TABLEAUX ET SCULPTURES.
(Le Colin-Maillard, par M. Giraud.)
M. E. Giraud--Colin-Maillard.--Monsieur l'abbé a les yeux bandés, il s'avance les mains étendues dans le vide; pourtant on serait tenté de croire que le bandeau est mal assuré sur ses yeux et que l'abbé triche un peu, car il poursuit les dames et ne se soucie point de prendre le cavalier qui vient lui parler imprudemment à l'oreille; mais les dames se dérobent, et l'une, glissant, tombe sur l'herbe, sans doute pour montrer à demi sa jolie jambe, et relever une de ses mains jusqu'aux lèvres du jeune chevalier qui, par fortune, se trouve derrière elle au moment de sa chute. Cependant M. l'abbé pose lourdement son escarpin sur la queue du griffon, le mignon fanfreluche, flocon de soie avec un petit nez rose et deux jolis yeux noirs; le faune joue de la flûte sur son piédestal, et semble rire de ce pauvre abbé, qui fait tomber la dame au bénéfice de son prochain.--Une gaieté vive et gracieuse anime toute cette scène; les figures sont dessinées avec une facilité charmante, et les moindres détails spirituellement traités.
(Port de Boutogne, par M. Isabey.)
Les Crêpes, de M. Giraud, se recommandent par les mêmes qualités de conception et de dessin; mais les Crêpes ne semblent-elles pas être à Watteau ce que les Beignets à la Cour sont aux comédies de Marivaux?
(La Science, par M. Desboeufs.)
M. Desboeufs.--La Science, statue en marbre--La science, on le sait, est et demeure éternellement vierge, comme la divine Minerve, sa patronne; elle a même quelquefois des airs de pruderie, des susceptibilités de vieille fille; aussi ne voyons-nous pas sans quelque peine la statue de la Science placée près de la Cassandre de M. Pradier, et nous craignions qu'elle ne se couvrît tout à coup le visage de ses mains pudibondes, comme Ovide nous raconte que firent autrefois les statues de Vesta, lorsque la prêtresse Rhéa Sylvia accoucha dans le temple de la déesse. Heureusement on a eu soin de la tourner un peu du côté de la fenêtre, de façon qu'à la rigueur elle n'est pas obligée de voir la fille de Priam. La Science de M. Desboeufs a l'air grave et austère; son front est pur et sans rides, sa tête est même élégamment couronnée de myrte; mais le souci de la pensée semble visible dans le pli de sa narine et de sa bouche. Elle laisse tomber sa main droite, qui tient un manuscrit, et accoude son bras gauche sur une de ces petites colonnes quadrilatérales dont les sculpteurs font un si grand usage (ainsi, la Cassandre de M. Pradier a le dos appuyé sur un véritable cube, tout à fait chimérique). La Science est surtout antique par sa draperie remarquablement sévère, quoique un peu trop uniformément chiffonnée; le corps, les contours surtout se sentent bien sous les plis de cette draperie, qui rappelle de loin celle de la Cérès antique. Grâce à Dieu, M. Desboeufs s'est montré fort économe d'attributs allégoriques; et, sauf quelques figures de géométrie que l'on aperçoit au bas de la statue, tout est laissé à la sagacité du spectateur.
Nous croyons devoir, à ce propos d'allégorie, prévenir nos lecteurs contre l'explication, assez plausible d'ailleurs, que nous leur avions donnée des bateaux à vapeur et télégraphes du tableau de M. Papety. Nous avons lu, sur ces appendices symboliques, des interprétations depuis si différentes, que nous ne savons plus vraiment à quoi nous en tenir. Les peintres s'amuseraient-ils à torturer de ces logogriphes l'esprit curieux des bonnes gens, comme fit Goethe dans son Faust? «Voilà trente ans, écrivait-il, que les Allemands se donnent du tracas avec les manches à balais du Bloksberg et les conversations des chats dans la cuisine de la sorcière; trente ans qu'ils ne cessent d'interpréter et d'allégoriser sur ce burlesque non-sens dramatique. En vérité, on devrait, dans sa jeunesse, se donner plus souvent de ces plaisirs, et leur jeter à la tête des blocs comme le Brocken.»
M. Baron.--Des Condottieri.--Chacun se souvient encore du succès qu'avait obtenu à la dernière Exposition la Sieste en Italie. M. Baron n'a rien perdu de son originalité; la fantaisie de son pinceau est toujours vive et charmante comme au premier jour. Il y a peu de ballades en poésie qui valent ces condottieri, jouissant des heures de trêve dans le sein de leurs foyers ou de leurs corps-de-garde, comme vous voudrez, car il est impossible de localiser la scène; cela se passe dans un lieu quelconque où il y a une table, une lampe à la voûte et une grande cheminée.
Un condottiere fourbit activement sa cuirasse, tandis que ses camarades interrogent les dés, qu'une jeune femme, le dos tourné à la table des joueurs, les pieds étendus vers la flamme du foyer, semble chercher sur des cordes de sa guitare l'expression de sa pensée insouciante et rêveuse.--Sur le premier plan, couchés à terre, un enfant et un chien.--Les figures sont remarquablement expressives, même on y voit peinte une certaine crânerie, qui rappelle les personnages à plumets des comédies de cape et d'épée; ces condottieri conservent, en pleine paix, leur air de bravoure, et, si l'on peut dire ainsi, leur visage ne désarme pas.
Les Condottieri, par M. Baron.
Nous regrettons d'ailleurs de trouver quelque alliage dans le talent original de M. Baron: il nous semble que ses figures rappellent l'accentuation particulière à M. Poittevin, et ses murailles les procédés ordinaires de M. Decamps. Cette seconde imitation est surtout manifeste, et nous en sommes d'autant plus fâchés pour M. Baron, que cette année le Decamps, comme on dit, semble tout à fait à la mode, et que l'on aperçoit sur de fort méchantes toiles des réminiscences ou copies de ce genre. Un jour on reprochait à un grand paysagiste d'imiter les moutons d'un autre; aussitôt il les supprima; que M. Baron supprime de même ses murailles, s'il ne peut pas les imaginer autrement, qu'il se retranche sévèrement tout ce qu'autrui peut lui revendiquer:
Mon verre est bien petit, mais je bois dans mon verre.