DES CLAVIERS TYPOGRAPHIQUES.
L'emploi d'organes mécaniques fonctionnant avec régularité dans une foule d'opérations matérielles exécutées naguère encore par la main de l'homme, est le caractère le plus saillant des tendances de l'industrie moderne. L'introduction des machines dans les ateliers est un bienfait qui ne mérite pas moins d'être signalé, au point de vue de la dignité humaine, que pour les conséquences matérielles qui en résultent, notamment dans l'économie des frais de production. Mais les difficultés que présentent l'invention et la mise à exécution des machines augmentent singulièrement à mesure que la part de l'intelligence de l'ouvrier est plus nécessaire pour le diriger dans l'exercice de sa profession.
Tel est le cas pour l'art typographique. On sait, en effet, que le compositeur place les lettres une à une dans le composteur, préparé d'avance pour la justification; et qu'au fur et à mesure de la lecture de la copie qu'il a sous les yeux, sa main va chercher les caractères dans les compartiments ou cassetins de la boîte ou casse, où ils sont rangés par sortes.. Il y a donc dans la composition en caractères mobiles deux opérations très-distinctes, la lecture et le placement des caractères. Quoique l'une d'elles soit purement matérielle, on conçoit toutes les difficultés qui se présentent lorsqu'il s'agit de l'assujettir à des procédés mécaniques réguliers, tout en se servant, pour la guider, de l'intelligence du compositeur.
Il n'est donc pas étonnant que la curiosité publique ait été, dans ces derniers temps, vivement excitée par l'annonce de machines typographiques. Parmi celles-ci, il y en a trois surtout qui doivent être citées d'une manière particulière, parce qu'elles sont livrées à l'industrie ou à un degré de confection déjà fort avancé.
CLAVIER DE MM. YOUNG ET DELCAMBRE.--La machine de MM. Young et Delcambre est une machine terminée et prête à prendre place dans les ateliers. Les inventeurs l'ont-ils montrée à plusieurs imprimeurs de Paris à l'état de travail, on au moins fonctionnant de manière qu'on puisse en apprécier les résultats? Elle est représentée dans notre figure 1.
La machine à composer se compose de quatre parties principales, savoir:
1º Un clavier horizontal portant autant de touches qu'il y a de lettres chaque touche porte l'empreinte de la lettre qu'elle doit faire mouvoir. A chacune correspond une tige verticale qui fait mouvoir horizontalement un couteau placé dans un plan supérieur, pour chaque mouvement imprimé à la touche. Les voyelles et les consonnes sont placées au milieu, les autres lettres, accents, capitales; etc., sont disposés sur les côtés, en rapprochant aussi du milieu les lettres les plus fines, comme le point, la virgule, afin de diminuer la longueur de la course qu'elles ont à faire sur le plateau dont nous parlons plus loin.
2º Un plan supérieur, sur lequel se meuvent les couteaux dont nous venons de parler. A gauche de chacun d'eux est une bande de cuivre presque verticale, creusée à l'intérieur. Dans ce vide se placent les caractères d'une sorte, posant sur leur frotterie, et composés tous du même sens. Chaque mouvement de touche faisant mouvoir le couteau correspondant (un peu moins épais que la lettre de la rainure voisine), une lettre sera poussée, et celle-ci tombera par le vide qui est pratiqué à côté de l'endroit où elle posait.
3º Un grand plateau en cuivre incliné à 45° placé en avant du plan sur lequel posent les caractères. Dans ce plateau sont pratiquées autant de rainures qu'il y a de lettres, et destinées: à les recevoir quand elles viennent de quitter leur composteur. Ces rainures se réunissant toujours de deux en deux successivement, viennent aboutir à une rainure unique, percée à son extrémité d'un trou par lequel vient passer la lettre pour entrer dans le composteur.
4º Un long composteur, commençant par un quart de cercle qui commence au vide dont nous venons de parler. La partie circulaire est double, afin que les lettres ne puissent tomber. Une petite roue à excentrique, placée au-dessus du vide, et qu'un enfant ou le compositeur fait mouvoir au moyen d'une pédale, pousse les lettres arrivées sur le composteur, et fait avancer la composition sur la partie horizontale. A l'extrémité se trouve un compositeur qui prend la composition, en forme des lignes qu'il justifie, place les cadres, etc.
