LES FLÛTES ET LES VIOLONS.--LE BAL ET LA CHARITÉ.--M. PONSARD ET LUCRÈCE.--SOIRÉE CHEZ BOCAGE.--L'EMPEREUR ET LE JOAILLIER.--LE GALOP DE MELPOMÈNE.--SIMPLE LETTRE.

Si le bal touche à sa fin, si le violon et le cornet à piston, ces agents provocateurs de la valse et de la contredanse, commencent à rentrer dans leur étui, en revanche le concert se montre partout et se multiplie. Le concert triomphe et règne sans partage au temps de la semaine sainte et des jours de pénitence, et nous en approchons. Comme certain demi-dieu de la mythologie, il prend toutes les formes et tous les tons: tantôt simple romance et tantôt capricieuse cavatine; agile concerto ou formidable symphonie, flûte, basson, violoncelle, hautbois, piano, harpe, soprano et baryton, contralto et ténor; vous avez beau faire, vous ne lui échapperez pas; il s'affiche au coin des rues et vous guette au passage. Suspendu aux vitres des magasins de musique, il vous saute aux yeux. Vous vous croyez en sûreté chez vous; allons donc! le concert vous poursuit à domicile. Le concert se cache, vous enveloppe, arrive par la petite poste, et abuse de la candeur de votre portière.--Monsieur, une lettre!--Et vous prenez la lettre avec empressement. Est-ce l'amitié qui m'écrit? Est-ce la fortune, est-ce l'amour? Stephen s'est-il rappelé son serment? Mariana m'envoie-t-elle le doux mot que j'espère? Faut il compter sur une joie, faut-il se préparer à un chagrin? Le coeur bat, la main tremble; on rompt le cachet, et l'on trouve... un billet de concert enveloppé dans un prospectus. Damnation! comme dit M. Alexandre Dumas. Vous espériez de douces heures illuminées d'un regard et d'un sourire, et c'est M. Krokausen, première guimbarde de S. A. S. le prince Linck-Kolh-Sickingen-Selbitz, qui vous invite à venir l'entendre. Vous croyez au souvenir d'un ami absent et regretté, et c'est l'annonce de l'arrivée à Paris de mademoiselle Inès-Faral-Badajoz-y-Ségovia-y-Caraguez, première castagnette de S. M. Catholique, accompagnée d'il signor Paolo-Dolcè-Pulicenella-Roucoulantini, premier mirliton de la chapelle du roi de Naples.

Ainsi les concerts nous inondent, ou plutôt nous dévorent. Ils pullulent comme les Maringouins dans les nuits de Venise, et nous n'avons pas de moustiquaires! Paris est envahi, assiégé, occupé par une innombrable armée d'instruments à cordes et d'instruments à vent. On n'imagine pas combien d'archets courent en ce moment de la première à la quatrième corde; combien de bouches souillent dans le cuivre dans l'ébene, dans l'ivoire; combien de mains gambadent et caracolent sur les touches du piano sonore; combien de gosiers roucoulent depuis ut jusqu'à si. Pendant un mois, nous allons ressembler à une nation de musiciens et de chanteurs. C'est la saison où les fidèles vont en pèlerinage aux maisons Pleyel, Herz et Erard. O musique! voix mélodieuse, céleste harmonie, tu mérites en effet ce culte et ces autels. C'est toi, fille d'Orphée et d'Amphion, qui touches les âmes les plus dures et adoucis les esprits les plus sauvages. Oui, tu es divine et toute-puissante quand tu parles par la voix de Mozart et de Beethoven, dans ces magnifiques concerts où l'archet d'Habeneck commande; oui, tu es délicieuse et adorable quand tu t'appelles Malibran ou Rubini, Thalberg ou Bériot. Mais qui te délivrera de tous ces gosiers faux, de tous ces maigres violons, de tous ces pianos assommants, de toutes ces flûtes aigrelettes, de tous ces hautbois criards, de toutes ces clarinettes clapissantes, qui te compromettent et t'outragent, sous le prétexte qu'ils ont fait l'admiration du schah de Perse et charmé le Grand Mogol?

