Théâtres.

THÉÂTRE FRANÇAIS.--Les Burgraves, trilogie en vers., par M. Victor Hugo: 1er acte, l'Aïeul; 2e acte, le Mendiant; 3e acte, le Caveau perdu.

Voyez-vous ce noir château perché sur le sommet d'un roc, comme un nid de vautour, armé de herses et de créneaux? C'est le château d'Heppenhef. Son front a pour voisins les nues et les orages, et le vieux Rhin mugit à ses pieds, dans ses abîmes profonds. Heppenhef appartient à une antique race de Burgraves. Les seigneurs, comtes de ce terrible Burg, l'ont occupé de père en fils, et de temps immémorial. Aujourd'hui, on y trouve quatre générations vivantes, en remontant du petit-fils au bisaïeul. Job est le nom du grand ancêtre; Magnus vient après lui; après Magnus, Hatto; après Hatto. Conrad: à eux quatre, les comtes d'Heppenhef forment un total d'à peu près deux cent soixante-dix ans; ce ne sont pas des seigneurs de la première jeunesse.

De son temps, Job passait pour un preux et pour un vaillant. Comme son haubert, son coeur était d'acier: le fer ne pouvait briser l'un, pas plus que la peur n'entamait l'autre; sa foi valait son épée, et nul étranger ne heurtait à son foyer, sans que Job lui dit: Prenez place!

Magnus suivit de près l'exemple de son père; mais ce n'était déjà plus le même bras ni la même âme; l'épée paternelle lui était pesante, et de même que son corps pliait sous la vieille armure, de même sa conscience commençait à chanceler et.. livrer passage aux perfides attaques de la mollesse et de la volupté.

Avec Hatto, tout est dit La forte race d'Heppenhef dégénère et s'énerve, et le fils d'Hatto promet une descendance pire encore.

(Ligier,
rôle de FrédéricBarberousse en
mendiant.)

Est-ce le cliquetis du fer et le hurrah des combattants qui résonnent maintenant sous les voûtes du château d'Hoppenhef? Non; mais le cri aviné de l'orgie, mais le choc des coupes qui se remplissent et se vident. Hatto y commande et y fait régner avec lui la violence et la débauche; s'il s'arrache à ses journées d'ivresse et à ses nuits enflammées, c'est pour s'élancer de son Burg sur la campagne, comme un oiseau de proie, pillant les moissons, dévastant les chaumières, enlevant femmes et hommes pour en faire ses esclaves; cependant le vieux Job et le vieux Magnus, tristement retirés dans le sombre donjon, se dérobent par la solitude à ce honteux spectacle de leur propre décadence.

Par le Rhin! aujourd'hui Hatto est en joie. Il y a grande fête chez monseigneur, et grand festin. Les éclats bachiques et les chansons des joyeux convives s'échappent à travers les créneaux et courent dans l'air en folles bouffées. O race aveugle et brutale! enivre-toi; noie le courage et l'honneur de tes pères dans ces coupes fumantes; le Rhin est un fleuve fécond, et la grappe qui mûrit cette chaude liqueur sous sa blonde écorce se mire dans ses eaux. Mais ne sais-tu pas que le serpent livide peut se glisser sous ces fleurs, la douleur dans cette joie, le châtiment dans cette impunité, la mort dans cette vie effrénée!

D'où vient cette ombre sinistre qui passe et repasse devant ce Burg fatal où hurle l'orgie? Est-ce une femme? est-ce un fantôme? Appartient-elle à la terre? Sort-elle du fond des noirs abîmes? Son aspect est misérable et repoussant; elle est chargée d'ans et de rides, et, sur son visage flétri, l'oeil découvre aisément la trace des longues souffrances et des implacables ressentiments longuement accumulés. Qu'est-ce donc? A-t-elle quelque grand crime à expier? Poursuit-elle quelque horrible vengeance? Un humble sac de pénitente l'enveloppe; un carcan entoure son cou et l'emprisonne; une longue chaîne d'esclave lui sert de ceinture; au pied, elle traîne un anneau de fer.

