LE DERNIER BAL DE L'HÔTEL-DE-VILLE.

Bal de l'Hôtel-de-Ville.

Personne n'a contesté à la littérature le droit de ressusciter les morts. Usons de ce privilège et rappelons pour quelques instants à la vie le prévôt des marchands. Soyons nous-même son valet-de-chambre: passons-lui les manches de son habit aux larges basques, coiffons son honorable chef d'une large perruque, et vite une citadine au fantôme. Nous arrivons: les fenêtres de l'Hôtel-de-Ville sont illuminées, la foule des équipages prend la file à la porte; partout régnent le bruit et le mouvement. Tout Paris est convoqué à heure fixe, non point pour prendre une de ces délibérations qui changeaient la face de la monarchie. Il ne s'agit ni d'une émeute, ni d'une révolution, mais tout simplement d'un bal.

Vous figurez-vous l'étonnement de l'ombre municipale que nous venons d'évoquer? Partout le luxe des peintures, des meubles et des ornements. L'ancien parloir aux marchands est devenue méconnaissable; la bourgeoisie elle-même a bien changé. Avec ces robes de gaze et de satin, sous ces coiffures élégantes, au milieu de ce laisser-aller gracieux et spirituel, comment reconnaître les rejetons de cette bourgeoisie grave, économe, sévère, qui ne dansait que du bout des pieds, ne causait que du bout des lèvres, et ne se mettait en frais de toilette et de plaisir que pour fêter des rois, ou tout au moins des princes et des ambassadeurs?

Aujourd'hui la bourgeoisie, s'il nous est permis d'employer cette formule d'étiquette, se reçoit elle-même. Elle n'attend plus qu'un grand événement, une bataille gagnée, un baptême ou un mariage de roi, lui fournissent un prétexte de réjouissance. Les salons municipaux n'attendent pour s'ouvrir que le signal de l'hiver. La neige tombe pour tout le monde. Les bals de l'Hôtel-de-Ville n'ont pas d'autre titre officiel.

Si nous connaissions la langue des fantômes, que de choses nous aurions à vous apprendre, feu M. le prévôt des marchands! mais peut-être parle-t-on encore le français aux Champs-Élysées de l'autre monde. En ce cas, permettez-moi, ombre égarée, de mettre le comble à votre étonnement. Ce cavalier élégant qui s'élance si audacieusement dans les périls de l'en-avant-deux, c'est un avocat; cet autre qui joue à la bouillotte est un conseiller à la Cour Royale; celui-ci est un médecin, celui-là est un membre de l'Académie. Qu'ont-ils fait? allez-vous me dire, de leur robe et de leur bonnet carré? Parbleu, ils les ont laissés à l'audience, à l'amphithéâtre et à la Sorbonne. Aujourd'hui les avocats, les magistrats, les médecins, les savants, s'habillent et s'amusent comme tout le monde. La justice et la science ne s'en trouvent pas plus mal.

Si vous aviez, mon cher fantôme, une tenue plus décente, je vous présenterais à votre successeur. Il a quitté le titre de prévôt pour prendre celui de préfet. Cette jeune personne à laquelle il donne la main pour la conduire à un quadrille, est tout simplement la fille d'un négociant de la rue des Lombards. Vous alliez peut-être la prendre pour une princesse. Que de grâce dans sa démarche! que de luxe dans ses vêtements! C'est qu'aujourd'hui il n'y a plus de lois somptuaires ni pour le costume, ni pour l'éducation.

Mais laissons notre fantôme à ses réflexions. On n'est pas tenu d'être d'une politesse fastidieuse envers les ombres. Parcourons ces salles étincelantes, suivons le bal jusque dans ses dernières contredanses. Vous avez pu voir Paris éparpillé dans vingt salons; il est venu ce soir se résumer dans l'Hôtel-de-Ville. L'aristocratie de la noblesse, si ce n'est pas là un pléonasme, celle de la politique, de la finance, des arts, de la littérature, servent pour ainsi dire de cadre aux joies de la bourgeoisie parisienne. Ici c'est elle qui triomphe; elle est sur son terrain; c'est une fête qu'elle vous donne dans son propre palais. Vous voyez qu'il est digne d'une aussi puissante souveraine.

Il est difficile de jouir d'un plus beau coup d'oeil que celui qu'offre un bal à l'Hôtel-de-Ville, imposant édifice dont les échos ont retenti tour à tour de toutes les joies comme de toutes les douleurs de la France, bal par bal, on pourrait reconstruire toute l'histoire de notre pays. En attendant qu'on mette le burin aux mains de Terpsichore, songeons que la fête de M. de Rambuteau est terminée, et rentrons chez nous en évitant la place de Crève; ce trajet pourrait assombrir nos souvenirs.

Revue algérienne [2]

[Note 2: ] [ (retour) ] Nous résumons dans cet article les principaux événements depuis le commencement de l'année, de manière à n'avoir plus qu'à nous tenir au courant des faits actuels et à les suivre avec toute la rapidité possible.

Les hostilités ont recommencé avec une nouvelle vigueur en Algérie, pendant le mois de janvier 1843, pour continuer de même en février, ou plutôt elles n'ont pas été un instant interrompues par la mauvaise saison.

Le général de La Moricière.

Le gouverneur-général avait senti l'importance de ne pas laisser Abd-el-Kader s'établir tranquillement, pendant tout l'hiver, dans la chaîne des montagnes de l'Ouarenseris (province d'Oran). Dans cette position, où il se procurait d'ailleurs d'abondantes ressources et disposait de nombreux guerriers de ces montagnes, l'émir dominait tout le pays entre le Chélif et la Mina, maintenait dans la crainte, aux alentours, les tribus qui nous paraissaient les plus dévouées, et pouvait, en reconstituant de nouvelles forces, attaquer sérieusement les entrées que nous possédons en avant de Alédéah, Milianah et Mostaganem. M. le général Bugeaud résolut donc de porter, même en hiver, une guerre sérieuse sur l'Ouarenseris. Dans cette vue, trois colonnes de la division d'Alger furent réunies, le 24 novembre 1842, sous les murs de Milianah, et se mirent en mouvement le 25, celle de droite, commandée par le gouverneur-général, ayant sous ses ordres M. le duc d'Aumale; celle du centre par le général Changarnier, celle de gauche par le colonel Korte. En même temps, les divisions de Mascara (général de La Moricière) et de Mostaganem (général Gentil), devaient manoeuvrer contre la grande tribu insoumise des Mitas, de manière à rejeter ces populations sur les autres colonnes, pendant que celles-ci occuperaient leurs retraites habituelles dans les montagnes boisées des Beni-Ouragh.

Les manoeuvres combinées entre les trois divisions d'Alger, de Mascara et de Mostaganem obtinrent un succès complet, et en vingt-deux jours, le 17 décembre, elles avaient soumis presque toute la chaîne de l'Ouarenseris jusqu'à l'Oued-Rihon, toute la vallée du Chélif sur la rive gauche et deux tribus sur la rive droite, la presque totalité de la tribu des Flitas, qui compte trois mille cavaliers, et toutes les tribus secondaires qui bordent la Djediana et la rive gauche de l'Oueri-Rihon. Ces résultats n'avaient été d'abord espérés que pour la campagne du printemps.

Retour à Cherchel--Passage d'un torrent.

La question ainsi résolue sur la rive gauche du Chélif, le moment a semblé opportun de porter nos armes du côté de Tenès, où elles n'avaient pas encore paru. Cette expédition a été conduite avec succès par le général Changarnier, qui, après avoir occupé Tenès pendant deux jours, a abandonné, le 29 décembre, cette bourgade, où il n'avait trouvé aucune ressource, et où une garnison française sera sans doute installée plus tard.

Ces diverses opérations avaient porté des coups trop sensibles à la puissance d'Abd-el-Kader pour qu'il ne cherchât pas à en neutraliser les effets. Dès le principe des soumissions, il avait entretenu des intelligences actives avec les tribus soumises. La contrée la mieux disposée pour ses vues était, sans nul doute, cette partie de l'Atlas qui s'étend de Cherchel jusqu'auprès de Tenès, et qui est bornée au nord par la mer, et au sud par la vallée du Chélif. Arrivé du sud avec un millier de chevaux réguliers ou irréguliers, il s'est bien vite recruté dans la valléw du Chélif, de tribu en tribu, et il a envahi l'Aghalik de Braz avec environ deux mille cavaliers et cinq ou six cents fantassins.

Le 7 janvier, Abd-el-Kader a exécuté contre les Athaf, à une journée à l'ouest de Milianah, une rhazia qui a été le signal d'une nombreuse défection parmi les tribus soumises au mois de décembre. A l'exception de deux ou trois, toutes les autres de cette partie de la vallée du Chélif ont de nouveau reconnu son autorité. Abd-el-Kader s'est montré cruel cette fois: notre kaïri des Brâz de l'est et ses trois fils ont été décapités: il a fait mutiler quelques chefs, crever les yeux à d'autres; enfin tous les hommes soupçonnés d'attachement à notre cause ont été enlevés.

Après avoir ravagé les Athaf et les Kosseir. Abd-el-Kader s'est jeté dans les hautes montagnes des Zatima, Beni-Zioui Larhalh et Couraya, où il a réuni à peu près trois mille Kabaïles. A la tête de ces forces il s'est avancé avec son khalifah-el-Berkani chez les Beni-Menasser, où ses émissaires et ses intrigues l'avaient devancé, et qu'il voulait pousser à faire une démonstration contre Cherchel. Le général de Bar, marchant à sa rencontre dans l'ouest, eut avec lui plusieurs engagements les 23. 24 et 25 janvier, et le refoula dans les grandes montagnes de Gouraya. De son côté, le général Changarnier sorti de Milianah le 22, porta, par la hardiesse de ses mouvements, le trouble et le ravage sur les derrières de l'émir, et punit sévèrement plusieurs tribus qui avaient cédé à l'entraînement de leur ancien chef. En même temps. M. le duc d'Aumale faisait un brillant coup de main sur nos ennemis du sud de Milianah, et, au moyen de nombreuses prises, indemnisait largement nos alliés des perles que les rhazias d'Abd-el-Kader leur avaient fait éprouver.

Le 27 janvier, à quatre heures du matin. M. le lieutenant-colonel de l'Admirault vint à Alger à bord du bateau à vapeur le Phare, envoyé exprès pour connaître le véritable état des choses, annoncer au gouverneur-général les progrès de l'insurrection et l'arrivée d'Abd-el-Kader dans la partie occidentale de la province de Titteri. A une heure après midi, le général Bugeaud était embarqué avec deux bataillons, et débarqua dans la nuit à Cherchel. Le 30, il s'est mis en campagne, afin de poursuivre Abd-el-Kader et de châtier les tribus qui avaient répondu à son appel. Le mauvais temps ne lui a pas permis d'exécuter entièrement la campagne projetée: mais le but principal a été atteint: Abd-el-Kader et son khalifah-el-Berkani ont été repoussés dans l'ouest. Le gros rassemblement de Kabaïles qu'ils avaient opéré s'est dispersé dans tous les sens. Deux des plus importantes tribus rebelles, les Beni-Menasser et les Beni-Ferrah, ont été sévèrement punies.

Un ouragan affreux, mêlé sans interruption de grêle et de neige, a obligé le corps expéditionnaire à descendre bien vite des hautes régions montagneuses pour regagner les bords de la mer, où l'attendait un convoi. Il l'a atteint le 5 février à quatre heures du soir, non sans difficulté, car le mauvais temps a continué, et, la nuit du 6 au 7, la pluie tombait avec une telle force, que tous les feux du camp ont été éteints. La colonne s'est acheminée lentement vers Cherchel. Les ruisseaux étaient devenus des torrents impétueux, et la rapidité des eaux était telle, qu'il y avait lieu de redouter beaucoup de malheurs. Des cordes ont été tendues, et les pelotons, bien unis par les bras et appuyés à la corde par l'une de leurs ailes, ont ainsi franchi sept torrents. Grâce à cet expédient, on n'a eu à regretter que la perte de deux hommes.

Dans cette courte mais pénible expédition, le général Bugeaud a failli être tué, comme le fut le colonel Leblond il y a quelques mois: six coups de fusil, tirés presque en même temps par des Arabes embusqués, ont blessé le cheval du gouverneur-général.

