AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
L'histoire de la chaire sacrée en France, depuis le commencement de ce siècle, offre trois périodes bien distinctes dont chacune a une physionomie particulière, en grande partie déterminée par les événements.
Nous ne pouvons qu'effleurer ici un sujet si vaste. Nous passerons rapidement sur les deux premières périodes surtout. Notre but sera atteint si nous pouvons en mettre les traits distinctifs et caractéristiques en relief, dans une esquisse impartiale de quelques-unes des figures principales.
Au commencement de ce siècle, la France sortait à peine d'une crise violente et douloureuse. La lutte subsistait toujours, au dehors contre les ennemis de la nationalité, au dedans entre les anciennes traditions vivantes encore et les idées issues de la Révolution. Alors il se présenta un homme singulièrement propre à défendre et à gouverner la France, dans cette situation difficile. Quoi qu'on ait dit des idées absolues de Napoléon, c'était aussi l'homme des transactions, et il le montra en cette occasion. Pour satisfaire les partisans de l'ordre nouveau, tout en conservant la puissance royale, il en abolit le titre et consacra l'égalité civile. Il rouvrit ensuite les églises pour attirer à lui les hommes du passé; car, en rétablissant le culte, Napoléon semble avoir été guidé plutôt par ses vues de domination que par une conviction religieuse bien profonde. Le traité conclu avec le Saint-Siège en est une preuve éclatante: au lieu de creuser les idées, on s'appliquait plus particulièrement à polir les formes. Dans la crainte sans doute d'effrayer ceux que l'on voulait attirer dans le giron de l'Église, par la rigidité d'une morale trop austère, on prêcha presque exclusivement sur le dogme. Au reste, cette méthode ne laissait pas que d'être logique; il était assez naturel, avant de déduire les conséquences pratiques, de chercher à pénétrer les esprits de la doctrine qui leur sert de base.
Il y eut sous l'Empire plusieurs prédicateurs qui jouirent d'une grande réputation, et qui la méritaient à bien des titres. Ne pouvant les citer tous, nous nous bornerons à parler de MM. de Boulogue et Frayssinous, qui nous semblent les plus remarquables. Ils résument en quelque sorte l'illustration de la chaire pendant cette période à laquelle ils ont survécu, mais dans laquelle permettent de les classer le temps de leur plus grande vogue et surtout le genre de leur talent.
M. de Boulogne avait déjà acquis quelque gloire avant la Révolution. Né de parents pauvres, il avait étudié un peu tard; mais ses dispositions naturelles, jointes à beaucoup d'ardeur pour l'étude, suppléèrent à l'éducation première qui lui manquait. Ordonné prêtre, il vint à Paris pour tenter la fortune de la chaire. Il y vécut longtemps solliciteur obscur. Il trouva enfin des protecteurs puissants, fut présenté au roi, et prêcha devant lui en 1787, M de Boulogne avait alors quarante ans.
Pour bien juger la longue carrière de M. de Boulogne, tour à tour pamphlétaire et journaliste, mais prédicateur avant tout, il faut se faire une idée nette de son caractère, sous peine de trouver en lui des contradictions inexplicables. Avec une conscience droite, des intentions pures et un grand amour pour le bien, il était dans sa conduite plein d'hésitation; souvent même il paraissait agir par boutade. Cela provenait de cette imagination vive et mobile qui était le fond de son talent. Il était de ces hommes sur qui l'impression du moment est toute-puissante; aussi l'action des événements est-elle plus visible chez lui que chez tout autre. Avant de se montrer l'adversaire ardent de toute concession libérale et de tout progrès en politique, il avait partagé, du moins jusqu'à un certain point, les idées qui avaient cours à la fin du dix-huitième siècle. On lit en effet dans un de ses discours imprimés de cette époque: «Le peuple seul a des droits, les rois n'ont que des devoirs.» Ces paroles sont curieuses dans la bouche de celui qui a prêché plus tard le sermon: «La France veut son Dieu! la France veut son roi!» Mais il faut, pour les comprendre, se reporter à un autre temps, et faire la part d'une époque où l'orateur[1] appelé à prêcher devant Louis XVI, le matin même de l'ouverture des États-Généraux, avait pris pour texte de son discours ce verset prophétique: Deposuit potentes de sede et exaltavit humiles.