C'est une femme! c'est Guanhumara! Ici les somptueux repas, dit-elle en jetant çà et là un regard sombre, là la misère affamée. Le tyran de ce coté, de l'autre l'esclavage. Ah! oui, réjouissez-vous, Burgraves, vous n'avez pour ennemi qu'une femme;

Mais, ô princes, tremblez; cette femme est la haine!

Si vous demandez maintenant à l'un de ces serfs enchaînes qui errent sur le préau: Quelle est cette vieille hideuse, dont l'oeil lance un éclair sinistre? Une fille de Béelzébuth, répondra-t-il en se signant; une damnée, une sorcière.--Guanhumara, en effet, possède la science surhumaine; elle sait préparer les poisons redoutés qui causent un trépas soudain; elle a le secret des filtres merveilleux qui arrachent sa proie à la tombe; dans sa main, elle tient la vie et la mort.

Il y a au château d'Heppenhef un jeune chevalier qui se nomme Otbert; c'est un capitaine d'aventures,

Arrivé l'an passé, bien qu'encore novice,

Au château d'Heppenhef, pour y prendre service.

Mais, au lieu de faire la guerre, Otbert s'est conformé aux exemples du maître: il a fait l'amour. Otbert aime Régina, jeune comtesse suzeraine, dont Hatto convoite, non pas la jeunesse et la beauté, mais les fiefs magnifiques et nombreux qui rehaussent sa couronne de comtesse. Ainsi, Otbert est le rival du misérable et cruel Hatto, son rival mystérieux et discret.

--Hélas! aimer Régina, c'est aimer la fleur qui se fane, la suave mélodie qui finit, le beau jour qui s'éteint. Régina est atteinte d'un mal mortel; chaque jour enlève une rose à sa jeunesse; chaque heure la précipite vers le terme fatal; elle marche d'un pas débile, appuyée sur le bras d'Otbert, et jetant, à travers les fenêtres crénelées, un long regard mélancolique dans le ciel azuré et sur les pampres jaunis par l'automne; les feuilles tombent, dit-elle, mais elles renaîtront;--les hirondelles prennent la fuite, un autre printemps les ramènera;

. . . Mais, moi, je ne verrai

Ni l'oiseau revenir, ni la feuille renaître.

Qui sauvera Régina? qui lui rendra la santé et la vie? comment relever la tige de cette fleur languissante et penchée? Otbert s'adresse à la toute-puissance de Guanhumara; il la conjure, il la supplie. On dirait d'ailleurs qu'une force secrète pousse cette femme au-devant d'Otbert et la mêle à sa destinée. Enfant, elle l'a porté dans ses bras, et son oeil a plongé dans le mystère de sa naissance; car Otbert est un fils du hasard. Cependant, chaque fois qu'il cherche à arracher à Guanhumara le nom de son père et de sa mère, Guanhumara, pâle et muette, se tient immobile.

Aujourd'hui, elle vent bien sauver Régina, à l'aide d'un de ces sucs puissants qu'elle apporta d'Asie. Mais Guanhumara ne donne rien pour rien; elle prêtera la vie, Otbert lui rendra la mort; oui, Otbert se fera meurtrier, sur un signe de Guanhumara; il tuera quelqu'un, comme le bourreau tue; il le tuera au jour, à l'heure où Guanhumara lui criera de frapper.--Eh bien! j'y consens, dit Otbert; et pour salaire de ce marché sanglant, il reçoit de Guanhumara le flacon qui renferme la vie de Régina.

La victime que Guanhumara réserve au poignard d'Otbert, la connaissez-vous? Cherchez parmi ces Burgraves. Est-ce Magnus, ou Hatto, ou le fils d'Hatto, plus méchant encore que son père? Ni l'aïeul, ni le fils, ni le petit-fils. Ecoutez ces esclaves; ils racontent une sanglante aventure qui s'est passée au château d'Heppenhef: les serviteurs sont bons à entendre, car ils dévoilent les maîtres.