--A la nouvelle de l'apparition d'Abd-el-Kader dans la province de Titteri, le bruit a couru à Alger que ses troupes avaient envahi une partie de la plaine de la Metidjah et surpris quelques-uns de nos détachements: ce bruit était complètement faux. Dès le 27 janvier, le colonel Korte se dirigea, à la tête de toute la cavalerie, vers Boufarik, de fortes reconnaissances furent poussées dans tous les sens, et l'on n'aperçut pas un seul ennemi. Les convois militaires circulèrent avec la même sécurité qu'auparavant. Le retour des désastres de la fin de 1839 et du commencement de 1840 ne semble plus à craindre Alors Abd-el-Kader disposait de forces assez considérables; il avait ses places fortes, et la paix lui avait laissé le temps de se préparer à la guerre; enfin, nous étions sur la défensive. Mais, depuis deux ans, la face des affaires a changé. Nous avons repris partout l'offensive. L'ennemi, battu sur tous les points, a vu ses places fortes détruites de fond en comble, ses douares incendiées, ses récoltes ravagées. De prince, de général qu'il était, car il avait un gouvernement, une armée. Abd-el-Kader, après avoir été pourchassé jusque dans les contrées les plus éloignés, est devenu un simple chef de bandes, marquant son passage par des massacres et des dévastations. La guerre se poursuit maintenant dans l'intérieur, où nos colonnes ne rencontrent plus qu'une molle résistance. Si quelques fractions de tribus suivent encore la fortune de celui qui se donnait naguère, le titre pompeux de sultan, c'est que nos troupes ne peuvent pas se trouver toujours en tous lieux pour protéger nos alliés. Mais, à la tournure qu'ont prise les événements, les centres de population, il faut l'espérer, n'auront plus à redouter les agressions de l'ennemi, et la plaine de la Metidjah semble désormais à l'abri d'un coup de main.

--Les marchés d'Alger sont abondamment approvisionnés et les denrées baissent de prix. Le carnaval a été brillant à Alger, voire même à Blidah, où, entre autres importations françaises, on n'est pas peu surpris de trouver des magasins de costumes et de masques.

--Jusqu'à ce jour, les exécutions à mort avaient eu lieu, dans l'Algérie, par le yatagan, suivant l'usage que nous y avions trouvé établi: c'était aussi un exécuteur musulman qui avait continué à remplir ce redoutable office.

Un fâcheux incident, survenu l'année dernière, a provoqué à cet égard une innovation nécessaire. Le 5 mai 1842. fut exécuté, hors de la porte Babazoun, à Alger, le nommé Grass, condamné à mort par la Cour royale d'Alger. L'exécuteur indigène, appelé peut-être pour la première fois à décapiter un chrétien, et saisi d'une émotion extraordinaire, fut obligé de s'y prendre à plusieurs reprises pour achever le supplice du patient; la foule indignée menaça les jours de l'exécuteur, et celui-ci ne dut son salut qu'à l'intervention de la force publique. Pour prévenir le retour d'un si hideux spectacle, l'autorité locale a demandé et obtenu de M. le ministre de la Guerre, l'introduction en Algérie de l'instrument de supplice usité en France, et le remplacement de l'exécuteur algérien par un exécuteur français.

Le 10 février, l'échafaud a été dressé sur la place Bab-el-Oued, à Alger, et la terrible machine a fonctionné pour la première fois. Le nommé Abd-el-Kader Zellouf ben Dahman, condamné à mort pour crime d'assassinat, par arrêt de la Cour royale du 10 septembre dernier, a subi sa peine à une heure après midi. La nouveauté du spectacle parait avoir vivement impressionné les spectateurs indigènes, et, après l'exécution, ils se sont précipités en foule vers l'échafaud pour l'examiner dans tous ses détails.

--En vertu d'une décision du ministre de la Guerre, du 20 février, les sous-officiers et soldats de l'armée d'Afrique, autorisés, lors de leur libération du service militaire, à rester en Algérie, conserveront pendant deux années, à dater du jour de leur libération, le droit tant au passage gratuit pour rentrer en France, qu'à l'indemnité de route de leur ancien grade, pour se rendre du port de débarquement dans leurs foyers. Les anciens militaires qui demanderont, avant l'expiration des deux années, à rentrer en France, devront, pour obtenir une feuille de route donnant droit au passage gratuit et à l'indemnité, exhiber, indépendamment de leur congé de libération, un certificat de l'autorité militaire ou civile du lieu où ils auront eu leur dernier domicile, en constatant qu'ils ont toujours tenu une bonne conduite pendant leur séjour en Algérie.

--Le bateau à vapeur le Tartare, qui avait été expédié à Tanger avec notre nouveau consul à Mogador, M. le chef d'escadron Pellissier, auteur des Annales algériennes, est rentré à Oran le 29 janvier, ayant toujours à bord le consul et sa famille. A son arrivée à Tanger, M. Pellissier apprit du consul de France dans cette ville que l'empereur Abd-el-Rahman lui refusait Vexequatur. L'empereur de Maroc a donné pour motifs de son refus qu'il ne voyait pas la nécessité de la présence d'un consul français à Mogador, attendu que celui qui gérait temporairement le consulat remplissait sa mission à la satisfaction des Français et des Marocains, et que l'on n'avait rien de mieux à faire que de le maintenir dans cette position. Toutes les démarches faites pour déterminer l'empereur à revenir sur sa décision ayant été infructueuses, le Tartare a ramené dans le port d'Oran le consul in partibus, qui y attend des ordres du gouvernement. La véritable cause de son exclusion, c'est peut-être que M. le commandant Pellissier a été longtemps à Alger chef du bureau arabe, et qu'il serait plus difficile de cacher à lui qu'à tout autre l'assistance secrète que, malgré les dénégations officielles, Abd-el-Kader continue à recevoir du Maroc.

--Dans le beylik de Tlemsen règne une assez grande tranquillité, et les populations, protégées par la présence de la colonne mobile du général Bedeau, comptent sur une abondante récolte.

--La colonne de Mostaganem, sous les ordres du général Gentil, est toujours en mouvement; sa mission est de prêter aide et assistance, en cas de besoin, aux tribus alliées.

--Après avoir pris quelque repos, la colonne de Mascara, sous le commandement de M le général de La Moricière, est de nouveau entrée en campagne. Pendant ces excursions, le colonel Géry, du 56e de ligne, commande la place de Mascara, et le colonel Thiéry, du 6e léger, celle d'Oran.

--Les opérations militaires ont été continuées dans l'ouest de Cherchel par le général de Bar, qui a reçu, auprès de la ville kabaïle de Terzout, la soumission de la tribu de Zatima, à laquelle elle appartient, et celle des Beni-Zioui, auprès de Ghelanzero, leur principal village, dans un pays où les habitants se croyaient inexpugnables, parce que les Turcs n'avaient jamais pénétré chez eux. Le général de Bar n'a pas reçu un seul coup de fusil en parcourant le territoire horriblement accidenté de six tribus kabaïles, dont la première est à dix lieues ouest de Cherchel, et dont les autres s'étendent à deux ou trois marches de Tenès; tandis que le colonel Picouleau, dans deux sorties successives, a éprouvé une résistance sérieuse chez les Beni-Menasser, à une marche seulement au sud de Cherchel. Ses attaques persévérantes contre les Beni-Menasser ont obtenu la soumission de cinq fractions de cette tribu considérable; les fantassins se sont joints à lui pour contraindre les hautes montagnes à suivre leur exemple; mais c'est la partie la plus belliqueuse et la plus difficile du territoire. Il est probable qu'il y aura d'autres combats, parce que la famille des Berkani a encore sur cette contrée une immense influence, et que son chef, proscrit par l'arrêté du 10 février, soutiendra une lutte opiniâtre.

--Dans la province de Constantine, M le général Baraguey-d'Hilliers a dirigé avec succès, du 12 au 22 février, une opération militaire importante: il s'agissait d'attaquer la ligne des Zerdezas et de soumettre ce chaînon intermédiaire de la résistance kabaïle qui, de la frontière d'Alger, s'étend jusqu'à celle de Tunis et interrompt les communications avec la mer. Quatre colonnes, parties simultanément de Constantine, de Philippeville, de Bone et de Guelma, ont envahi ces montagnes presque inaccessibles, et, grâce à leurs mouvements heureusement combinées et exécutés, elles ont imprimé une grande terreur aux tribus ennemies, en leur prouvant que nos troupes sauraient les atteindre et les vaincre, quelque grandes que fussent les difficultés du pays. Les parcs de l'État approvisionnés de plus de 3,000 boeufs, le train des équipages remonté de 200 mulets, la soumission de cette partie de la province garantie par des otages, et, par suite, une plus grande abondance sur nos marchés, rumine aussi plus de sécurité pour l'armée et le commerce, sont les résultats positifs de cette brillante expédition.

MANUSCRITS DE NAPOLÉON [3]

[Note 3: ] [ (retour) ] La reproduction des manuscrits de Napoléon est interdite.

LETTRES SUR LA CORSE A M. L'ABBÉ RAYNAL.

LETTRE DEUXIÈME.

Monsieur,

Nous avons parcouru rapidement les régions ténébreuses de notre histoire ancienne; nous voici arrivés au douzième siècle; nos annales commencent à s'éclaircir. A cette époque, la tradition, les monuments ont pu instruire Giovanni della Grossa, notre premier historien, qui naquit en 1378, Piero Antonio Alonteggiani, qui écrivoit en 1525, Marco Antonio Ceccaldi, qui cessa de vivre en 1569, Circeo, qui acheva son ouvrage en 1576, Filippini, qui publia son histoire en 1594.

A l'époque où les Corses libres avoient trouvé un refuge dans la confédération de Pise, les Génois abordèrent dans leur île; l'esprit de faction et l'intrigue y arrivèrent avec eux. Armer le fils contre le père, le neveu contre l'oncle, le frère contre le frère, paroissoit à ces avides Liguriens le chef-d'oeuvre de la politique. S'étant rendus maîtres de Bonifazio, en trahissant les liens les plus sacrés de l'hospitalité, ils commencèrent à semer dans tous les coeurs le poison des factions.

Les Pisans, affoiblis par leur guerre, préoccupés des graves intérêts qu'ils avoient à soutenir dans le continent, se trouvèrent hors d'état de s'opposer aux projets des Génois et de maintenir la paix entre les différents pouvoirs qui existoient alors en Corse. Les seigneurs, ne connoissant plus de frein, aspirèrent à la tyrannie; le peuple, dénué de protecteurs, se livra à tout l'emportement de son indignation, et menaça les barons de les dépouiller d'une autorité illégitime et contraire à tous les droits naturels. L'un et l'autre parti comptoient sur l'appui des Génois qui fomentoient leurs discordes. Les barons, sur la promesse d'une protection efficace, se confédérèrent avec la république de Gènes, et lui prêtèrent hommage. Les communes s'unirent et reconnurent Sinuccello della Rocca pour Giudice, ou premier magistrat.

SINUCCELLO DELLA ROCCA. 1258.--Sinuccello della Rocca, distingué dans les armées pisanes par son rare courage, ne l'étoit pas moins par son austère justice. Pendant soixante ans qu'il fut à la tête des affaires publiques, il sut contenir Gènes, et effacer des privilèges des seigneurs ce qui étoit contraire à la liberté publique. D'une humeur toujours égale, impartial dans ses jugements, calme dans ses passions, sévère par caractère et par réflexion. Sinuccello est du petit nombre des hommes que la nature jette sur la terre pour l'étonner. Au commencement de sa carrière publique, on lui contestait son autorité, foiblement accompagné, il erroit dans les montagnes de Quenza. Un chef fort accrédité dans ces pièves, après avoir tué un de ses rivaux, se présenta à lui. Sinuccello méprisant l'avantage qu'il pouvoit tirer d'un homme puissant, fait constater son crime et le fait mourir. La renommée répand ce fait, on accourt de tous côtés se ranger sous ses drapeaux.

