. Ce ne pouvait pas être pour rien que tout son sang avait ainsi reflué vers son cœur... Ses plumes se hérissèrent, ses yeux se fermèrent, et il fut, pendant un instant, comme atteint de vertige. Lorsqu’il put enfin mesurer toute l’étendue de son malheur, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine oppressée, et demeura longtemps immobile, comme s’il eût été privé de tout sentiment.

Quand on est ainsi frappé tout d’un coup, on se sent si faible, qu’on voudrait ne l’avoir été que petit à petit et comme insensiblement. Il lui sembla d’abord que quelque chose d’aussi essentiel que l’air, la terre et la nuit, venait de lui manquer. Il avait tout perdu en perdant la compagne de sa vie; et quand il sortit de sa stupeur, ce fut pour appeler à grands cris l’ingrate qui le fuyait, quoiqu’il la sût déjà bien loin; puis, bien qu’il n’eût été que trompé, il se crut déshonoré, et s’en alla au bord de l’eau comme doit le faire tout Hibou désespéré, pour voir si l’envie ne lui viendrait pas de se noyer avec son chagrin.

Arrivé là, il regarda d’un air sombre l’eau profonde, et y trempa son bec... pour la goûter d’abord. La lune s’étant alors dégagée d’un nuage qui avait caché son croissant, il se vit dans l’eau comme en un miroir magique, et fut effrayé du désordre de sa toilette. Machinalement, et pour obéir à une habitude de recherche que lui avait fait prendre l’ingrate pour laquelle il allait mourir, il rajusta avec soin celles de ses plumes qui s’étaient le plus ébouriffées, et trouva quelque charme dans cette occupation. Il lui semblait doux de mourir paré comme aux jours de son bonheur, paré de la parure qu’elle aimait.

Il songea aussi un instant à faire, avant de quitter la vie, une ballade à la lune, qu’il prit à témoin de ses infortunes; à la lune, l’astre favori de son infidèle, et aux nuées, vers lesquelles l’esprit de sa femme s’était si souvent envolé. Mais tous ses efforts furent inutiles, et il comprit qu’on ne saurait pleurer en vers que les peines qu’on commence à oublier.

Voyant bien qu’il n’avait plus qu’à mourir, il s’était déjà penché sur l’abîme, quand il fut arrêté par une réflexion. Lorsqu’il s’agit de la mort, il est permis d’y regarder à deux fois, et il faut être bien certain, quand on se noie, qu’on a de bonnes raisons pour le faire.

Il relut, pour la cent et unième fois, la lettre de madame la Duchesse; et cette lettre, à sa grande satisfaction, lui parut moins claire que jamais. «Diable! se dit-il, ce qu’il y a de plus clair dans tout ceci, c’est que madame la Duchesse a quitté la terrasse. Mais qui me dit qu’elle n’y reviendra pas, et qu’elle a cessé d’être digne d’y revenir? Rien, absolument rien. Elle-même refuse de s’expliquer. Ce voyage ne peut-il être un voyage d’agrément, et avoir pour but une visite à une autre Chouette de génie comme elle; ou une retraite de quelques jours dans quelque coin poétique, pour s’y livrer complétement à la méditation qu’affectionnent les âmes d’élite comme la sienne? Et encore, ne peut-elle être morte?»

Le cœur d’un Hibou a d’étranges mystères. Cette dernière hypothèse lui souriait presque: il l’eût voulue morte, plutôt que parjure.

«Parbleu! dit-il, voyez où nous entraîne l’exagération!» Et il fit gravement quelques tours sur la rive, en s’applaudissant de n’avoir pas cédé à un premier mouvement.

