Ce qu'annonçait la Comète.
Que nous criait en parcourant notre ciel cette messagère échevelée?--Nous vous le demandions il y a huit jours: nous vous le demandons encore. Nos lecteurs y ont-ils pensé?
Nous n'ignorons pas que M. Arago vient de réfuter savamment l'opinion partout populaire qui attache depuis si longtemps à l'apparition de ces astres une influence mystérieuse sur les destinées terrestres, et nous admirons beaucoup les Pensées sur la Comète, où l'illustre Bayle soutint, en 1682, avec tant d'adresse et de dialectique, la même thèse, à savoir que cette espèce de phénomène ne saurait avoir aucune influence, ni morale ni physique, sur notre globe. Mais sceptiques et savants démocrates auront beau dire, le peuple s'obstinera longtemps encore dans son erreur. Et il faut convenir qu'il y avait bien quelque grandeur et quelque piété dans cette naïve croyance, que le ciel, tout en racontant à la terre la gloire de Dieu, lui parle aussi, de loin en loin, de l'avenir qui l'attend elle-même et des grands événements qu'elle doit craindre ou espérer.
Mais assurément si les astres daignent parler de notre race, ce n'est sans doute qu'à de rares intervalles, et à certains moments solennels et décisifs de son histoire. Qui oserait aujourd'hui affirmer, comme on le pensait au Moyen-Age, qu'ils s'occupent jamais de chacun de nous en particulier, si ce n'est peut-être, dans son grenier, quelque pauvre astrologue fourvoyé au milieu de notre siècle incrédule? car il y a encore des astrologues comme il y a des alchimistes. «L'astrologie, dit Bailly, est la maladie l'a plus longue qui ait affligé la raison humaine; on lui connaît une durée de cinquante siècles.» Bailly veut dire qu'elle est aussi vieille que le genre humain; mais alors maladie est-il bien le mot propre?
Au siècle dernier, oui, au dix-huitième siècle, on croyait encore çà et là; à Paris, en dépit de Bayle et de Voltaire, que l'apparition des comètes présageait de grands malheurs publics. Un grand seigneur, tout fier d'avoir par sa naissance une étoile à lui seul, disait alors à un roturier qui se moquait de ses terreurs puériles: «Vous en parlez bien à votre aise, vous autres que cela ne regarde jamais.»
Eh bien! aujourd'hui, Monseigneur, la chose nous regarde autant que vous. Mais n'est-il pas fâcheux pour nous que depuis 89 nous ayons perdu cette superbe croyance, juste au moment d'en recueillir les bénéfices? Frères, est-ce que par hasard nous nous serions aperçus tout bas, en nous comptant et en comptant les étoiles, qu'il n'y en a pas au firmament une pour chacun de nous?
C'est donc des nations ou du sort général du monde que s'occupent apparemment les comètes. Serait-ce de l'Allemagne que celle-ci nous aurait parlé, et de la discussion qui vient de s'élever entre la Prusse et la Russie? Peut-être; mais, en tout cas, ce fait nous semble notable. Pourquoi? le voici.
Quatre villes soi-disant libres, trente-sept princes, dont deux seulement, les rois de Bavière et de Danemark, possèdent des États de quelque importance, et au-dessus de cette féodalité deux puissances qui s'en disputent la direction, la Prusse et l'Autriche, voilà comment le congrès de Vienne a laissé l'Allemagne. Or; dernièrement le cabinet de Berlin a écrit à celui de Saint-Pétersbourg, pour l'inviter à faire participer tous les États de l'Union de douanes aux facilités commerciales concédées dernièrement à la Prusse. Cette demande n'est rien, ou peu de chose, mais elle soulève par la forme une grave question de souveraineté. Le roi de Prusse a-t-il le droit de négocier, de stipuler, en un mot de faire acte de souveraineté, au nom du Zollverein? Le cabinet russe s'est prononcé énergiquement pour la négative. La confédération germanique n'a pas à ses yeux le caractère d'un corps politique un; c'est une réunion intime d'États, mais qui ne saurait agir en dehors comme un seul et même État. La Russie suit directement en tout ceci, et en divisant l'Allemagne, l'intérêt évident de son ambition. Ce n'est pas l'indépendance et la souveraineté légitime des petits princes allemands qu'elle vient défendre; c'est bien moins encore l'intérêt de l'Autriche qu'elle soutient; car l'Autriche, appelée par le Danube à jouer un rôle en Orient, doit inspirer à la Russie plus d'ombrage encore que la Prusse, quelque entreprenante et habile que soit cette dernière puissance. Que ce fait ne passe: donc point inaperçu de notre pays. Si la France a dans l'Europe sub-occidentale des intérêts parfaitement distincts de ceux de l'Allemagne, elle a aussi avec elle, dans le Nord, un grand intérêt commun. N'est-il pas pour nous aujourd'hui plus à désirer qu'à craindre, que l'Allemagne constitue librement sa nationalité par une combinaison plus large et plus simple? car, après tout, l'Allemagne a des instincts généreux, et une fois en possession de sa vie propre, il lui serait impossible de ne pas réagir contre le despotisme russe, et de ne pas concourir, par exemple, au soulagement, sinon à la délivrance de la Pologne.
