La duchesse d'Orléans

Sur la route de Berlin à Hambourg, presque à l'entrée de la riche et féconde principauté du Mecklembourg, s'élève une petite ville qui surprend et charme le voyageur: c'est Luidwigslust, l'une des plus jolies et des plus attrayantes villes de l'Allemagne. Luidwigslust n'était encore, vers le milieu du siècle passé, qu'un rendez-vous de chasse. En 1756, le grand-duc Frédéric vint s'y établir avec sa cour. Il construisit un château, une église, une enceinte de maisons pour ses officiers et plusieurs rues larges et élégantes.

Le grand-duc Frédéric-François continua l'oeuvre de ses prédécesseurs. Il décora le château, il embellit le parc. Il avait le goût des sciences naturelles et des arts, et il forma peu à peu une collection de tableaux, de minéralogie et de coquillages qui mérite d'être visitée. Luidwigslust, ainsi favorisée par deux souverains, devint en peu de temps une ville remarquable. Rien de plus frais que l'aspect de ses maisons bâtie à la manière hollandaise, de ses rues bordées de deux larges trottoirs et ombragées par une double haie de tilleuls; rien de plus gracieux que la vue du château avec sa limpide cascade qui tombe sous ses fenêtres, et son préau couronné d'une enceinte d'habitations et terminé par l'église.

C'est dans cette riante résidence des princes et de la noblesse du Mecklembourg que la princesse Hélène, duchesse d'Orléans, est née. Son père était le grand-duc héréditaire Louis-Frédéric, âme tendre et généreuse, coeur droit et élevé. Son nom est vénéré et aimé dans tout le pays. Sa mère était la jeune duchesse Caroline de Saxe-Weimar; on m'a montré dernièrement son portrait dans le château héréditaire de ses aïeux: c'est une figure pleine d'une beauté touchante et d'une admirable intelligence. Élevée à Weimar dans la grande époque littéraire qui a illustré cette ville, au sein de cette cour poétique immortalisée par les noms de Goethe et de Schiller, au milieu de tous ces hommes distingués de l'Allemagne et des contrées étrangères qui se groupaient avec orgueil sous le patronage affectueux de ses parents, la princesse Caroline se fit remarquer par les plus charmantes qualités de l'esprit et du coeur. Les habitants de Weimar la nommaient leur ange tutélaire, et un écrivain allemand qui l'a vue naître et grandir a dit, en parlant d'elle: Es war ein himmlisches Gemüth (c'était un caractère céleste)[1].

[Note 1: Roemer. Mittheillungen uber Goethe.]

Par son père et par sa mère, madame la duchesse d'Orléans devait ainsi être dotée de tout ce qui grave le nom des princes dans le coeur des peuples, de tout ce qui ennoblit leur mémoire aux yeux des artistes et des poètes; par leur origine, elle se trouvait alliée aux plus anciennes, aux plus puissantes familles de l'Europe septentrionale. Un prince du Mecklembourg a régné sur la Suède; un autre, le vaillant Rurik, a conquis et subjugué une partie de cet immense empire soumis aujourd'hui à la domination absolue des Romanow. Les généalogistes font remonter jusqu'aux temps les plus reculés l'histoire des princes du Mecklembourg, et répandent ses ramifications à travers le Nord entier. Tout récemment, le savant Finn Magnussen a établi, par une filiation de plusieurs siècles, leur parenté avec Regnar Lobrock, le héros merveilleux des traditions Scandinaves.

Cependant un grand malheur planait sur ce berceau entouré de tant d'éclat et de tant de vertus. Madame la duchesse d'Orléans n'avait que deux ans lorsque sa mère mourut. Son père se remaria, le 3 avril 1818, avec la princesse Auguste de Hesse-Hombourg. Dix-huit mois après, la mort enleva ce prince aux voeux de son pays, à l'amour de ses enfants. Madame la duchesse d'Orléans avait déjà perdu un jeune frère; il lui en restait un qu'elle aimait tendrement: à l'âge où il donnait à sa famille, à son pays, les plus riantes espérances, à l'âge où il se préparait à continuer le gouvernement paternel de ses ancêtres, elle le vit languir, s'éteindre, et reçut en 1834 son dernier soupir.