Pise, écrasée à la journée de la Meloria, ne donna plus d'ombrage; les Génois résolurent de faire tous les efforts pour profiter des circonstances. Voyant la difficulté de vaincre Sinuccello, ils firent en sorte de le gagner; envisageant d'ailleurs les barons comme les principaux obstacles à leur domination, ils les désignèrent à être d'abord sacrifiés. Sinuccello, qui ne perdoit pas de vue le grand objet de l'indépendance de la Corse, vit avec plaisir les ennemis naturels de sa patrie s'entre-déchirer. Profitant des événements, il sut faire tourner à l'avantage public l'animosité des deux partis. Il dut chercher à diminuer la puissance des barons, mais il le fit avec prudence, et garda assez de mesure pour pouvoir se réconcilier avec eux quand il seroit temps; en effet, dès que les succès multipliés des Génois les eurent affaiblis, Sinuccello leur tendit la main, les incorpora dans le reste de la nation, et obligea les ennemis communs à repasser les mers, après avoir remporté sur eux de grands avantages. Ce fut dans une de ces rencontres, qu'ayant fait un grand nombre de prisonniers, leurs femmes vinrent de Bonifazio apporter leur rançon. Sinuccello les reçut avec humanité, et les confia à la garde de son neveu. Ce jeune homme, égaré par l'amour, trahit les devoirs de l'hospitalité et de la probité publique, malgré la vive résistance d'une de ces infortunées. Navrée de l'affront qu'elle venoit d'essuyer, les cheveux épars, ses beaux yeux égarés et flétris par la honte, elle se prosterne aux pieds de Sinuccello, et lui dit: «Si tu es un tyran sans pitié pour les foibles, achève de faire périr une malheureuse avilie; si tu es un magistrat, si tu es chargé par les peuples de l'exécution des lois, fais-les respecter par les puissants. Je suis étrangère et ton ennemie; mais je suis venue sur la foi, et je suis outragée par ton sang, par le dépositaire de ta confiance...» Sinuccello fait appeler le criminel, constate son délit, et le fait mourir sur-le-champ. C'est par de pareils moyens qu'il soutînt toujours la rigueur des lois. Ses armes prospérèrent, et la nation unie vécut longtemps tranquille. Dès cette époque jusqu'au temps de Sambucuccio, les Génois ne parurent plus en Corse; ils furent découragés par les pertes qu'ils avoient faites; ils se contentèrent de fomenter, dans l'obscurité, la guerre civile, mais Sinuccello sut rendre vaines toutes leurs trames; il vieillit, et la perte de sa vue fut son premier malheur.

Guglielmo de Pietrallerata, gagné par les Liguriens, méprisant un vieillard caduc et accablé d'infirmités, déploie l'étendard de la rébellion; Lupo d'Ornano, neveu de Sinuccello mis à la tête de la force publique, marche, bat, près de la Mezzana, l'imprudent Guglielmo, qui, sans ressource, a recours à la commisération du jeune vainqueur, de qui il obtient une suspension de quelques jours. Lupo se reproche déjà un délai qui peut rendre inutile sa victoire, flétrir ses lauriers et lui enlever son triomphe. Dans l'inquiétude de ces pensées arrive le terme de la suspension; une entrevue lui est demandée, il y court avec impatience; il va enfin, par la captivité de son ennemi, se rendre illustre parmi les siens, et mériter de succéder aux honneurs comme à la puissance de son oncle....; les deux escortes restent à trois cents pas; les deux chefs s'avancent, se joignent, une visière se lève, et, au lieu de Guglielmo, laisse voir sa fille, l'intéressante Véronica.

«Lupo, lui dit Véronica, il n'y a pas encore un an que nous vivions en frères, et il faut que la fortune te réserve une destinée bien glorieuse, puisque ton coup d'essai a été la défaite de mon père.... Lupo, je t'ai vu à mes genoux me promettre un amour constant; ô Lupo, je viens aujourd'hui implorer de toi la vie!» Ce jeune héros, hors de lui, conserve cependant assez de force pour fuir; mais Véronica le retient. «Je ne viens pas ici séduire votre vertu, lui dit-elle, la gloire de Lupo est plus chère à Véronica que la vie: celle de mon père et des miens est en danger, et c'est vous qui la menacez......... Quelle horrible position est la mienne! et si vous refusez de m'écouter, de qui devrai-je attendre la pitié? Sinuccello ne pardonne jamais, et c'est vous qui ètes destiné à être le ministre de ses cruautés! Lupo, pourrois-tu être le bourreau des miens, pourrois-tu porter la flamme dans ce séjour où tu passas à mes côtés les plus belles années de ton enfance?» Déchiré par les sentiments les plus opposés, retenu par l'amour, Lupo obéit au devoir, il s'arrache avec violence et fait quelques pas pour s'éloigner, mais un cri qui lui perce le coeur l'oblige à s'arrêter, à détourner la tête, et lui laisse voir Véronica se précipitant sur sa lance, prête à se donner la mort; il revient brusquement, arrive à temps, prend dans ses bras et arrose de ses larmes celle qui l'a vaincu sans retour, et qui, pâle, affaiblie par les efforts qu'elle vient de faire, lui dit: «Je n'ai à te proposer rien d'indigne de toi; écoute-moi, et quand j'aurai cessé de parler, si ta gloire, si ton devoir l'ordonnent, tu pourras me laisser seule en proie à mon sort affreux.....Sinuccello est vieux et infirme; il faut à la république un magistrat actif et dans la force de l'âge; tu t'es rendu assez grand pour pouvoir prétendre à gouverner tes concitoyens; mon père et les siens te promettent leur appui; Sinuccello lui-même ne pourra s'opposer à toi: à l'âge où l'on doit encore obéir, tu seras le premier de la république, qui, heureuse et comblée de prospérité par tes vertus, par ton courage, ne laissera rien à désirer à ton coeur; la main de Véronica cimentera ta puissance, Véronica t'aura dû la vie, et, s'il est possible, son amour s'en accroîtra.»

Lorsque l'homme imprudent a laissé pénétrer dans son sein un amour désordonné, lorsque la femme qui l'a allumé vient d'échapper à la mort, et qu'elle est embellie par la pâleur de l'angoisse, par les souffrances du coeur, il est au-dessus des forces accordées aux faibles mortels de résister. Lupo fléchit donc, et les intérêts du devoir, de la patrie et de la gloire firent place à l'amour. Guglielmo put s'échapper; l'inflexible Sinuccello fit instruire le procès de son neveu, et oublia sa victoire pour ne voir que sa faute. Celui-ci, n'ayant plus de ménagement à garder, s'unit à Guglielmo, et épousa la tendre Véronica. Salnese, propre fils de Sinuccello, se joignit aux ennemis de son père; tous réunis, ils dressèrent une embuscade et firent prisonnier le vieillard. Ils furent longtemps indécis sur le sort qu'ils lui réserveroient: les uns le vouloient mettre à mort, mais Lupo ne voulut jamais y consentir. Le garder prisonnier était le parti le moins sur. Le peuple, ému par le souvenir de ses services et par son grand âge, auroit pu, dans un retour de son amour, lui restituer l'autorité. Dans cet embarras, les conjurés s'avisèrent de l'expédient qui réunissait tous les avantages, c'était de le livrer aux Génois... Un Spinola vint le prendre avec quatre galères. La tâche de l'historien devient pénible lorsqu'il a de tels faits à raconter. Le discours que les écrivains lui font prononcer, au moment de s'embarquer, est le dernier trait qui achève d'indigner contre les monstres qui l'ont trahi.... «Lupo, dit d'un ton ferme ce malheureux vieillard, ton coeur me vengera, je le commis bien; tu n'étois pas fait pour éprouver des remords: tu as été méchant, parce que tu as été faible... Quant à toi. Salnese, ton âme atroce me punit de ne pas t'avoir laissé périr sur l'échafaud, souillé du crime de la mort de mon intime ami. Je fus faible; l'amour paternel étouffa le cri de la justice. Je te sauvai du supplice que tu méritois; j'expie durement cette unique faute de ma vie; mais quatre-vingts ans de vertu n'effacent-ils pas une faiblesse?... Salnese, que ta femme t'abreuve de douleur! que tes enfants conjurés contre toi te ressemblent par leur méchanceté! que tu périsses, ne laissant parmi les hommes que l'exécration de ta mémoire! Salnese, je te maudis avec la postérité!»

En achevant de parler, cet illustre vieillard se prosterna à genoux, se couvrit la tête de sable, médita un moment, et puis, d'un pas ferme, il monta sur un navire qui l'attendoit. Salnese étoit ému, mais de colère; les dernières paroles de son père avoient excité cette âme de fiel. Quant à Lupo, la révolution fut étonnante, le bandeau parut tomber; l'effervescence de la passion qui lui avoit voilé l'énormité de son crime s'apaisa; il eut horreur de lui-même, il chercha à réparer ses fautes, mais ses efforts furent vains. Alors, se roulant sur le sable, se jetant à la mer, il appeloit tour à tour la mort et Sinuccello; heureux celui-ci, dans sa catastrophe, s'il eut pu être témoin du repentir de celui qu'il avoit adopté pour fils. Son âme en eut été rafraîchie, et peut-être l'émotion du sentiment lui eut fait goûter un plaisir avant de mourir.

Arrivé à Gènes, ce grand homme périt au bout de quelques jours, dans un âge très-avancé [4]; il laissa quatre enfants, tous indignes de lui, tous marchant sur les traces de leur frère aîné. Lupo parut se consoler; le temps et le coeur de l'intéressante Véronica adoucirent le venin des remords. Lupo acquit une grande puissance, mais sa femme, mourut et les remords revinrent se saisir de leur proie. Il mourut enfin misérablement. Orlando, le plus puissant de ses enfants, périt sur l'échafaud; l'amour fit le malheur de cette race. Orlando devint épris de la femme de son frère, et cette passion fut la cause de sa mort ignominieuse.

[Note 4: ] [ (retour) ] Napoléon, à l'exemple de Filippini qu'il suit ici avec trop de confiance, a confondu le Giudice Sinuccello della Rocca avec un autre autre Giudice, qui vécut longtemps après le premier. Cette erreur de Filippini avait déjà été signalée par Cambragi, dans son Istoria de Corsica (tome 1, page 239), publiée en 4 volumes in-4, en 1770.

Quant à Salnese, il prospéra toujours, et toujours faisant le mal. Après avoir trahi son père, il vendit son oncle pour quatre cents écus d'or; mais enfin ses deux enfants meurent sans postérité, et leur mort délivra notre pays d'une race de monstres.

LES GIOVANNALI (1355).--De grands troubles suivirent la mort de Sinuccello; les différents partis se choquèrent violemment. Les Génois parurent vouloir profiter de cet instant, mais ils manquèrent d'énergie. L'on a peine à suivre les différentes factions qui se partagent la scène, lorsque tout d'un coup l'on voit les Giovannali s'élever d'un vol hardi. Deux frères de la lie du peuple, mais d'un esprit noble, d'un grand courage, tentent la régénération de leur pays; ils voient que les débris du régime féodal qui s'appuyoit sur des lois instituées par les préjugés, dictées la plupart par les circonstances, mêlées de superstitions romaines, n'offraient qu'une bigarrure dégoûtante, propre à perpétuer l'anarchie. Ils comprirent qu'un palliatif n'étoit pas de saison. Ils employèrent les moyens les plus forts; ils prêchèrent les vérités les plus hardies, les grands dogmes de l'égalité, de la souveraineté du peuple, de l'illégitimité de toute autorité qui n'émane pas de lui; ils firent en peu de temps de nombreux partisans, et ils n'étoient pas loin de rallier toute la nation à leurs principes, lorsque le Vatican publia une croisade contre eux, sous prétexte que leur morale n'étoit pas conforme à l'Évangile; une armée de croisés marcha contre les Giovannali, qui, après une vigoureuse résistance, furent exterminés jusqu'au dernier avec une telle barbarie que le proverbe s'en conserve encore: Il a été traité comme les Giovannali. Pour justifier cette exécrable entreprise, on a eu recours aux armes ordinaires. On a calomnié sans ménagement; on a dit tout ce qui a été répété depuis sur les protestants de Paris, qu'ils s'assembloient, qu'ils éteignoient les lumières pour se livrer à leur lubricité. Impostures dignes de leur auteur... Les infortunés Giovannali périrent victimes de la superstition de leur siècle.