Mais, au bout de quelques moments, il sentit bien que la consolation qu’il avait essayé de se donner n’était pas de bon aloi. Son cœur n’avait pas cessé d’être serré; et, voulant mettre fin à ses incertitudes, il résolut de consulter une vieille Carpe qui passait, dans le pays, pour savoir le passé, le présent, l’avenir, et beaucoup d’autres choses encore. Ce qui fait le succès des devins et des diseurs de bonne aventure, c’est qu’il y a beaucoup de malheureux. Il faut être désespéré pour demander un miracle. La sorcière avait la réputation d’être capricieuse. «Voudra-t-elle me répondre?» se dit-il; et il s’avança, non sans un trouble involontaire, vers une partie de la rivière, très-éloignée des deux châteaux, où la vieille Carpe se livrait à ses sorcelleries.


Une Carpe magicienne.

«Puissante Carpe, dit-il, d’une voix mêlée de respect et de crainte, ô toi qui sais tout, fais-moi connaître mon sort. Mon épouse bien-aimée a disparu: est-elle morte, ou est-elle infidèle?»

Pour une magicienne, la vieille Carpe ne se fit pas trop prier; et sa grosse tête bombée ne tarda pas à se montrer. Elle remua trois fois ses lèvres épaisses avec beaucoup de majesté, prit lentement trois aspirations d’air en regardant du côté de la source du fleuve, puis:

«Attends,» lui dit-elle.

Et, ayant tourné trois fois sur elle-même, elle sortit de l’eau à mi-corps, et se mit à chanter, d’une voix étrange, les paroles que voici:

CHANT DE LA CARPE.

«Accourez, accourez, vous qui aimez les nuits noires et les eaux limpides, innombrables tribus aux nageoires rapides et aux gosiers affamés; vous qui aimez les rivages paisibles et déserts, les eaux sans pêcheurs et sans filets, venez ici, Animaux à sang rouge, Carpes dorées, Truites azurées, Brochets avides; déployez vos nageoires, Mulets, Argus, Chirurgiens, Horribles, troupe soumise à mes lois; venez aussi, souples Anguilles, brunes Écrevisses, et vous, reines des Ovipares, Grenouilles enrouées. Quoiqu’il ne s’agisse ni de boire ni de manger, et qu’on ne vous ait pas même offert en sacrifice... un Ciron! rendez vos oracles! Montrez que vous savez parler, quoi qu’on dise, et donnez votre avis à cet époux malheureux.

«Est-il ou n’est-il pas trompé? Sa Chouette est-elle morte ou infidèle? Sachez d’abord que si elle est morte, l’infortuné se résignera à vivre pour la pleurer; mais qu’il se précipitera dans les eaux, si elle est infidèle.»

Le monde des esprits est facile à éveiller.

Bientôt le Hibou tremblant vit ce qu’il n’avait jamais vu. A la voix de la Carpe, les têtes de tous ceux qu’elle avait évoqués sortirent successivement des eaux, et formèrent bientôt une ronde fantastique, au-dessus de laquelle d’autres rondes, composées d’innombrables Insectes, et montant en spirale jusqu’au ciel, apparurent tout à coup. Par un prodige inouï, des nymphéas, bravant les ténèbres, élevèrent leurs tiges hardies jusqu’à la surface de l’eau, et beaucoup de fleurs, qui s’étaient fermées pour ne se rouvrir qu’au matin, furent tirées, contre l’ordre de la nature, de leur profond sommeil. Des nuages épais pesaient sur l’atmosphère; le ciel semblait comprimer la terre; l’air était lourd, et le silence si grand, que M. le Duc pouvait entendre distinctement les battements de son cœur.

La vieille Carpe se plaça au milieu, et les rondes se mirent à tourner autour d’elle, chacune dans son sens, les unes vivement, les autres lentement. Au troisième tour, la vieille Carpe fit un plongeon, resta sous l’eau pendant quelques minutes, et du fond de l’abîme rapporta cette réponse au Hibou épouvanté:

«Ton épouse bien-aimée n’est pas morte!»

Cela dit, la tête et la queue de la sorcière se rapprochèrent, par un mouvement bizarre, comme les deux extrémités d’un arc; elle fit un bond prodigieux, s’éleva de six pieds dans les airs, et disparut.

