Longchamp.

L'abbaye de Longchamp.--Mort de Philippe le long.--Henri IV et Catherine de Verdun.--Lettre de Saint Vincent de Paul.--Sermons prêchés à Boulogne.--Ermites du mont Valérien.--Conversion de mademoiselle Lemaure.--Les Ténèbres à Longchamp.--Le musicien Lalande.--Longchamp sous Louis XV.--La Guimard et ses armes portantes.--Equipage de mademoiselle Duthé.--Mademoiselle Cléophile.--Anecdote--M. le comte d'Artois (Charles X).--Efforts de l'archevêque de Paris contre Longchamp.--Arrestation de mademoiselle Rancourt.--Longchamp de 1780--Carrosses de porcelaine.--Les princes à Longchamp--Modes de 1784.--Voitures anglaises.--Mesdemoiselles Adeline et Deschamps.--Longchamp de 1787.--Parodie de Longchamp, par le marquis de Villette.--Interruption de Longchamp.--Modes de 1793.--Démolition de l'abbaye.--Renaissance de Longchamp.--Semaine sainte de l'an VIII.--Vol d'un couvert.--Longchamp de l'an X.--Verts inédits de Luc de Lancival. Longchamp en 1815.--Conclusion.

En racontant l'histoire des moutons de Dindenout, Rabelais a écrit celle du genre humain. Dans la foule qui piétine, roule, ou chevauche à Longchamp, peu de gens se demandent l'origine de cette promenade annuelle. Nous y venons parce que nos pères y sont venus, c'est une des clauses de l'héritage que nous ont légué les générations précédentes, et que nous transmettrons à nos descendants. Les usages, une fois établis, trouvent une raison d'être dans leur existence même; plus ils durent, plus ils se consolident, et on les observe encore longtemps après en avoir oublié la cause première. Pourquoi ces flots vont-ils à la mer? parce qu'ils sont poussés par d'autres flots, et que, derrière ceux-ci, d'autres encore suivent la même pente invincible.... Mais qui s'inquiète de la source?

On a beaucoup disserté sur Longchamp sans approfondir ce sujet si important dans l'histoire des moeurs parisiennes. Chaque écrivain, jugeant plus commode de copier servilement ses prédécesseurs que de recourir aux pièces originales, s'est contenté d'allégations incomplètes, de vagues généralités, de notions acceptées sans examen. Ces maladroits défrichements ont laissé le sol vierge encore, et nos études sur Longchamp seront, nous osons l'espérer, moins imparfaites que celles de nos devanciers.

Au nord du village de Boulogne, entre le bois et la Seine, s'étend une plaine étroite qui doit à sa configuration le nom de Longchamp (longus campus), et non pas Longchamps, comme on l'écrit sans égard pour la syntaxe et pour l'étymologie. Ce fut là que dame Isabelle de France bâtit, en 1250, le monastère de l'Humilité de Notre-Dame. Elle avait écrit à Méméric, chancelier de l'Université: «Je veux assurer mon salut par quelque pieuse fondation; le roi Louis IX, mon frère, m'octroie trente mille livres parisis; dois-je établir un couvent ou un hôpital?» Le chancelier opta pour qu'on ouvrit un asile à des nonnes de l'ordre de Sainte-Claire. La Révolution lui a donné tort: elle eût conservé l'hôpital, elle a démoli le couvent.

L'origine royale de Longchamp lui valut le patronage des souverains. Saint Louis en visitait souvent les religieuses; Marguerite et Jeanne de Brabant. Blanche de France, Jeanne de Navarre et douze autres princesses y prirent le voile. Philippe le Long y mourut le 2 janvier 1321, d'une dysenterie compliquée de fièvre quarte. Pendant qu'il agonisait, l'abbé et les moines de Saint-Denis vinrent processionnellement l'assister, apportant comme remèdes un morceau de la Vraie Croix, un saint clou et un bras de saint Simon. L'application de ces pieuses reliques parut soulager le moribond; mais, suivant la chronique du continuateur de Nangis, la maladie étant revenue par la faute du roi, il fit son testament et expira.