SAMBUCUCCIO D'ALANDO (1359).--Le vieux Sambucuccio étoit un des plus fermes soutiens de Giovannali. Blessé dans le dernier combat que ces infortunés livrèrent, il se réfugia dans une caverne du Fiumorbo, pour pouvoir mourir libre et inspirer à son fils ces sentiments qui portent à tout entreprendre et à braver tous les dangers. Ses leçons fructifièrent, et Sambucuccio son fils, dès qu'il lui eut fermé les yeux, fit jurer à ses compagnons de ne rien épargner pour rétablir la république et les communes. Pour mieux exciter son zèle, pour qu'il eût devant les yeux un objet toujours présent qui lui fit un devoir de ne pas perdre un instant, son père lui avoit fait promettre de ne rendre les derniers honneurs à son corps qu'après le premier succès qu'il devoit obtenir dans sa juste entreprise. Il laissa donc le corps du vieux Sambucuccio sans sépulture, et il se transporta rapidement dans les pièves de Rostino et d'Ampugnani. Par ses discours autant que par les premiers avantages qu'il remporta sur les barons, il rétablit la confiance, ranima le courage, se fit une armée, fut créé premier magistrat, et partout il fit triompher la bonne cause; mais, le fer d'une main et le flambeau de l'autre, il se porta à d'horribles excès que rien ne peut justifier, pas même le droit de représailles, et que condamne essentiellement la politique. D'une stature, d'une imagination, d'un courage gigantesques, il fut extrême dans toutes ses opérations, il crut devoir s'étayer de quelques secours étrangers, il se confédéra avec les communes de Gènes. Démarche imprudente, qui a coûté cher à son pays qu'il avoit cru servir. Plein de fougue, de force et de haine, mais sans politique, sans ménagement et sans dextérité, Sambucuccio opposoit à tout sa propre personne. Il ne tarda pas à être dominé par les alliés qu'il s'étoit donnés, et qui, insensiblement, à force d'adresse, s'étant rendus ses maîtres; il s'en aperçut enfin, mais trop tard. Il ne lui restoit plus qu'un parti, c'étoit de pardonner aux nobles, de rechercher leur amitié, d'effacer autant qu'il étoit possible la défiance et le souvenir des maux passés; mais, soit que Sambucuccio comprit qu'il étoit impossible à ceux-ci d'avoir jamais confiance en un homme qui, depuis tant d'années, étoit leur fléau, soit que, se souvenant de leur avoir juré dans les mains de son père une haine implacable, il ne voulût pas être infidèle à son serment, il ne trouva pas d'autre expédient que de finir une vie dont tous les moments avoient été sacrifiés à la patrie.

Il termina ses jours dans cette exaltation de principe particulière aux sectateurs des Giovannali. Sambucuccio naquit les armes à la main contre l'aristocratie, et périt comme Caton, pour ne rien faire d'indigne de soi, ou comme Codrus, pour lever un obstacle à la félicité de son pays.

ARRIGO DELLA ROCCA (1378).--Avant de mourir, Sambucuccio avait désigné au peuple Arrigo della Rocca, comme digne de sa confiance. Arrigo, ennemi implacable de Gènes, ami des communes, avoit l'avantage de tenir aux barons par la naissance et par les alliances; presque toute la nation marcha, se rallia autour de lui: en peu de temps, il obligea les ennemis à repasser la mer. Mais les Génois ne pouvoient si promptement abandonner une entreprise qui étoit l'objet des intrigues fomentées, des crimes commis, du sang versé pendant deux siècles. Ils comprirent seulement qu'il falloit ou une masse de forces plus considérables, ou des ressorts plus compliqués, pour soumettre une nation indomptable; ils comprirent que le principal avantage qu'ils tiroient de l'île consistant dans un commerce exclusif, ainsi que dans la possession des ports qui favorisaient leur marine et les rendoient redoutables à leurs ennemis, ils pouvoient remplir le même but en tenant les places maritimes et en abandonnant l'intérieur aux factieux, que l'on exciteroit pour les empêcher de se rallier. D'ailleurs le commerce avoit beaucoup accru la puissance de certaines familles de Gênes; il n'étoit pas moins important pour la liberté de les affoiblir. L'on imagina de les mettre aux prises avec les Corses. Dans ce but, la république déclara abandonner les affaires intérieures de l'île et ne plus vouloir se mêler de protéger un peuple ingrat; sous main cependant, elle sollicita les plus puissants patriciens d'employer leurs richesses à une conquête glorieuse pour la patrie et avantageuse pour leur famille.

L'ambition excitée est aveugle, et cinq des plus puissantes familles de Gènes s'allièrent sous le nom de compagnie de la Maona, pour conquérir la Corse. Au milieu des troubles que ces nouveaux ennemis nous susciteront, le gouvernement national ne pourra se consolider; les patriotes, ne voyant que guerres continuelles, se décourageront en s'affoiblissant. Outre ce double avantage, Gênes avoit le plaisir de voir se briser contre une roche inébranlable les navires des familles qu'elle redoutoit.

Quoique puissante, la Maona fit de vains efforts pour s'emparer de vive force de l'île. Battue, chassée, elle revint à ses premiers projets, et résolut de n'élever l'édifice de sa domination qu'à l'ombre des factions; mais aussi peu avancée qu'à sa première année, elle reconnut, après trente-neuf ans de vicissitudes, la chimère dont elle s'étoit bercée, et, quoique à regret, abandonna des projets qui lui avoient été si funestes.

La maison de Fregose étoit alors très-puissante à Gênes. On lui offrit de succéder à la Maona; et, pour l'encourager, le sénat lui céda Bonifacio et Calvi qu'il avoit conservés jusque-là. Abramo di Campo Fregoso ne parut en Corse que pour être battu et fait prisonnier; il vit en moins de quatre ans ses espérances s'évanouir avec sa faction.

VINCENTELLO D'ISTRIA (1405).--Vincentello d'Istria, depuis la mort d'Arrigo, avoit été élevé au premier rang; son activité, ses talents militaires, lui ont mérité une des premières places parmi les grands hommes qui ont gouverné la Corse. Il acheva de détruire le reste de la faction de la Maona, renversa le parti des Fregose, et fit régner la justice. Vainqueur des Turcs sur terre, il arma une flottille et battit leurs galères. Une grande partie de nos maux devoit être causée par les papes. Par suite d'une donation qu'ils avoient faite de la Corse à Alphonse, roi d'Aragon, il vint, en 1420, avec quatre-vingts vaisseaux pour s'en emparer... Vincentello sentit que ce ne pouvoit être qu'un torrent passager; il se joignit à lui, et ils assiégèrent ensemble Calvi, dont ils se rendirent maîtres; mais, ayant échoué devant Bonifazi, Alphonse continua son voyage vers la Sicile.

Après son départ, à l'abri de la grande réputation de Vincentello, les Corses vécurent en paix, et les particuliers de Gênes n'osoient s'aventurer contre un homme si favorisé par la fortune; on réussit toutefois à gagner Simone-da-Mare, qui leva l'étendard de la révolte. Cet ennemi, quoique redoutable, n'auroit fait qu'augmenter les triomphes de Vincentello, lorsque celui-ci, s'étant embarqué, fut pris par deux galères génoises et conduit à Gènes où il périt misérablement. Ainsi finit un homme qui, par ses rares talents, méritoit l'estime des nations. Pourquoi Gênes, au mépris du droit des gens et de l'hospitalité, violoit-elle cinquante-trois ans de paix? C'est ce qui lui fut reproché par les puissances voisines: mais, maigre ces reproches, ces avides marchands ne recueillirent pas moins le fruit de leur crime.

PAOLO DELLA ROCCA (1458).--Après la mort de Vincentello, le peuple choisit, pour lui succéder, Paolo della Rocca. Sa première expédition fut de marcher contre Simone, qui avait pris du crédit: il le battit, le força à se retirer à Gènes. Là, cet infâme citoyen continua à conspirer contre sa patrie; il entraîna les Montalti, les Fregose, les Adorne, qui, aussi peu sages que la Maona, éprouvèrent le même sort. Mais, à mesure que les Corses détruisent un ennemi, il en parait dix autres: affoiblis par leur victoire même: ne pouvant ni prévenir l'attaque, ni profiter de leurs succès, ils se trouvent dans la plus triste position. Si un élément ennemi ne les eût empêchés de l'atteindre, Gènes, superbe repaire! tu n'aurais pas longtemps insulté à nos malheurs... Pouvoir d'un bras désespéré se venger en un moment de tant d'affronts, d'un seul coup assurer l'indépendance de sa patrie et donner aux hommes un exemple éclatant de justice... Dieu! ton peuple ne seroit-il pas le foible opprimé?

Dans cette position désespérée, l'évêque d'Aleria ouvrit l'avis d'implorer la protection des papes; Eugène occupoit alors la chaire pontificale. Ravi de cette heureuse circonstance, il envoya un légat en Corse. Les Adorne prétendirent mettre obstacle à ce nouvel ordre de choses: mais battu. Gregorio Adorno paya par sa captivité les vues ambitieuses de son oncle.

MARIANO DI GAGGIA (1445).--Les peuples nommèrent pour gouverner sous la protection des papes Mariano di Gaggia. Mariano, implacable ennemi des caporaux, leur fit une guerre opiniâtre; il brûla, dévasta leurs biens, démolit leurs châteaux. Les caporaux distingués par leur crédit sur le peuple en étoient les chefs; mais, corrompus, ils ne servirent plus qu'à l'égarer, et la nation étoit victime de leur ambition et de leur avidité: funestes effets de l'ignorance de la multitude. L'on ne peut disconvenir cependant que les caporaux n'aient rendu des services à la Corse. Leur histoire est à peu près celle des tribuns de Rome. Après sa brillante expédition contre les caporaux. Mariano ne fit plus rien qui fût digne de sa réputation; il conserva sa prépondérance sur le peuple malgré le grand nombre de ses ennemis; mais il s'en servit pour prêcher la soumission à l'Offizio. L'histoire, méprisant cette indigne conduite, ne s'occupe plus de lui, et le laisse mourir dans l'oubli.

Peut-être, à l'ombre de la tiare, on eût vécu tranquille; mais le pape Nicolas V, Génois, ami des Fregose, donna l'investiture de la Corse à Lodovico, chef de cette maison. Les Corses, bien loin d'approuver cette élection, coururent aux armes avec leur intrépidité ordinaire, et repoussèrent ce nouvel adversaire. Galeazzo di Campo Fregoso, découragé, céda à la république le peu de forts qu'il tenoit; mais les Génois, constants dans leur politique, engagèrent l'Offizio de San Giorgio à succéder aux Fregoso, et firent naître dans cette compagnie une espérance de sucres qu'ils étoient bien loin de désirer.

A cette époque, l'esprit de la nation étoit perverti; l'on ni respiroit que factions, que divisions. L'Offizio fit des préparatifs considérables; son premier acte dans l'île fut d'assembler ses partisans à Lago Benedetto. Là, il annonça ses dispositions bénignes: ce n'étoit que pour le bonheur des Corses qu'il vouloit les subjuguer. Ce jargon, auquel ils eussent dû être accoutumés depuis longtemps, en éblouit plusieurs. La liste de ses adhérents s'accrut; une partie considérable de l'île envoya des députés à la diète de Lago Benedetto, où ils arrêtèrent les pactes conventionnels de la souveraineté de l'Offizio.

(La suite au numéro prochain.)

Théâtres.

Charles VI opéra en cinq actes, paroles de MM. CASIMIR et GERMAIN DELAVIGNE, musique de M. F. HALÉVY, divertissements de M. MAZILIER, décorations de MM. CICERI, PHILASTRE, CAMBON, SÉCHAN et DESPLÈCHIN.

C'est une terrible affaire qu'un opéra en cinq actes, et qui exige une notable dose de patience et de force chez le poète, chez le musicien, et souvent aussi chez l'auditeur. Je ne parle pas des acteurs: jamais acteur, que je sache, ne s'est plaint que son rôle fût trop long.

Déjà, et plus d'une fois, on a reproché à l'Opéra l'énormité de ce fardeau qu'il impose, chaque année, à l'attention du public: mais, à cela, les gens de théâtre ont une réponse toute prête, et qui leur parait péremptoire: c'est que les pièces en cinq actes sont plus lucratives. Sans doute, trois actes bien faits doivent suffire à l'appétit d'un homme de lettres, d'un artiste, d'un avocat, peut-être même d'un avoué; mais, les banquiers, les épiciers, les marchands de calicot, les fabricants de bas de Paris, tiennent surtout à la quantité, et c'est pour eux que l'on travaille On comprendra sans peine que, partout où la question financière se présente, il faut bien que la question d'art lui cède la place et disparaisse. Va donc pour cinq actes! jouissez-en, mon cher lecteur, ou subissez-les, selon que vous appartenez à l'une ou à l'autre des deux catégories de spectateurs que je viens d'indiquer ci-dessus.

