Promenade du Boeuf-Gras.

Voici le Boeuf-Gras! Majestueux animal, l'espoir de l'éleveur et l'orgueil du troupeau, il broutait naguère les grasses herbes de la superbe vallée d'Auge. Hélas! il ne se doutait pas alors, l'infortuné, du dangereux honneur que trop d'embonpoint devait attirer sur sa tête. Gras ou maigre, il est vrai, il faut que tôt ou tard le quadrupède ruminant paie son tribut à l'abattoir. Mais, heureusement pour le bouvier, cette vérité désolante n'est point connue dans les herbagers. Celui-là croissait donc dans sa naïveté et son innocence première, grossissant chaque jour vers sa perte. Ainsi, toujours les plus belles choses ont le pire destin, et les plus nobles têtes, comme les plus hautes cimes, appellent les coups de la foudre.

Lorsqu'il eut enflé à souhait, il fallut dire adieu aux odorants sainfoins et aux vertes luzernes de la fertile Normandie pour s'acheminer vers Poissy, où l'attendait le rigide et impatient aréopage des bouchers de Paris, réunis à l'effet de choisir l'opime incarnation, l'exubérant emblème du carnaval de l'an de grâce 1843. A peine il a paru qu'un long frémissement de surprise et d'admiration court parmi les juges sanguinaires. Tout d'une voix, la double palme de la royauté et du martyre lui est sur-le-champ décernée. Il dépasse ses nombreux rivaux de toute la longueur des cornes; il rendrait un quintal métrique au plus gigantesque d'entre eux; il sera donc le Boeuf, que dis-je? une hécatombe aux modernes saturnales ou revit un instant le passé et où s'agite le présent sans un souci de l'avenir.

De tout temps le Boeuf-Gras fut cher à la bonne ville de Paris. Autrefois on le sacrifiait vers l'équinoxe du printemps, à l'époque où le soleil entre dans le signe vénéré du Taureau. Sa tête massive surmontée d'une branche de laurier-cerise, et portant sur sa croupe charnue un jeune enfant vêtu en Amour, qu'on nommait le Roi des Bouchers, il parcourait la capitale aux bruyantes acclamations d'une populace enthousiaste. Le jour de la promenade a changé, mais la joie est restée la même. Le gamin de Paris surtout a voué un culte au Boeuf-Gras; il lui faut son Boeuf-Gras, sinon il est tout prêt à dépaver les rues et à renverser une dynastie. Lorsqu'il n'est pas sage, il suffit, pour l'apaiser, de cette effroyable menace: «Tu n'iras pas voir le Boeuf-Gras!»

Le grand jour vient enfin de luire. Boeuf-Gras, il faut marchera la gloire, à la mort! Déjà la voix enrouée des colporteurs glapit dans tous les carrefours, comme lorsqu'un condamné s'avance vers le supplice, l'annonce du triomphe que suivra un inévitable trépas. A ce cri, chacun d'accourir sur le pas de sa porte et d'acheter l'ordre et la marche du Boeuf-Gras moyennant la modique somme de 5 centimes. C'est le dimanche-gras, au matin, que commencent cet ordre et cette marche. Le magnifique cortège s'aligne et s'ébranle, ainsi disposé:

Un peloton de municipaux à cheval:

Deux coureurs en costume du temps de Louis XIV... superbes cavaliers qu'on dirait échappés à la toile de Vander Meulen;

Un tambour major, ses tambours, et les musiciens revêtus de costumes de la même époque, et coiffes, les premiers de chapeaux, les seconds de casques à plumes.

S'avancent ensuite, à cheval et en habit moderne:

M. l'inspecteur-général de la boucherie de Paris;

M. le sous-inspecteur;

L'éleveur qui a nourri le superbe animal;

Le boucher qui a eu la gloire de l'acheter, et aura le profit de l'abattre.