Le clavier typographique de MM. Young et Delcambre.
Cette machine, construite avec grand soin, fonctionne assez bien. Son mécanisme est fort simple, et, sauf quelques accidents qui arrivent à l'entrée des lettres dans le composteur et que nous croyons possible d'éviter, remplit bien son but de machine à composer.
Elle est aussi remarquable par sa bonne exécution, qui lui permet d'entrer immédiatement dans les ateliers, sans qu'il y ait trop à redouter de dérangements et de pertes de temps, comme il arrive si souvent dans les machines nouvelles; et l'emmagasinage des lettres est disposé de manière à pouvoir charger la machine d'une grande quantité à la fois, avant, ce qu'on n'avait pas encore su réaliser; enfin son prix n'en est pas fort élevé.
CLAVIERS MÉCANIQUES DU CAPITAINE ROSENBORG--Mes machines sont, dit leur auteur, supérieures de tout point celles de MM. Young et Delcambre.
MM. Young et Delcambre peuvent faire à l'heure une composition de 6.000 caractères; le capitaine Rosenborg en peut faire une au moins de 10.000; et la machine à distribuer, qui, par le procédé Young et Delcambre, occupe quatre ouvrier n'en occupe qu'un seul avec le procédé Rosenborg.
1º Machine à composer,--Le maître compositeur, assis au front de la machine, ayant la copie devant lui, touche le clavier à mesure qu'il lit. Le jeu des touches fait sortir de leurs cassetins les lettres correspondantes, qui viennent se coucher sur une chaîne sans fin, laquelle passe constamment par le milieu de la machine, de droite à gauche. Par le mouvement de cette chaîne, les caractères, une fois posés, seul très-promptement transportés vers le réceptacle, où, par l'action d'une petite excentrique qui tourne avec une vitesse considérable, les caractères sont rangés horizontalement, l'un au-dessus de l'autre dans le même ordre que les touches du clavier ont été frappées. Les lignes ainsi formées par les caractères s'ajustent sur une partie en forme de T. Un cadran à compteur et une sonnette avertissent le compositeur chaque fois qu'une ligne est complète. Alors il fait tourner une petite vis qui pousse la ligne achevée au fond du réceptacle; puis sa main droite agit sur un levier qui pousse cette ligne dans une rainure extérieur mobile autour d'un axe. Ces opérations s'accomplissent en moins d'une seconde. Alors l'aide-compositeur saisit de la main gauche, comme le représente la figure 2, l'extrémité supérieure de cette rainure, et l'ayant amenée dans une position horizontale, il lit la ligne des caractères se tenant alors dans une position verticale. Ayant corrigé les fautes qui ont pu se rencontrer dans la composition, l'ouvrier, en levant un glissoir à même le fond de la rainure, fait descendre tout d'un coup la ligne dans un compartiment où il met les espaces.
(Clavier typographique du capitaine Rosenborg.--Fig. 2,
Machine à composer.)
Le trait principal d'innovation de cette machine est la chaîne sans fin sur laquelle les caractères sont déposés, et par laquelle ils sont transportés dans le réceptacle. Les avantages de cette chaîne sont que les caractères sont poussés en droite ligne par la chaîne sans risque de désordre, sans danger du moindre frottement; qu'autant de lettres pourront y être placées à la fois qu'il en peut arriver de suite dans la série non interrompue de l'alphabet; et, dans la pratique, il y a un grand nombre de mots et syllabes que le compositeur sait bientôt disposer de cette manière, par un seul coup sur les touches du clavier. Par exemple, ad, add, ail, accent, etc., sont des mots dont les lettres, se suivant dans l'ordre naturel, peuvent être composées par une seule pression sur les touches; la chaîne pousse les caractères dans l'ordre où ils y ont été déposés, et rien ne peut troubler cet ordre.--On peut expliquer par ces accords (de lettres semblables et composées d'un seul coup) la grande rapidité de la composition Rosenborg. Le mot accentuation contient douze lettres, et exigerait vingt-quatre mouvements de bras chez un compositeur ordinaire; mais avec la machine Rosenborg, le mot est composé en trois coups sur les touches: accentu-at-ion.
2º Machine à distribuer.--Cette machine, représentée figure 3, est entièrement détachée de la précédente et fonctionne séparément. Après le tirage, une portion de page ou de
(Clavier typographique du capitaine Rosenborg.-- Fig. 3.