«Elle n’est pas morte! elle n’est pas morte!» répéta le chœur infernal; «elle n’est pas morte! La Chouette est l’oiseau de Minerve; la fille de la Sagesse t’aurait-elle quitté si tu ne l’avais pas mérité? A l’eau! à l’eau! à l’eau! Hibou, tu l’as promis, il faut mourir!

«Chantons, chantons gaiement!» criaient les Écrevisses et les Grenouilles; «peu nous importe pourquoi tu meurs, pourvu que tu meures et que nous puissions souper avec Ta Seigneurie. Chantons, dansons et mangeons! peut-être demain serons-nous sous la dent des Hommes!»

Une petite Ablette aux sept nageoires, qui n’était encore qu’une demi-sorcière, s’approcha tout au bord de l’eau: «Ton malheur nous remplirait de tristesse et de pitié, lui dit-elle d’un air moitié naïf et moitié railleur, si notre tristesse et notre pitié pouvaient le faire cesser.»


«Elle n’est pas morte, disait le pauvre Hibou à moitié fou; elle n’est pas morte... je ne comprends pas.» Et l’eau avait repris son cours; magiciennes et magiciens, voyant qu’il ne se pressait pas de mourir, étaient rentrés, ceux-ci dans leur bourbe, ceux-là dans leurs roseaux et sous leurs pierres, qu’il disait encore, en agitant ses ailes avec désespoir: «Je ne comprends pas.»

Le hasard et un peu d’insomnie m’avaient conduite, cette nuit-là, de ce côté. J’avais été spectatrice muette de la scène que je viens de raconter. J’eus pitié de lui, et je l’abordai.

«Cela veut dire, lui dis-je, si cela veut dire quelque chose, qu’elle est infidèle, oui, infidèle. Cela veut dire aussi que la plupart de ces Poissons ne seraient pas fâchés de te voir mourir, et qu’ils te trouveraient bon à manger. Mais pourquoi mourir? en seras-tu moins trompé?» Et je le remis dans son chemin et dans son bon sens, après avoir employé, pour le décider à vivre, toutes les formules au moyen desquelles on console les gens qui ont envie d’être consolés.

J’eus le plaisir de l’entendre envoyer au diable les Carpes magiciennes et leurs oracles intéressés.


Comment un Hibou meurt d’amour.

J’ai su plus tard que ce pauvre Oiseau, dont la tête n’avait jamais été bien forte, s’était jeté, pour se distraire, disait-il, dans ce qu’il appelait les plaisirs. Il est rare qu’un esprit médiocre se résigne au malheur. Il s’abandonna à toutes sortes d’excès, et surtout à des excès de table, ainsi qu’il l’avait vu pratiquer, en pareille occasion, à quelques héros de roman. Comme il avait beaucoup d’appétit et peu de goût, il mangeait souvent des choses malsaines, et mourut bientôt, les uns disent d’amour, les autres d’indigestion. Le fait n’est pas encore éclairci.

Je crois pouvoir affirmer, à sa louange, que, s’il ne fût pas mort de la maladie que nous venons d’être forcée de nommer, il aurait pu mourir d’amour; car il aimait passionnément sa pauvre Chouette, qui, avant d’être une grande dame, avait été une simple Chouette fort bonne et très-attachée à ses devoirs.

Il en est des plaies du cœur comme de celles du corps: quand elles ont été profondes, elles se ferment quelquefois; mais elles se rouvrent toujours, et on finit par mourir, en pleine santé, de celles dont on a été le mieux guéri.


Faites-vous donc Grande-Duchesse!

Et madame la Duchesse? Au bout de quinze jours, son séducteur l’abandonna pour une vraie Duchesse qu’il emmena en Grèce, où ses ancêtres avaient été rois. Elle en fut si humiliée, qu’elle maigrit à vue d’œil, et mourut, seule, dans le tronc d’un vieux saule, de honte, de misère et presque de faim, bien coupable, mais aussi bien malheureuse.

Faites-vous donc Grand Duc et Grande Duchesse!


Où l’auteur reprend la parole pour son propre compte.—Conclusion.