Longchamp, comme tous les autres monastères, comme toutes les institutions humaines, passa de la grandeur à la décadence, de la ferveur au relâchement, de la régularité au désordre. Saint Louis y avait maintenu la stricte observance de la règle; son petit-fils, Henri IV, y prit une maîtresse, Catherine de Verdun, jeune religieuse de vingt-deux ans, à laquelle il donna le prieuré de Saint-Louis de Vernon, et dont le frére, Nicolas de Verdun, devint premier président du Parlement de Paris. Cet exemple paraît avoir été fatal à la moralité de l'abbaye, à en juger par une lettre que saint Vinrent de Paul écrivait, le 25 octobre 1632, au cardinal Mazarin: «Il est certain, disait-il, que, depuis deux cents ans, ce monastère a marché vers la ruine totale de la discipline et la dépravation des moeurs. Les parloirs sont ouverts aux premiers venus, même aux jeunes gens sans parents. Les frères mineurs recteurs aggravent le mal; les religieuses portent des vêtements immodestes, des montres d'or. Lorsque la guerre les força à se réfugier dans la ville, la plupart se livrèrent à toute espèce de scandale, en se rendant seules et en secret dans les maisons de ceux qu'elles désiraient voir.....»

Nous citons ce curieux passage, non pour dénigrer les nonnes de Longchamp, mais pour établir que les relations du couvent avec la capitale étaient fréquentes, et que les Parisiens préludaient par des promenades partielles à la grande promenade périodique. Plusieurs circonstances contribuaient à les entraîner vers ces parages. Dès le quinzième siècle, on allait à Boulogne entendre prêcher le carême par les cordeliers aumôniers de Longchamp. «En 1429, selon le Journal de Charles VII, frère Richard, cordelier, revenu depuis peu de Jérusalem, fit un si beau sermon, qu'après le retour des gens de Paris qui y avaient assisté, on vit plus de cent feux à Paris, en lesquels les hommes brûlaient tables, cartes, billes, billards, boules, et les femmes les atours de leur tête, comme bourreaux de truffes, pièces de cuir et de baleine, leurs cornes et leurs queues. «En outre, il fallait passer par Longchamp pour monter au Mont-Valérien, habité par des ermites qui, au temps où Mercier rédigeait son Tableau de Paris, en 1782, attiraient encore, après quatre ou cinq siècles, un concours étonnant de peuple et de bourgeois Il y avait fluxion sur ce point, et l'autorité ecclésiastique fut souvent obligée d'employer des mesures coërcitives. «Les évêques de Paris, dit l'abbé Leboeuf, ont toujours veillé à ce qu'un trop grand concours à Longchamp n'en troublai la retraite. La bulle du pape Grégoire XIII, sur un jubilé, en avait assigné l'église pour une des sept stations. Pierre de Gondi, évêque, mit l'église de Saint-Roch à la place de celle de Longchamp; et lorsque le pape eut appris ces raisons, il loua sa prudence par un bref que j'ai vu, daté du 10 mars 1584.»

Ce fut au commencement du règne de Louis XV que se régularisèrent les excursions qui avaient pour fut l'abbaye. Une cantatrice célèbre, mademoiselle Le Maure, quitta théâtre en 1727, à la vive douleur du public, qui regrette toujours ceux qui prennent envers lui l'initiative de l'abandon. Des scrupules religieux avaient déterminé la retraite de mademoiselle Le Maure; mais le chant était sa vie; elle n'y put renoncer d'une manière absolue, et lasse de dire les amours d'Armide ou d'Alceste, elle fit retentir de ses notes éclatantes les voûtes de l'église de Longchamp. Les saintes filles se formérent aux leçons de l'actrice; leur psalmodie lugubre devint un angélique concert et tout Paris accourut les entendre chanter Ténèbres pendant la semaine sainte. L'abbesse, étonnée de ce succès, se mit en quête de belles voix, et demanda aux choeurs de l'Opéra. Les dryades du Triomphe de l'Amour, les divinités infernales de Persée, entonnèrent, concurremment avec les vierges du Seigneur, quare fremuerunt gentes, ou miserere mei, Deus. Les Parisiens se crurent au spectacle. On assiégea les portes, on s'amoncela dans la nef, on escalada les galeries, on monta sur les chaises, sur les tombeaux, sur les autels des chapelles. Ce fut, pendant plusieurs années, une effroyable cohue, une avalanche de bruyants visiteurs, l'invasion d'une petite église par une grande ville. Le jour enfin, les curieux, arrivant le mercredi saint aux portes de Longchamp, les trouvèrent fermées par ordre de M. de Beaumont, archevêque de Paris. Le pèlerinage annuel n'en continua pas moins. C'était une inauguration des promenades, une fête publique du printemps, une manifestation joyeuse en l'honneur du soleil et des toilettes d'avril, des nouvelles feuilles et des nouvelles modes, des beaux jours renaissants et des jolies femmes ranimées. C'était, à défaut des cantiques de Longchamp, un hommage rendu à celui qui vivifie la nature après l'hiver.