[Note 1: ][(retour) ]M. l'abbé de Laboissière.
M. de Boulogne n'aimait pas beaucoup l'Empereur; on assure même qu'il ne l'épargnait pas dans la liberté de ses entretiens intimes. Cependant il le loua beaucoup dans ses sermons et dans ses mandements. Il fut nomme chapelain de l'Empereur et évêque de Troyes. Mais, après avoir joui quelque temps de la faveur du maître, il encourut aussi sa disgrâce. Voici à quelle occasion.--Nommé en 1809 pour prêcher l'anniversaire du sacre et de la bataille d'Austerlitz, M. de Boulogne fut obligé de soumettre son discours à la censure d'un personnage en crédit. Celui-ci corrigea les passages qui lui semblaient trop hardis, et en retrancha même quelques-uns tout entiers. Le prélat consentit à ces modifications.
La cérémonie eut lieu à Notre-Dame, où l'Empereur se rendit avec son cortège de rois. La fête fut brillante: mais il arriva que, dans la chaleur du débit, M. de Boulogne, qui avait appris son discours par coeur, oublia de supprimer les passages notés. Quoiqu'il n'y eût dans ces passages rien de blessant pour personne, Napoléon n'était pas homme à oublier un manque de soumission. Trois ans de cachot et d'exil prouvèrent plus tard à l'évêque de Troyes comment Napoléon savait se venger.
Les persécutions essuyées sous l'Empire furent un titre sous la Restauration. M. de Boulogne fut fait pair en 1822. Deux ans après, il mourut à Paris à l'âge de soixante-dix-sept ans.
M. de Boulogne avait une physionomie spirituelle et douce. Il avait un talent d'orateur incontestable; sa manière un peu ampoulée et pompeuse le rendait surtout propre à prêcher dans les grandes occasions. On voit que ses sermons sont travaillés avec soin; mais on y trouve plus de style que de pensées, plus d'images que de sentiments. Ce prédicateur, si agréable à entendre, perd beaucoup à être lu, surtout aujourd'hui. En effet, il faisait aux affaires de son temps des allusions dont l'à-propos est perdu pour nous. Ce qui a fait son plus grand succès est peut-être ce qui rend aujourd'hui la lecture de ses sermons un peu froide et monotone.
M. Frayssinous était, sous tous les rapports, un homme supérieur à.M. de Boulogne. Sa vie a été aussi plus conséquente avec elle-même. Les commencements en furent cependant obscur et difficiles. En 1804, il n'était encore que simple vicaire dans une commune du diocèse de Rhodes. A la suite d'un petit démêlé avec son curé, il s'en vint à Paris, qu'il n'aurait peut-être jamais vu sans cela. Il était sans argent: et, ne connaissant personne dans cette ville où il devait plus tard arriver aux plus grands honneurs, il alla demander un asile à Saint-Sulpice, où il fut accueilli avec plaisir. Les prêtres étaient rares alors, ainsi que le talent, et il n'est pas étonnant que celui de M. Frayssinous parvint bientôt à se faire jour. Il avait été suivi à Paris par M. Royer, son parent, et ils se réunirent tous deux pour faire des conférences dans l'église des Carmes. La nouveauté de l'enseignement et l'éloquence des deux prédicateurs firent du bruit, et bientôt la petite église de la rue de Vaugirard ne suffit pas pour contenir la foule. Grâce à ce succès, M. Frayssinous vit s'ouvrir devant lui les portes de l'église Saint-Sulpice, où il établit désormais ses conférences.
Là, ses succès et sa réputation furent croissants de jour en jour. On venait l'entendre une première fois attiré seulement par la curiosité; on y revenait séduit par les charmes de l'éloquence.
Rien n'était en effet plus attrayant que la minière de M. Frayssinous. Sa figure imposante, la douceur et la pureté de son style, sa grâce touchante et persuasive, son éloquence tout entière, étaient ce qu'il fallait alors pour captiver les auditeurs. Au lieu de jeter de fiers mépris à la raison révoltée, il cherchait à la soumettre en démontrant qu'aucune philosophie n'avait, comme le christianisme, résolu les grands problèmes de l'existence et dévoilé le mystère de la destinée, apporté plus de consolation dans la douleur et mis plus d'espérances dans la mort. M. Frayssinous avait dans le talent beaucoup d'analogie avec celui de Chateaubriand. Tous les deux procèdent par l'émotion, et s'adressent au coeur plutôt qu'à l'intelligence.