Après eux viennent aussi, à cheval:

Le maître des cérémonies, personnage important, en costume de chevalier de l'ordre de Jérusalem;

Deux hérauts d'armes, coiffés de chapeaux à la Henri IV, et portant des tabars aux armes de la ville;

Puis viennent, sur deux files, trente-six cavaliers en costume du temps de Charles VI, de Charles VII, de François Ier, de Henri III, de Louis XIII et de Louis XIV, précédant immédiatement:

Le grand-prêtre, ou sacrificateur, en longue robe blanche qui bientôt sera pourpre, couronné de feuillage--sans doute de laurier-sauce--et suivi d'un paysan breton ou bas-normand qui conduit.

LE BOEUF-GRAS, caparaçonné d'un tapis en lambrequin, orné de chaque côté d'une tête entourée de rinceaux: bride en lambrequin, banderole de lambrequin faisant le tour de la croupe; lambrequin partout. Autour de la tête que surmonte un magnifique panache, digne du plus beau tambour-major de la banlieue, le Boeuf-Gras porte un diadème, insigne de sa plantureuse et éphémère royauté, rattaché aux cornes par des bandelettes. A droite et à gauche il est tenu par deux sacrificateurs, qui portent des masses d'armes sur l'épaule, et, par-dessus leur costume antique des peaux de tigres dont la tête leur sert de coiffure.

Suit un nouveau peloton de garde municipale;

Et enfin le char, portant l'Olympe, s'avance majestueusement, traîné par quatre chevaux empanachés, emprisonnés des pieds à la tête par un immense caparaçon sur lequel on voit un écusson barré, dont un angle contient une tête de boeuf, et l'autre deux haches croisées.

Mercure en postillon, ou un postillon en Mercure, est monté sur le premier cheval de gauche.

L'attelage est conduit à grandes guides par la main vénérable du Temps, orné de sa faux symbolique, et debout sur l'avant du char, que décore une tête de taureau en relief, entourée de guirlandes ou festons.

Derrière lui se pressent, dans le quadrige antique, en avant d'un dais élevé à l'autre extrémité du char:

La ville de Paris, coiffée de la couronne murale

L'Abondance, ornée de sa corne;

Apollon, qu'on ne s'attendait guère à voir paraître en cette affaire; mais il ne faut pas oublier que ce dieu, en des temps de jeunesse orageuse, a gardé les boeuf chez Admete. Il tient sa lyre d'une main, et semble quelquefois sous le coup d'un délire qui n'est pas toujours poétique;

La déesse Minerve, en mémoire sans doute de l'olympique coup de hache auquel elle dut sa naissance;

Hercule, en souvenir du fameux coup de main qu'il donna au tyran Augias;

Et enfin Mars, le dieu-boucher.

Aux deux côtés du dais dont nous avons parlé, se tiennent, sur l'arriére du char, la Folie grelottant, et Vénus tenant en main la pomme qu'un jeune et beau bouvier lui décerna jadis. Dignes compagnes de:

L'AMOUR, en ailes de pigeon, trônant sous le dais, avec son arc, son bandeau, son carquois et ses flèches classiques. N'oublions pas surtout sa torche incendiaire, qui contraste d'une cruelle façon avec la froidure mortelle dont ce pauvret parait transi sous son maillot couleur de chair et sa tunique blanche. Ce n'est pas là cet Amour rose que nous a retracé le pinceau des Boucher, des Vanloo et des Delatour. Il est violet, l'infortuné! Il se révolte de temps en temps, et ses cris troublent plus d'une fois la pompe solennelle du cortège. Pour le faire taire, Hercule, qui lui a gardé rancune depuis l'aventure d'Omphale, le menace de sa massue. L'Amour. épouvanté, redouble ses clameurs, et la Folie perd son latin à lui parler raison.