Il y a bien longtemps de cela. Le vieux Job d'aujourd'hui s'appelait alors Fosco; il habitait un des redoutables manoirs qui dominent le Rhin. Là se trouvait, avec Fosco, un autre jeune gentilhomme du nom de Donato. Donato et Fosco s'éprirent en même temps de la même femme. Donato fut préféré:

Les amants se cachaient dans un caveau discret,

Dont l'entrée inconnue était leur doux secret.

C'est là qu'un jour Fosco, coeur jaloux, main hardie,

Les surprit, et finit l'idylle en tragédie.

Un matin, des pâtres trouvèrent dans le torrent qui mugissait au pied de la tour deux cadavres percés de coups de poignard; c'étaient Donato et son écuyer. Fosco ne s'arrêta pas à ce double crime; après l'homicide, il commit le viol, et la jeune fille mit au monde un enfant, triste fruit de cette lâcheté. Ainsi, disent les esclaves; l'histoire est bien plus sombre encore: Donato était le frère de Fosco!

Depuis ce temps, Fosco a pris le nom de Job, de Job le maudit. Les ans se sont accumulés sur sa tête, et les remords avec les années, mais les remords du vieux Job ne suffisent pas à Guanhumara. Ne voyez-vous pas, en effet, que Guanhumara fut cette jeune fille aimée de Donato; elle a à venger son honneur à elle et la mort de son amant; terrible vengeance qu'elle, nourrit et garde depuis cinquante ans au fond de son âme; une vengeance si âgée doit être lasse d'attendre.

(Madame Mélingue,
rôle de Guanhumara.)

(Mademoiselle Denain,
rôle de Régina.)

Guanhumara n'est pas femme à se satisfaire simplement par des voies vulgaires; tuer Job ou l'empoisonner de ses propres mains, la première venue en ferait autant! Guanhumara raffine. Elle arme Otbert contre Job, Otbert, ce fils que la violence de Fosco a obtenu d'elle, après l'assassinat de Donato. En vérité, ce château d'Heppenhef est un rude château; autrefois le frère y tua le frère, bientôt le père y tombera peut-être sous le poignard du fils; château terrible, château féroce, château maudit, où le fratricide et le parricide ont élu leur sanglant domicile.

Hatto cependant n'en continue pas moins sa joyeuse vie. Le voici la coupe à la main, qui se livre à l'ardeur du repas et de la chanson. Son fils l'accompagne et s'enivre avec lui: Quoi! Conrad, vous n'avez que seize ans? O jeune homme de la plus belle espérance!--Et ton père, et ton aïeul, que font-ils? demande quelqu'un à Hatto.--Ma foi, je n'en sais rien; ce sont de vieux fous; j'ai pris leur place, j'en use!--Puis Hatto de faire parade de ses débauches et de ses crimes.--Apercois-je dans la plaine quelque chose qui éveille mon appétit, une jolie femme, un riche marchand, une bonne ville.

Comme un chasseur ses chiens, je lâche mes bandits;

Et la ville, la femme, le trésor sont à moi! Alors cette troupe d'insolents Burgraves, corps ivres, âmes sans pudeur, s'abandonnent avec, Hatto à toutes les folies de la corruption effrénée; ils raillent l'amour et l'honneur, la conscience et le serment. Mais une voix triste et indignée se fait entendre tout à coup, c'est la voix de Magnus, qui, au bruit de cette débauche, est sorti de son donjon solitaire.--Qu'est ceci? dit-il:

. . . Jeunes gens, vous faites bien du bruit,

Laissez les vieux rêver dans l'ombre et dans la nuit;

La lueur des festins blesse leurs jeux sévères;

Les vieux choquaient l'épée... Enfants, choquez les verres!

Les rires insolents, les grossiers sarcasmes accueillent les remontrances de Magnus. Il a le sort des vieillards dont les sages paroles se brisent contre la frivolité et la raillerie des jeunes hommes. Mais voici que l'occasion se présente de mettre la brutale philosophie des Burgraves en pratique: un homme couvert de haillons heurte à la porte; il demande l'hospitalité pour lui, pour ses cheveux blancs, pour son corps aussi vieux que relui du vieux Job:

Que l'on chasse à l'instant ce drôle à coups de pierre.