Le personnage principal de l'opéra nouveau, ainsi que son titre l'annonce, est Charles VI, ce roi qui fut si malheureux, et sous lequel la France fut si malheureuse. On est aux derniers jours de ce long ce triste règne; l'Anglais est maître de Paris et de la plus grande partie du royaume: Henri V, le vainqueur d'Azincourt, est mort; le duc de Bedfort commande son armée, exerce le pouvoir suprême au nom d'Henri VI, son neveu, tient le roi de France dans une sorte de captivité, et mène rudement la guerre dont le succès doit anéantir les dernières espérances du dauphin et des Français qui aiment encore la France. Le vieux Raymond est de ceux-là.

Qu'est-ce que le vieux Raymond? Cela n'est pas très-facile à deviner. Il habite une métairie; il est donc métayer. Cependant, il a été soldat jadis, et quand ses regards s'arrêtent sur une grande épée, qu'on voit chez lui pendue à la muraille, il dit souvent à demi-voix:

Ma bonne lame d'Azincourt, Quand donc pourrai-je te reprendre.

J'avoue que, pour ma part, je n'imagine pas ce qui l'en empêche, car il n'y en eut jamais une plus belle occasion. Sa fille Odette, qui parait une fille de sens et de résolution, est tout à fait de mon avis. «Agissez, lui dit-elle, et ne parlez pas.» Mais Raymond aime beaucoup à parler. Il aime aussi à chanter, et ne se fait guère prier quand on lui demande un refrain contre les ennemis de la France.

La France a l'horreur du servage, Et, si grand que soit le danger, Plus grand encore est son courage Quand il faut chasser l'étranger. Vienne le jour de la délivrance, Des coeurs ce vieux cri sortira: Guerre aux tyrans! Jamais en France, Jamais l'Anglais ne régnera.

Ou voit que les inspirations poétiques de Raymond ne sont pas d'un ordre très-élevé. Il n'a rien de commun avec le Tyrtée antique: il est même bien loin du moderne Tyrtée, à qui nous devons les Messiniennes. Mais enfin son intention est bonne, et il faut lui en savoir gré. C'est un poète languissant et décoloré, j'en conviens; mais c'est du moins un citoyen dévoué, un sujet fidèle. Il le prouve bien, puisqu'il envoie sans hésiter sa fille auprès du roi dès la première réquisition.

Odette ne s'y décide pas sans quelques regrets. Cela n'a rien d'étonnant: elle aime un jeune écuyer, nommé Charles, qui, depuis quelque temps, rode autour de la métairie, qui lui a parlé d'amour, qui même l'a demandée en mariage à son père. Ce dernier point me semble assez grave, et j'aurais quelque peine à le croire, si Raymond ne le disait lui-même à sa fille, pour la consoler

Plus de tristesse, enfant! la noce à ton retour.

N'as-tu plus foi dans sa constance?

Or vous saurez que cet écuyer si tendre, et si vertueusement amoureux de la fille d'un paysan, n'est rien moins que le dauphin de France, qui sera bientôt Charles VII.

Cela vous parait léger, sans doute, et un peu perfide; mais, du moins. Charles est bon fils. A peine apprend-il qu'Odette est mandée auprès du Roi,

Qu'elle va consoler dans sa noble misère,

qu'il recule et tombe à genoux devant elle:

En respect mon amour se change.

Reste pure, Odette, et sois l'ange

De tes rois et de ton pays.

Pour eux, c'est en toi que j'espère.

L'ange qui va sauver le père

Sera respecté par le fils.

Il ne forme plus qu'un voeu, c'est de revoir son père, et Odette s'engage à lui en fournir les moyens.

Au deuxième acte, le théâtre représente les salons de l'hôtel Saint-Paul, où la reine Isabelle et le duc de Bedfort préparent, au milieu d'une fête, l'acte qui doit asservir pour jamais la France à l'Angleterre, et faire passer la couronne de Charles VI sur le front du fils d'Henri V. Pendant qu'ils ourdissent leur trame criminelle, un joyeux orchestre résonne autour d'eux, et des voix harmonieuses

Chantent la villanelle, où notre Alain Chartier

Compare l'enfance à l'aurore.

Alain Chartier, que la reine Marguerite, femme de Louis XI baisait, comme on sait, sur la bouche, pendant son sommeil, à cause des belles choses qu'il disait, devait être bien jeune à l'époque où il fit cette chanson-là. Ce fut apparemment son début; mais le début est brillant pour un poète au maillot, et rien n'y accuse l'inexpérience d'un âge aussi tendre. Le style en est correct et fort élégant; les rimes riches et harmonieuses, et la nature y est peinte des plus riantes couleurs. Bientôt la reine elle-même joint sa voix aux voix du choeur. Hélas! je voudrais en vain le nier, cette femme, qui fut une si perfide épouse, une si détestable mère, et la reine la plus funeste qu'ait jamais eue la France, n'en réunissait pas moins tous les talents et tous les charmes! Admirable musicienne, elle avait une voix tout à la fois douce et sonore, qu'elle conduisait avec une habileté savante, dont les Italiens n'ont trouvé le secret que beaucoup plus tard. A défaut de l'air qu'elle chante, en voici du moins les paroles, qui ont bien aussi leur mérite:

L'aube de notre jeune âge

Ressemble à celle du jour:

Chagrins d'enfance et d'amour

Se ressemblent davantage.

L'amant, loin de son doux bien,

Tombe en tristesse profonde:

Pour lui, rien n'est plus au monde,

Plus n'est rien.

Sa peine est si douloureuse

Que mourir on le verrait,

Si d'une peine amoureuse

On mourait.

Mais de son mal il guérit

Sitôt que revient la reine;

Il la voit sourire à peine,

Qu'il sourit.

Un si doux transport, l'oppresse,

Que mourir on le verrait,

Si d'une amoureuse ivresse

On mourait.

Après le concert, le bal. Après le bal, le souper.

Les trois portes du fond s'ouvrent, et l'on voit une table servie avec une splendeur royale. Un maître de cérémonie s'avance; la reine se lève, et, présentant la main au duc de Bedfort:

Milords, messieurs, le banquet nous attend.

Tous les convives sortent, et le salon reste désert.

Un homme y paraît alors et s'avance d'un pas lent et mal assuré; sa chevelure et ses vêtements sont en désordre; son oeil est fixe et son visage pâle. Arrivé devant la porte de l'appartement où a lieu ce banquet que la reine préside, il s'arrête et dit J'ai faim! Cet homme, c'est le roi de France!

Odette ne le laisse pas longtemps seul. Pour le distraire, elle a recours à son jeu favori, à ce jeu qui a été inventé pour l'amusement de ce royal insensé, et qui après lui en amusera tant d'autres; elle joue aux cartes avec lui; tout en jouant, elle lui parle de son fils, et peu a peu fait naître en lui le désir de le revoir. C'est en effet ce qu'elle a promis au dauphin; mais elle nuit à ce prince en croyant le servir.

Bientôt la reine rentre avec Bedfort. Charles tremble devant elle; il pâlit à sa voix; il chancelle sous son regard. Jamais elle n'eut un plus grand intérêt à user de son funeste ascendant. Ce traité conclu entre elle et Bedfort, qui déclare Henri VI d'Angleterre unique héritier du roi de France, il faut que Charles VI le signe. Il résiste d'abord, sans trop savoir ce qu'on lui demande; mais la reine fait sortir Odette, et s'empare des cartes qu'elle aperçoit sur la table. Privé à la fois de ses deux joujoux, le vieil enfant se désespère. Ah! dit-il,

Qu'un ciel sans nuage

Pour les regards est doux! et quelle volupté

De se ranimer sous l'ombrage,

A l'air pur de la liberté!

--Vous le pourrez demain si vous voulez, répond la reine, et l'on vous rendra Odette, et l'on vous rendra vos cartes aussitôt que vous aurez signé.

Charles signe et se remet au jeu, en riant d'un rire hébété, pendant que Bedford, à côté de lui, lit à voix haute l'acte qui déshérite le dauphin.

Le lendemain, Charles, conduit par Odette chez le vieux Raymond, revoit en effet son fils et le reconnaît à grand'peine. Bientôt un exprès envoyé par la reine vient abréger sa promenade. Il est roi, il faut qu'il règne. Une cérémonie publique se prépare, il faut qu'il y paraisse. Dans toutes les comédies qui se jouent à la face de la nation, le premier rôle ne lui appartient-il pas de plein droit?

Le théâtre change et représente le perron de l'hôtel Saint-Paul, derrière lequel se déroule le vieux Paris, et se dresse la Bastille. Là un trône est dressé pour Charles et pour Isabelle; au-dessous se presse le peuple, morne, sombre et indigné. Hélas! cette fête pompeuse a pour objet la proclamation des droits prétendus d'Henri VI. Ce cortège qui s'avance, c'est Bedfort qui le mène, et il entoure ce jeune roi sur le front duquel on va placer la couronne de France, et qu'on vient présenter à Charles, afin qu'il le reconnaisse publiquement pour son héritier. Mais Charles a quelquefois des éclairs de raison, et alors l'instinct national se retrouve en lui toujours vivant et plein d'énergie.

«Qu'il est beau, cet enfant!....» lui dit Isabelle. Mais Charles répond: c'est un Anglais. L'enfant approche, et Bedfort le présente au monarque:

Donnez-lui le baiser de paix.

Vous avez sur son front posé le diadème.

CHARLES.

Moi? moi?

Théâtre de l'Opera.--Opera de Charles VI. paroles de MM. Casimir et
Germain Delavigne, musique de M. F. Halévy.--Cinquième acte, dernière décoration.

Madame Stoltz, rôle d'Odette,
Barroithet, rôle de Charles VI.

BEDFORT.

C'est l'héritier préféré par vous-même qui doit régner un jour...

CHARLES.

Jamais!

Il étend en effet son bras, que la fureur a ranimé; il saisit le sceptre, le brise, et en foule les tronçons sous ses pieds, aux cris d'enthousiasme et de joie du peuple témoin de cette scène.

Après un pareil éclat, la reine n'a plus rien à espérer, si elle ne rend le malheureux roi tout-à-fait fou. Elle n'hésite pas un moment. Il est seul, il attend son fils, qui s'est introduit dans Paris, qui a préparé son évasion, et qui doit, à un signal convenu, entrer à l'hôtel Saint-Paul par une fenêtre, et l'enlever. Ce signal, c'est une chanson connue qu'Odette doit faire entendre. Tout, à coup retentissent à son oreille des bruits étranges, des murmures lugubres, de sourds gémissements. Il écoute en frémissant, il regarde: à la clarté d'une lueur sombre et vacillante, un homme s'introduit dans son appartement, et vient droit à lui. Il est à moitié nu; sa barbe est inculte, ses cheveux hérissés, son oeil fixe et menaçant; son bras est armé d'une redoutable massue. C'est cet inconnu qui, jadis, l'arrêta dans la forêt du Mans, et dont l'aspect imprévu troubla sa raison.

Ose un instant me regarder en face,

Eh bien, me reconnais-tu, roi?

CHARLES.

Non, non! mais ton aspect me glace.

LE SPECTRE.

De la forêt du Mans, te souviens-tu?

CHARLES.

C'est toi,

C'est bien toi. Que ma tête alors était brûlante

Elle brûle...

LE SPECTRE

J'ai dit que le fer, le poison,

Sèmeraient sur tes pas le deuil et l'épouvante.

CHARLES.

Fuis, spectre!

LE SPECTRE

Je l'ai dit.

CHARLES.

Ma raison! ma raison

LE SPECTRE.

Roi, j'ai dit vrai. Regarde:

En effet le parquet s'est entr'ouvert, et trois spectres en sortent lentement.. Ils sont vêtus de noir, et leur tête est couverte d'un casque; mais sous ce masque il n'y a point de visage ce sont des spectres. Regardez continue l'homme de la forêt du Mans.

C'est Clisson,

Qui tend vers toi sa main sanglante

Louis ton oncle, et Jean-sans-Peur.

Madame Dorus,
rôle d'Isabeau.

Duprez,
rôle du Dauphin.

