Premier Avril.
Voici le printemps! Avril nous rit de toutes parts; dans les jardins il verdoie, il se mire au bord de l'eau, il embaume nos marchés, et dans les salons où l'on danse encore et jusque sur les pauvres fenêtres des plus humbles rues, avril en fleurs se rit de la comète. Saluons le mois d'avril, et comme lui narguons la queue de sa majesté flamboyante. Cette fois-ci encore nous nous serons trop hâtés de chanter:
Arrive donc, implacable comète;
Finissons-en: le monde est assez vieux.
C'est la lune qui est vieille. Charles Fourier eut raison une fois, ô lune! Ce fut contre toi, quand il osa t'appeler un vieux soleil usé, qui, n'étant plus bon pour le jour, ne sert plus que la nuit. Mais la terre! «Notre terre est un petit astre bien vigoureux, capable de fournir encore une longue carrière.»
Dans les champs déjà les trois labours sont donnés, et dès l'aube on entend de toutes parts retentir dans les fermes des voix saines, fortes et confiantes.--«Allons, enfants! après ce bon fumage, voici le moment de semer les orges sur ce sol riche et ameubli. Le 15 avril passé, il ne serait plus temps. Toi, l'aîné, taille les ruches. Vous, hors d'ici, petites, allez écheniller les haies et les arbres des vergers. Allons, Blaise, hardi! voici le moment ou jamais de labourer les jachères. Vas-tu rester encore tout le jour les bras pendants à penser à ta bergère? Bine les topinambours, Blaise; sarcle les lins et les pastels, les gaupes, les camelines. Allons, Blaise, et les camomilles, les pavots, les moutardes? Sus, venez, venez tous; il ne fait plus froid; il ne fait pas encore chaud: vite et ferme à l'ouvrage!»
A la ville, le même jour, mais pas à la même heure, à Paris, par exemple, et dans la Chaussée d'Antin, au fond de quelque élégant boudoir à peine ouvert à midi sur un jardin dont la pelouse renaissante et les arbres aux bourgeons dorés font enfin songer à la villa lointaine, désertée en octobre pour l'hiver de Paris: «Que l'air est doux ce matin, amie. Voici pourtant la belle saison; où la passerons-nous cette année? Y a-t-on pensé?--Déjà tes idées champêtres! Dans un mois ou deux, à la bonne heure.--Mais enfin, alors?... Un mois est sitôt passé! Moi, d'abord, votre Suisse m'ennuie, me tue, et je n'y veux pas retourner; non, je n'y retournerai pas.--Et moi, le seul nom de votre château héréditaire me fait bâiller, et votre Bretagne sauvage me prend sur les nerfs! --Nous irons pourtant.--Ce sera donc avant d'aller aux eaux?--Aux eaux, madame!... Ah! mon Dieu... votre santé n'a jamais été plus florissante. Irons-nous donc encore aux eaux cette année?--Je l'ignore, mais j'y irai.--Hé bien! madame, alors... oh! alors, Claire, du moins, partons dès demain pour la Bretagne, ou bien je n'aurai eu, comme toujours, aucun vrai plaisir cette année: je n'aurai pas été une semaine entière un peu avec toi.--Mais c'est donner une idée fixe, une monomanie! Hors vous, qui songe à quitter Paris aux premiers jours d'avril?--Il me semble, quand on a montré toutes ses parures...--Et ma coiffure de camélias au coeur de diamants?--Tu as fané toutes tes robes.--Et mon corsage garni de violettes de Parme?--Tiens, mets un châle, Claire, et regarde: au jardin les pruniers sont en fleurs; on ne va plus au bal.--On va encore au théâtre, et toujours à...--Achève... j'entends; on n'ose pas dire: Et toujours à l'église. Vois-tu, Claire; je gage que là-bas, autour de la nouvelle pièce d'eau, du grand balcon du château nos lilas vont être superbes.--Et ici, les derniers concerts!--C'est vrai. Eh bien! restons; restons encore quelques jours.»