D'ici à Pâques, il n'y aura plus que les concerts et les sermons où il sera de bon ton de se faire voir: le matin, à l'église, pour entendre l'abbé Coeur ou l'abbé de Ravignan; le soir, chez Erard ou chez Herz, pour savourer quelque duo mondain ou quelque quatuor amoureux. Vivent les jours de sainteté! Qu'irait-on faire ailleurs? Les théâtres sont fermés ou soumis à un régime qui sent le jeûne et les Quatre-Temps. Ils ne servent plus à l'appétit public que de maigres vaudevilles, des opéras de pénitents et des drames en retraite; les théâtres ont trop d'habileté et de savoir-vivre pour hasarder les pièces opulentes, les pièces curieuses, entre le dimanche de la Passion et le dimanche des Rameaux. D'ailleurs, nos jolies femmes, nos femmes élégantes, nos lionnes, sont ingénieuses et ne manquent jamais de moyens d'occuper leurs heures et de se distraire. Vous les croyez désoeuvrées, se mirant nonchalamment dans leur miroir, d'un petit air ennuyé ou boudeur, point du tout; elles ont mille affaires en tête; c'est une grave dissertation sur la couleur d'un chapeau et une quête pour les orphelins de l'arrondissement; c'est une souscription pour un père de famille qui a éprouvé des malheurs et un nouvel attelage bai-brun. Et puis n'ont-elles pas la catastrophe de la Guadeloupe? La Guadeloupe est d'un grand à-propos pour occuper ces dames. Il faut les voir! Quel zèle ravissant! quelle humanité charmante! quel délicieuse sensibilité! Les plus jolis sourires excitent et éveillent la bienfaisance endormie; les plus blanches et les plus nobles mains tendent la sébile pour le soulagement de cette grande infortune. On dresse des listes de dames patronnesses; on organise des loteries philanthropiques; on médite des matinées musicales pour contrarier le tremblement de terre et relever les ruines qu'il a faites; on brode de la tapisserie, de la soie et du velours; on tresse des bourses et des pantoufles; on prodigue le dessin au crayon noir ou rouge et l'aquarelle... contre l'incendie.

Pour toutes ces choses-là, Paris est la ville adorable, la ville sans pareille. Visitez l'Europe, faites le tour du monde, passez sous tous les degrés de latitude, nulle part vous ne verrez pratiquer la philanthropie avec autant de grâce et de légèreté, et faire une bonne action en même temps que goûter un plaisir. Les femmes de Paris excellent à exercer ce cumul. J'en sais une, des plus spirituelles et des plus adorées: il y a quelques semaines, un peu avant l'épouvantable chute de nos frères de la Pointe-à-Pitre, je lui reprochais son air triste et son regard ennuyé. «Que voulez-vous, dit-elle; je suis lasse de vos valses et de vos fêtes; il me faudrait un petit malheur pour me distraire.» Quinze jours après, je la revis; son teint s'était animé, son oeil avait toute sa flamme, sa bouche souriait agréablement. «Eh bien! me dit-elle, vous allez souscrire pour cette pauvre Guadeloupe! Vous m'apporterez cela demain, au bal de madame d'Harv...» J'appris bientôt la cause de cette résurrection de son teint et de son humeur: depuis quinze jours, elle se trouvait à la tête de douze bals et d'un tremblement de terre, de trois veuves et d'un cachemire vert, de quatre orphelins et d'une chasse au courre, d'une course au clocher et de cinq vieillards aveugles; c'était la femme la plus heureuse du monde.

Il y a deux mois qu'on le dit, qu'on le raconte et qu'on l'imprime, les uns tout bas et d'un style mystérieux, les autres à haute voix et à coups de trompette. Il est venu! Il se révèle! Nous l'avons enfin trouvé.--Quoi donc?--Le poète que nous attendions.--Quoi donc encore?--Le chef-d'oeuvre qui doit remettre le dix-neuvième siècle dans sa véritable voie poétique. Le chef-d'oeuvre s'appelle Lucrèce, le poète se nomme Ponsard.--Voilà le bruit qui courait par toute la ville. Et déjà avant d'être né, avant d'avoir vu le jour, avant d'avoir dit un mot, M. Ponsard et Lucrèce étaient livrés aux éloges et aux railleries, à l'adoration et à l'insulte.

Brutus a eu l'idée spirituelle de mettre fin à ces disputes anticipées sur une tragédie dont tout le monde parlait sans la connaître: Brutus s'est donc engagé à montrer chez lui la fameuse Lucrèce, ou plutôt à la faire entendre. Or, Brutus, c'est Bocage; l'acteur original et hardi que M. Ponsard a chargé de punir le crime de Sextus et de chasser les Tarquins. Lundi dernier, le champ clos s'est ouvert dans un vaste et élégant appartement de la rue des Marais; plus de cent auditeurs avaient été conviés, sans distinction d'opinions ni de bannières. Tel journal, admirateur prématuré de Lucrèce, se trouvait assis à côté du Charivari, qui ne lui a pas épargné les épigrammes; la chambre élective s'incarnait dans la personne de cinq ou six honorables: la pairie avait M. Viennet pour échantillon; le ministère de l'Instruction publique se montrait sous l'habit de M. Nisard; Samson était l'ambassadeur du Théâtre-Français; l'Académie souriait du sourire bienveillant et paternel que lui prêtait M. Tissot; la poésie, le roman, le premier-Paris, le feuilleton, émaillaient les fauteuils et les banquettes du salon. Un jeune homme placé derrière Bocage, attirait l'attention par son air distingué, doux, modeste et réfléchi; c'était M. Ponsard.