En recherchant ce qui concerne les premiers Longchamp, nous n'avons exhumé qu'une seule anecdote. Lalande, musicien de la chapelle du roi, voulant aller à Longchamp, se rend chez le loueur de chevaux Mousset, et loue un cheval avec selle de velours, housse galonnée, bride et bridon d'or; il donne 9 fr. d'arrhes. En sortant de l'écurie, il rencontre trois de ses collègues, Daigremont, Douillet et Mondoville, qui l'invitent à monter avec eux dans une calèche et à les accompagner à Longchamp. Lalande répond qu'il vient de louer un cheval, mais que s'il peut retirer ses arrhes il sera volontiers de la partie. On retourne chez le loueur: «M. Mousset, dit Lalande, montrez-moi donc encore une fois le cheval que j'ai arrêté.--Le voici. Monsieur.--Savez-vous qu'il est bien court, votre cheval, et qu'il y a peu d'espace entre le cou et la queue? Car enfin, c'est moi qui paie: je prends la première place, voici celle de Daigremont, Doublet se tiendra là; mais je ne vois pas où diable sera placé Mondoville, et celui-là compte!»

Le loueur, après avoir écouté attentivement ce calcul, se hâte de restituer les arrhes.

De 1750 à 1760 Longchamp atteignit son apogée. C'était alors une solennité: grands seigneurs, diplomates, fonctionnaires publics, financiers et fermiers-généraux y faisaient assaut de luxe et d'élégance. A Naples, à Madrid, le roi lui-même par un sentiment de pieuse vénération, n'aurait pas osé monter en voiture pendant la semaine sainte: à Paris, au contraire, l'aristocratie préparait longtemps à l'avance les plus somptueux équipages, et les bourgeois modestes, ceux qui allaient ordinairement à pied, dérogeaient durant trois jours à leur habitude. Calèches, fiacres, cabriolets, carrosses de remise, chevaux, chaises à porteur, vinaigrettes, tous les véhicules disponibles étaient mis en réquisition. Dès le mercredi saint, une immense cohue encombrait les allées des Champs-Elysées et du bois de Boulogne. Les actrices y venaient briguer les applaudissements que les vacances de Pâques les empêchaient de chercher sur le théâtre. Les femmes qu'on appelait alors les impures, et qui doivent leur nom actuel au quartier qu'elles habitent, se montraient resplendissantes de diamants qui les paraient sans les éclipser. Les journalistes, les pamphlétaires, les peintres de moeurs, ne manquaient pas au rendez-vous général, et les nombreux documents qu'ils ont recueillis nous mettent à même de tracer, presque année par année, une monographie de Longchamp.

La promenade de mars 1768 fut favorisée par la beauté du temps et de la douceur de la température. «Les princes, les grands du royaume, disent les mémoires contemporains, s'y rendirent dans les équipages les plus lestes et les plus magnifiques.» L'héroïne de la fête fut la danseuse Guimard, que Marmontel avait surnommée la belle damnée. Elle parut dans un char d'une élégance exquise, sur les panneaux duquel, pour mieux rivaliser avec les grandes dames, elle avait fait peindre des armes parlantes. L'écusson portait un marc d'or, d'où s'élevait une plante parasite, un gui de chêne; les grâces servaient de supports et les amours de cimier. Ce blason révélait un lucre honteux; mais, sous ce règne, la licence étaient trop commune pour qu'il lui fût possible d'être effrontée, et l'un oublia l'imprudence de l'aveu pour ne songer qu'à l'esprit des emblèmes.