Va-t'en, chien!

s'écrient Hatto et ses compagnons; ce n'est plus Magnus, cette fois, c'est Job lui-même qui prend la parole:

De mon temps, dans nos fêtes,

Quand nous buvions, chantant plus haut que vous encor,

Autour d'un boeuf entier, porté sur un plat d'or,

S'il arrivait qu'un vieux passât devant la porte,

Pauvre, en haillons, pieds nus, suppliant, une escorte

L'allait chercher; sitôt qu'il entrait, les clairons

Éclataient; on voyait se lever les barons;

Les princes, sans parler, sans marcher, sans sourire,

S'inclinaient, fussent-ils princes du Saint-Empire,

Et les vieillards tendaient la main à l'incon

Qu'on fasse entrer l'étranger, ajoute-t-il, en s'adressant à un archer.--Quelqu'un murmure?--Silence, s'écrie Job d'une voix sonore, et ce vieux lion

Les fait tous frissonner en dressant sa crinière.

Honneur au mendiant! Honneur à notre hôte!

Sonnez, clairons, ainsi que pour un roi.

Théâtre-Français--Première représentation des Burgraves, Trilogie par M. Victor Hugo.--Scène du deuxième acte: Barberousse se fait reconnaître.

C'était peu de ce Job qui s'est appelé Fosco, de ce père qui ne connaît pas son fils, de ce fils qui ne sait ni de quel père, ni de quelle mère il est né; de cette Guanhumara qui cache son nom et médite dans l'ombre de si terribles vengeances; c'était peu de ces élixirs, mystérieux souverains de la vie et de la mort, de ces crimes sombres ensevelis dans la unit du caveau fratricide, de ces deux cadavres flottant sur les eaux du fleuve et recueillis secrètement par des bergers; c'était peu de toutes ces énigmes et de tous ces hasards; ce mendiant, que Job a reçu au bruit des clairons vient encore ajouter un mystère de plus à tous les mystères qui se disputent le château d'Heppenhef.

(Geffroy, rôle d'Otbert.)

(Barberousse.)

Le mendiant est sinistre et redoutable à voir: sur ses épaules flotte un vaste manteau en haillons qui se replie sur sa tête et recouvre son front plein de rides et dépouillé; ses yeux sont profonds et caves; une épaisse barbe, blanchie par l'âge, descend, de ses lèvres sur sa poitrine, en longs sillons d'argent. Le vieillard s'appuie sur un grand bâton noueux, comme un pèlerin errant après une course pénible. Il a les pieds chaussés de poudreuses sandales, et les reins ceints d'une corde d'où s'échappent les grains d'un rosaire. Cependant cette vieillesse est puissante et forte, et sous ces haillons, je ne sais quelle grandeur se laisse pressentir.

Mais, en effet, quel est cet homme? Ecoutez-le, il gémit sur les misères de l'Allemagne: il déplore la décadence et la faiblesse de ce grand empire abaissé; il remue de sa parole les intérêts des souverains et des peuples, et sonde les plaies de cette vieille patrie germaine en proie aux vautours dévorants. Est-ce là le langage d'un mendiant, d'un pauvre vagabond qui, dormant sur le roc et buvant aux sources des fontaines, se soucie peu des nations et des princes? Patience! nous connaîtrons bientôt le vieillard, nous lirons enfin son grand nom sous cette livrée du pauvre. Mais le temps n'est pas encore venu; qu'il aille s'asseoir, en attendant, sur le banc de pierre du Burg, et réchauffer ses quatre-vingt-douze ans au feu du soleil; car il a quatre-vingt-douze ans, le mystérieux inconnu.

Cependant, au milieu de ces querelles et de ces orgies, de ces pères qui gourmandent leurs descendants, de ces mendiants quadragénaires et de ces rosaires à tête de mort. Régina a refleuri. Guanhumara avait raison: l'élixir tout-puissant vient de rendre, goutte à goutte, la santé et la joie à cette jeune Régina tout à l'heure pâle et mourante. Maintenant, il faut à Guanhumara le salaire de cette résurrection, et vous savez quel salaire! Guanhumara veut être payée en assassinat. «J'ai tenu ma promesse.--Je tiendrai la mienne, répond Otbert!.--Bien! je t'attends ce soir.--A quelle heure!--A minuit.--Ou?--Dans le caveau de la Tour.--J'y serai.--Là tu trouveras un homme.--Son nom?--Fosco!--Qu'est-ce que Fosco?--Tu le sauras ce soir.»