Dans le parc du château de Luidwigslust, au milieu d'une enceinte de hêtres, on aperçoit une chapelle d'une construction simple et imposante. C'est là que reposent, sous une voûte éclairée par un jour mystérieux, ces touchantes victimes d'une mort prématurée. Une idée d'espérance se mêle encore au sentiment de deuil et de regret qu'éveille l'aspect de ces tombeaux. La voûte qui les recouvre est bleue et parsemée d'étoiles comme l'azur du ciel dans une belle nuit d'été, et l'inscription placée au-dessus de la porte parle du bonheur de ceux qui, après s'être quittés dans cette vie, se réuniront dans un autre monde. Cette chapelle est pour les fidèles Mecklembourgeois un lieu de pèlerinage. Le jour ou je la visitais, une pauvre vieille paysanne des environs de Schwerin y entrait après moi, les mains jointes, la tête baissée, le visage recueilli. Elle priait, et dans sa prière elle associait le passé à l'avenir, le nom de ceux qui n'étaient plus à l'image de ceux qui vivaient encore.

La Providence, en enlevant à madame la duchesse d'Orléans ses plus douces et ses plus saintes affections, lui donna, dans la dernière épouse de son père, un appui compatissant, une mère d'une tendresse profonde et d'un dévouement infatigable; noble coeur, éclairé tout jeune par l'adversité, ouvert à la souffrance des autres par ses propres souffrances, élevé et fortifié par l'amour du bien et le sentiment du devoir; noble femme, condamnée dans ses plus beaux jours à prendre le douloureux voile des veuves, habituée de bonne heure à chercher dans les pratiques de la foi un soutien contre les calamités de ce monde et dans les trésors de l'étude une joie plus vraie, plus fructueuse que celles qui naissent de la fortune et du pouvoir. C'est elle qui a élevé madame la duchesse d'Orléans, à l'aide de quelques maîtres choisis et d'une gouvernante excellente; c'est elle qui, par ses soins incessants, par son affection sans bornes et ses intelligentes leçons, a développé les dons précieux que le Ciel avait faits à la jeune princesse; c'est elle qui l'a guidée pas à pas dans la vie, dans ses premières lectures et ses premières pensées, profitant de toutes les circonstances pour donner un juste essor à son esprit et un pieux élan à son âme: c'est elle qui l'accompagna en France au jour de ce royal mariage, si splendide, hélas! et sitôt enveloppé de deuil, et celle qui, en apprenant une effroyable catastrophe, accourut en toute hâte du fond de l'Allemagne pour lui apporter les consolations de sa piété et l'appui de sa tendresse.

Madame la grande-duchesse douairière a passé à Luidwigslust, avec sa fille adoptive, vingt années d'une vie de recueillement, d'instruction, d'une vie toute remplie de bonnes oeuvres et de généreuses pensées. Elle habitait une des maisons que le prince Frédéric avait fait construire le long de la verte pelouse qui s'étend jusqu'au parvis de l'église. Elle connaissait la plupart des habitants de la résidence grand-ducale, les pauvres aussi bien que les riches, et s'associait à leurs intérêts, à leurs désirs. Elle était souvent leur patronne, leur conseil, leur soutien, et enseignait à sa fille la douceur de ces actes d'humanité et de sympathie. Une partie de ses jours se passait ainsi à veiller au bien-être de ceux qui l'entouraient. Le reste était consacré à des réunions choisies, à d'utiles lectures, à des études d'art, de littérature, d'histoire, à des promenades instructives dans un jardin botanique que Madame la grande-duchesse a créé elle-même, et où elle a rassemblé les plantes les plus curieuses et les fleurs les plus rares.