Quelques années plus tard, en avril 1774, nous voyons la chanteuse Duthé succéder à mademoiselle Guimard dans les fonctions de beauté à la mode. Cet équipage doré, vernissé, traîné par six chevaux fringants, n'appartient point, comme on pourrait le croire, à une princesse du sang royal; il porte tout simplement la Duthé. Le mercredi et le jeudi saints elle excite l'admiration; on la proclame et elle se croit sans rivale; mais, le troisième jour un autre équipage, non moins doré, traîné par six chevaux non moins superbes, galope à côté du sien. Quelle était donc celle qui dressait ainsi carrosse contre carrosse, celle qui opposait sa piquante physionomie à la beauté fade et régulière de la Duthé? Une obscure élève d'Audinot, danseuse en double à l'Opéra, la demoiselle Cléophile, qui devait une subite opulence à la protection du comte d'Aranda.

Un an après, la Duthé faisait l'épreuve de l'inconstance du public. Au moment où son équipage entrait en ville, des groupes menaçants l'environnèrent; des huées, des sifflets, des cris d'indignation l'assaillirent avec tant de violence qu'elle fut obligée de rétrograder. Des bruits vagues, calomnieux peut-être, avaient provoqué cette explosion de mécontentements. Le comte d'Artois, marié depuis deux ans à Marie-Thérèse de Savoie, venait souvent incognito de Versailles à Paris. «Las de biscuit de Savoie, disait M. de Bievre, il venait à Paris prendre du thé; et les Parisiens, d'ordinaire peu scrupuleux, avaient pris parti pour la comtesse délaissée.

L'affluence d'actrices et de femmes équivoques faisait de Longchamp un spectacle assez scandaleux pour que l'archevêque de Paris cherchât à en arrêter les progrès, après en avoir entravé la naissance. Il pria le ministre de faire fermer les portes du bois de Boulogne durant la semaine sainte, par respect pour le jubilé de 1776; mais ses réclamations avortèrent, et la promenade eut son cours.

La tragédienne Rancourt, la prima donna du Longchamp de 1777 faillit n'y pas assister. Le 29 mars, resplendissante et fière comme si elle eût joué Roxane, elle s'apprêtait à monter en voiture. Vous pensez aller à Longchamp, madame; vous êtes toute au désir de plaire et de briller; mais vous avez compté sans vos créanciers. Vous n'avez pas aperçu les recors en embuscade autour de votre hôtel; les voici, ils vous entourent, ils s'emparent de votre personne, ils vous invitent poliment à coucher au Fort-l'Évêque. Heureusement qu'un homme généreux, mais peu désintéressé, en sacrifiant quelques milliers de louis, va vous rendre à l'ovation qui vous attend.

Le Longchamp de 1780 fut des plus brillants, en dépit de la vivacité du froid. La file des voitures allait sans interruption depuis la place Louis XV jusqu'à la porte Maillot, entre deux haies de soldats du guet. Les voitures circulaient plus librement dans le bois, dont la garde avait été confiée à la maréchaussée. On signala comme des merveilles deux carrosses de porcelaine. L'un, occupé par la duchesse de Valentinois, avait pour attelage quatre chevaux gris-pommelé, dont les harnais étaient de soie cramoisie brodée en argent, le second appartenait à une impure, mademoiselle Beaupré. Il reparut l'année suivante avec un prince du sang, le duc de Chartres pour écuyer cavalcadeur, «ce qui, disent les mémoires de Bachaumont, n'augmenta pas pour lui la vénération publique.»