M. Frayssinous était trop prudent; il craignait trop de blesser inutilement les auditeurs, pour mêler de la politique à ses conférences. Mais la police impériale était trop ombrageuse pour se contenter de la neutralité. On trouva mauvais que le conférencier ne parlât que de Dieu. On lui en fit des reproches, et il fut obligé d'accorder aussi quelque chose à César, et de parler de celui que Dieu avait ramené miraculeusement des bords du Nil, et de la main qui avait été suscitée pour relever les autels.
Malgré ces concessions, les conférences furent suspendues en 1809, pour n'être reprises qu'à la Restauration. Cinq années de silence et de méditations mûrirent encore un talent si remarquable. En 1814. M. Frayssinous remonta dans la chaire, et continua ses conférences, presque sans interruption jusqu'en 1822. Cette époque ferma, pour ainsi dire, sa carrière oratoire, en lui ouvrant celle des honneurs. M fut sacré évêque d'Hermopolis, et appelé à siéger à l'Académie et à la Chambre des Pairs. Bientôt il fut nommé grand-maître de l'Université et ministre des affaires ecclésiastiques. Nous ne le suivrons pas sur ce terrain brûlant de la politique.[2] Nous dirons seulement que l'évêque d'Hermopolis n'a pas fait oublier l'abbé Frayssinous, et que ses conférences de Saint-Sulpice restent son plus beau titre.
[Note 2: ][(retour) ]On sait que la loi du sacrilège, si victorieusement combattue par M. Royer-Collard et désapprouvée par une partie du clergé, fut présentée par M. Frayssinous.
Ces conférences ont été recueillies et publiées par leur auteur sous le titre de Défense du christianisme. Le plan en est vaste, ingénieusement rempli, et les grâces d'une littérature toujours élégante n'en excluent ni la science théologique ni la profondeur des vues sociales. Aussi lorsque l'on songe que la nomination à l'Académie de l'éloquent évêque a fait crier dans le temps, on s'étonne moins des récriminations auxquelles a donné lieu celle de son successeur.
Après 1830, M. Frayssinous refusa le serment et renonça à la pairie. Dévoué à la branche aînée des Bourbons qui l'avait comblé de ses bienfaits, il se rendit à Prague en 1835, pour diriger l'éducation du duc de Bordeaux. Il est revenu en France en 1838, et y a vécu dans la retraite jusqu'à sa mort arrivée en 1842.
La prédication catholique qui avait été sous l'Empire, timide et soumise, je dirais presque résignée, prit un autre caractère sous la Restauration.
Dans les dernières années de son règne. Napoléon s'était aliéné le clergé en s'immisçant aux affaires ecclésiastiques, et surtout par ses démêlés avant le Saint-Siège. Il tomba. Les prêtres accueillirent les Bourbons avec enthousiasme et fondèrent sur leur retour de grandes espérances qui ne se sont pas toutes réalisées. En effet, la Charte excitait parmi eux beaucoup de défiance. Ils croyaient que la religion était la seule base solide de la société, et que la monarchie etait le seul gouvernement conciliable avec la religion. Ainsi ils eurent le tort d'établir une sorte de solidarité entre la foi et les formes gouvernementales, si variables de leur nature. Mais on ne s'arrêtait point là. Ce que voulait la majorité du clergé qui s'était ralliée à cette faction royaliste appelée les ultra, ce n'était pas l'absolutisme proprement dit, ce n'était pas non plus l'ancien régime, c'était quelque chose de nouveau. On rêvait alors une féodalité constitutionnelle.