Parfois, au retour de l'été, les deux princesses, abandonnant pour quelque temps leur silencieuse retraite, s'en allaient visiter ensemble quelques-unes des plus riantes contrées et des villes les plus remarquables de l'Allemagne. Elles s'arrêtaient à Berlin, à Leipzig, à Weimar, étudiant les souvenirs, observant les monuments, et s'entretenant avec les hommes les plus distingués des lieux où elles passaient. Qui ne comprend les effets qu'une telle éducation devait avoir? Aussi, celle qui l'avait entreprise avec tant d'intelligence et qui l'a continuée avec tant d'amour n'a-t-elle pas été trompée dans son espoir, et il y a long-temps qu'elle est récompensée de ses tendres leçons par le succès qu'elle en a obtenu.

Il faut avoir été en Allemagne, il faut s'être arrêté dans le Mecklembourg pour savoir quel profond sentiment de respect et d'affection madame la duchesse d'Orléans a laissé dans le coeur de tous ceux qui l'ont connue. Depuis qu'elle a quitté Luidwigslust, toute la population de cette ville a les yeux tournés de notre côté. On s'est abonné aux journaux français, on attend les nouvelles de Paris avec impatience. Dès que le courrier arrive, la première feuille que l'on déploie, la première colonne que l'on cherche est celle où l'on espère lire le nom de la jeune duchesse. Chacun la suit avec une tendre sollicitude dans son séjour en France, et chaque famille parle d'elle comme d'un enfant chéri qui est loin et que l'on voudrait bien revoir. Par suite de cet amour, que le temps n'a pas affaibli, que l'absence n'a pas altéré, on aime le pays qui l'a adoptée, on voudrait le voir toujours heureux, puissant, paisible; car, dans la pensée des bons habitants de Luidwigslust, les destinées de la France se lient à celle de la jeune princesse. Nulle part on ne fait de voeux plus ardents pour la gloire et la prospérité de notre patrie, et nulle part celui qui vient de la France ou celui qui y retourne n'excite plus d'attention.

Les gens du peuple ont pour la princesse, qui a grandi sous leurs yeux, la même vénération et le même dévouement. Ils ne peuvent, dans leur ignorance, suivre ses destinées comme ceux qui connaissent l'histoire des contrées étrangères et lisent les journaux. Ils la voient toujours telle qu'ils l'ont vue autrefois, quand elle traversait avec son heureuse gaieté, son regard bienveillant et sa parole affable, les rues et le parc de Luidwigslust. Un jour j'avais pris une voiture de louage pour me conduire de Luidwigslust à Schwerin. Le long du chemin, je causais avec le cocher, bon et honnête vieillard, qui m'intéressait par la franchise de sa physionomie et la naïveté de ses récits. Après lui avoir parlé des traditions populaires de son pays, du château de Schwerin et des digues de Duberan, je lui demandai s'il avait connu madame la duchesse d'Orléans. Il baissa la tête à cette question, et garda quelques instants le silence comme un homme frappé d'un nom inusité qui cherche à éclaircir dans son esprit une idée un peu confuse, puis tout-à-coup me regardant avec un sourire de joie: «Ah! notre Hélène! s'écria-t-il (unser Helena), si je la connais! je le crois bien, moi qui l'ai vue toute petite passer tant de fois devant ma maison, et ma femme et mes enfants aussi la connaissent bien, et pourraient vous dire comme on l'aime dans le pays. Mais voyez-vous, ce nouveau titre que vous lui donnez troublait ma mémoire. Nous savons qu'elle est à présent une duchesse de France, et pourtant nous ne pouvons lui donner un autre nom que celui qu'elle portait parmi nous. C'est notre Hélène de Mecklembourg, quoi qu'il arrive.» Et là-dessus, le digne vieillard se mit à me raconter tout ce qu'il savait de l'enfance de la princesse, des actes de bonté, de commisération qui l'avaient rendue chère à toute la contrée, et son récit durait encore au moment où nous arrivions près des arceaux gothiques du vieux château de Schwerin.