Malgré la présence de Monsieur, du comte et de la comtesse d'Artois, du duc et de la duchesse de Bourbon. Le Longchamp de 1781 fut triste. Pendant quelques aimées, il y eut diminution progressive dans le luxe et le nombre des équipages, quoique les modes eussent atteint un degré d'extravagance qui aurait du donner de la splendeur à la fête annuelle de la mode. C'était le temps des étoffes, entrailles de petit-maître, soupir étouffé, jambe de nymphe émue, centre de puce en fièvre de lait: les hommes étaient coiffés à l'oiseau royal, au cabriolet, à la Ramponneau, à la grecque, à l'hérisson; les femmes portaient de gigantesques bonnets à la Belle-Poule, à la d'Estaing, au ballon, à la Montgolfier, au Port-Mahon, au compte-rendu, aux relevailles de la reine. Les carrosses massifs avaient été remplacés par des cabriolets importés d'Angleterre, wiskys ou garricks, voitures légères, mais d'une si prodigieuse hauteur que le peuple disait, en les voyant passer: «Voilà des gens qui vont allumer les réverbères.» Il parut, au Longchamp de 1786, un wisky dont la caisse disparaissait dans le brancard. Les laquais étaient assis sur le devant, et le cocher, placé derrière sur un siège élevé, dirigeait les chevaux par-dessus la tête de ses maîtres. Les beautés remarquables et remarquées de cette même année furent les demoiselles Adeline et Deschamps, appartenant toutes deux à la Comédie-Italienne La première avait reçu de M. de Weymeranges, intendant des postes et relais, un présent de mille louis pour son longchamp. La seconde est nommée par Delille dans une épître sur le luxe:

Cette beauté vénale, émule de Deschamps,

Des débris de vingt ducs scandalise Longchamps.

Une modification essentielle, introduite au Longchamp de 1787. lui rendit momentanément son éclat primitif. On renonça à suivre la route inégale et sablonneuse de l'abbaye, pour adopter l'allée qui va de la Muette à Madrid. «Depuis longtemps, écrit l'annaliste Bachaumont, on ne se rappelle pas avoir vu tant de monde, tant de voitures aussi belles et aussi bizarres: les wiskys y brillaient surtout. Beaucoup de petits-maîtres, beaucoup de dames avaient fait faire une voiture différente pour chaque jour. Un wisky plus bizarre et plus galant que les autres a fait pendant ce temps la matière des conversations. Ce wisky était surmonté d'une Folie avec sa marotte; dedans étaient quatre marionnettes, deux de chaque sexe, saluant à droite et «gauche sans cesse; tout cela était mené par un ânon joliment harnaché, et un jockey dirigeait l'animal. On lisait sur la voiture: D'où viens-je? où vais-je? où suis-je? On l'a appelé la parodie de Longchamp, dont en effet on semblait vouloir faire la critique. Quoi qu'il en soit, ce concours a dû satisfaire le marquis de Villette, qui passe aujourd'hui pour l'auteur.»

La révolution suspendit Lonçchamp. Comment l'aurait-on solennisé? Tous les chevaux avaient été accaparés pour le service des quatorze armées, et le sang coulait sur la place ci-devant de Louis XV. Si quelques voitures avaient osé s'aventurer dans les Champs-Elysées, elles auraient rencontré chemin faisant les charrettes chargées de victimes. Longchamp tomba en même temps que la monarchie. Ne pensez pas toutefois que la mode ait complètement perdu son empire. Exilée de Longchamp, elle se réfugiait dans les galeries de bois C'était au Palais-Égalité qu'on voyait les redingotes à la Zutime en pékin velouté et lacté; les douillettes à la laponne en florence unie; les habits à la républicaine: les caracos à la Nina; les robes à la turque, à la persienne, à la Psyché, au lever de Venus. Où diable la mythologie va-t-elle se nicher?