Machine à distribuer. colonne de caractères est déposée dans un compartiment. Les lignes sont amenées une à une de ce compartiment dans un chariot mobile par le moyen d'un glisseur à manche. Au sortir de ce chariot, les lettres sont distribuées dans des cases particulières.
Une ligne de caractères ayant été amenée du compartiment dans ce chariot, le distributeur saisit de la main droite le manche du chariot et le meut vers la droite. Il lit alors la ligne qui est dessus, et ayant, de l'index de sa main gauche, levé la touche du clavier correspondant à la lettre la plus proche sur le devant du chariot, il meut ce chariot sur la gauche jusqu'à ce qu'il soit arrêté par l'action de la touche levée. La lettre correspondante s'échappe de la ligne, et, tombant à travers un retrait fait pour la recevoir, elle est conduite dans sa propre case sur la planche horizontale, tandis que, par l'action d'une petite excentrique ou came, elle est sans cesse poussée en avant pour faire place à la prochaine lettre qui descendra. De cette façon, les caractères sont distribués et arrangés en lignes, tous les a dans une ligne, tous les b dans une autre, etc., tout prêts à être replacés dans leurs compartiments correspondants de la machine à composer. Cette opération de replacement se fait par le moyen d'un instrument qui peut à la fois enlever deux ou trois cents lettres de la machine à distribuer, et les transporter dans la machine à composer.
Machines typographiques de M. Gaubert.--Ces machines ont été exécutées, ou au moins paraissent destinées à fonctionner, au profit de l'industrie, postérieurement à celles dont il vient d'être question. Mais elles sont dignes d'attirer au plus haut degré l'attention de toutes les personnes qui s'intéressent aux progrès de la mécanique pratique; elles donnent la solution de problèmes que les devanciers de M. Gaubert ne s'étaient même pas proposés, ou qu'ils n'avaient que très-imparfaitement résolus; enfin elles sont dues à un de nos compatriotes. Le lecteur concevra donc que nous entrions dans quelques détails en ce qui concerne ces appareils.
Nous ne pouvons mieux faire, à ce sujet, que d'emprunter textuellement à M. Séguier le rapport qu'il a fait à l'Académie des Sciences, au nom d'une commission dont MM. Arago, Coriolis, Piobert et Gambey faisaient aussi partie.
«Une curieuse, nous pourrions dire une étonnante machine a été soumise à votre examen. M. Gaubert a appelé votre attention sur son gérotype, c'est-à-dire sur son appareil à trier et classer les éléments de la typographie............ .............................................................
« La machine qui a été soumise à vos commissaires est composée de deux parties distinctes: trier et classer les caractères livrés pêle-mêle à son action, les emmagasiner en quantité suffisante et proportionnée au besoin de la composition; dans les réceptacles mobiles est la fonction difficile de la partie que l'inventeur a nommée distribueuse. La partie appelée par lui composeuse est uniquement chargée de faire revenir, suivant l'ordre déterminé par l'ouvrier compositeur et à sa volonté, les éléments typographiques, pour les assembler rapidement et sûrement dans une forme ou un simple composteur. Pendant cet appel et cet arrangement tout mécanique, aucun type ne doit être exposé à perdre la bonne position qui lui a été précédemment assignée. C'est la réunion de ces deux organes distincts, quoique solidaires, qui constitue la pensée mécanique conçue, réalisée et livrée à votre critique. «Le problème vient d'être sommairement énoncé; exposons les conditions de sa solution.
«La distribueuse doit recevoir pêle-mêle les éléments de la composition typographique, c'est-à-dire les caractères, les signes de ponctuation, les espaces, etc.; par une action inintelligente, elle doit les isoler les uns des autres, les décoller; car nous supposons la machine opérant sur les débris d'une forme rompue. Elle doit s'exercer sur chaque type séparément, s'assurer de prime-abord s'il se présente au classement dans une position normale, c'est-à-dire en termes d'imprimerie, l'oeil en l'air, le pied bien tourné; elle doit ensuite le diriger vers le réceptacle spécial qui lui est assigné; mais, comme une composition n'est pas formée de caractères répétés en nombres égaux, il importe que la machine puisse accumuler dans des réservoirs plus spacieux, ou plusieurs fois reproduits, les lettres les plus fréquemment employées. Cet emmagasinement doit être méthodique et progressif; les caractères d'une même classe ne doivent venir remplir le second ou le troisième réservoir de la série à laquelle ils appartiennent, qu'après avoir complètement occupé le premier. Pour que ce travail de classement soit vraiment utile, il faut qu'il soit rapide, sûr, par-dessus tout économique.