Le spectre se trompe. Louis d'Orléans était le frère du roi, et non son oncle. Mais cet homme de la forêt du Mans n'était, à tout prendre, qu'un membre du menu populaire, un malotru, un croquant, qui ne savait rien des choses de ce monde, et n'avait pas lu l'almanach de la Cour. Son erreur est donc pardonnable, et, d'ailleurs, Charles est trop effrayé pour s'en apercevoir. Il n'a d'oreilles que pour l'épouvantable trio dont le régalent ces trois squelettes virtuoses:

Tremble! la tombe s'ouvre;

La mort, qu'elle découvre,

A tes regards en sort,

Et tes pâles fantômes

Désertent ses royaumes

Pour t'annoncer ton sort.

CHARLES.

Quel est-il donc?... Je touche à mon heure suprême?

LE SPECTRE.

Ils tombèrent tous trois assassinés, jadis.

CHARLES.

Eh bien?

LE SPECTRE.

Tu périras de même.

CHARLES.

Qui doit m'assassiner?

LES TROIS FANTÔMES, Successivement.

Ton fils!--Ton fils!--Ton fils!

Il faudrait une tête plus forte que celle de ce pauvre monarque pour résister à ces menaces, à ces chants, et à cette horrible fantasmagorie. Il entre dans un accès de folie furieuse, et livre son fils à Isabelle et à Bedford, qui ne manquent pas d'accourir à ses cris.

Voilà donc le dauphin prisonnier des Anglais, et, qui pis est, de sa mère.

Dans leurs fers il attend sa sentence:

A Saint-Denis l'arrêt sera porté.

On y traîne te roi, pour que sa voix proclame

Que son fils par le ciel du trône est rejeté,

Pour qu'à Bedfort il donne l'oriflamme

Avec la royauté.

Voilà ce que Raymond apprend à Dunois, à Tanneguy-Du-châtel, à Lahire, à Saintrailles, qu'il trouve campés au bord de la Seine. Plus d'espérance! chantent les chevaliers; mais Odette est une fille de tête, et ne se décourage pas pour si peu.--Comment Odette se trouve-t-elle là? Comment la reine, après les tentatives réitérées qu'elle a faites dans l'intérêt du dauphin, et dont la démence du roi a trahi le secret, ne l'a-t-elle pas fait fouetter et puis jeter à la rivière, dans un sac décoré de l'inscription d'usage: Laissez passer la justice du roi?--C'est ce que je ne me charge pas d'expliquer. Quoi qu'il en soit, Odette, profitant de sa faveur à la cour, a fait nommer son père gardien des tombeaux de Saint-Denis, et, dit-elle,

.............Ces demeures sombres

Peuvent cacher des vivants dans leurs ombres,

Et la victoire en peut sortir.

C'est ce qui arrive en effet. Au moment décisif, quand, aux yeux de la cour, des Anglais et du peuple assemblé sous les voûtes saintes, Charles exige que le dauphin renonce à ses droits, et va prononcer sa sentence, les défenseurs de la cause nationale sortent tout à coup de l'église souterraine, repoussent les Anglais, délivrent le jeune prince, et procurent à Charles VI le plaisir de mourir comme Mithridate, en voyant, de ses derniers regards, fuir ses ennemis. Il meurt en effet, mais en roi, et qui plus est, en troubadour, après avoir entonné, de sa voix défaillante, le patriotique refrain que j'ai déjà cité, et qui parait être l'idée mère des auteurs, et la moralité de leur fable:

Vive le roi! Jamais en France,

Jamais l'Anglais ne régnera.

Charles VI, ainsi qu'on a déjà pu s'en convaincre, est conçu dans les meilleurs sentiments. C'est un opéra éminemment patriotique. L'amour du pays, la haine de l'étranger en ont inspiré toutes les scènes, en ont dicté tous les vers. Voilà un grand point, et qui doit rendre la critique indulgente sur beaucoup d'autres. N'était cette grave considération, l'on pourrait désirer sans doute un sujet de pièce plus facilement appréciable, plus intéressant et plus dramatique, un plan plus habilement construit, des scènes liées avec plus d'art et mieux développées, des caractères plus franchement accusés, une versification moins décolorée, des moyens d'effet d'un meilleur choix que cet abominable spectacle du quatrième acte, que repousseraient les boulevards, et qu'on n'a pu voir à l'Opéra sans stupeur; on pourrait demander au compositeur des mélodies plus heureuses,--si mélodies il y a,--ou du moins une mélopée moins monotone et moins pesante; mais si l'ouvrage n'est pas récréatif, il est moral, et c'est l'essentiel. Les auteurs sont des hommes vertueux et bien pensants: on ne peut leur refuser au moins la couronne civique; et le spectateur, s'il ne s'amuse pas toujours, ne peut du moins s'empêcher d'estimer leurs intentions et leur caractère.

Sérieusement, et autant qu'on en peut juger après une première audition. MM. Delavigne et M. Halévy me paraissent s'être également trompés.--Qui ne se trompe pas quelquefois?--Cela peut-il entamer leur réputation, et nuire à leur gloire? Non, sans doute, et mille fois non! M. Delavigne n'en a pas moins fait Louis XI et les Enfants d'Édouard. M. Halévy n'en a pas moins produit les chants inspirés de la Juive. Il y a dans la vie de tout artiste, de bons et de mauvais moments. La postérité recueille les uns, et oublie les autres: les contemporains doivent faire de même.

Il y a, néanmoins, dans cet ouvrage, des détails heureux et des situations bien trouvées. L'entrée du roi, au second acte, est fort belle, et son premier mot: J'ai faim! produirait un grand effet, si l'incommensurable ritournelle qui le précède n'avait presque fait oublier au spectateur qu'Isabelle préside un banquet pendant que Charles VI a faim. La scène où Odette joue aux cartes avec le roi est ingénieuse et bien traitée; mais les détails avortent quand l'ensemble est défectueux.

Quant à la musique, il y aurait presque de l'impertinence à l'apprécier en détail après une seule représentation. Un second article lui sera spécialement consacré.

Ce qu'on peut juger immédiatement, c'est la décoration et la mise en scène. De ce côté, l'administration a déployé une grande magnificence. Les costumes, fort exacts et très-bien étudiés, font le plus grand honneur au goût de M. Lormier, qui en a fourni les dessins. Ils sont d'ailleurs d'une richesse presque fabuleuse. Jamais on n'avait vu sur la scène de l'Opéra tant de soie, tant de satin, de fourrures et de velours. Le cortège qui défile sur la scène, au troisième acte, est d'un admirable effet. Infanterie, cavalerie, artillerie, rien n'y manque. Les chevaux même y étaient les plus brillantes parures. Les armures d'or et d'acier y éblouissent les regards. M Léon Pillet a trouvé le moyen de faire pâlir les merveilles de la Reine de Chypre et de la Juive. Aurait-on osé s'y attendre, et pourrait-on demander davantage?

Les décorations sont fort belles, surtout celles du cinquième acte. Il y en a deux: la première est une vue prise au bord de la Seine, près de Saint-Denis. C'est un tableau charmant, plein de calme et d'une fraîcheur délicieuse. L'autre représente la nef, le choeur et les bas-côtés de la cathédrale de Saint-Denis, telle qu'elle était alors, avec ses voûtes peintes et ses vitraux coloriés. On ne saurait imaginer rien de mieux conçu, de mieux étudié, de plus hardiment exécuté, rien enfin de plus imposant et de plus magnifique.

(La fin à la prochaine livraison.)

Cours publics.

Le collège de France.--La Sorbonne.--Les Professeurs.

(Suite et fin.--Voyez p. 14.)

Littérature latine et grecque.--M. PATIN et M. EGGER.

M. Patin et M. Egger, à la Sorbonne, traitent, l'un de la comédie latine et de Térence en particulier, l'autre des origines de la comédie grecque. M. Patin s'est acquis depuis longtemps une réputation de finesse et d'élégance classique, consacrée naguère par les suffrages de l'Académie Française. On se souvient que M. Sainte-Beuve a comparé M. Patin à l'abeille attique, butinant sur les fleurs de l'Hymette; malheureusement, M. Patin professe depuis bien des années, et l'on vieillit de bonne heure dans ce pénible métier de l'enseignement. Les rares qualités du savant professeur, son élégance exquise, la pureté de son goût, la délicatesse de son esprit, ressemblent aujourd'hui à de belles fleurs séchées dans un in-octavo. M. Patin parle du bout des lèvres, d'une façon pincée, qui semblerait prétentieuse si l'on ne connaissait d'ailleurs l'honnêteté de l'homme et la modestie du savant. M. Egger prouve que la science, que la philologie même peut quelquefois s'allier à des qualités un peu plus mondaines. En l'écoutant, on se rappelle ce que disait Labruyére de l'érudition, au chapitre des Jugements: «Il y a une sorte de hardiesse à soutenir devant certains esprits la honte de l'érudition... L'on trouve chez eux une prévention toute établie contre les savants, à qui ils ôtent les manières du monde, le savoir-vivre, etc. Il semble néanmoins que l'on devrait décider sur cela avec plus de précaution, et se donner seulement la peine de douter si le même esprit qui fait faire de si grands progrès dans les sciences, qui fait bien penser, bien juger, bien parler et bien écrire, ne pourrait point encore servir à être poli.» Cette politesse de l'esprit se traduit dans le cours de H. Egger par une certaine élégance facile de parole et de style, par un heureux mélange de la science et de la littérature; en un mot, on y trouve, aimables et intéressants, Epicharme, Eupolis, Cratinus, dont il ne reste que des fragments de vers et des moitiés de mots d'une authenticité fort contestable.

Théologie-M. L'ABBÉ COEUR.

M. l'abbé Coeur, l'un des prédicateurs les plus distingués de notre temps, occupe à la Sorbonne la chaire d'éloquence sacrée, et cherche dans la morale chrétienne les preuves divines du catholicisme. Debout, comme dans la chaire évangélique. M. l'abbé Coeur répand sur son auditoire la parole de vie, oubliant volontiers qu'il est professeur, qu'il s'adresse plutôt à des disciples qu'à des ouailles. Le ruban de la Légion-d'Honneur brille sur sa poitrine, et semble ajouter encore à l'autorité de son éloquence, en rappelant les services éminents qu'il a rendus à l'Église et à la religion. Jeune encore, M. l'abbé Coeur, le front haut, l'oeil inspiré, la voix brève, animée, a toujours la fougue du missionnaire qui ne fait point de controverse, mais veut aller au coeur et toucher les endurcis. Son succès est immense: il compte dans son auditoire des personnages considérables, dont la seule présence est un éloge. Pourtant, puisque M. l'abbé Coeur est en Sorbonne, qu'il soit permis à nous, profanes, de lui adresser quelques critiques littéraires et mondaines: de lui reprocher, par exemple, des fautes de prosodie, des syllabes trop brèves, d'autres, au contraire, trop allongées; de plus, une certaine monotonie de gestes, enfin des mouvements de bras pénibles, qui ressemblent parfois à des contorsions. Je sais que l'orateur chrétien se soucie peu de ces vanités, mais le professeur doit y prendre garde.

Histoire.--M. MICHELET Collège de France.

M. Michelet ne veut pas charger ses auditeurs de faits et de dates; assuré d'ailleurs des vieilles sympathies du public, il essaie d'initier ses nombreux disciples aux secrets les plus intimes de sa méthode historique. M. Michelet, chacun le sait, aime surtout à isoler un fait pour en saisir le côté pittoresque et la pensée philosophique Son cours n'est que le récit de ses impressions personnelles, de ses prédilections historiques et littéraires. M Michelet est à l'âge où l'on se souvient volontiers, et où l'on se complaît dans la mémoire de ses émotions passées, de ses affections d'autrefois. Il parle simplement, comme avec lui-même, par petites phrases détachées, dont le lien n'existe souvent que dans la pensée de l'orateur. Le public ne devine pas d'abord la transition, et trouve quelquefois la leçon un peu décousue, parce qu'on le mène des bords du Rhin à la bibliothèque Sainte-Geneviève, des poèmes indiens au Panthéon; mais il y a dans tous les détails tant d'esprit et de grâce, souvent même un sentiment si profond et si vrai, que l'on ne se sent pas le coeur de penser même à une critique. Peu jaloux de la gloire posthume, M. Michelet ne laissera pas de mémoires à publier après sa mort: mais il nous raconte tous les jours en chaire sa vie d'historien, de poète, de rêveur. Il veut nous montrer comment il a compris, comment il a aimé l'histoire, et nous léguer à la fois et cette intelligence et cet amour.