Cependant l'on abattait sans pitié le vieux monastère; on brisait les nombreux tombeaux de l'église édifiée par sainte Isabelle, et les cendres de la fondatrice, de Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe le Long, de Jeanne de Navarre, de Jean II, comte de Dreux, étaient dispersées par des mains profanes. Longchamp semblait mort avec la religion qui l'avait enfanté; les vainqueurs de thermidor le ressuscitèrent. Nous sommes en germinal an V (avril 1797). La terreur est anéantie, l'échafaud renversé, la jeunesse dorée triomphante; Longchamp va renaître pour les ébats des parvenus du Directoire. «Le peuple, dit le Miroir du 26 germinal, commence à voir que ces opulentes niaiseries lui sont de la plus grande utilité. On ne peut compter le nombre des couturières, des marchandes de modes, que nos jolies promeneuses ont fait travailler, pour fixer les regards pendant cette fête, qui, en elle-même, ne ressemble à rien. Pendant que les amours s'occupent de leur parure, les forgerons, les charpentiers, les selliers, travaillent sans cesse à confectionner, à équiper les chars et les chevaux qui doivent traîner cette foule élégante et badine. Gloire à Longchamp, aux niais qui y galopent, aux badauds qui les considèrent! Ils font travailler, ils font vivre le pauvre monde.»

En vertu de ces doctrines, exprimées dans un style qui exhale un parfum d'ancien régime, les Parisiens se portent à Longchamp, le jour du ci-devant mercredi saint. On brave la pluie; on veut reconnaître les lieux; mais il y a encore peu d'élégantes voitures, et l'on ne distingue qu'un seul équipage à quatre chevaux, conduits par des jockeys vêtus à l'anglaise. Le jeudi, les équipages, plus nombreux, vont et reviennent sur deux lignes parallèles. La citoyenne Tallien, la citoyenne Récamier, la citoyenne Lange, la citoyenne Mézerai, du théâtre Louvois, la danseuse Lanxade, ont les honneurs de la journée. Le vendredi, on compte deux mille voitures. Les héroïnes de la veille reparaissent avec des toilettes différentes. L'écuyer Franconi a réuni ses musiciens dans une vaste gondole, qu'escorte une foule d'écuyers, et donne un concert ambulant aux promeneurs, depuis la place Louis XV jusqu'à Bagatelle. Des troupes à pied et à cheval, des agents de police, sont distribués sur toute la route; car le gouvernement est averti qu'une grande conspiration se prépare, et qu'on doit profiter de Longchamp pour prendre le Chemin de Ia Révolte. Comme un symbole, de l'aristocratie déchue, se montre à cette fête une calèche de forme antique, lourde et vermoulue, conduite par deux maigres laquais, et péniblement tiraillée par deux maigres haridelles. A l'entrée des Champs-Elysées s'est formé un groupe d'humoristes, qui narguent le faste des nouveaux enrichis. «Tiens, voici un ex-jacobin.--Celui-ci est un valet qui a dénoncé son maître.--Voilà un comité révolutionnaire: le père, la mère, le fils, tout en était...» Le soir, les citoyennes, en costume d'amazone, ou habillées à la grecque et étincelantes de diamants, vont au théâtre Feydeau entendre Garat chanter Enfant chéri des Dames et l'air d'Alceste: Au nom des Dieux. Voilà Longchamp reconstitué!

Diverses particularités signalèrent la semaine sainte de germinal an VIII (1798). Le vendredi saint fut en même temps le mardi-gras; on confondit le carême et le carnaval. Il y eut un bal masqué le jeudi saint, et le lendemain on exécuta le Stabat, au grand mécontentement des vieux hébertistes. Les merveilleux de l'an VIII figurèrent à Longchamp en habits gros bleu, brodés en soie bleu-de-ciel, à collet triplement juponné, avec cravates nouées sur le côté gauche, gilets à la débâcle, et demi-chemises de batiste. Les couleurs chamois, serin et violet, dominaient dans les ajustements des dames. Quelques robes étaient bleu-clair recouvertes de linon. La coiffure en vogue était le fichu-marmotte sur un chapeau de paille.

Le soir du vendredi saint, un jeune homme entre chez le restaurateur Naudet; il commande une bisque aux écrevisses, un vol-au-vent, une suprême, des biscuits à la crème et une bouteille de Volney. Il mange vite; et, comme par distraction, met un couvert dans sa poche. Madame Naudet s'en aperçoit, et sans esclandre, elle ajoute sur la carte: un couvert d'argent, 54 fr. Le merveilleux, en payant, se contenta de dire: «Je ne croyais pas que la carte montât si haut.»