Bocage a récité, de sa voix animée, les cinq actes de la tragédie déjà fameuse. Nous n'imiterons pas l'exemple des indiscrets qui trahissent le mystère des oeuvres lues à huis-clos, et se hâtent de colporter partout et de souiller la fleur de leur virginité. Laissons à d'antres ce rôle de Sextus; c'est au second Théâtre-Français, c'est à la représentation publique, qu'il appartient de dévoiler les beautés de Lucrèce et ses charmes encore cachés. Du moins annoncerons-nous le succès complet de la lecture; les amis étaient transportés, les railleurs se sentaient désarmés et remettaient l'épigramme au fourreau; la Chambre des Députés approuvait: la pairie battait des mains; le ministère de l'Instruction publique donnait son approbation magistrale; le roman était ému; la poésie ne se sentait pas d'aise; le fait-Paris paraissait heureux d'échapper un instant à la question des sucres, par des routes si harmonieuses et si pures; la Comédie-Française se mordait les lèvres d'avoir laissé échapper cette Lucrèce; le feuilleton oubliait de prendre son air sévère et caustique; et l'Académie félicitait M. Ponsard de la pureté de son style, de la netteté de ses idées, et du parfum grec et romain exhalé de son oeuvre et partout répandu.

On a fini par de la musique et de la danse; Collatin a dansé avec Tullie, et Sextus avec Lucrèce; j'ai vu Tarquin et Brutus se faire vis-à-vis et se donner la main à la chaîne des dames. Soirée charmante, soirée toute parfumée de poésie, soirée qui m'a donné des songes harmonieux. Bocage en a fait les honneurs avec une rare courtoisie et une franchise pleine de bon ton. Ceux qui, se rappelant les terribles drames et les noires tragédies où bocage a joué tant de jeux sombres et féroces, étaient venus, croyant descendre dans quelque souterrain décoré de têtes de morts, et tout au plus éclairé d'une lampe sépulcrale; ceux-là ont souri en voyant un riche appartement splendidement illuminé, dont l'hôte gracieux et prévenant exerçait avec politesse une hospitalité accompagnée de sourires au lieu de coups de poignards; tandis que les sorbets, le punch et le Champagne tenaient la place de la lame de Tolède et du poison des Borgia.

M. Biennais est mort; j'entends dire: Qu'est-ce que M. Biennais? M. Biennais appartient à l'histoire de l'Empire. Son nom ne figure ni sur la liste des maréchaux ni sur l'état des grands officiers de S. M. l'Empereur et roi; M. Biennais n'était pas général et n'était pas chambellan; M. Biennais n'a fréquenté ni la cour ni le champ de bataille. Qu'était-il donc, encore un coup? Joaillier de Napoléon. C'est lui qui a préparé la couronne de diamants pour ce vaste front impérial: que dis-je? M. Biennais fit crédit de la couronne à César. Ce fut à l'avènement du consulat: le jeune général était pauvre; il n'avait pour richesse que sa gloire et ses lauriers d'Italie. Shylock et Eléazar n'auraient pas prêté un denier sur de tels gages; Biennais donna l'or et l'argent ciselés. Le héros orna magnifiquement sa maison, grâce à cette confiance de Biennais. On sait que plus tard le consul fit de belles affaires, et que l'Empereur remboursa largement le joaillier; mais il ne lui en garda pas moins un souvenir reconnaissant. «Biennais m'a fait crédit, disait-il, dans un temps où les banqueroutes politiques étaient fréquentes; le consulat pouvait être obligé de déposer son bilan tout comme un autre.»

Ces jeunes et nobles fronts que Biennais avait parés d'or, de perles, d'améthystes et de saphirs, fronts hardis de héros et d'empereurs, fronts souriants d'impératrices et de reines, fronts où la victoire posait sa couronne, où l'amour tressait sa guirlande, tout est mort depuis longtemps; il ne restait plus que le joaillier, qui vient de rejoindre sa clientèle, aujourd'hui livide et découronnée.

Un des comédiens les plus amusants et les plus burlesques de Paris a donné un bal, il y a trois jours. En homme qui sait vivre, X... a convié tous ses camarades chantants, dansants, déclamants, sans distinction d'entrechats ni de poignards, depuis le théâtre de la Gaieté jusqu'à l'Opéra, et du Vaudeville au Théâtre-Français. Une des jeunes gloires de la tragédie classique figurait en tête de la liste; X... lui avait écrit particulièrement un billet respectueux, comme il convient; une queue rouge aux prises avec une Hermione, ou quelque princesse de la même maison. La jeune héroïne était bien tentée d'aller goûter un peu de cette danse, car, pour être Melpomène, on n'en aime pas moins le galop: cela délasse des soucis de la grandeur. Malheureusement, un certain comte qui compose à lui seul, en ce moment, le conseil privé de la princesse, opposa un refus formel, sous prétexte que; la dignité de Melpomène serait compromise. Il fallut donc renoncer au galop qu'on se promettait. Le jour même X... reçut les mots suivants, tracés par la main tragique:

«Mon cher X..., le comte ne veut pas que j'aille ce soir à ton bal; je n'irai donc pas à cause de lui, mais je le préviens que dans quinze jours tu pourras en donner un autre.

«Ton affectionné camarade,
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