«La distribueuse, réduite aux proportions d'un outil auxiliaire de l'imprimeur, ne doit occuper qu'une place restreinte dans l'imprimerie.
«Les fonctions de la composeuse consistent à restituer avec célérité et fidélité, dans l'ordre assigné par la volonté de l'ouvrier compositeur, les divers éléments de composition déjà classés par la distribueuse. La composeuse a reçu le caractère dans sa position normale, c'est toujours dans cette situation qu'elle doit le rendre au compositeur ou à la forme. Une page ainsi mécaniquement composée ne doit présenter à corriger que des substitutions d'un élément à un autre dans le cas d'un faux appel.
« Essayons de faire comprendre, par une simple description orale, l'ingénieuse solution à laquelle, après un long et opiniâtre travail, M. Gaubert est enfin arrivé.
« Imaginons des masses de caractères pris et jetés au hasard sur un plan incliné, garni de petits canaux longitudinaux; un léger mouvement de sassement suffit pour ébranler les caractères, ils se désunissent, se couchent, tombent dans les canaux, les uns parallèlement à leur direction, les autres formant avec les rigoles des angles divers. Les premiers caractères, bien engagés dès le principe, continuent leur descente; les autres, heurtés par leurs extrémités contre des obstacles verticaux entre lesquels ils sont contraints à passer, prennent bientôt une position semblable aux premiers. La superposition longitudinale, et dans le sens des canaux, de plusieurs caractères tombés les uns sur les autres, peut se présenter; elle doit être détruite: il suffit pour cela de les faire passer, pendant leur descente, dans une portion de canal doublement incliné, et sur le sens longitudinal, et sur le sens transversal. Les rebords de cette partie sont plus bas que le plus mince des caractères: tous ceux qui, jusque-là, ont cheminé superposés, ne pourront éviter, en cet endroit, d'être entraînés latéralement par le seul fait de leur propre masse. Ils tombent dans un récipient spécial, d'où ils sont repris pour courir plus efficacement, une seconde fois, les chances d'un meilleur engagement dans les canaux du plan incliné.
« Par la pensée, suivons les caractères: ceux bien engagés dès le principe continuent de descendre; les autres, tombés en travers des canaux, passent entre les obstacles, se redressent, prennent des positions parallèles; ils s'engagent à leur tour; les caractères superposés s'éliminent d'eux-mêmes. Les voici tous rangés les uns à la suite des autres; ils se touchent, ils se poussent, ils vont entrer un à un dans un premier compartiment que nous pourrions comparer au sas d'écluse d'un canal de navigation; la porte d'amont s'ouvre, un caractère entre. Les dimensions de l'écluse sont réglées de façon à ce qu'un seul puisse être reçu à la fois. La porte d'amont se referme, la porte d'aval s'ouvre à son tour pour les laisser descendre; les portes manoeuvrent sans cesse, et tous les caractères franchissent l'écluse à leur rang. Expliquons le but de l'écluse; pour cela, indiquons à quel traitement le caractère y est soumis pendant son passage: chaque caractère, ainsi momentanément parqué dans le sas de l'écluse, est comme exploré dans toute sa longueur, nous pourrions dire plus exactement encore, est comme tâté dans toutes ses parties par des aiguilles verticales que des ressorts appuient sur toute sa surface. Le caractère se trouve ainsi soumis, dans toute son étendue, à l'action des aiguilles, à la façon des cartons de la jacquart, sur lesquels s'appliquent de nombreuses tiges métalliques toujours prêtes à s'engager dans les ouvertures dont ils sont convenablement percés pour opérer la levée de certains fils de chaîne, et former le dessin de l'étoffe. Comme le carton, le caractère a ses ouvertures; seulement elles ne consistent que dans de simples encoches pratiquées sur ses flancs: elles varient en nombre et en distance entre elles pour chaque espèce de type différent. Une partie des aiguilles buttent contre la masse solide du caractère, quelques-unes tombent sur le vide des encoches et s'y enfoncent. Le nombre et la situation des aiguilles pénétrantes, en assignant une position particulière à un canal mobile de raccordement entre l'écluse et les réceptacles, règle la case dans laquelle le caractère ira forcément se rendre à sa sortie de l'écluse. Le problème d'une direction spéciale et certaine à donner à de nombreux caractères vers le seul réceptacle qui leur convient, tout compliqué qu'il est, se trouve cependant ainsi résolu simplement par l'action de telle ou telle aiguille dans telle ou telle encoche.