C'est avec cette suite imposante que le puissant roi du carnaval s'offre à l'admiration de ses nombreux sujets, le dimanche et le mardi-gras. Durant la première journée de cette marche triomphale, il va rendre ses devoirs à M. le président de la Chambre des pairs, et à celui de la chambre des députés, le pouvoir parlementaire avant tout, puis à MM. les ministres et les ambassadeurs des diverses puissances étrangères qu'il régale d'une sérénade, accompagnée en faux-bourdon de ses augustes musiciens. De là on se rend chez le boucher, heureux possesseur du Boeuf-Gras, où tout le cortège prend part à une ample collation: pain, viande et foin à discrétion. On reste à table jusqu'au soir, puis on s'achemine rue de Bondy, chez le costumier, M. Deblin, qui a habillé tout l'Olympe. On dépose chez lui l'Amour, et le cortège continue son chemin jusqu'à l'abattoir. Le mardi-gras a lieu ordinairement la présentation du moderne boeuf Apis au château des Tuileries.
Cette année il n'y a pas été reçu.

Il va ensuite rendre une visite à son concitoyen et émule entrelardé, le fameux Boeuf à la Mode de la rue de Valois, où tout le cortège se livre à une nouvelle collation (hélas! l'infortuné n'en sera pas plus gras), tandis que les musiciens se relaient pour jouer l'air de circonstance:

Où peut-on être mieux

Qu'au sein de sa famille?

Après avoir suffisamment fêté et Bacchus et Comus, lesquels, bien qu'absents, n'ont pas tort, comme on voit, les dieux remontent sur leur char, les cavaliers sur leurs chevaux, et l'on mène le Boeuf-Gras chez M. le préfet de la Seine, M. le préfet de police, et diverses autres sommités administratives. Autrefois le Boeuf viellé, comme dit Rabelais, c'est-à-dire mené par la ville au son des vielles ou des violes, ne manquait jamais d'aller rendre visite à M. le premier président, voire le simple président à mortier du parlement de Paris. Or il advint, dit-on, qu'un jour M. Achille du Harlay ne s'étant point trouvé chez lui alors que le Boeuf-Gras venait de sonner à sa porte, le cortège qui stationnait devant la grande grille du palais, et qui s'impatientait d'attendre, gravit, y compris le boeuf, le grand escalier, et alla chercher M. le premier dans le sanctuaire de la justice. Une demi-heure durant, le boeuf se promena dans la salle des Pas-Perdus, au grand ébahissement de la basoche et des sergents, qui oncques n'avaient vu plaideur de cette taille et de cet organe. Le boeuf sortit enfin, je ne sais plus comment. Pendant tout le reste du carnaval, il ne fut plus question, parmi les badauds de Paris, que de l'ascension prodigieuse accomplie par l'oiseau de saint Luc.

Un des griefs populaires contre la république française fut la suppression du Boeuf-Gras, que Napoléon, premier consul, rendit à l'amour des Parisiens.

Cependant le triomphe touche à son terme; le malheureux boeuf, exténué, essoufflé, haletant, succombant sous le faix de sa gloire, achève péniblement sa seconde promenade, qui sera, hélas! la dernière. Si les pérégrinations auxquelles il vient d'être condamné devaient se prolonger une semaine, du plus gras des boeufs qu'il était, il en deviendrait le plus maigre. Aussi songe-t-on à lui épargner, dans la personne de son successeur, les fatigues de cette marche forcée, et il est sérieusement question de faire traîner, l'année prochaine, le Boeuf-Gras dans un char qui sera tiré par quatre boeufs maigres, ses rivaux efflanqués et désappointés. Ainsi rien ne manquera désormais au triomphe: ni le far niente superbe et l'indolence du vainqueur, ni l'humiliation des vaincus.

La journée est terminée: le cortège la célèbre en s'attablant autour d'un festin pantagruélique, composé de toutes viandes de boucherie, où se boivent et se mangent les largesses prodiguées le mardi et le dimanche-gras à la bovine majesté. Quant à celle-ci, reléguée maintenant à l'étable, elle rumine sur le néant des grandeurs et des joies humaines, et elle n'attend plus que le coup fatal, et ce coup lui sera porté le surlendemain dès l'aurore!