Courrier de Paris.
LE CIGARE.--FRATERNITÉ.--LE ROCHER DE CANCALE.--UN TURBOT DANS L'EMBARRAS.--LE CHANGEMENT DE DYNASTIE.--PAUL 1er.--LE SAVANT PRÉCEPTEUR.--LE BAL REPRÉSENTATIF.--ARMISTICE DANSANT.--LES MORTS MILLIONNAIRES.--PETITS ENFANTS.
On n'y prend pas garde; mais il avance, mais il se propage, mais de jour en jour il étend sa conquête. Comment y mettre obstacle? Par où le fuir? Les plus rebelles sont obligés de subir sa tyrannie; les plus agiles ne peuvent l'éviter. Il est partout, il entre partout, il vous saisit à l'improviste, il vous attaque au moment où vous y pensez le moins. Le matin et le soir, le jour et la nuit, le démon continue sa poursuite. Flânez-vous à la grâce de Dieu, sur l'asphalte des boulevards, le voilà qui vous arrête au passage et vous saute à la gorge; entrez-vous dans les rues, il vous attend à chaque porte et s'embusque à l'angle des maisons. Vous abritez-vous dans votre demeure, comme dans une citadelle, il court à travers l'escalier et pénètre chez vous par la fenêtre entr'ouverte ou par le trou des serrures.--De quoi s'agit-t-il? d'où vient cet ennemi si audacieux, si entreprenant, si inévitable, si subtil? Comment le reconnaître? Quel est son visage et quel est son nom?--Sa patrie se trouve par delà les mers; il est parti du Nouveau-Monde pour conquérir l'Ancien. Quant à son air et à sa tournure, on ne soupçonnerait jamais qu'un personnage si léger, si fragile, fût capable de telles entreprises et d'une telle domination. Figurez-vous que ce terrible conquérant se laisse très-paisiblement mettre dans la poche et enfermer dans un étui; puis vous le prenez, sans plus de façon, entre vos deux doigts, et vous le portez à votre bouche, et vous le pressez sur vos lèvres et entre vos dents; lui cependant de se laisser faire. On n'a jamais vu de tyran, en apparence plus humain et plus docile. Mais c'est précisément quand il paraît si humble et si soumis, qu'il se montre tout à coup et sème dans l'air les preuves de son audacieux caractère. Voyez comme il se trahit lui-même. Ce n'est plus l'innocent de tout à l'heure. Il s'échauffe, il prend flamme, et une fois qu'il est en feu, tout est dit, il ne respecte plus rien.--Une jolie femme rose, et blanche, fine et effarouchée, vient-elle à passer près de lui d'un pied furtif, l'insolent se jette sous son nez--Un honnête bourgeois ouvre-t-il la bouche pour respirer l'air frais du matin, le bourreau lui court sus, et va tout droit se loger dans son gosier, au risque de lui faire perdre haleine. Que vous dirai-je? il apostrophe les plus délicates et les plus timides, en véritable dragon. Encore, s'il avait des formes visibles et palpables, on le verrait venir de loin, et peut-être pourrait-on l'éviter. Mais, comme certains dieux de la mythologie, il s'enveloppe d'un nuage imperceptible ou se fait vapeur légère, pour mieux surprendre son monde. Voulez-vous fuir, il n'est plus temps; le nuage vous environne, la vapeur traîtresse vous inonde.
Son berceau est à la Havane; c'est là qu'il est né d'une très-noble et très-excellente race. Il s'est mésallié depuis, chemin faisant, comme cela arrive à toutes les grandes maisons; et quelquefois il se souvient encore de sa haute origine; mais le plus souvent il a le mauvais goût des espèces corrompues et abâtardies.--Vous demandez le lieu de son domicile?--Il a son quartier-général dans un endroit appelé la Régie, et çà et là, par toute la ville, des succursales que vous reconnaîtrez aisément au signalement que voici: Une veilleuse, un paquet d'allumettes, des pipes en sautoir; ce sont là ses parchemins et ses armes.--Vous tenez à savoir sa qualité et son titre?--Son nom plébéien est tabac, son nom de gentilhomme cigare.