Et cependant, dans quelque atelier bruyant des faubourgs Saint-Antoine ou Saint-Marceau: «Tiens, voilà Vivarais! Te voilà donc de retour, vieux? Et ta jambe de bois, comment te porte-t-elle? Sois le bienvenu, Vivarais!... Vivarais, sais-tu la grande nouvelle?--Non, j'arrive; ouf! Mais, avez-vous déjeuné?--Comment, tu ne sais rien?--Qu'y a-t-il? --Ce qu'il y a! Mais, en ta qualité de blessé de juillet, c'est toi qui aurais dû nous l'apprendre. Le programme de l'Hôtel-de-Ville, mon ami.--Que voulez-vous dire?--Oui, Vivarais! ce fameux programme que tu as si longtemps réclamé partout à cor et à cri, il est affiché, mon ami!--Où ça?--Sur la place de la Concorde, gravé sur l'obélisque en beaux caractères romains et en bon français, visible depuis ce matin seulement, mon vieux!--Faut que j'aille voir ça--Vas-y, mon enfant; va, cours, et reviens vite; nous t'attendons pour déjeuner.»
Et voilà Vivarais parti, clopin-clopant; il passe en courant à l'Hôtel-de-Ville, et, dans son élan, tire sa casquette, sans trop regretter sa bonne jambe qu'il perdit là. Il arrive au Louvre et fait sonner fièrement sur le pavé sa jambe de bois déjà usée, en donnant un regret à ses frères morts qu'il n'y voit plus. Le voilà qui traverse les Tuileries; il s'arrête devant le Spartacus, mais la brise printanière et le frais parfum des feuilles naissantes font doucement diversion à ses pensées politiques, et déjà il arrive sur la place, il est au pied de l'obélisque. Voyez avec quelle émotion religieuse il en regarde toutes les faces, et comme il cherche partout, et de tous ses yeux, quelque chose à lire; mais il n'y voit gravés qu'inintelligibles hiéroglyphes, étranges figures, oiseaux muets, mystérieux animaux qui semblent se moquer de lui. Il s'informe aux passants du programme; on lui rit au nez. --«Ce que vous cherchez, ça sera plutôt à la colonne de la Bastille, lui dit un gamin; c'est là qu'on a mis tous les morts de juillet.--L'infatigable boiteux y court; on le renvoie à la colonne Vendôme; de là à l'Arc-de-triomphe de l'Étoile; de l'Arc-de-triomphe au Panthéon. Il reprend enfin, essoufflé et rendu, le chemin de l'atelier, commençant à comprendre qu'on s'est joué de lui, et se souvenant trop tard qu'on et au premier avril. Il entre en jurant, et tous de rire.--«Nous avons déjeuné, Vivarais; mais il te reste, pour ta part, un bon poisson d'avril.»
Et Vivarais, moitié riant, moitié grondant, déjeune dans un coin, seul et triste, se demandant tout bas pourquoi cet usage, et quelle peut être l'origine de cette mauvaise plaisanterie. En effet, pourquoi dit-on poisson d'avril plutôt que poisson de mai, de juin ou de juillet?
On a donné de ce dicton plusieurs explications historiques plus ou moins raisonnables qui sont connues de tout le monde, mais ne serait-ce pas plutôt à la nature même, et aux promesses charmantes, et si souvent menteuses, des premiers beaux jours, qu'il faudrait demander le mot de cette énigme? Tant de fois le brusque retour de l'hiver vient désoler alors nos campagnes, trop promptes à s'épanouir. Que de boutons à fruits meurent à la lune rousse! Que de fleurs s'y laissent prendre, et que de poitrines délicates! C'est bien avril qui pourrait chanter:
Hélas! que j'en ai vu mourir de jeunes filles!
Sait-on que ce gentil mois, si gai, mais si perfide, a ravi à lui seul, et à notre seule France, Jeanne de Navarre, madame de Montpensier, Gabrielle d'Estrée, madame de Sévigné, la duchesse de Longueville, madame de Maintenon, madame de Caylus, Diane de Poitiers, etc., etc. Avril fera-t-il jamais naître assez de fleurs pour en parer tant de tombes? C'est en ce mois que mourut aussi la Laure de Pétrarque.