On voyagerait pendant une éternité, on ne s’arrêterait pas plus que le temps, que cette agitation sans fin ne suffirait pas à rendre le mouvement à un cœur fatigué. Après avoir été partout, ou peu s’en faut, je me demandai à quoi avait abouti cette course d’âme en peine, et si les Corneilles étaient faites pour courir le monde ou pour vivre en société. N’y avait-il pas eu dans cette soumission aux exigences de mon chagrin, si légitime qu’il fût, plus d’égoïsme que de raison? la lutte n’eût-elle pas été plus glorieuse que la fuite? et si triste qu’eût pu être mon existence, n’eût-il pas mieux valu la consacrer à mes pareilles, que de l’user sans profit pour personne dans de stériles voyages? Le résultat de ces réflexions tardives, comme toutes les réflexions, fut que je ferais bien de retourner parmi les miens.

Mais où me fixer?

Les vieilles cathédrales sont les hôtelleries naturelles des voyageurs de notre espèce. J’avais visité, pendant le cours de mes voyages, presque toutes les églises de France. A laquelle devais-je donner la préférence?

J’hésitais entre trois surtout.

Retournerais-je à Strasbourg, ma patrie? Reverrais-je ma chère cathédrale avec sa flèche élégante, ses fines ciselures et sa pierre inattaquable? Mais non! tout m’y rappellerait le passé, et rien n’est plus triste que de se souvenir qu’on a été heureux, quand on ne l’est plus.

Irais-je à Reims et chercherais-je un refuge dans les broderies de son splendide portail? Mais pourquoi à Reims plutôt qu’ailleurs?

J’allais me décider pour la noble cathédrale de Chartres, le plus sévère, le plus digne et le plus sacré des monuments gothiques de notre pays, quand j’appris qu’une grande quantité de Corneilles venaient de fonder une colonie dans une des tours de Notre-Dame de Paris; de Notre-Dame de Paris dont j’avais tant entendu parler et que je ne connaissais pas encore. Ma foi, par un reste d’habitude de voyageuse, je me décidai pour cette illustre inconnue. Notre-Dame avec sa mâle architecture, ses fortes tours, sa façade un peu massive, me parut plutôt puissante qu’imposante, mais ses bas côtés me ravirent. J’y fus saluée dès mon arrivée par un très-vieux Corbeau, que je reconnus tout d’abord pour un de mes compatriotes, à son accent qu’un véritable Alsacien ne perd jamais.

Puisque l’occasion s’en présente, je ne suis pas fâchée d’avoir à dire quelques mots de ce personnage.

«Écrivez de ce personnage tout ce que vous voudrez, me dit en m’interrompant pour la seconde fois le malencontreux conseiller que j’ai déjà cité au commencement de ce récit, et qui s’étant, depuis ma réponse, tenu derrière moi sans mot dire, lisait sans façon par-dessus mon aile, à mesure que j’écrivais; ne vous gênez pas; son tour est venu, vengez-vous.

—Avez-vous déjà peur? lui dis-je; attendez donc, et en attendant, taisez-vous.»

Pourquoi ne le dirais-je pas? Dans ce vieillard je retrouvai un ancien ami d’enfance; il y avait bientôt un siècle que nous ne nous étions vus.

Ce qui nous avait séparés, c’est qu’il avait été fou de tout dans sa jeunesse, de tout, et de moi un peu, s’il m’est permis de le dire. Or, mon cœur n’étant déjà plus libre (j’étais à la veille de me marier), il avait quitté le pays, désespéré, jurant et criant qu’il en mourrait. Il n’en était pas mort, on le voit. Que mes lectrices veuillent bien faire comme moi, qu’elles lui pardonnent d’avoir survécu.

«Quoi! me dit-il en m’abordant avec une émotion qui me toucha plus qu’il ne m’aurait convenu de le laisser voir, ne daignerez-vous pas reconnaître votre ancien amoureux? Il y a tantôt cent ans que je vous aime, et que je vous aime en vain. Que n’ai-je pas fait, grand Dieu, pour vous oublier[16]! Me punirez-vous de n’y avoir pas réussi? Je vous en prie, ajouta-t-il, restez avec nous.