Partant de la nécessité de l'union de la royauté et de la religion, la prédication devait avoir un caractère expressif et politique. C'est aussi ce qui arriva. Le clergé, en défendant la cause de la royauté, croyait défendre la cause de la religion, et s'habitua à comprendre dans une même réprobation les ennemis de Dieu et ceux du roi. Le trône et l'autel devinrent le thème ordinaire des prédications. Cette alliance entre la politique et le culte fit à la religion beaucoup de tort. Elle en éloigna d'abord tous ceux qui avaient été blessés, soit dans leurs intérêts, soit dans leurs opinions, soit dans leurs sentiments nationaux, par les événements de 1815. Quelques paroles réactionnaires aliénèrent aussi les hommes positifs, qui, habitués aux affaires, avaient accueilli les institutions nouvelles, mais qui ne croyaient pas qu'il fût possible de ne tenir aucun compte des événements et de l'état où se trouvaient alors les esprits.
Cette situation explique les troubles qui, suivant les lieux se manifestaient alors à l'occasion des misions nombreuses qui furent faites, souvent avec trop-peu de prudence, pendant la Restauration. Elle explique aussi les justes reproches dont ces missions furent l'objet de la part des organes de la presse. Chaque prédicateur était alors un adversaire politique. Les missionnaires prêchant au milieu des passions émues en avaient toute la véhémence. Mais combien de prédicateurs réellement éloquents dont la renommée ne s'est pas même étendue bien loin! Telle est la destinée des succès oratoires les plus brillants, les plus flatteurs de tous pour l'amour-propre. Ils sont fugitifs comme l'émotion qu'ils produisent Quelquefois, lorsque l'impression a été bien profonde, il se conserve quelque trace dans le souvenir des auditeurs. Mais après que reste-t-il, surtout lorsqu'ils n'ont pas écrit? un nom qui s'efface de jour en jour.
(Le dimanche des Rameaux.--Portail latéral de Saint-Eustache.)
Au reste, quand même ils auraient publié leurs sermons et pu exprimer par le style les mouvements passionnés de leur éloquence, est-il bien sûr que cela les aurait sauvés de l'oubli? nous ne le croyons pas. Comme ils avaient subordonné leur enseignement à un point de vue particulier, lorsque les circonstances ont changé, ils ont dû nécessairement beaucoup perdre de leur importance. C'est pour ce motif que nous n'insisterons pas sur la biographie des prédicateurs sous la Restauration. Nous citerons simplement les Maccarthi, les Guyon, les Fayet, les Ollivier, les Deguerry, et nous pourrions facilement étendre la liste. Mais nous avons hâte d'arriver à la période ouverte par la révolution de juillet. Les événements de 1830 n'apportèrent pas un grand changement dans les relations qui existaient entre l'Église et l'État. Quelques mots furent remplacés dans la Charte par des mots à peu près équivalents, mais les lois réglementaires du culte ne furent point modifiées: on les exécuta seulement avec plus de rigueur, dans le principe surtout. Néanmoins cette révolution, dynastique pour ses résultats, mais démocratique par ses moyens, jeta dans les esprits une activité et une agitation qui se communiquèrent aussi au clergé.
M. de Boulogne.
Nous sommes obligé de reprendre encore ici la marche des idées depuis le commencement du siècle; M.. Chateaubriand et M. Frayssinous avaient cherché à calmer les répugnances que le catholicisme inspirait alors: ils avaient voulu en faire aimer la poésie, mais là s'était arrêtée leur action. Les méditations, les harmonies rêveuses et un peu sensuelles de M. Lamartine, ont été l'expression du degré de foi qui régnait alors dans la société. D'un autre côté la Restauration avait mis en honneur la pratique extérieure du culte; tout serviteur dévoué de la monarchie voulait, par cela même, paraître bon chrétien. Mais la religion ainsi pratiquée, s'arrêtait évidemment à l'écorce, si je puis m'exprimer ainsi, et occupait plus de place dans les habitudes que dans les consciences.
Tout à coup apparut l'Essai sur l'indifférence, de M. de Lamennais. Ce livre, qui alors était aussi un événement, fit peut-être autant de bruit qu'en ont fait plus tard les Paroles d'un Croyant. Rome n'osa se décider d'abord, et le clergé de France se partagea, en attendant la décision, en deux camps ennemis. Il y eut alors une guerre de pamphlets et de brochures qui ne sera pas un des épisodes les moins curieux de l'histoire des idées religieuses au dix-neuvième siècle.