Mais nous voici bien loin de la comète. Que nous voulait-elle? Ces souvenirs lui importent fort peu; c'est de l'avenir qu'elle nous aura parlé en passant. Que nous criait cette échevelée? Voilà comme nous sommes: nous ne comprenons jamais les prophéties qu'après l'événement. Certes, une comète de cette condition, et qui arrive si brusquement sans se faire annoncer, et qui est douée d'une si belle queue, devait pourtant avoir quelque chose de particulier à apprendre à la terre. Attendons.
M. de Lamartine.
POÈTE ET ORATEUR.
Né à Mâcon, le 21 octobre 1790, M. A. de Lamartine est maintenant dans sa cinquante-troisième année, et le chantre des Méditations, qui, aux applaudissements unanimes de la France, se révélait, en 1820 comme un génie plein de mélodieuse rêverie, est devenu un des orateurs les plus brillants de la tribune politique. Nous essaierons de caractériser en quelques mots ces deux phases de la vie de M. de Lamartine dans lesquelles il a été assez heureusement doué du ciel pour obtenir à peu près une égale renommée.
Les Méditations et les Harmonies, que le poète publia de 1820 à 1829, et qui marquent son premier pas dans la carrière, sont peut-être celles de ses oeuvres, qui, après avoir été le plus goûtées par les contemporains, obtiendront aussi au plus haut degré, devant le tribunal sans appel, la prédilection de la postérité. Cela tient à plusieurs causes: d'abord, ces odes et ces élégies sont, pour ainsi parler, une nouvelle corde ajoutée à la lyre française, et dont l'inventeur a tiré tous les sons qu'elle peut rendre. Les imitateurs qui viendront après, auraient-ils même une valeur égale à celle de leur modèle, ne parviendront jamais à faire vibrer avec un égal bonheur cette harpe éolienne aux sons fugitifs, un peu monotones, et qui, pleine de charmes et de fraîcheur dans la nouveauté, ne tarderait pas à se fatiguer elle-même en fatiguant ses auditeurs. Nous ne sommes pas un peuple rêveur: nonobstant ce défaut ou cette qualité du génie national, M. de Lamartine nous a dotés d'une poésie admirablement rêveuse; il a su nous imposer et imposer à la langue son propre génie; ce sera là sa gloire, et d'autant plus solide qu'elle ne pourra pas avoir d'héritiers. En outre, les travaux lyriques de M. de Lamartine sont ce qu'il a produit de plus achevé sous le rapport du style, et, on ne peut trop le répéter aux poètes, il n'y à qu'une chose qui fasse vivre leurs vers, c'est la perfection de la forme. Dans les Méditations, surtout dans les secondes de 1823, et dans les Harmonies, si la phrase n'atteint pas complètement à cette précision, à ce nerf, à ce naturel et à cette splendide clarté qui sont le cachet indélébile des maîtres français, poètes ou prosateurs, et quelle que soit la différence des sujets qu'ils traitent, il ne faut s'en prendre qu'à la nature même du génie du poète lyrique, et qu'à ce crépuscule de la pensée qui est chez lui un attrait de plus. Mais, malgré ces nuages dans lesquels le sylphe aime à envelopper son vol, la phrase est pleine, sonore, arrêtée; elle a un corps et un beau corps. Le temps peut passer sur ce marbre, il ne l'altérera pas sensiblement. Au contraire, dans les publications postérieures de M. de Lamartine, dans Joceleyn, qui parut, comme on sait, en 1835, et surtout dans la Chute d'un Ange, publiée trois ans après, l'imagination est toujours aussi élevée; elle a pris peut-être même plus d'étendue, de force et de grandiose, mais le vers se relâche, s'amollit, se déforme. L'opinion publique n'a pas adopté la Chute d'un Ange, où l'on a vu généralement une infidélité de l'auteur à la pureté spiritualiste: il est toutefois peu de poèmes dont l'inspiration soit aussi vaste que celle de cet ouvrage ressuscitant pour nous les temps anté-historiques et la civilisation gigantesque de l'Orient. Mais précisément parce qu'on importait dans notre génie, si l'on peut s'exprimer de la sorte, une conception digne du génie oriental, si antipathique au nôtre, il fallait avec d'autant plus de soin travailler notre langage et respecter ses lois. Rien n'est plus difficile que ces sortes de mélanges, que ces traités d'échange entre deux natures ennemies, quoiqu'ils aient été familiers à tous nos maîtres, et que la langue du XVIIe siècle s'en soit formée, mais pour qu'ils s'opèrent avec bonheur, il faut toujours que le caractère propre de la langue qu'on tente d'enrichir soit respecté, et on ne doit jamais, sous prétexte de lui donner des qualités nouvelles, détruire celles dont elle brille naturellement. Cette prescription d'une rigoureuse observance est le plus souvent oubliée dans la Chute d'un Ange. Tout y flotte, aucun contour ne s'y arrête, le vers y coule comme une nappe d'eau uniforme, et c'est ce qui fait que, faute d'art dans l'écrivain, une des plus grandes conceptions du poète est pour ainsi dire perdue.