« L'opération que nous venons de décrire suffit au caractère entré dans l'écluse dans une position normale; celui-ci, reconnu dans son espèce, est de suite dirigé sur le canal de raccordement vers son réservoir définitif. Il en est autrement de tous les caractères arrêtés dans l'écluse dans une position vicieuse, il importe de la rectifier; les aiguilles, par leurs rapports avec les encoches, s'acquittent de cette fonction avec une rigoureuse fidélité; un certain cran spécial, dit cran de retournement, est pratiqué dans tous les caractères, quelle que soit leur espèce, et à la même place. Suivant la position du caractère dans la première écluse, ce cran correspond à des aiguilles différentes; or, le caractère peut être mal tourné de trois façons: il peut être couché l'oeil en bas sur l'un ou l'autre flanc, ou bien encore l'oeil en l'air, mais sur le mauvais côté; pour détruire chacune de ces trois fausses positions, la pénétration d'une aiguille spéciale, dans chacun de ces cas particuliers, fait prendre au canal de raccordement une position telle, que le caractère, au lieu d'être dirigé de suite vers son récipient définitif, est conduit à une série de trois écluses nouvelles, toutes trois à sas mobiles, mais chacune suivant un mode particulier: le sas de la première écluse tourne sur lui-même, suivant un axe longitudinal; celui de la seconde suivant un axe vertical; le troisième pivote sur un axe transversal. Par une féconde et constante application du principe des rapports des aiguilles aux encoches, c'est le vice lui-même du caractère qui détermine le choix du sas d'écluse dans lequel il sera détruit. Le caractère, versé d'un flanc sur l'autre, tourné ou culbuté bout pour bout, sort du sas rectificateur pour continuer sa descente, et aller rejoindre dans son réceptacle propre les caractères de son espèce qu'une bonne position dans la première écluse a dispensés d'une telle épuration.
«Tous les éléments de la typographie ainsi classés et emmagasinés dans des proportions convenables, tous ramenés dans une position normale, la composition mécanique est désormais rendue possible, même facile.
« Voyons comment M. Gaubert a résolu cette seconde partie du problème.
« Sa composeuse est une machine séparée et distincte; elle puise les éléments de composition dans les réceptacles mêmes où la distribueuse les a accumulés. Ces réservoirs, convenablement chargés de caractères, sont manuellement transportés de la première machine à la deuxième. L'inventeur de ces mécanismes n'a point voulu qu'ils fussent nécessairement solidaires, la rapidité d'action de chacun d'eux étant différente. Comme nous l'avons dit, la distribueuse n'est soumise qu'à un emprunt de force mécanique inintelligente; elle peut donc être mise en relation avec un moteur qui marcherait nuit et jour et sans repos; elle pourrait ainsi trier des caractères pour plusieurs composeuses. Les fonctions de celles-ci sont, au contraire, forcément régies par le temps employé à la lecture et à l'appel des signes composant le manuscrit placé sous les yeux du compositeur. Ses fonctions se trouvent ainsi subordonnées à l'habileté de l'ouvrier. Ce n'est pas que M. Gaubert ne pût opérer mécaniquement, par le principe qu'il a adopté et suivi, plusieurs compositions simultanées d'un même manuscrit; il lui suffirait, en effet, de mettre en relation plusieurs séries de formes et de réceptacles avec une même composeuse; mais aujourd'hui nous devons vous entretenir bien moins de ce que l'esprit inventif de M. Gaubert est capable de produire que de ce qu'il a déjà exécuté et soumis à vos commissaires. Revenons donc à la description de sa composeuse.