M. Deguerry.
L'idée philosophique développée dans l'Essai établissait le sens commun, c'est-à-dire la manifestation générale de la raison humaine comme la règle de la certitude. Ce n'était rien moins qu'introduire le principe démocratique dans l'ordre des faits intellectuels; et, de conséquence en conséquence, M. de Lamennais et ses disciples devaient nécessairement transporter les mêmes idées sur le terrain de la politique. La révolution de juillet aidant, c'est ce qui arriva bientôt. On sait l'histoire orageuse de l'Avenir. Quelque courte que fût la durée de ce journal, son action fut grande sur le jeune clergé. S'il ne fit pas beaucoup de partisans au gouvernement nouveau, il lui rendit du moins un grand service, en ce qu'il habitua les prêtres à voir avec indifférence la chute du trône qui venait de s'écrouler, mais l'influence de M. Lamennais s'est perpétuée par l'élite du clergé, dont il s'était entouré pour la rédaction de son journal. Ses disciples ont été dispersés par les foudres du Saint-Siège; ils se sont séparés de lui en reniant l'ensemble de ses doctrines, mais ils n'en ont pas moins conservé, peut-être à leur insu, beaucoup de la manière et aussi quelques-unes des idées de leur ancien maître. Sous la Restauration, le comble de l'audace, pour un prédicateur, était de déclarer que le salut de la religion ne dépendait pas de celui de la légitimité. Depuis 1830, la prédication a souvent côtoyé les opinions radicales et démocratiques, quelquefois même elle s'y est lancée à pleines voiles. Et ce qui prouve que M. de Lamennais est pour beaucoup dans cette tendance nouvelle du clergé, c'est que ce sont ceux qui l'ont approché de plus près qui ont été le plus loin en ce sens.
Aujourd'hui, l'éloquence de la chaire tient plus par la manière générale à l'Empire qu'à la Restauration. A cette dernière époque il eut trop de reproches directs et de récriminations violentes; mais, à présent, le clergé, loin de se montrer hostile au mouvement, cherche à s'y associer dans certaines limites afin de le diriger.
Il y a une remarque qui n'est pas non plus sans intérêt c'est que jamais plus qu'aujourd'hui le clergé ne s'était montré satisfait des progrès de l'Église. Il se plaît à montrer la croix triomphant partout, et de la meilleure foi du monde il exagère ses dernières victoires. On dirait qu'il cherche à attirer ainsi les esprits indécis et toujours prêts à imiter les autres, et les âmes timides qui n'embrassent jamais que le parti de la victoire.
Il nous reste à entrer dans quelques détails biographiques sur les prédicateurs les plus en vogue. Malheureusement, la vie des prédicateurs, comme la vie de tous les hommes d'étude, est rarement féconde en incidents. Nous serons donc forcé d'être court, et nous parlerons seulement de quatre des prédicateurs qui ont en ce moment le plus de réputation.
M. Combalot est né en 1794 à Chastenay (Isère). On assure qu'il s'était destiné d'abord à la profession d'avocat, et qu'une retraite spirituelle changea tout à coup sa vocation. Quoi qu'il en soit, il fut ordonné prêtre à 25 ans. Il vint à Paris quelque temps après et entra chez les jésuites. Il n'y fut qu'un an, et à peine rentré dans la vie séculière il commença ses prédications. Il parcourut d'abord les départements, et s'il faut tout dire, il ne fut pas celui qui réveilla sur son passage le moins d'irritation.
Depuis ce temps. M. Combalot s'est voué tout entier à la prédication et aux retraites ecclésiastiques. Si Combalot est un véritable orateur: il a toute la fougue, toute l'impétuosité d'un tribun. Sa parole est animée et brûlante; ses images sont belliqueuses et pleines d'actualité. Il y a, dans sa physionomie bilieuse et fortement caractérisée, le cachet d'une indomptable fermeté. La manière de ce prédicateur n'est pas cependant exempte de tout reproche: il est quelquefois incorrect: ses comparaisons sont parfois triviales et ses métaphores heurtées. Un logicien sévère pourrait aussi lui demander plus de suite dans ses raisonnements. Souvent un mot réveille en lui une idée soudaine, qu'il saisit au passage, et il semble alors rompre, pour la suivre, le plan qu'il s'était tracé d'abord. On suit l'improvisation dans ses discours, mais, malgré ces défauts, à cause de ces défauts peut-être. M. Combalot domine son auditoire et le remue profondément.