Mais il sourirait à notre amour-propre que le grand événement annoncé intéressât plus directement encore notre pays. Et pourquoi ne serait-ce point, par exemple, la résurrection de nos colonies, dont, au souvenir de tant de malheurs anciens et sous l'impression de deux grands désastres récents, on est de toutes parts porté à déplorer l'entière destruction?
Sans nous dissimuler que la prudence semblerait nous commander en ce moment de nous fortifier en Europe, et de concentrer notre marine dans la Méditerranée, nous devons signaler à l'attention publique quelques efforts tentés en ce moment à Paris pour régénérer nos colonies.
On a eu raison de le dire: le jour où les progrès de la civilisation européenne eurent fait proscrire la traite des noirs, l'ancien monde colonial fut brisé. Qu'on ne l'oublie pas: si nous avons eu des colonies riches et puissantes, c'est que le gouvernement de Louis XIV avait accordé une prime par tête d'esclave noir importé dans nos îles, et nous sommes depuis 89 en présence d'une émancipation universelle, admirable sans doute, et sainte, mais dont le mode pratique et les conditions sont extrêmement difficiles à régler. «Périssent les colonies plutôt qu'un principe!» s'écriait le jeune Barnave à la tribune révolutionnaire. A la bonne heure, mais si on pouvait sauver à la fois et le principe et ce qui reste de nos colonies?
Parmi les divers projets mis en avant pour atteindre ce grand but, le plus original et le plus complet a été produit par un économiste, M. Lechevalier. Agissant d'abord par voie d'exemple et d'essai sur la Guyane, ce hardi publiciste a proposé la fondation d'une grande compagnie qui, faisant l'acquisition de toutes les propriétés, hommes et choses, serait chargée d'amener, par des transitions habilement ménagées et réglées d'avance, l'émancipation des esclaves, et exploiterait sur une grande échelle toutes les ressources de ces riches contrées. La commission coloniale, présidée par M. le duc de Broglie, consultée sur ce projet, a été d'avis «que le département de la Marine ferait une chose utile et d'intérêt public en encourageant ces dispositions, et en se prêtant au concours demandé pour l'exploration de la colonie.» Une commission spéciale formée pour discuter la colonisation de la Guyane, sous la présidence de M. le comte de Tascher, pair de France, a adressé à l'unanimité à M. le président du conseil un rapport favorable au projet, et d'où il résulte qu'il y a lieu d'espérer en l'avenir de la Guyane; que la proposition de M. Lechevalier présente des avantages et des garanties, et qu'en conséquence, M. le ministre de la marine peut comprendre dans sa demande de crédits supplémentaires une somme de 500,000 fr., dont moitié pour fonds d'études et voyages d'explorations, l'autre moitié demeurant en réserve pour subvenir ultérieurement, s'il y a lieu, aux dépenses nécessaires pour parvenir à la formation d'une grande compagnie d'exploitation. Les Chambres seront sans doute prochainement appelées à délibérer sur ce projet; mais, dès aujourd'hui, le plan dont il est question ayant pour but d'arriver à l'émancipation des esclaves, en diminuant les sacrifices du Trésor et en les faisant tourner à l'avantage de la culture coloniale et à l'intérêt de la mère-patrie, mérite d'être étudié sérieusement.