Nous regrettons vivement de ne pouvoir aussi passer en revue les autres cours publics, qui méritent tous une mention spéciale; au moins citerons-nous encore à la Sorbonne les savantes et consciencieuses leçons de M. Charpentier, professeur d'éloquence latine; de M. Ozanam, professeur de littérature étrangère; les spirituels enseignements de M. Geruzez; et, au Collège de France, les cours très-suivis de MM. Ampère et Burnouf, qui occupent les chaires de littérature française et latine.

Maintenant, à ces justes éloges nous sera-t-il permis de joindre quelques critiques tout aussi légitimes, à notre sens?

Bien certainement nous ne reprendrons pas en détail les différents cours que nous venons d'énumérer; nous ne chicanerons pas M. Saint-Marc Girardin sur quelques scènes du drame moderne, que nous comprenons autrement que lui. M. E. Quinet sur quelques théories poétiques qui nous semblent assurément contestables; mais nous nous bornerons à une critique générale, s'appliquant à toutes les chaires, et ressortant d'ailleurs de nos observations préliminaires.

Ne serait-il pas vrai de dire, par exemple, que messieurs les professeurs du Collège de France et de la Sorbonne, pour la plupart, se préoccupent moins de l'enseignement lui-même que de leurs propres leçons, moins du public que de leur livre? Il est manifeste en effet, pour le moins clairvoyant, que la pensée du livre domine dans toutes ces leçons; M. Simon développe sa thèse sur Proclus et achève de s'édifier sur la philosophie alexandrine: M. Egger, si consciencieux d'ailleurs, prépare évidemment son mémoire pour l'Institut; M. Saint-Marc Girardin y va même plus franchement; son livre est écrit, et avant de le donner à l'impression, il le relit une dernière fois avec le public, faisant comme ces peintres qui exposent d'abord un tableau dans leur atelier avant de l'envoyer au salon. Le reproche que nous adressons ici à messieurs les professeurs, c'est de faire leur cours un peu trop pour eux-mêmes, de se considérer dans leurs chaires plutôt comme des savants et des écrivains que comme des professeurs; c'est, en un mot, de faire exclusivement les affaires de leur esprit de telle sorte que la critique pourrait se borner presque à donner un bulletin bibliographique de la Sorbonne et du Collège de France, appréciant tel cours comme une thèse de doctorat, tel autre comme un mémoire pour l'Académie des Inscriptions; celui-ci comme une suite de feuilletons critiques, celui-là comme un volume de mélanges historiques et philosophiques. Les cours de la Sorbonne et du Collège de France ressemblent le plus souvent à ces séances publiques de l'Athénée, de l'Institut, des Sociétés savantes, où chaque membre vient lire au fauteuil quelques pages écrites. Pour peu que l'exemple de M. Saint-Marc Girardin fasse des imitateurs, les professeurs se lasseront bientôt de parler; ils achèveront de considérer leurs disciples comme des lecteurs, et monteront en chaire avec leur manuscrit. Aujourd'hui, du moins, on peut dire, en empruntant l'expression vulgaire, qu'ils parlent comme un livre.

Sans doute le public trouve son compte à cette communication d'essais distingués que messieurs les professeurs veulent bien lui faire; un bon livre est certainement meilleur quand l'auteur lui-même prend la peine de le lire, quand cette lecture est débitée d'une façon élégante, spirituelle, animée; et de notre temps, où on lit si peu et si mal, où l'on commence volontiers un livre par la fin, comme s'il s'agissait d'un volume chinois, c'est rendre au public un service signalé que de lui faire de semblables lectures. Mais, encore un coup, est-ce bien là l'enseignement? y a-t-il un maître? y a-t-il des disciples? M. Michelet ne s'aperçoit-il pas qu'il a dépassé son public, et que bien peu des auditeurs le peuvent suivre sur les hauteurs où il s'est désormais placé? M. Simon ne devrait-il pas penser qu'il est chargé de nous apprendre l'histoire de la philosophie, et que toute cette histoire n'est pas dans l'école d'Alexandrie? Croit-il que le public ait à finir d'acquérir, comme lui, une véritable spécialité alexandrine? Ne serait-il pas temps enfin de devenir un peu plus élémentaire, en variant son sujet, au lieu de raffiner sur des matières à peu près épuisées?

Qu'arrivera-t-il de tout cela? le public ne s'attache pas; il va un jour entendre une leçon de tel ou tel professeur; il sort satisfait le plus souvent, néanmoins il reviendra, s'il peut, si l'occasion se présente; chaque leçon est un chapitre bien détaché, faisant un tout complet, qui n'a besoin ni de ce qui précède, ni de ce qui suit. On reprochait à l'auteur du poëme des Jardins d'avoir fait un sort à chacun de ses vers, sans songer à la fortune de l'ouvrage; on pourrait dire de même que messieurs les professeurs s'occupent de faire un sort à chacune de leurs leçons, à chacun de leurs chapitres, sachant bien que leurs auditeurs se renouvellent sans cesse, et qu'il faut plaire à ceux qui passent. Les cours, pour la plupart, vivent de détails et manquent d'une idée générale; le seul qui soit véritablement suivi est celui de M. l'abbé Coeur, parce qu'il ne s'adresse pas seulement à l'esprit, parce que la pensée morale y vivifie la pensée intellectuelle, et forme le lien naturel des différentes leçons.

Espartero

(Suite et fin.--Voir nº, p. 10.)

Lorsqu'il fut élevé au commandement en chef de l'armée du Nord, Espartero tenait pour le parti des modérés, et quoique ses opinions politiques fussent faiblement prononcées, il était en butte aux injures du parti exalté; mais bientôt l'ambition de tenir un rang considérable dans le gouvernement, la vanité, les obsessions et les flatteries dont il était entouré, la conspiration permanente qui s'était établie dans dans le sein de son état-major, et dont il était l'âme, les résistances du gouvernement de la régente à ses prétentions exagérées l'éloignement peu à peu des modérés, et le jetèrent dans les bras du parti contraire, qui en a fait son chef. Nous allons le suivre dans cette marche.

Espartero reçut le commandement peu après les scènes de la Granja. Les suites de cet événement excitèrent son mécontentement, qui s'accrut de griefs particuliers, et tout en affectant de ne se mêler que de l'armée, il encouragea la résistance au ministère né de l'émeute de la Granja, et appartenant au parti exalté. L'armée était rentrée dans Madrid après la retraite de don Carlos, qui avait tenté de surprendre cette capitale. Des officiers de la garde adressèrent à la reine, au mois d'août 1837, une pétition pour demander le renvoi de ses ministres; ceux-ci demandèrent à leur tour que les auteurs de cet acte d'insubordination fussent traduits devant un conseil de guerre. Espartero s'y refusa. Les ministres, qui d'ailleurs ne s'entendaient pas sur les moyens de rendre à l'armée son rang naturel dans les pouvoirs de l'État, donnèrent leur démission. Le parti modéré salua Espartero comme un sauveur, et lui offrit la présidence du conseil et le département de la guerre dans le nouveau cabinet. Il n'accepta pas; mais il fit donner le ministère de la guerre au général Maix, sur le dévouement duquel il pouvait compter, tout en se couvrant d'une modestie qui cachait mal la joie qu'il éprouvait de ce triomphe. Bientôt, quoiqu'il prétendit se tenir éloigné du gouvernement, il acquit une influence considérable sur la direction du parti modéré; son quartier-général devint insensiblement un pouvoir dans l'État; il força tous les ministres, les uns après les autres, à compter avec lui, et à satisfaire à ses demandes; enfin, dans les négociations qui précédèrent la convention de Bergara, il agit de sa propre autorité, et procéda en souverain, sans en référer au ministère. Le cabinet plia devant lui, et n'osa pas le rappeler au devoir. Les ovations qu'il reçut après la retraite de don Carlos en France achevèrent de l'enivrer, et de le convaincre qu'il pouvait tout tenter.

Cependant le ministère avait peine à tenir tête à la majorité exaltée que les élections de 1839 avaient amenée aux cortès; il profita de la force que la pacification des provinces basques venait de donner au gouvernement, pour hasarder une dissolution et faire un appel au pays. En même temps, des hommes connus pour appartenir aux opinions les plus modérées furent introduits dans le cabinet. A une autre époque, ces actes auraient été du goût d'Espartero, qui, par suite surtout de ses habitudes de discipline, avait en aversion le parti révolutionnaire; mais toute solidarité politique entre lui et le gouvernement disparut devant une question d'amour-propre. Trois ministres avaient été remplacés, et parmi eux le ministre de la guerre; les cortés avaient été dissoutes, et Espartero n'avait pas été consulté: il en fut blessé profondément.

Il y avait auprès d'Espartero un homme qui jouissait de toute sa confiance, le brigadier Linage, ambitieux, habile, n'appartenant à aucun parti et prêt à les servir tous. Il s'était rendu nécessaire à Espartero, dont il était le secrétaire, le conseiller, le factotum. Livré au parti exalté, il travaillait sans relâche à indisposer Espartero contre le ministère, et il était aidé dans cette tâche par les commissaires anglais, qui avaient su se concilier l'estime et l'amitié du généralissime, tandis que les agents français auprès du quartier-général étaient sans aucune influence. Averti des dispositions d'Espartero, les exaltés travaillèrent de tous leurs efforts à les exploiter à leur profit. Une polémique s'établit dans les journaux sur le sentiment du duc de la Victoire au sujet des mesures du cabinet. Ce fut alors que parut dans la Gazette d'Aragon une lettre de Linage dans laquelle il était dit en substance que le général, sans prétendre s'immiscer dans les affaires du gouvernement, tenait pour fâcheuses la dissolution des cortés et la modification du cabinet. Cette lettre fit beaucoup de bruit; si Espartero ne l'avait pas dictée, du moins elle n'avait pu être écrite qu'avec son autorisation. Les ministres offrirent leur démission; la régente la refusa, et somma Espartero de s'expliquer sur la lettre de son secrétaire. La réponse du duc fut évasive. Le ministère demanda la destitution de Linage; Espartero n'y consentit point, lui fit seulement écrire dans le même journal une autre lettre modifiant la première sans la contredire, et l'incident parut terminé.

Les élections, qui eurent lieu sur ces entrefaites, donnèrent une immense majorité au parti modéré. Ce succès humilia Espartero, et tandis que le ministère croyait être assez fort pour se roidir contre les exigences et les prétentions du généralissime, les exaltés travaillaient avec plus d'ardeur que jamais à le séparer davantage du parti des modérés et à l'attirer dans leurs rangs: ils ne tardèrent pas à réussir. Espartero s'offensa des résistances qu'il trouvait dans le cabinet et même dans la volonté de la reine régente: ses expressions habituelles de dévouement se refroidirent insensiblement; il devint de jour en jour plus impérieux. Au moment de faire des promotions dans l'armée, il proposa insolemment Linage, dont tous les ministres avaient demandé la destitution, pour le grade de maréchal-de-camp. Quelques membres du cabinet considérèrent cette proposition comme une insulte; mais il fallait en finir avec Cabrera, le dernier champion de la cause carliste, et Espartero était seul capable d'en venir à bout. Le gouvernement céda; Linage eut son brevet de maréchal-de-camp, et les trois ministres, dont l'entrée dans le cabinet avait déplu à Espartero, se retirèrent. Cette concession, loin de le calmer, ne fit qu'accroître sa confiance. Il restait dans le ministère deux hommes qu'il haïssait comme des ennemis personnels, M. Perez de Castro, président du conseil, et M. Arrazola, ministre de la justice: il ne songea plus qu'à les renverser, afin qu'il fût bien démontré que tout devait se courber devant son autorité.