« Pour la faire plus aisément comprendre, bien qu'elle ne forme qu'un seul tout, nous la présenterons à vos esprits comme divisée en trois parties. Le haut reçoit les réceptacles chargés de caractères; le milieu est occupé par un clavier; la forme, ou le simple composteur, a sa place assignée dans le bas. L'ouvrier compositeur s'asseoit devant la machine comme un organiste devant un orgue; il a le manuscrit devant les yeux: sous ses doigts est un clavier. Les touches en sont aussi nombreuses que les divers éléments typographiques nécessaires à la composition d'une forme. La plus légère pression des doigts suffit pour faire ouvrir une soupape dont l'extrémité inférieure de chaque récipient est munie; à chaque mouvement du doigt, un caractère s'échappe, il tombe dans un canal qui le conduit précisément à la place qu'il doit occuper dans la forme: successivement les caractères arrivent et prennent position. Pendant leur chute, ils ne sont pas abandonnés à eux-mêmes, ils sont soigneusement préservés contre toutes les chances de perdre la bonne position que la distribueuse leur a fidèlement donnée. Chaque caractère, quel que soit son poids, arrive à son rang; les plus lourds ne peuvent pas devancer les plus légers, ils conservent rigoureusement l'ordre dans lequel ils ont été appelés. Un double battement du doigt sur une même touche amène la même lettre deux fois répétée; les mots, les phrases se composent par le mouvement successif des doigts des deux mains, comme se jouerait un passage musical qui ne contiendrait pas de notes frappées ensemble; un toucher semblable à l'exécution de gammes ascendantes et descendantes ferait tomber dans la forme les lettres de l'alphabet de a en z et de z en a. »
La seule attention imposée au compositeur est donc de bien lire son manuscrit, de poser les doigts sur les seules touches convenables, pour ne pas faire tomber dans la forme une lettre au lieu d'une autre. La machine se charge de déplacer la forme à mesure qu'elle se remplit: il paraît que c'est elle qui prend le soin de la justification.
«Vos commissaires n'ont pas vu exécuter sous leurs yeux cette délicate fonction. L'assurance leur a été formellement donnée que le mécanisme destiné à ce dernier travail était non-seulement conçu, mais encore en oeuvre d'exécution. Malgré les difficultés mécaniques que cette opération présente, vos commissaires ont foi dans l'esprit inventif de M. Gaubert. La possibilité de ce qui lui reste à faire leur semble garantie par ce qu'il a déjà fait. »
Mise en pratique des machines typographiques.--On n'est pas d'accord sur l'économie qui peut résulter, pour les frais d'impression, de l'emploi des machines à composer et à distribuer. Un habile ouvrier compose douze à quinze cents et tout au plus deux mille lettres à l'heure, dans les circonstances les plus favorables. La machine de MM. Young et Delcambre n'en compose guère plus de sept mille; le capitaine Rosenborg prétend que sa machine en donne vingt-quatre mille. Un journal a même prétendu que ce nombre, pour la machine de M. Gaubert, s'élèverait à quatre-vingt-six mille lettres à l'heure. Mais ce chiffre doit être dix fois au moins trop considérable. Il ne peut pas en être, en effet, d'une machine à composer comme d'un piano, par exemple. Un artiste, en improvisant, pourra peut-être promener ses doigts sur un clavier avec une rapidité telle qu'il agitera quatre-vingt-six mille touches en une heure; mais un compositeur typographe n'improvise pas et ne possède pas dans sa mémoire ce qu'il doit composer; il a devant lui sa copie, écrite le plus souvent avec peu de soin. Il doit, avant de faire agir ses doigts, lire avec attention et bien comprendre le sens de ce qu'il a lu pour appliquer convenablement la ponctuation, l'orthographe et les règles de la grammaire. Viennent encore l'arrêter les ratures, les renvois dans les marges, etc., etc. Certes, on accordera qu'il faut deux fois plus de temps à un compositeur typographe, empêché par toutes les difficultés que l'on vient d'énumérer, pour lire un passage manuscrit que pour lire ce même passage sur de l'imprimé. Or, pour lire les douze colonnes d'un journal d'un bout à l'autre, sans en rien omettre, ainsi qu'est obligé de le faire un ouvrier compositeur, il faut plus d'une heure. Ces douze colonnes contiennent à peu près les quatre-vingt-six mille lettres dont on parle. Il aurait donc fallu