Mais non; si les astres parlent, ce n'est sans doute qu'entre eux, et une comète qui se respecte ne doit élever la voix que pour être entendue de toute la terre et lui annoncer un de ces grands événements qui en renouvellent entièrement la face. A lire les journaux anglais, on croirait volontiers, depuis quelques jours, que le grand événement prédit au monde, c'est la découverte de cette voiture aérienne à vapeur dont nous donnons aujourd'hui la description. A entendre les voix triomphantes qui nous arrivent de l'autre côté de la Manche, l'Angleterre, si riche sur terre et si formidable sur mer, vient de conquérir à son activité et à son commerce un nouvel élément, l'air, et elle menace déjà de lancer sur nos têtes d'inévitables flottes. L'imagination s'étonne sans doute et s'effraie de l'aspect brusque et nouveau qu'une seule invention de ce genre donnerait au monde, soit en paix soit en guerre. Conçoit-on après cela une discussion sérieuse sur la loi des douanes? Pour maintenir quelque chose qui y ressemblât, croit-on qu'il suffirait d'établir contre les contrebandiers aéronautes, sur la frontière des divers États, des croisières volantes de douaniers, comme on a établi au loin, contre les pirates ou les négriers, des croisières maritimes? Et les fortifications de Paris, à quoi serviraient-elles? Certes, si des armées volantes pouvaient ainsi venir demain planer sur nos places-fortes, nos ingénieurs n'auraient plus seulement à les entourer d'une ceinture de fossés et de remparts, mais encore à les couvrir supérieurement comme d'un bouclier et à construire par-dessus les maisons quelque immense tortue.
Mais sans entrer dans le monde chimérique des hypothèses, les réalités contemporaines n'offrent-elles pas de toutes parts à la pensée philosophique, qui s'interroge sur l'avenir, un champ sans limites? Du sud au septentrion, et d'occident en orient, le monde ancien et le monde nouveau tressaillent à la fois comme sous un souffle mystérieux.--Sans parler de la jeune Amérique et de son prodigieux développement, l'ancien continent tout entier semble à la veille de se transfigurer.--Ce n'est pas pour rien que la France a mis le pied sur la terre d'Afrique, si voisine de nous, si longtemps étrangère et ennemie, encore inconnue, et dont le passé presque nul et l'histoire encore vide semblent tant demander à l'avenir. Et cependant là-bas, au fond et au centre de la vieille Asie, le céleste empire de la Chine, si fier, si jaloux, et depuis tant de siècles, de sa civilisation à huis clos, s'épouvante de voir ses fleuves lui apporter une civilisation nouvelle, et déjà se lézarder de toutes parts et créneler sa muraille. Cet empire étrange, ce monde peuplé de 500,000,000 d'habitants, jusqu'ici muets pour notre monde, que va-t-il devenir au contact longtemps redouté de l'Europe? Va-t-il changer et renaître? Va-t-il mourir? Et l'Angleterre est-elle seule destinée à en faire l'autopsie? Nous en reparlerons.
DESCRIPTION DE LA MACHINE A VAPEUR AÉRIENNE
DE M. HENSON.
(Machine à vapeur aérienne de M. Henson.--Voyez l'explication des renvois sous la deuxième figure.)
A. Châssis ou ailes--BB. Poteaux d'où partent des chaînes de fer qui soutiennent les divers parties du châssis--C. Pièce longitudinale qui forme la limite extérieure de l'espace réservé pour les roues à vannes.--DD. Les roues à vannes mues par la machine à vapeur.--EE.. La queue tournant à F sur une charnière.--G. Le char contenant la machine à vapeur, la cargaison et les passagers.--II. Le gouvernail.
(Machine aérienne à vapeur de M. Henson.
--Port de Douvres.)
Construire une machine à vapeur qui puisse se mouvoir dans l'air au gré de son conducteur, et transporter avec elle à plusieurs centaines de mètres au-dessus du sol des dépêches, des marchandises et des passagers, tel est le problème mécanique que M. Henson s'est proposé de résoudre.--Réussira-t-il? On l'ignore encore, mais les moyens qu'il emploie pour atteindre ce but sont entièrement différents de ceux dont on a essayé de faire usage jusqu'à ce jour, et il est permis d'espérer que quelque succès viendra tôt ou tard récompenser ses efforts.
Que le lecteur se représente un vaste châssis en bois de 50 mètres de longueur et de 10 mètres de largeur, solide quoique léger, recouvert de soie ou de drap, remplissant l'office d'ailes, bien qu'il n'ait ni jointures ni mouvement, et s'avançant dans l'atmosphère, un de ses côtés plus élevé que l'autre. Au milieu du côté inférieur s'attache une queue de 15 à 16 mètres de longueur, construite comme ce châssis; au-dessous de cette queue est un gouvernail.