Ainsi rien n'émeut le coeur de Guanhumara, et rien ne le désarme. Son ressentiment n'est pas même touché du plaisir que montre le vieux Job en voyant Régina renaître. Ah! bien plutôt, sa fureur s'en augmente. Quoi! il serait heureux! quoi! il aurait encore des joies! Job cependant caresse Régina, et lui parle d'Otbert: Job aime Otbert, un secret instinct, une indéfinissable tendresse, l'attirent vers lui:

Vois-tu, ma Régina, cette noble figure

Me rappelle un enfant, mon pauvre dernier-né

Quand Dieu me le donna, je me crus pardonné.

Voilà vingt ans bientôt.... Un fils à ma vieillesse.

Quel don du ciel!... J'allais à son berceau sans cesse

Même quand il dormait, je lui parlais souvent;

Car, quand on est très-vieux, on devient très enfant

Le soir, sur mes genoux j'avais sa tête blonde

Je te parle d'un temps... tu n'étais pas au monde.

Il bégayait déjà les mots dont on sourit;

Il n'avait pas un an, il avait de l'esprit.

Il me connaissait bien! . . . . . . . . .

Je l'avais nommé George; un jour, pensée amère,

Il jouait dans les champs... Ah! quand tu seras mère,

Ne laisse pas jouer tes enfants loin de toi!

Ou me te prit. . . . . . . . . .

Job est bon homme, comme on le voit, quoique un peu fratricide. Il pousse même la bonhomie jusqu'à favoriser l'enlèvement de Régina par Otbert. S'il était le seul maître à Heppenhef, il les marierait; mais le farouche Hatto, que dirait-il? Nos jeunes amants n'ont qu'un seul moyen d'éviter sa fureur, c'est de fuir.

Mon donjon communique aux fossés du château;

J'en ai les clefs! . . . . . . . . . .

Et en effet, Job va chercher les clefs lui-même:--Maintenant partez, dit-il. Assurément, c'est là un rare pratiquer de vieillard, pratiquer de complicité des enlèvements de mineures, prêter se clefs ad hoc et ouvrir la porte aux amours qui s'envolent, voilà un passe-temps qui n'est pas commun à cent ans, âge exact de Job.

Malheureusement, Job, tout centenaire qu'il est, a causé tout haut comme un étourdi. Guanhumara écoutait, et Guanhumara prévient Hatto. Hatto arrive furieux. Otbert le provoque.--Allons donc! répond Hatto. Tu n'es qu'un aventurier; que quelque gentilhomme t'assiste, et je me battrai avec toi!... Tout à coup une voix formidable s'écrie:

J'ai quatre-vingt-douze ans, moi, je te tiendrai tête!

Et l'on voit alors le mendiant apparaître et fendre la foule. Ici se dévoile une partie du secret de ce terrible porte-besace:--Qui es-tu?--Frédéric de Souabe, empereur d'Allemagne! Certes, j'avais raison tout à l'heure, ce mendiant n'était pas un mendiant ordinaire. Il est empereur, et quel empereur! Frédéric Barberousse, rien que cela! Frédéric s'est introduit dans le repaire des Burgraves pour les châtier:

.... L'empereur met le pied sur vos tours,

Et l'aigle vient s'abattre au milieu des vautours.

Hatto et ses compagnons résistent! que leur fait l'empereur? Ne sont-ils pas maîtres dans leurs domaines? Ah! noble César, tu vas payer cher ton insolence!

Qu'on lui fasse un gibet digne d'un empereur!

--Cela ne sera pas! s'écrie Job; non, cela ne sera pas!--Le vieux Job, en effet, a conservé le culte des antiques croyances; c'est un Burgrave élevé dans l'amour de l'empire et dans le respect de l'empereur; il se prosterne donc aux pieds de Barberousse, et oblige son fils et ses hommes d'armes à s'agenouiller comme lui devant l'impériale majesté.