M. Combalot.
Le talent du M. Lacordaire a beaucoup d'analogie avec celui de M. Combalot: sa puissance d'entraînement est la même, il a ses qualités brillantes et quelques-uns de ses défauts. Il s'écarte moins de son sujet, ou, pour parler plus juste, il y revient souvent. L'éloquence de M. Lacordaire se compose surtout d'élans enthousiastes qui enlèvent les jeunes imaginations. On n'a pas encore oublié le sermon qu'il prêcha à Notre-Dame le 15 janvier 1841. Comme il avait exalté les gloires de la France! comme il avait attiré à lui tous ceux qui se sentaient au coeur quelque fierté nationale! S'il suffisait, pour être un orateur parfait, d'exercer sur son auditoire...... influence toute-puissante, M. Lacordaire serait le premier des orateurs: mais, malheureusement, le moment qui suit n'est pas aussi favorable que celui pendant lequel on l'écoute. Ainsi, dans ce sermon dont nous venons de faire mention, et qu'il prêcha avec son froc de dominicain, beaucoup d'auditeurs parfaitement disposés en sa faveur furent frappés de son exagération.
M. Lacordaire.
M. Lacordaire était avocat avant d'être prêtre. Il est né à Recey-Sur-Ource (Côte-d'Or), et peut avoir aujourd'hui 41 ans, il eut, à ce qu'il dit lui-même, une enfance turbulente, et ses idées, au sortir du collège, n'annonçaient guère un futur prédicateur. Au grand chagrin de sa pieuse mère, il déclarait, à qui voulait l'entendre, que Dieu était une chimère, et le catholicisme une sottise. Son droit terminé, il vint faire son stage à Paris et travailla chez un avocat. Deux ans après, c'est-à-dire en 1824, le jeune athée, subitement converti, était entré au séminaire de Saint-Sulpice. Il ne se proposait rien moins, à cette époque, que d'aller en Amérique convertir les peuplades sauvages, et respirer, loin de cette Europe décrépite, l'air pur du Nouveau-Monde. M. de Lamennais, dont les ouvrages avaient beaucoup contribué à sa conversion, l'en dissuada, et pour donner carrière à son insatiable activité l'attacha depuis à l'Avenir, dont il fut un des principaux rédacteurs.
Le journal tomba. M. Lacordaire accompagna à Rome M. de Lamennais et le quitta brusquement. Il publia bientôt une rétractation, où il déclarait qu'il n'avait jamais adhéré par conviction aux doctrines de M. de Lamennais, qu'il n'avait fait que céder par lassitude aux sollicitations qui lui étaient faites en s'associant à son oeuvre.
C'est à dater de cette époque que la réputation de M. Lacordaire, comme orateur, a commencé. Elle grandit en peu de temps. On lui proposa de prêcher le Carême à Notre-Dame en 1835, mais à condition qu'il soumettrait à M. Affre, alors vicaire-général, le plan de ses sermons. On redoutait la fougue et les idées démocratiques du jeune prédicateur. Cependant on ne put si bien faire, que ses discours ne portassent l'empreinte du catholicisme libéral et un peu révolutionnaire de l'Avenir. Il y était question de souveraineté du peuple et d'idées analogues qui ne devaient pas flatter beaucoup un légitimiste inflexible comme M. de Quélen. Un auteur assure avoir vu l'archevêque s'agiter sur son siège pendant que l'orateur développait devant lui ses théories nationales. Aussi n'est-il pas étonnant que, malgré le succès qu'il avait obtenu dans cette station du Carême, on l'engageât à faire un voyage à Rome. Il en revint l'année suivante et prêcha encore à Notre-Dame; comme on trouvait que son style et ses idées n'étaient guère amendés, on lui conseilla un nouveau voyage. On assure que ce fut alors que M. Lacordaire, pour s'affranchir de la censure épiscopale, résolut d'entrer dans l'ordre de Saint-Dominique, dont il prit l'habit en juin 1840.
La figure maigre et allongée de M. Lacordaire s'anime, quand il parle, d'une expression enthousiaste et poétique. C'est un homme à imagination ardente, dont les opinions peuvent changer; mais on sent que sa parole exprime la conviction.