—Ceci, lui répondis-je, m’a tout l’air d’une déclaration en bonnes formes; mais un amour de cent ans ressemble, à s’y tromper, à une belle et bonne amitié: je l’accepte comme tel. Allons, consolez-vous, ajoutai-je. L’amour est un enfant, il veut des cœurs jeunes comme lui; ne sommes-nous pas trop vieux? Me voici à Paris, j’y resterai, mais à une condition: c’est que vous me chercherez un logement.

—N’est-ce que cela? me dit-il en me montrant un Dragon volant; je demeure sous l’aile gauche de ce Dragon, l’aile droite est libre; si l’appartement vous convient, refuserez-vous d’être ma voisine?» Et il me vanta les charmes de sa résidence. A l’en croire, été comme hiver, c’était un lieu de délices.

Ce jour-là, mon excellent ami me parlait de sa voix la plus douce, son air était si bon et son accent si pénétré, que je n’aurais osé le refuser. Je retirai pourtant d’entre les siennes une de mes pattes qu’il serrait avec un peu plus de tendresse que n’en comportait une simple amitié.

«Quel bonheur! et qu’il fait bon vieillir!» s’écria mon heureux voisin, quand il me vit installée.

Quel bonheur, en effet! Nos caractères étaient tels, qu’il suffisait que l’un dît oui pour que l’autre dît non. Chose bizarre, l’harmonie naissait de ce désordre même; nous n’étions jamais d’accord, mais en revanche nous étions les meilleurs amis du monde. Mon vieil ami avait pour système de n’en point avoir, et je prétendais, moi, qu’on ne vient à bout de la plus petite comme de la plus grande chose du monde qu’à l’aide d’un système. Je me rappelle que nous débutâmes par une discussion sur ce sujet:

«Qui peut avoir une idée ou stupide ou sage, me disait mon obstiné contradicteur, que le passé n’ait eue avant lui? On se suit à la piste, et on fait bien; les Moutons de Panurge étaient des sages, et vos philosophes sont des fous. Moins on sait, moins on se soucie de savoir: et voilà le bonheur! Il y a deux mille ans que vos Savants se battent pour savoir lequel de tous leurs systèmes est le meilleur; dites-leur de ma part que le meilleur n’existe pas, mais que le moins mauvais serait celui qui les empêcherait de se battre.»

J’allais répliquer (je ne sais comment!) à ce terrible argument; nous en étions là de nos querelles et de notre intimité, quand nous vîmes arriver, voleter de pierre en pierre, de saint en saint, péniblement, prudemment, pesamment, devinez qui? Jacques! oui, Jacques, le pauvre Sansonnet du vieux château.

«Quelles nouvelles, lui dis-je, quelles nouvelles, mon bon Jacques?

—Affreuses! me répondit le vieux serviteur d’un ton si lugubre, que je vis bien que je devais me préparer à tout entendre.

—Affreuses! reprit-il. Ils sont tous morts!

—Tous? m’écriai-je. Parlez donc, Jacques! et parlez vite! Vous me mettez au supplice.

—Tous, dit-il, et de mort violente; et il n’en reste pas pierre sur pierre.

—Expliquez-vous, lui dis-je, et rassemblez vos souvenirs. De quoi ne reste-t-il pas pierre sur pierre? et enfin qui est mort?

—Monseigneur pouvait fuir encore, continua le pauvre Jacques en suivant ses idées; mais il a préféré résister jusqu’à la fin, et s’ensevelir sous les ruines de notre château.»

Bref, voici ce que Jacques me raconta. A la suite d’une affaire de bourse, très-heureuse pour lui, la fortune du propriétaire du vieux château, et du château neuf, s’étant accrue considérablement, sa considération s’était accrue d’autant, et il fut nommé.... baron! Le vaniteux banquier crut qu’il serait indigne de sa nouvelle position de garder dans ses domaines un château délabré, et, en peu de jours, quoique l’hiver approchât, l’œuvre de destruction fut accomplie. Mes ruines chéries disparurent à jamais.