Alors Barberousse se penchant vers Job:

.... Fosco! (dit-il)--Ciel!--Point de bruit, Va m'attendre ce soir où tu vas chaque nuit.

Nous avons vu l'aïeul, puis le mendiant, il nous reste le caveau. Descendons-y, il est temps.

Ce souterrain est redoutable et sombre; il donne sur le Rhin aux flots mugissants, et sa nuit n'est éclairée que par un jour incertain et blafard qui se glisse au travers des barreaux de fer: deux de ces barreaux sont tordus et brisés. Là, le fratricide a été commis, et par cette ouverture, la jalousie de Fosco (Job) a précipité Donato et son écuyer percés de coups. Là encore Guanhumara a succombé à l'attentat qui a donné la vie à Otbert. L'homicide, le fratricide, le viol, horribles souvenirs, errent dans ce caveau plein de forfaits et de ténèbres.

Job vient d'y descendre, et l'aspect de ce lieu funeste ranime dans sa conscience la mémoire de son crime. Une voix retentit trois fois sous les voûtes attristées: Caïn! Caïn! Caïn! qu'as-tu fait de ton frère?

A ce terrible appel, Job tressaille, regarde et reconnaît Guanhumara; oui, Guanhumara, qui tient enfin sa vengeance. Elle se découvre à Job, ou plutôt à Fosco, qui reconnaît dans Guanhumara cette Ginevra qu'il a déshonorée. Ginevra la fiancée de Donato, poignardé par lui. Eh bien! le temps est venu d'expier ce double crime; mais Job-Fosco l'expiera cruellement; il sera tué tout à l'heure, tué à la place même on il a tué Donato, tué par la main de son propre fils;--car ce fils existe, lui dit Guanhumara. C'est moi qui te l'ai pris.--Je veux le voir:

Tu vas le voir aussi;

C'est lui qui va venir te poignarder ici.

C'est Otbert!

Job ne croit pas à tant de cruauté; non, son fils, non, Otbert ne l'assassinera pas.--Il le fera, j'ai pris mes sûretés. S'il t'épargne, Régina mourra, et déjà son cercueil est préparé; vois plutôt. Et, en effet, des hommes masqués apportent le cercueil et l'entr'ouvrent; Job y reconnaît Régina endormie; un breuvage prépare par Guanhumara a causé ce sommeil voisin de la mort. Pour peu que Job vive, Guanhumara doublera la dose, et ce sera fait de Régina. Eh bien! Job se laissera tuer.

Voici Otbert. Guanhumara se tient cachée; Otbert recule à l'aspect vénérable de Job, comme Séide devant la vieillesse de Mahomet, ou comme le Cimbre qui s'écrie:--Non, je ne tuerai pas Caïus Marius! Il s'élève alors entre ces deux hommes, la victime et l'assassin, une lutte étrange. Otbert hésite à frapper, et Job sollicite le poignard.--Tue-moi! j'ai tué mon frère. Enfin Otbert se décide au meurtre: à ce moment, un grand vieillard s'avance au fond du souterrain et arrête le bras d'Otbert.--Ce frère que Job pleure, et dont ses remords expient le trépas, il vit, c'est moi, dit le vieillard. Or ce vieillard, le reconnaissez-vous? c'est encore Frédéric Barberousse, autrefois connu dans le château d'Heppenhef sous le nom de Donato. Pour expliquer le fratricide, sachez que Job-Fosco est le bâtard de l'empereur d'Allemagne, dont Barberousse, ci-devant Donato, est le fils légitime. Qu'en dites-vous? ce château d'Heppenhef est-il assez muni de surprises et de métamorphoses, de pères ignorés, de mères cachées, de frères déguisés, de reconnaissances et d'élixirs de toute espèce.