On ne s'imagine pas à quel point le tabac et le cigare ont étendu leur empire, seulement depuis un an. C'est un trait caractéristique des révolutions du goût parisien, qu'il est impossible de ne pas signaler. De toutes parts, on ouvre au dieu cigare des temples enfumés; il envahit les quartiers les plus prudes, qui le repoussaient autrefois comme un serpent et un pestiféré. Il installe ses entrepôts dans la rue de la Paix et au coeur de la Chaussée-d'Antin. J'avais autour de moi une marchande de fleurs et, un peu plus loin, une magnifique librairie; les fleurs et les livres viennent de céder la place à deux bureaux de tabac. Le bureau de tabac fait des progrès inouïs. Bientôt Paris ne sera plus qu'un estaminet. Le cigare règne aux deux points opposés: ici, il est peuple et s'appelle pipe et non cigare; là, il a sa calèche et ses gens. A l'examiner du salon et du boudoir, comme marque de galanterie et de moeurs parfumées, le cigare aurait grand'peine à se défendre; mais il peut se faire valoir comme moyen de fusion et comme agent de fraternité. Le cigare rapproche les rangs, efface les distances; il y a un moment où personne n'est plus ni pauvre, ni riche, ni ouvrier, ni maître, c'est le moment où le cigare a besoin de feu pour s'allumer. A cette heure suprême, le cigare ôte très-poliment son chapeau et abordant la pipe lui dit: «Voulez-vous me permettre?» La pipe, portant la main à sa casquette, réplique: «Volontiers!--Merci, pipe!--N'y a pas de quoi, cigare!» La pipe salue le cigare, le cigare salue la pipe, et tous deux se quittent avec un sentiment d'estime et de satisfaction réciproque--D'ailleurs, je cigare abrège les heures; il occupe, il distrait, il console, il chasse la triste réalité et éveille les rêves. La matière s'idéalise à travers sa blanche vapeur; la pensée court et voltige avec les nuages légers qu'elle pousse devant vous. Passons donc le cigare au riche et la pipe au pauvre. Tous deux n'ont-ils pas à oublier et à rêver?... Cependant, ô Athènes, que dirait Platon s'il savait que tu as introduit le tabac dans la république?
Il y a vingt ans, la nouvelle aurait jeté la désolation dans le temple de Comus; Erigone se serait trouvée mal et Bacchus en aurait fait une maladie; mais, à l'heure qu'il est, arroserait de larmes sa muse grivoise; Désaugiers mettrait un crêpe de deuil aux cordes de son luth bachique; le Champagne, pour un jour, suspendrait le jet de sa liqueur fumante; la poularde truffée n'achèverait pas son tour de broche, et Vatel oublierait de s'armer en cuisine et d'allumer ses fourneaux.--On annonce la chute du Rocher-de-Cancale!--Ce bruit s'est répandu l'autre jour; personne ne voulait y croire; mais le désastre est réel et s'est confirmé. C'est une véritable catastrophe pour Epicure; le Rocher-de-Cancale était son laboratoire le plus renommé. Nul ne pouvait lui disputer la palme de la cloyère d'huîtres, du potage en tortue, du filet aux truffes, du plum-pudding à la chipolata et du buisson d'écrevisses. On venait de loin, à travers cette rue Montorgueil sombre et boueuse, on venait de toutes parts pour goûter à ses coulis et à ses suprêmes. La province arrivant à Paris désirait surtout deux choses: voir l'Opéra et dîner au Rocher-de-Cancale. Depuis que les grands restaurateurs sont tombés avec tant d'autres grandeurs, le Rocher-de-Cancale restait seul debout; il dominait encore, dernier obélisque, cet empire culinaire, jadis peuplé par des géants (les Provençaux et Véry), et aujourd'hui livré aux mirmidons.