Enfin, au-dessous du châssis se trouvent suspendues la voiture destinée au transport des marchandises et des voyageurs, et une machine à vapeur aussi puissante qu'elle est petite et légère, qui met en mouvement deux espèces de roues à vannes, semblables à des ailes de moulin à vent, de 7 mètres environ de diamètre et situées sous le châssis.
Une semblable machine, avec son charbon, son eau, sa cargaison et ses passagers, ne pèsera pas plus de 1.500 kilogrammes; or, comme sa superficie est d'environ 1.500 mètres carrés, elle occupe 52 centimètres carrés pour 170 grammes de poids; elle est par conséquent plus légère que beaucoup d'oiseaux.
Cependant, malgré sa légèreté, elle ne pourrait pas se soutenir longtemps sur l'air, elle descendrait peu à peu jusqu'à terre; mais on remarquera, d'une part, qu'elle s'avance au milieu de l'atmosphère, sa partie antérieure! légèrement élevée. Dans cette position, elle présente sa surface inférieure aux couches d'air qu'elle traverse; la résistance que ces couches lui opposent l'empêche de tomber. D'autre part, elle est également soutenue par la rapidité de sa marche.
Mais, dira-t-on, qu'arriverait-il si la vitesse diminuait, et comment obtenir une vitesse suffisante? Toutes les tentatives faites jusqu'à ce jour ont échoué, parce qu'il n'existait aucune machine à la fois assez légère et assez, puissante pour élever son propre poids dans l'air avec la vitesse nécessaire. Cette double difficulté, M. Henson prétend l'avoir vaincue: 1° par l'invention d'une nouvelle machine à vapeur aussi puissante que légère, et 2º par un procédé très-singulier qui demande une explication particulière.
Les divers inventeurs de machines aériennes ont cru jusqu'à ce jour que leur machine devait avoir en elle-même la force nécessaire pour se mettre en mouvement, s'élever et se soutenir dans l'air. M. Henson croit que cette erreur a empêché leurs entreprises de réussir; l'ait seul étant impuissant, il a recours à la nature: sa machine, prête à partir, est lancée dans l'air de l'extrémité supérieure d'un plan incliné. A mesure qu'elle descend, elle acquiert la vitesse qui lui est nécessaire pour qu'elle puisse se soutenir sur l'atmosphère durant le reste de son voyage. La résistance que l'air lui oppose ralentirait peu à peu sa vitesse; la machine à vapeur n'a d'autre but que de réparer constamment cette perte de vitesse. Un oiseau prend-il son vol du haut d'un arbre ou d'un rocher, d'abord il plonge dans l'air pour acquérir une certaine vitesse. Une fois ce mouvement imprimé, il a peu d'efforts à faire pour monter plus haut et augmenter la rapidité de sa course. Avec quelle peine, au contraire, le même oiseau ne s'élève-t-il pas de terre au sommet d'un arbre ou d'un rocher! Ce fait est une conséquence nécessaire d'un axiome mécanique bien connu: une fois en mouvement, un corps continue à se mouvoir, si sa force égale celle des obstacles qu'il rencontre. M. Henson ayant lancé sa machine, lui donne, à l'aide de sa machine à vapeur, une force égale à celle des obstacles qu'elle doit surmonter.
On demandera encore, nous le savons, si la machine à vapeur de M. Henson est suffisante pour obtenir ce résultat.
Cette question en soulève deux autres, à savoir: quelle est la puissance de cette machine, et quels obstacles aura-t-elle à surmonter? Il est plus facile de répondre à la première de ces deux questions qu'à la seconde. La puissance d'une machine à vapeur dépend principalement de la quantité de vapeur que produit le générateur; or, d'après les expériences faites, la machine de M. Henson représentera une force de 20 chevaux. Le générateur et le condensateur sont aussi nouveaux qu'ingénieux: le premier se compose d'une cinquantaine de cônes de cuivre tronqués et renversés, disposés au-dessus et à l'entour de la fournaise; le condensateur est formé d'un certain nombre de petits tuyaux exposés au courant d'air produit par la course de la machine. Enfin le poids total de la machine, avec l'eau nécessaire pour l'entretenir, ne dépasse pas 600 livres.
Quelle résistance cette machine rencontrera-t-elle? Sera-t-elle assez forte pour en triompher? L'expérience qui sera faite prochainement permettra seule de répondre à cette dernière question.