Puisque Donato se retrouve dans Barberousse, puisqu'il vit, et puisqu'il pardonne, la vengeance de Guanhumara n'a plus d'aliment ni de but. Il faut cependant que quelqu'un meure, ce sera Guanhumara: ce cercueil ne doit pas sortir vide; Guanhumara l'a juré en femme qui tient un serment; elle s'y mettra à la place de Régina. Mais, avant que je meure, dit-elle, reprenez tout ce que je voulais vous ravir:

.... Une fureur jalouse.

Toi, ton fils George, et toi, Régina, ton épouse.

A ces mots, la farouche Guanhumara pousse un cri, tombe et expire en jetant un dernier regard sur son cher Donato d'autrefois, le Barberousse d'aujourd'hui.

Nous venons de faire connaître le nouveau drame de M. Hugo par une exacte analyse; ce sont les pièces du procès que nous soumettons purement et simplement au bon sens et à l'appréciation du lecteur, le style, il peut le juger par les citations que nous avons faites; le drame, par le récit des événements qui le composent et par l'exposition des personnages qui y prennent part. Pour nous, il nous reste à peine le temps d'apporter ici, en quelques lignes, l'écho des sentiments et de l'opinion que la première représentation de cette oeuvre bizarre a fait naître parmi ses auditeurs.

Personne, pas même les amis les plus décidés du poète, personne n'a amnistié l'oeuvre au point de vue de l'art dramatique. Par son attitude réservée, le public a paru convenir d'une voix unanime que, pour l'invention, elle appartenait à la poétique du mélodrame à laquelle elle emprunte ses moyens peu scrupuleux et ses ruses banales: enfant trouvé, femme malheureuse et persécutée, philtres surnaturels, vieille magicienne, vieux châteaux, sombres caveaux, noms supposés, noires apparitions, déguisements sans nombre, reconnaissances sans fin, haines infiniment trop prolongées, toutes les invraisemblances et toute la fantasmagorie que la poétique du boulevard du Temple a depuis longtemps épuisée; et au milieu de cette accumulation de faits mystérieux et d'impossibilités, point d'action et peu de drame; l'attention ne sait où se prendre; l'intérêt ne sait où se porter; tout est vague, tout flotte au gré de la fantaisie, du poète; à chaque instant, l'on s'égare dans les caprices infinis de la période et de la tirade; en un mot, c'est le discours et la rime qui commandent ici exclusivement; le drame s'en tire comme il peut. Donc, peu d'invention dans les faits, point de composition, voilà pour le fond des choses.

Le poète prend souvent la revanche de l'auteur dramatique; quand je dis le poète, j'entends l'ouvrier habile et sonore de vers, ou rudes, ou élégants ou pompeux; car, distinguons bien: on est poète par les sentiments et poète par la forme: c'est dans la forme que réside surtout la force poétique de M. Victor Hugo; elle décrit plus qu'elle ne parle, elle s'adresse aux yeux et à l'oreille plus souvent qu'à l'esprit et à l'âme. Dans les Burgraves, cette faculté descriptive se manifeste abondamment et domine jusqu'à l'abus et à la tyrannie: on peut dire que les Burgraves se composent d'une tirade divisée en trois ou quatre personnages. Toute cette poésie est d'ailleurs singulièrement mêlée de beautés et d'erreurs. Elle est forte, grande, hardie; mais que de fois elle prend la brutalité pour la force, l'outrecuidance pour la hardiesse, l'exagération pour la grandeur; que de fois elle croit aller au naïf et arrive au puéril; que de fois elle frappe à la porte du sublime et entre chez son voisin.

Le public s'est conduit avec beaucoup de goût et de sang-froid; il a battu des mains aux choses qui méritaient un bravo; et ce n'est que par sa froideur ou par un léger sourire qu'il a marqué les endroits qui lui convenaient peu.

Les costumes et les décors resplendissent dans la pièce; les cuirasses et les casques y résonnent à l'imitation des meilleurs vers de M. Hugo. Quant aux acteurs, ils sont pleins de dévouement. Madame Mélingue a donné à ce rôle de Guanhumara le caractère de haine implacable et de violence sauvage qu'il demande.

On a été sage et décent dans les deux camps, si toutefois il y a encore deux camps: le temps de la grande lutte est passé: car à quoi bon?