M. de Lamartine entra dans les affaires par la diplomatie. De 1824 à 1829, il fut successivement attaché à la légation de Toscane, secrétaire d'ambassade à Naples, puis à Londres. Il revint ensuite à Florence avec le titre de chargé d'affaires, et lorsque la révolution de juillet s'accomplit, il allait partir pour Athènes en qualité de ministre plénipotentiaire. Là se termine sa carrière diplomatique, qu'il refusa de continuer sous le nouveau gouvernement. Son intention n'était pas cependant, comme il le dit lui-même, «de perdre le jour à pleurer inutilement le passé» En 1831, il se présenta devant les collèges électoraux de Toulon et de Dunkerque, près desquels sa candidature échoua. En 1832, il partit pour l'Asie, où il éprouva la douleur la plus cruelle qui puisse atteindre un homme sur la terre: il y perdit sa fille unique. Un an et quelques mois après, il revint en France, et publia son Voyage en Orient, curieux et poétique agenda, où il avait consigné jour par jour ses réflexions, ses sensations, et jusqu'à ses vues politiques. C'est en 1834 qu'il devint définitivement homme public: il entra à la Chambre comme député de Bergues, ville du département du Nord. Depuis, il a reçu le mandat des électeurs de Châlons-sur-Saône, et il n'a plus quitté la députation. D'abord chef d'un petit groupe connu sous le nom de parti social, qui, par quelques côtés, s'inspirant du saint-simonisme, n'avait en réalité d'autre doctrine qu'une vague aspiration vers un ordre social appliquant rigoureusement la loi évangélique, M. de Lamartine passa depuis dans les rangs des conservateurs, qu'il a récemment quittés pour ceux de l'opposition. Mais il demeure toujours isolé, tant par le caractère propre de son intelligence, que par certaines vues toutes particulières sur la politique extérieure, qu'il a puisées dans ses voyages et dans ses études diplomatiques. Les principales qualités de l'esprit poétique de M. de Lamartine se retrouvent dans son éloquence: plus d'abondance que de variété, plus d'élévation que de véritable audace, mais toujours et dans toutes les questions la générosité native de l'esprit. Dès que l'orateur se lève pour parler, quelles que soient d'ailleurs les dispositions de la Chambre, elle est prête à l'écouter. C'est qu'il y a en lui une rare distinction, et que tout dans sa parole, dans son geste, dans sa tenue, dans les grandes lignes de son visage, l'exprime parfaitement. On l'a quelquefois comparé à Byron, comme lui poète et orateur: les deux génies sont totalement dissemblables. L'auteur de Child-Harold, tête de fer, voix de bronze, énergique jusque dans la grâce, puissant jusque dans ses faiblesses, audacieux et emporté jusqu'au délire, ne peut se comparer justement avec le génie méditatif du chantre d'Elvire. Au physique, Byron était beaucoup plus petit et d'une figure plus passionnée que M. de Lamartine; mais j'imagine aisément que la tenue parlementaire de Byron, dans les rares séances qu'il a faites à la chambre des lords, avait quelque conformité avec celle de M. de Lamartine; il devait y avoir une dignité analogue, une froideur apparente assez semblable. L'éloquence de M. de Lamartine puise sa principale inspiration dans un sentiment très juste et assez vif des droits du peuple à l'amélioration morale et matérielle de sa vie. C'est là, au fond, toute sa politique intérieure. Pour la faire apprécier comme il convient, il nous suffira de citer le début d'un petit écrit qu'il a publié sur les caisses d'épargne, et quelques passages d'un discours qu'il a prononcé à l'Académie de Mâcon: on y pourra voir en quelque sorte le résumé de la pensée oratoire de M. de Lamartine, noble esprit, plus riche, peut-être, en impressions qu'en vues précises et profondes, mais qu'un naturel instinct guide vers la lumière morale, même lorsqu'il ne la voit pas. Voici le début de l'écrit sur les caisses d'épargne:
«Pendant que nous consommons notre siècle, notre vie et nos forces dans les luttes stériles d'opinion, pendant que nous poursuivons à travers les révolutions la forme introuvable d'un gouvernement parfait, pendant que nous cherchons curieusement dans quelle proportion exacte le pouvoir et la liberté doivent se combiner dans nos lois, n'oublions-nous pas que ces hautes questions n'intéressent que le plus petit nombre parmi les hommes; et que pour un homme qui prend une part passionnée à ces discussions d'où dépendent ses droits politiques, il en est cent, il en est mille qui n'en comprennent pas même le sens; pour qui l'égalité n'est qu'une chimère, la liberté un vain mot, le pouvoir qu'on lui offre une dérision de son impuissance; en un mot n'oublions-nous pas la partie la plus nombreuse, la plus souffrante et la plus faible de l'humanité, les prolétaires?...
«Nous donc, propriétaires ou négociants..., nous devons leur consacrer, devant Dieu comme devant les hommes, une part de ce loisir que la société nous a fait, une part de cette aisance que la propriété nous assure, une part de ces lumières qu'une instruction plus étendue nous a données...; nous devons les convier à l'aisance, aux bonnes moeurs, à l'instruction, à la propriété.»
M. de Lamartine disait encore à l'Académie de Mâcon:
«Nous ne sommes pas de cette école d'économistes implacables qui retranchent les pauvres de la communion des peuples, comme des insectes que la société secoue en les écrasant, et qui font de l'égoïsme et de la concurrence seuls les législateurs muets et sourds de leur association industrielle. Nous croyons, nous, et nous agissons suivant notre foi, que la société doit pourvoir, guérir, vivifier; qu'il n'y a de richesse légitime que celle qu'aucune misère imméritée n'accuse... Découvrira-t-on les moyens de réaliser partout cette solidarité secourable de tous avec tous? Quant à moi, je n'en doute pas: la société n'a jamais manqué d'inventer ce qui lui était nécessaire. Le grand inventeur de la société, ce n'est pas le génie! le grand inventeur de la société, c'est l'amour!...»
Voici encore un passage remarquable d'un discours sur la manière dont il faut, suivant l'orateur, comprendre la liberté de l'enseignement:
«Vous ne trouverez ici, disait-il à Mâcon, aucune de ces préventions jalouses ou étroites qu'on s'efforce de répandre aujourd'hui contre l'Université, tantôt au nom de la liberté d'enseignement, tantôt au nom des susceptibilités religieuses. La liberté d'enseignement, nous la voulons pour tout le monde, mais nous la voulons aussi pour l'État... Le dernier des individus, en France, pourrait élever une maison d'éducation, et l'État ne le pourrait pas! La présomption de dignité, de moralité, de capacité, serait pour l'individu isolé et sans garantie! La présomption d'indignité, d'immoralité, d'incapacité serait pour l'État! Un ravalerait la sublime mission d'élever la jeunesse et de former l'esprit humain jusqu'au niveau d'une vulgaire industrie! Les maîtres de la génération future seraient des industriels en enseignement, des industriels en science, des industriels en morale peut-être, et vous appelleriez cela émanciper la famille et sanctifier l'enseignement!...Nous disons, nous, que ce serait livrer la famille à la spéculation, et mettre l'esprit humain, l'âme du peuple, au rabais. Non, l'enseignement, quel qu'il soit, donné par des individus, par des corporations et par l'État, ne sera jamais impunément une industrie. L'enseignement est une fonction; c'est le dégrader que de le faire descendre de cette hauteur jusqu'à je ne sais quel vil commerce des doctrines, des âmes et des intelligences. Respectons-le d'avantage dans tous ceux qui s'y consacrent; respectons-le surtout dans l'Université!»