A Weimar, où madame la duchesse d'Orléans a passé à diverses reprises plusieurs mois, depuis le palais de son oncle grand-duc jusqu'à la demeure du plus obscur bourgeois, tout le monde la loue et la bénit. L'affection que les habitants de cette ville avaient vouée à sa mère, ils l'ont reportée sur sa noble fille, et quand parmi eux je venais à prononcer son nom, il éveillait de toutes parts un accent d'amour et de reconnaissance. «Notre ange tutélaire ne nous a pas quittés, me disait une fois un ancien ami de Goethe; notre princesse Caroline vit encore au milieu de nous; elle revit avec toute sa grâce et sa bonté dans son Hélène, qui nous appartient autant qu'au Mecklembourg.

Madame la duchesse d'Orléans justifie cette constance d'affection par la fidélité qu'elle a conservée à ceux qu'elle a jadis connus et appréciés. En adoptant de coeur et d'âme la France, elle n'a point perdu le souvenir de sa terre natale. De loin, elle vit encore par la pensée dans sa chère Allemagne. Elle s'intéresse à ses progrès, à son bien-être. Elle suit d'un regard attentif le sort de toutes les personnes qu'elle a aimées. Elle prend part à leur bonheur, elle compatit à leurs souffrances, et leur envoie tour à tour, avec la promptitude ailée d'une générosité ardente un témoignage de sympathie, un encouragement, une consolation. Pendant que j'étais à Weimar, un artiste distingué mourut, et la première lettre de condoléance que reçut sa veuve éplorée était de madame la duchesse d'Orléans. Une autre femme s'en allait en Italie chercher, sous un ciel plus doux, un remède à une maladie de langueur, et sur sa route, dans chaque ville, les ordres de madame la duchesse d'Orléans avaient prévenu son arrivée, et des agents officieux venaient avec empressement lui offrir leurs services.

Dirai-je maintenant quels sentiments l'auguste princesse a inspirés dans le pays qui est devenu sa seconde patrie? Ah! la France entière le sait, et je n'ai rien à apprendre de ses vertus à ceux qui l'ont vue traverser une partie de nos provinces, à ceux qui chaque jour découvrent à Paris les nobles actions que sa modestie cherche à voiler et que la reconnaissance révèle.

Dès son enfance, madame la duchesse d'Orléans étudiait notre histoire et notre littérature; elle parlait notre langue en même temps qu'elle apprenait à parler sa langue maternelle, et quand elle a franchi la frontière d'Allemagne, et quand elle a posé le pied sur le sol de France, au milieu des populations joyeuses et empressées de la voir, le pays où elle entrait ainsi pour la première fois n'était point pour elle un pays étranger. Elle en connaissait depuis long-temps les jours de gloire et de malheur, les richesses et les illustrations. Elle arriva parmi nous comme une fille de France attendue depuis long-temps. Elle se dévoua aux voeux, aux intérêts de notre nation, en même temps que la nation se dévouait à elle.

Qui ne se souvient encore de ces fêtes solennelles de Fontainebleau, où elle apparut avec tant de charme et de dignité, où un ministre d'Etat disait en la voyant gravir d'un pas majestueux les marches de l'escalier du château: «On nous avait annoncé une princesse, c'est une reine qui nous arrive.» Qui ne se souvient de ces soirées du pavillon Marsan, où madame la duchesse d'Orléans accueillait si gracieusement avec son auguste époux les hommes distingués par leur naissance et les hommes distingués par leur caractère ou leur talent, les hauts fonctionnaires du royaume et les poètes, les députés du peuple et les artistes?

Hélas! un affreux malheur, un malheur qui a retenti comme un coup de foudre dans l'Europe entière a mis fin à toutes ces fêtes, à toutes ces réunions si belles et si intelligentes; mais Dieu veille encore sur ceux qu'il a si cruellement frappés, et la France contemple avec attendrissement la jeune princesse qu'un grand devoir soutient entre un deuil éternel et un espoir puissant, entre sa douleur d'épouse et ses consolations maternelles, entre les regrets du passé et les promesses de l'avenir.X. M.