Cependant la nouvelle session des cortés s'ouvrait et donnait au ministère l'appui d'une majorité forte et compacte. Le cabinet crut que le moment était venu de porter un coup décisif au parti exalté, et il proposa la fameuse loi sur les ayuntamientos, ou les municipalités. Instituées aussitôt après les événements de la Granja, et dans les formes réglées par la constitution de 1812. c'est-à-dire sur des bases extrêmement démocratiques les municipalités exerçaient une grande action sur les élections. La nouvelle loi changeait le système établi, et les enlevait à l'influence des associations populaires. Les dernières élections avaient prouvé que, même avec des municipalité élues sous l'empire de la constitution de 1812. les élections pouvaient donner une majorité au parti modéré; que serait-ce donc, pensa le ministère, quant le pouvoir municipal, source de l'élection, ne serait plus livré au grand nombre! Les exaltés, sentant bien que c'était pour eux une question de vie ou de mort, se préparèrent au combat; leur unique espoir était en Espartero qui était plus puissant et plus populaire que jamais; ils le désignaient hautement comme leur chef, et rien dans ses paroles, dans sa conduite ne protestait contre cette qualification. En ces circonstances, la reine régente signifia brusquement au président du conseil la résolution qu'elle avait formée d'aller à Barcelone avec sa fille, dont l'état de santé exigeait l'usage des bains sulfureux. Jusqu'à présent on n'a pas encore découvert le motif réel de ce voyage, que rien ne commandait puisqu'il y a des bains sulfureux en Espagne ailleurs qu'à Barcelone, et moins loin de la capitale. De toutes les explications la plus vraisemblable est que le but de la reine Christine était de voir Espartero; car, chose étrange, bien qu'elle entretint avec lui depuis longtemps une correspondance privée qui avait souvent inquiété ses ministres, elle ne l'avait encore vu qu'une et dans un temps où il ne se doutait pas encore de son avenir. Elle n'avait rien épargné pour se l'attacher; elle l'avait comblé de titres et d'honneurs; elle avait appelé auprès d'elle la duchesse de la Victoire, et lui avait donné le premier rang à la cour: elle fondait donc sur lui beaucoup d'espérances. De son côté, Espartero n'avait jamais laisse échapper une occasion de protester de son dévouement pour sa souveraine, même au milieu de ses plus violents démêlés avec les ministres. Peut-être aussi la reine régente comptait-elle essayer sur lui la force de l'entraînement qu'elle a presque toujours exercé sur ceux qui l'ont approchée, par la séduction de son esprit, de ses charmes et de ses manières. Dans quel dessein? on l'ignore, mais on va voir combien elle s'était trompée, si ses calculs ont été tels qu'on le suppose.

Les deux reines partirent, accompagnées de M Prez de Castro, président du conseil, et de deux autres ministres, celui de la guerre et celui de la marine. Les exaltés avaient tout préparé pour que la réception faite aux reines fût significative. A Saragosse, la municipalité leur adressa une harangue énergique; la population les poursuivit partout des cris de vive la constitution! vive la duchesse de la Victoire! à bas la loi sur les ayuntamientos! Ce fut à Lérida que la régente rencontra Espartero. Dans la première entrevue il fut insignifiant, dit-on, mais dans les suivantes il fut injurieux, violent, et, se prononça énergiquement contre le ministère, contre les cortès, contre la loi des ayuntamientos, et finit par parler en maître. La réception que Barcelone fit aux deux reines aurait du calmer les craintes qui assiégeaient l'esprit de la reine et de ses ministres. Le peuple les avait accueillies avec un enthousiasme extraordinaire; mais la municipalité de Barcelone attendait pour manifester ses sentiments hostiles l'arrivée prochaine du duc de la Victoire. L'orage se préparait donc sourdement: il éclata bientôt. Dès que l'on sut que le duc de la Victoire approchait de Barcelone, une foule immense se porta à sa rencontre, l'entoura et le porta comme en triomphe. Sur son passage des acclamations frénétiques le saluaient, et de temps en temps éclatait le cri de mort aux Français! qui est comme le cri de ralliement des exaltés. Le même jour, 13 juillet, Espartero se présenta chez la reine et renouvela ses impérieuses demandes du renvoi du ministère et du retrait de la loi sur les ayuntamientos, que l'on discutait encore dans les chambres. La reine régente refusa courageusement, et le lendemain la nouvelle de l'adoption par les chambres étant arrivée, elle donna sa sanction à la loi et y apposa sa signature. Dès qu'Espartero eut appris que la reine régente avait signé, il entra dans une violente colère, se renferma chez lui, et envoya sa démission dans une lettre écrite par Linage, en accusant la reine d'avoir manqué sa parole. La démission fut refusée, et comme Christine lui disait qu'en sa qualité de commandant des troupes, il lui répondait de l'ordre, Espartero déclara qu'il fallait choisir entre le ministère et lui, et que si la reine ne révoquait pas la sanction qu'elle avait donnée à la loi, elle verrait couler le sang jusqu'au genou.

Cependant l'état-major et les troupes d'Espartero se répandaient dans la ville, et mêlaient leurs imprécations contre le gouvernement à celle des exaltés. Les places publiques et les rues se remplissaient d'hommes à figures sinistres: une émeute se préparait, selon la menace d'Espartero. Le 18, les membres de la municipalité s'établirent en permanence à l'Hôtel-de-Ville; des barricades furent élevées à l'extrémité de toutes les rues qui débouchaient sur la place où était le palais occupé par les deux reines; des dépôts d'armes avaient été forcés et livrés au peuple. Une députation de la municipalité à la tête des insurgés, se rendit à l'hôtel d'Espartero, qui leur fit bon accueil, parut à son balcon, et consentit à les accompagner chez la reine régente, pour lui demander le renvoi des ministres et le retrait de la loi sur les ayuntamientos. Il était alors près de minuit. Christine était avec les trois ministres qui l'avaient suivie, et qui, devant l'émeute, offraient leur démission. Espartero entra chez la régente avec sa femme et les généraux Valdes et Van-Halen. La reine reçut avec une froide réserve ses démonstrations de dévouement et ses offres de service, accepta la démission de ses ministres, mais refusa obstinément de révoquer la sanction donnée et de dissoudre les cortès. Espartero sortit à pied à trois heures du matin, et alla annoncer aux groupes qui stationnaient sur la place que les ministres se retiraient; les rassemblements se dissipèrent alors avec des cris de triomphe. Content d'avoir satisfait sa haine contre les ministres qui l'avaient bravé, Espartero s'occupa de mettre un terme au mouvement dont il avait reçu l'impulsion, et, retrouvant son énergie, mit la ville en état de siège; les exaltes, qui voulaient continuer leurs démonstrations, furent comprimés et l'ordre se rétablit.

Espartero.

Sous l'influence de ces événements, un nouveau ministère fut appelé: contrairement à ce qu'on attendait, il ne fut pas pris dans le parti exalté, mais parmi les amis d'Espartero, qui, prêtant les mains à cette combinaison, abandonnait tout ce qu'il avait demandé jusqu'alors. La reine régente se hâta de quitter cette ville, où son autorité et sa dignité avaient souffert de si graves atteintes, et dés qu'elle fut arrivée à Valence, où l'attendait le général O'Donnell et une armée qui lui était dévouée, elle renvoya ce cabinet et en forma un nouveau, choisi entièrement dans le parti modéré.

Ici se termine en quelque sorte la biographie d'Espartero; tout ce qu'il a fait depuis appartient à l'histoire contemporaine de l'Espagne, et est encore trop près de nous pour qu'il soit peut-être permis de juger définitivement sa conduite. Qu'il nous suffise de rappeler qu'à la nouvelle de ce changement de ministère, le parti exalté se souleva dans toute l'Espagne. La municipalité de Madrid donne le signal de l'insurrection et se déclare en permanence; la garde nationale prend les armes et se range sous ses ordres. Espartero, qui était rentré dans son apathie, est forcé par le parti des exaltés de formuler son adhésion à la municipalité. Il publie un manifeste où il pose, comme condition de sa fidélité à la régente, la révocation de la loi sur les ayuntamientos, la dissolution des cortès et le renvoi du cabinet. On sait ce qui a suivi. Le mouvement révolutionnaire de la capitale se propage de ville en ville; Espartero entre en maître et en triomphateur dans Madrid. Appelé par la reine régente à former un cabinet, il se rend à Valence avec les collègues qu'il a choisis. C'est là qu'après d'orageuses conférences, Christine se résout, le 10 octobre 1840, à abdiquer, et se retire en France. Espartero demeure souverain du royaume, à la tête de la régence, en attendant la majorité d'Isabelle II.

Depuis ce moment, l'Espagne a continué d'offrir le spectacle le plus étonnant et le plus déplorable de désorganisation et d'impéritie dans le pays et dans le pouvoir. Satisfait du poste élevé qu'il occupe, Espartero paraît indifférent aux luttes et aux rivalités des partis; son gouvernement se résume en une longue série de mystifications pour toutes les ambitions et toutes les espérances. L'Angleterre s'était flattée que, pour prix de l'appui qu'elle avait prêté au parti exalté et à l'élévation du régent, un traité de commerce ouvrirait les ports d'Espagne à ses produits manufacturiers; mais ce traité, jusqu'à présent ajourné, le sera peut-être encore longtemps. Les exaltés pensaient qu'il leur serait permis de réaliser leurs idées politiques sous le patronage du régent, à la fortune duquel ils ont tant aidé, mais depuis deux ans toutes leurs tentatives de se saisir du pouvoir ont été vaines. D'un autre côté, tout était à faire en Espagne, il fallait créer l'administration, organiser la justice, constituer les finances: voilà à quel prix l'Espagne eut pu se constituer, voilà quels étaient ses besoins les plus pressants. Rien n'a été fait. Ce malheureux pays a été livré au despotisme militaire, et au plus déplorable désordre financier et administratif qu'on ait encore vu, même en France.

Mais la déception générale a donné naissance à une coalition qui comprend les vainqueurs et les vaincus de septembre, les modérés et les exaltés, en un mot, tous ceux qui tiennent pour le gouvernement constitutionnel, contre Espartero, isolé au milieu de toute la nation et sans autre appui que l'armée. Tel était l'état des choses au commencement de novembre de l'année dernière, au moment où la réunion des cortès allait avoir lieu, réunion d'autant plus inévitable, que le budget n'étant voté que jusqu'au 1er janvier 1843, il fallait bien convoquer les chambres pour leur demander de nouveaux subsides. Dès le premier jour, une forte opposition s'est dessinée, et les deux chefs de la coalition ont été élus, à une forte majorité, l'un président, l'autre vice-président des cortès. Espartero était dans une situation fort critique, quand un événement fortuit, le soulèvement de Barcelone, est venu faire, une diversion, dont il s'est empressé de profiter. On sait tous les détails de sa campagne contre cette ville malheureuse. Ce ne sont pas les barbaries de Van-Halen et de Zurbano qui ont fait rentrer Barcelone sous l'obéissance du duc de la Victoire, ni qui ont empêché l'insurrection de se répandre; c'est l'absence d'un drapeau. Le lendemain du bombardement les élections municipales ont eu lien, et leur résultat a été si hostile au gouvernement, qu'il a été obligé de casser la ----- municipalité. La presse a recouvré sa voix, et fait entendre à toute heure ses menaces de vengeance et de haine. A Madrid, la nouvelle du bombardement de Barcelone a soulevé l'indignation publique. La presse, écho fidèle des sentiments de la population tout entière, s'est émue, et a exprimé hardiment l'opinion du pays. Les députés catalans ont demandé au régent, par une lettre vigoureuse, le renvoi immédiat des ministres qui ont conseillé ces violences. Un acte d'accusation contre le ministère avait été préparé par les mêmes députés et devait être déposé sur le bureau des cortès à leur réunion. Devant cette explosion qui se préparait, Espartero a dissous les cortés et a convoqué la nouvelle chambre pour le 3 avril prochain.

Tel est l'état présent de l'Espagne. Il est impossible de prévoir le résultat des élections qui se préparent, mais assurément de leur choix dépendra le retour de l'ordre et de la légalité, si audacieusement violés par le soldat ambitieux qui a saisi le pouvoir sans avoir la force d'en faire bon usage. Avant deux ans Isabelle II aura atteint sa majorité; Espartero se résignera-t-il à abandonner le pouvoir souverain dont il aura joui et abusé pendant plusieurs années? voudra-t-il continuer sa dictature militaire? dans quelle vue? il n'a point d'héritier. Ces graves questions se présentent d'elles-mêmes à l'esprit de tous ceux qui ont suivi le développement de la tragi-comédie qui se joue depuis près de dix ans en Espagne. Mais d'en chercher la solution probable, qui y songe? Tant d'habiles gens se sont trompés dans leurs calculs et leurs prévisions, que le parti le plus sage est peut-être, comme le disait un de nos plus spirituels diplomates, d'attendre et de regarder; c'est déjà beaucoup que de bien voir.

Translation de l'Épée d'Austerlitz