(M. de Ravignan.)
M. de Ravignan a une manière plus posée et plus réfléchie que M. Lacordaire. Il se tient aussi plus en garde contre tout ce qui pourrait donner à la prédication un caractère politique. C'est là le motif qui l'a fait probablement substituer à ce dernier pour les prédications de Notre-Dame. Il suit une marche rigoureusement logique. Malgré la science dont il brille, il ne transporte cependant point son auditoire; on sent comme quelque chose de factice dans la chaleur de son débit et dans la vivacité calculée de son geste.
Où est né M. de Ravignan? les biographes ne sont pas d'accord sur ce point. Les uns le font naître à Paris, les autres à Bordeaux ou dans les environs. La dernière opinion nous paraît la plus vraisemblable.
En 1816, époque à laquelle il fut nommé conseiller-auditeur, M. de Ravignan pouvait avoir vingt-trois ans. Sept ans après, il entra dans la magistrature et occupa avec distinction pendant dix-huit mois la place de substitut du procureur du roi près le tribunal de la Seine. Il renonça au monde, disposa de sa fortune en faveur de ses héritiers naturels et entra au séminaire de Saint-Sulpice, qu'il quitta bientôt pour entrer à Montrouge dans la maison des jésuites. On assure que M. de Ravignan fut tonsuré par M. Frayssinous, que l'on venait de sacrer évêque, et qui, prévoyant dès lors sa gloire future, dit en s'adressant à ceux qui l'entouraient: «Voilà celui qui doit me succéder dans l'oeuvre des conférences.»
Après avoir passé plusieurs années à étudier les Pères de l'Église et à s'instruire dans la science des prédicateurs. M. de Ravignan fut nommé pour prêcher le Carême à Notre-Dame. Ce fut le 12 février 1837 qu'il y ouvrit sa première conférence. Il les a continuées depuis avec un succès dont rien n'annonce le déclin. Prêchant presque toujours sur des matières qui ont rapport au dogme, M. de Ravignan a peu excité la critique des journaux.
Une prédication à Saint-Roch.
M. Coeur n'est pas avocat. Sa vocation semble l'avoir porté d'abord vers le professorat et l'état ecclésiastique. Après avoir achevé ses études, qui furent brillantes, il fut quelque temps régent de rhétorique et de
M. Coeur. philosophie dans un petit séminaire de province. Puis, il vint à Paris en 1827 pour suivre les cours publics professés par les hommes célèbres qui ont abandonné depuis les triomphes pacifiques de la Sorbonne et du Collège de France pour une scène plus orageuse. Il y passa deux ans et alla ensuite passer quelque temps dans la solitude de la Chartreuse pour se préparer à recevoir la prêtrise, qui lui fut conférée en juin 1829. Il venait d'atteindre sa vingt-quatrième année.
La réputation de M. Coeur a commencé en province, lors des prédications qu'il fit à Lyon en 1833, et plus tard à Nantes et à Bordeaux. Paris devait appeler à lui un talent déjà si distingué, et la Sorbonne a rendu justice à M. Coeur en le nommant à remplir à la Faculté de Théologie la chaire d'éloquence sacrée.
M. Coeur a une figure assez commune, un geste lourd et un timbre de voix un peu voilé. Il manque de ces qualités extérieures qui concourent à faire un orateur. Mais sa parole est d'une lucidité admirable. On lui sait gré de tous les efforts qu'on n'est pas obligé de faire pour saisir sa pensée. Sa manière est savante et philosophique; il excelle à exprimer de ces vérités que tout le monde sait, mais que personne n'avait encore exprimées. Son style est abondant et fleuri.--un peu trop fleuri peut-être; mais c'est là un défaut dont il aurait tort de se corriger tout à fait. Ce qui serait de la recherche dans tout autre semble naturel en lui et il y a tel passage de ses cours et de ses sermons qui rappelle les plus, charmantes page» de Bernardin de Saint-Pierre.
M. Coeur n'a pas encore dit son dernier mot comme prédicateur. Mais tout annonce qu'il s'élèvera avant qu'il soit de la réputation de MM. Lacordaire et de Ravignan, à moins qu'il ne soit absorbé complètement par l'enseignement de la Sorbonne.