Le vieux Faucon, accablé d’infirmités, et dédaignant, ainsi qu’il a été dit, de chercher son salut dans la fuite, s’était laissé écraser par la chute d’un énorme pan de muraille. Immobile dans un des coins de la cour, et dans l’attitude résignée du Génie du temps, il mourut sans pousser un seul cri. Cette mort héroïque ne fut pas sans amertume, car il était mort en désespérant du retour de ce passé qu’il n’avait cessé de regretter.

Quant au Lézard, la mort lui vint en dormant, ainsi qu’à la Lézarde et à leur enfant, un bon petit Lézard qui donnait les plus belles espérances. Quelques jours avant cette catastrophe, il paraît que toute la famille avait parlé de s’endormir pour six mois, et comme le disait Jacques, qui puisait de grandes consolations dans cette réflexion: «Dormir six mois, ou dormir toujours, c’est presque tout un.»

Le vieux serviteur aurait bien voulu mourir bravement, comme son maître; mais n’est pas Faucon qui veut, et il nous avoua, en baissant la tête, que quand il vit les murailles s’ébranler, il fit comme tous ceux auxquels son seigneur avait donné asile, il s’enfuit!

Jacques semblait n’avoir survécu à ce désastre que pour m’en apporter la nouvelle. Je l’ai pris à mon service pour qu’il fût au service de quelqu’un et pût mourir content. Il est sourd et répond à tout ce qu’on lui demande comme si on lui parlait du vieux château et de ses habitants.

«Eh bien! êtes-vous satisfait? dis-je à mon vieil ami; j’ai parlé de tout et de rien, et de vous-même.

—Faisons la paix, me répondit-il. Je n’ai point à me plaindre, vous êtes un historien fidèle; mais cette fin ressemble un peu trop au dénoûment d’une tragédie.»

La vie commence et finit par l’insouciance, et mon vieil ami était arrivé à l’âge où l’on ne trouve plus aucun plaisir à s’attrister: on pouvait lui appliquer le mot de Goethe: «La vieillesse nous trouve encore enfants.»—«Tous mes héros meurent, j’en conviens, lui répondis-je; mais pourquoi pas? n’est-ce pas là, et naturellement, et heureusement peut-être, la fin de tout? et pour une joie que la mort arrête, ne met-elle pas fin à bien des misères? Ne mourrai-je pas, moi qui vous parle; et vous qui me lisez, êtes-vous immortel?»

Pour toute réponse, mon vieil amoureux se mit à chanter d’une voix chevrotante ce vieux refrain que je déteste:

«Nous n’avons qu’un temps à vivre,
Amis, passons-le gaiement..., etc.

—Chantez! lui dis-je, chantez! Que prouvent vos chansons? le monde est plein de Jean qui pleurent et de Jean qui rient; qui pleurent, parce qu’il y a de quoi pleurer; qui rient, parce qu’il y a de quoi rire sans doute. Mais pourtant à quoi sert qu’on rie ou qu’on pleure? Ne ferait-on pas mieux de se tenir dans le milieu, de parler haut et sec, si l’on veut, mais bonnement et simplement, sans doute ni moquerie, et de pousser son voisin et de se pousser soi-même vers la sagesse, qui consiste:

«1o A faire valoir ce qu’on a de bon;

«2o A combattre ce qu’on a de mauvais.

«Mais non, on veut chanter! Chantez donc, et chantez toujours! et osez me dire que vous êtes heureux. Ne voyez-vous pas que vos plumes s’émoussent et blanchissent en attendant qu’elles tombent? Un plus vieux et un plus sensé que vous, Montaigne, l’a dit après beaucoup d’autres: «Nul ne peut être appelé heureux, s’il n’est pas mort.»

La réponse était un peu dure. Mon vieil ami se taisait, je craignis de l’avoir blessé; ce fut à mon tour à lui offrir la patte, et la paix fut conclue.

P. J. Stahl.