au compositeur au moins deux heures seulement pour les lire sur sa copie; il n'aurait donc pas pu les composer en une heure. Ce compte de quatre-vingt-six mille lettres par heure est tellement exagéré, que, dans un rapport qu'une commission était chargée de faire à l'association des imprimeurs, le rapporteur n'accordait à une autre machine, également à clavier, d'un mécanisme très-simple et d'un jeu très-facile, celle de M. Delcambre, que quatre-vingt mille, non pas par heure, mais par jour de dix heures, ce qui ne faisait que huit mille à l'heure, et l'inventeur lui-même n'en accusait que douze. On conçoit du reste que, comme ces machines exigent un certain nombre d'ouvriers (six à huit), dont quelques-uns doivent être payés assez cher, il faudra que le nombre des lettres composées soit bien considérable pour que l'économie de temps résultant de leur emploi compose l'excédant de dépenses résultant du capital qu'il faut y consacrer et des frais d'entretien. Dans un travail intéressant, inséré au Bulletin typographique, M. C. Laboulaye évalue à un septième seulement, tout au plus, l'économie produite par la machine Young-Delcambre, non compris l'intérêt et l'amortissement du capital, ni l'entretien. Il trouve que la machine de M. Gaubert pourra donner une économie comprise entre un quart et un tiers, mais toujours abstraction faite du prix d'achat, qu'il ne cote pas à moins de 50,000 fr., et de celui de l'entretien. Quoi qu'il en soit, dès aujourd'hui, des claviers typographiques fonctionnent régulièrement en France et à l'étranger. Le London Phalanx annonçait dans le mois de juin 1842, que son numéro avait été composé par une machine, et dans la livraison suivante insérait un article dont cette machine était l'objet, et qui avait été composé par elle pour le Morning-Chronicle du 14 juin.
Le Courrier du Nord, dans son numéro du mardi 5 janvier 1843, nous apprend lui-même ainsi son système de composition:
«Comprenez-vous?--Non.--Eh bien, venez voir de vos propres yeux. Que dis-je? Venez vous exercer vous-même sur ce piano de nouvelle espèce, et vous ferez bientôt ce que je fais moi-même, car j'avais oublié de vous le dire en commençant, laissant de côté encre, papier et plume métallique, c'est tout simplement à l'aide de cette machine que je vous écris aujourd'hui. Mes mots se forment, mes phrases s'allongent sous mes yeux, elles viennent se caser d'elles-mêmes, et, sans avoir dans l'art typographique plus de connaissance que vous n'en avez, grâce à cette machine quasi intelligente, me voici compositeur. C'est comme j'ai l'honneur du vous le dire.»
De l'invention de la typographie mécanique.--M. Séguier, dans son rapport à l'Académie des Sciences, a cité MM. Ballanche et William Church comme ayant fait des essais remarquables dans ce genre avant MM. Young et Delcambre. M. Mazure a aussi travaillé de concert avec M. Gaubert, et il est arrivé de son côté, dit-on, à une solution du problème de la distribution.
Le nom d'un philosophe et d'un littérateur de la portée de M. Ballanche, placé ainsi au nombre de ceux qui se sont occupés avec succès du problème de la composition mécanique, n'a rien qui doive surprendre. M. Ballanche était imprimeur; Bélanger et Pierre Leroux ont été simples ouvriers typographes. Celui-ci, dans une lettre adressée à M. Arago et lue à l'Académie des Sciences le 2 janvier dernier, a rappelé que, le premier, il y a vingt-cinq ans, il avait eu l'idée de composer des pages d'imprimerie avec une machine, et que cette idée, il l'avait réalisée. Il avait entrepris de faire subir une modification à l'art typographique presque tout entier. Voici son idée fondamentale ; «Au lieu de fondre les lettres une à une, on en fondra des rayons entiers; au lieu de 25 millimètres environ de tiges, les lettres n'en auront que 7; au lieu de composer avec la main, on composera avec une machine; enfin, au lieu de faire des avances de papier et de tirage, on conservera les pages comme les clichés stéréotypes.»
Examinant les avantages qui doivent résulter de ce système, M. Leroux trouvait que, «sans parler de la rapidité de la composition, et en la comptant pour rien, il donne un important résultat, à savoir, que l'on stéréotype ainsi sans aucuns frais, et en avançant seulement la quantité de métal nécessaire; qu'il représente l'imprimerie mobile et le stéréotypage à la fois, avec tous leurs avantages respectifs.»