Non, il n'est pas possible que le Rocher-de-Cancale périsse! Le turbot à la sauce aux huîtres ne peut rester sans asile! Que deviendra-t-il, si le Rocher-de-Cancale lui manque? Faudra-t-il qu'il s'en aille tristement frapper à la porte des empoisonneurs et des gargotes? Le véritable turbot à la sauce aux huîtres sait trop ce qu'il se doit à lui-même pour s'abaisser jusque-là; et, plutôt que de déchoir à ce point, il irait se rejeter dans le sein de sa vieille mère, Amphitrite, qu'il n'avait certes pas quittée pour de si médiocres devins. Espérons-le! ce n'est qu'une bourrasque qui a soufflé sur le fameux Hocher; la bourrasque passée, Cancale renaîtra de sa ruine: un pilote fait naufrage, un autre s'élance à bord et navigue fièrement. Il est des institutions qui ne sauraient mourir; les huîtres du Rocher-de-Cancale sont de celles-là. Que l'ombre de Désaugiers si; tranquillise!
Le Gymnase vient aussi de subir une révolution, mais d'un genre moins tragique; il ne s'écroule pas, il ne fait que changer d'autocrate. Après vingt ans de règne mêlé de prose et de couplets, M. Delestre-Poirson abdique; il résigne le pouvoir, emportant avec lui toutes les consolations nécessaires pour ne pas le regretter, et entre autres baumes salutaires et efficaces, une magnifique fortune, dit-on. M. Delestre-Poirson n'a pas gouverné sans bonheur et sans éclat; le soleil levant de M. Scribe a illuminé les premières années de son autorité. Pendant longtemps le Gymnase cueillit la plus riante et la plus jeune moisson de ce charmant esprit, se tressant des couronnes de vaudevilles parfumés et de fines comédies. Quel âge d'or pour le Gymnase! Que de caprices délicieux! que de délicates fantaisies! que de petits chefs-d'oeuvre! Il y a plus de quinze ans de cela, eh bien! en passant sur le boulevard Bonne-Nouvelle, il semble qu'on respire encore le parfum du frais bouquet de M. Scribe! Depuis ce temps, le fécond auteur est devenu académicien, et M. Poirson se retire dans la solitude de ses cent mille livres de rente. Ainsi chacun finit par s'asseoir dans son fauteuil. Mais qui sait! Peut-être, du haut de l'Académie, M. Scribe jette-t-il de temps en temps un sourire de regret à cette riante prairie du Gymnase, aujourd'hui un peu aride et desséchée, autrefois émaillée des fleurs gracieuses de son imagination. Quant à M. Delestre-Poirson, s'il reçoit dans sa retraite la visite de tous les aimables colonels, de toutes les veuves ravissantes qui se sont attaqués, sous son administration, et mariés au couplet final, il ne manquera pas de compagnie.
Le gouvernement du Gymnase ne se transmet pas du père au fils, par droit de progéniture. L'empire des Poirson finit dans son chef, et le successeur de M. Delestre n'arrive pas même au pouvoir par un sentier collatéral. C'est donc un changement total de dynastie. L'héritier s'appelle Paul. Après Poirson 1er, nous aurons Paul Ier. Qu'on ne s'avise pas de demander: Qu'est-ce que M. Paul? On commettrait une grande bévue et une énorme ingratitude. Quoi donc! ne vous souvient-il plus de Paul? Paul n'aurait-il chanté tant de couplets galants, n'aurait-il charmé tant de pupilles, n'aurait-il trompé tant de tuteurs, n'aurait-il emporté d'assaut tant de coeurs de veuves, que pour faire dire: Qu'est-ce que Paul? Eh! mon Dieu oui, Paul est l'amoureux du Gymnase; l'amoureux si cher à la Restauration et si applaudi de madame la duchesse de Berri; l'amoureux de Mademoiselle Déjazet, de madame Allan, de madame Volnys; le mauvais sujet qui a joué de si malins tours et fait de si belles peurs à sa grand'maman, mademoiselle Julienne. Que voulez-vous! d'amoureux, de séducteur, de jeune-premier qu'il était, Paul est devenu père-noble, et ne pouvant plaire davantage aux veuves et aux pupilles du Gymnase, il s'en est fait le directeur.