En l'an X, Longchamp a repris racine, et inspiré des vers à Luce de Lancival, un des grands poètes de l'Empire:

Célèbre qui voudra les plaisirs de Longchamps:

Pour moi, je choisis mieux le sujet de mes chants;

Mon pinceau se refuse à la caricature.

J'abandonne à Callot la grotesque figure

Du dédaigneux Mondor, brillant fils du hasard,

Pompeusement assis au fond du même char

Dont naguère il ouvrait et fermait la portière;

Ce fat, tout rayonnant de son luxe éphémère,

Et qui, pour trois louis, s'estime trop heureux

De louer un coursier qui sera vendu deux;

Et nos Vénus, sortant de l'écume de l'onde,

Qui prennent le grand ton pour le ton du grand monde,

Et pensent ennoblir leurs vulgaires appas,

En affichant le prix que les paie un Midas.

Ce qui déplaît à voir n'est point aimable à peindre,

Et Longchamp me déplaît, à parler sans rien feindre.

Tout Paris à Longchamp vole. Qu'y trouve-t-on?

Maint badaud à cheval, en fiacre, en phaéton,

Maint piéton vomissant mainte injure grossière,

Beaucoup de bruit, d'ennui, de rhume et de poussière.

Tel est encore Longchamp de nos jours; car depuis l'an VIII, il n'a plus été interrompu, même lorsque les chevaux des Cosaques rongeaient les arbres des Champs-Elysées, et que la hache des sapeurs ennemis décimait le Bois de Boulogne.

C'est toujours le même programme, exécuté de la même manière; ainsi, cette année, on s'est occupé de Longchamp plusieurs mois à l'avance. La fashion noble ou financière a fait renouveler ses équipages. Les lions ont demandé des tilburys et des wurks à Desouches-Touchard, des habits à Humann, des cannes à Verdier. Les élégantes se sont pourvues des capotes d'Alexandrine, des chapeaux de Lemonnier-Pelvey, surmontés des plumes de Zacharie. Et que d'étoffes nouvellement inventées par nos industriels! échelle orientale, droguet catalan, pékin en camaïeux, lampas burgrave, étoile polaire, caméléon fleuri, etc. Tout cela a été préparé sous l'influence d'un printemps hâtif, et le retour inattendu du froid a déçu bien des espérances, retenu bien des promeneurs au coin du feu, bien des voitures sous la remise; néanmoins, quoique les Champs-Elysées fussent déserts le mercredi, jour de pluie et de giboulées, on y a vu, malgré l'incertitude du temps, un public de choix le jeudi, et une très-grande affluence le vendredi. M. Gabriel Delessert avait, suivant l'usage, publié une ordonnance pour prévenir tous accidents et désordres pendant les promenades de Longchamp, avec défense de rompre la file, de conduire des voitures dans les contre-allées, de monter sur les arbres et sur les candélabres destinés à l'éclairage public. Ces mesures n'ont pas été inutiles le dernier jour, car la foule est revenue avec le soleil; deux lignes de voitures s'étendaient de la place de la Concorde à la porte Maillot; c'était le mardi-gras, moins les masques. Au milieu de la chaussée, circulaient les équipages armoriés, les calèches de la Chaussée-d'Antin, et celles de quelques actrices assez jolies pour avoir voiture avec deux mille francs d'appointements. A l'entour, des sportsmen, en habit fumée de Londres, caracolaient sur leurs nouvelles montures; des commis s'évertuaient à modérer le langage de leurs locatis; de gracieuses cavalières paradaient en amazones de casimirienne à boutons d'or, à manches amadis. Dans les contre-allées erraient les curieux vulgaires, les spectateurs désoeuvrés, qui contribuent eux-mêmes à former le spectacle.

Voilà le Longchamp de cette année; ce sera sans doute, avec de légères variantes, celui de 1844. Longtemps encore, toujours peut-être, on verra les modes nouvelles s'épanouir durant ces trois jours consacrés. Comment voulez-vous que cet usage périsse? Il est devenu en quelque sorte une des fonctions de note organisme. Il est protégé par la coquetterie des femmes, l'orgueil des riches, l'intérêt des commerçants. Qui pourrait ébranler un édifice assis sur les bases aussi éternelles?