Le gouvernement représentatif se prépare à se mettre en danse. M. le président de la Chambre des Députés a promis un bal pour la semaine prochaine: M. Sanzet fera les choses magnifiquement: la liste des invitations s'élève jusqu'ici à plus de trois mille personnes; on espère que le chiffre s'élargira encore. Toutes les opinions et tous les systèmes se meurent d'envie de figurer chez M. Sauzet. Devant la danse, il n'y a plus de haine politique, et les partis les plus acharnés sont tous prêts à valser ensemble. Les fiers Brutus se laissent entraîner au galop; la vertu d'Aristide lui-même descend du haut de sa montagne, pour faire un avant-deux. Le bal de M. Sauzet offrira donc les plus curieuses contredanses: l'extrême gauche balancera avec le centre; la droite exécutera un chassé-croisé avec le tiers-parti; le 1er avril, le 12 mai, le 1er mars et le 29 octobre se proposent de régler entre eux une partie carrée; puis la question d'Orient avec la loi sur les sucres, les chemins de fer avec le droit de visite, le recrutement avec le budget. Pour cette dernière contredanse on n'est pas sans inquiétude; l'architecte ne répond pas de la solidité de la salle.--M. Sauzet ne sait d'ailleurs s'il doit inviter la seconde liste du jury, et v adjoindre les capacités.
M. le comte de M*** a fait venir à grands frais un précepteur pour achever l'éducation de M. son fils; un des amis du comte lui avait recommandé notre Fénelon comme un phénix sans égal, comme un véritable puits de science. «Monsieur, dit le précepteur, abordant très-humblement le père de son futur nourrisson; monsieur, ayez la bonté de m'apprendre ce que vous voulez que j'enseigne à monsieur votre fils.--Monsieur le précepteur, répliqua celui-ci sans plus d'explication, allez à l'école.»
La Mort ne respecte rien: elle frappe à la porte du pauvre et entre dans les palais sans demander le cordon. Il y a longtemps qu'Horace l'a dit, un peu plus poétiquement que moi, et d'autres l'avaient dit avant Horace; car ce sont là des tours que la Mort n'a pas inventés d'hier, et dont le premier poète et le premier philosophe se sont aperçus dès avant le déluge.--La Mort donc, sortant peut-être de quelque triste masure, s'est abattue, il y a quelques heures, dans un magnifique hôtel, où elle a trouvé--qui?--un des hommes les plus riches de ce temps-ci et des plus fameux par l'éclat de leur luxe. La Mort n'a été arrêtée ni par les valets galonnés qui veillaient à la porte, ni par les palissades de soie, de velours, d'or et de diamants; et, passant à travers cette richesse, d'un pied rapide, elle a enlevé M. Schichler. M. Schichler avait de huit à neuf cent mille livres de rente. Il est mort comme M. Aguado, sur un lit de millions.
Cependant les Tuileries verdoient et sont en fleurs, et les petits enfants s'ébattent au soleil avec insouciance, se roulant sur le sable, égayant l'air de leurs cris joyeux, ou venant se jeter avec un gai sourire dans les bras de la mère attentive qui les provoque de loin, ou les guette et les surprend au passage.
(Les Danseurs espagnols.)
LES
Danseurs espagnols.
Entendez-vous le bruit de la castagnette? C'est la danse espagnole qui nous revient: la danse espagnole, vive, animée, souple et ardente, sous les traits de M. Campruri et de madame Dolorès. Ici nos deux charmants danseurs exécutent la rondola. La rondola est une des danses les plus poétiques et les plus animées de l'Espagne; elle commence sous le balcon, au bruit, de la guitare, et finit au babil de la castagnette. Regardez cette taille charmante, voyez ces bras qui se cherchent, ces têtes qui se penchent l'une vers l'autre, et mêlent leurs regards et leurs sourires; ce pied qui provoque le pied. Quelle grâce et quelle force en même temps dans ces mouvements du danseur et de la danseuse, et que notre contredanse, froide et compassée, est loin de cette adorable rondola! Que nos petites-maîtresses auraient grand besoin d'aller animer au soleil de l'Andalousie leur danse minaudière et sans vie! Dolorès et Campruri avaient déjà fait résonner à Paris le vif accent de leurs castagnettes; on se souvient de leurs succès. Cette fois, c'est le théâtre des Variétés qui a donné asile à la rondola, au milieu des bravos.