I.
Le jour commence à poindre; les brouillards se replient à l'horizon, le dôme du Panthéon, les tours jumelles de Notre-Dame, se détachent sur l'azur du ciel; les lions du Jardin-des-Plantes font entendre leurs rugissements, les chants des lavandières leur répondent sur l'autre bord. Les hommes et les animaux saluent l'aurore à leur manière. Les premiers rayons du soleil se jouent dans les eaux; la brise est douce, le ciel est pur; il est temps de commencer mon lointain voyage depuis le pont d'Austerlitz jusqu'au pont d'Iéna. Je me suis donné à moi-même la mission d'explorer les rives peu connues de la Seine et de décrire les populations qui les habitent. C'est une excursion curieuse, et n'offrant que le danger de lire quelques articles rapides comme le courant qui les entraîne.
Regardez sur les deux rives comme partout règnent le mouvement et le travail. Un énorme train de bois va passer sous le pont d'Austerlitz; quatre vigoureux compagnons, armés de longues perches, font mouvoir le radeau et le maintiennent contre les périls du courant. A coup sûr, si nous étions en Italie, les mariniers adresseraient une prière à la Madone avant de s'engager sous l'arche au pied de laquelle le flot tourbillonne; mais nous sommes à Paris, et l'équipage se borne à entonner une chanson en redoublant d'efforts. Encore quelques minutes, et le train sera amarré à côté de cinq ou six autres qui ont fait la même route et couru les mêmes dangers. Des ouvriers, nus jusqu'à la ceinture, dépècent ces radeaux éphémères et transportent sur le rivage les bûches qui s'amoncellent ensuite dans les chantiers. Rude labeur que rien n'interrompt, ni les chaleurs de l'été, ni les froids précoces de l'automne, jusqu'à ce que la capitale ait la quantité de bois nécessaire pour se chauffer pendant une année. C'est ici le cas d'entrer un moment dans la statistique. Il n'y a pas de voyage sans cela. Environ quatre mille cinq cents trains descendent annuellement la Seine. Chacun de ces trains se compose de dix-huit coupons formant un décastère, ce qui fait quatre-vingt-un mille décastères ou huit cent dix mille stères. Un stère égale une demi-voie ou un mètre cube. La consommation de Paris est donc de quatre cent cinq mille voies ou huit cent dix mille mètres cubes que nous amène la rivière. Ici c'est l'eau qui alimente le feu.
Ce rude démenti aux proverbes leur a été infligé par un bourgeois de Paris, nommé Jean Rouvet, qui vivait sous Charles IX. Avant lui, les disettes de bois étaient extrêmement fréquentes. Les chroniques du Moyen-Age sont pleines du récit des émeutes et séditions occasionnées par le manque de combustible. Les amoureux et les poètes qui vont abriter leurs rêveries dans les allées des bois de Boulogne ou de Vincennes, ne se doutent pas qu'ils parcourent les derniers débris des vastes forêts dans lesquelles les rois chevelus menaient leurs chasses gigantesques. Le cor d'ivoire de Roland a bien des fois réveillé ces vieux échos qui ne redisent plus maintenant que la fanfare du clairon de l'infanterie légère. Peu à peu le gibier, chassé par le bruit de la cognée du bûcheron, manqua aux plaisirs royaux; bientôt après les arbres eux-mêmes firent défaut. Il fallut songer à chercher ailleurs des cerfs pour les rois et des bûches pour les Parisiens. Des ordonnances des douzième, treizième et quatorzième siècles attestent ce manque de bois. On mit en coupe réglée les forêts de Sénart et de Fontainebleau, ressources immenses qui n'empêchèrent pas cependant le même inconvénient de se reproduire. L'usage des chantiers n'était pas connu. Le port de la Grève était le seul marché où le bois se vendit. Les bateaux qui l'avaient transporté servaient de magasins. Malheur aux Parisiens si la rivière cesse d'être navigable! les deux tiers de la population seront obligés de souffler dans leurs doigts en demandant au ciel tantôt la crue, tantôt la baisse des eaux, tantôt enfin la cessation de la gelée. Quelle influence n'eût pas exercée à cette époque l'ingénieur Chevalier avec son baromètre! Mais alors on ne connaissait ni les baromètres ni les ingénieurs. Cet état de choses dura jusqu'au jour où enfin Jean Bouvet vint, tout aussi à propos que Malherbe, ce me semble.
L'idée de Rouvet était si bonne, si juste, si raisonnable, que ses contemporains le traitèrent de fou. Je vous laisse à penser comment les bailleurs de fonds du temps de Charles IX durent recevoir un homme qui leur proposait de s'associer à une entreprise dont le but était d'approvisionner Paris de bois qu'on ferait venir par la Seine sans le secours d'aucun bateau, et sans craindre ni les inondations, ni la sécheresse, ni le gel, ni le dégel. Un de ces bailleurs de fonds, devançant Shakspeare de près d'un siècle, répondit à Jean Rouvet qu'il croirait à la possibilité d'exécution de son projet, lorsqu'il verrait les forêts se mettre en marche vers Paris et se vendre elles-mêmes sur le port de la Grève.
Les forêts marchèrent en effet, quoi qu'en pût dire le Macbeth de la finance; mais Jean Bouvet était mort de chagrin et de misère, comme tous les inventeurs, quand ce prodige eut lieu. Un autre bourgeois, René Arnoul, prit l'idée abandonnée et la mit en pratique. Les petites rivières qui forment la partie supérieure du bassin de la Seine traversaient d'immenses forêts en quelque sorte vierges. Jean Rouve voulait qu'on y jetât les bûches, qu'on les abandonnât au courant, et qu'on leur fit ainsi parcourir sans frais un trajet considérable. Les bûches arrêtées ensuite à l'endroit où les rivières tombent dans la Seine ou dans ses grands affluents, devaient être réunies en train et dirigées sur Paris. C'est ce plan qu'exécuta René Arnoul en vertu d'une concession de Charles IX. Les lettres patentes qui investissaient l'industriel de son privilège furent signées deux jours avant la Saint-Barthélemi.
C'est depuis lors que Paris a cessé de grelotter. Pour apprécier à sa juste valeur l'invention de Rouvet, il ne faut pas oublier que les canaux de Briare et d'Orléans n'existant pas, les bois traversés par ces canaux et par la Loire ne pouvaient envoyer leurs produits dans la capitale.
Revenons maintenant aux trains de bois amenés sur le quai d'Austerlitz. Cette digression n'est pas aussi inutile qu'elle en a l'air; car j'ai à vous parler des débardeurs, et sans Rouvet les débardeurs n'existeraient pas. Je pourrais auparavant vous conduire au bal de l'Opéra; mais le temps des bals est passé: nous le reverrons l'an prochain. Observons d'abord le débardeur sur les lieux mêmes ou il a pris naissance, c'est-à-dire dans l'eau. Le débardeur est amphibie.
Ni vous, ni moi, ne ferions de bons débardeurs. Hercule, Thésée, Samson, feu le géant Bihin, seraient tout au plus admis dans la corporation. On prendra une idée de la force que doivent avoir ces ouvriers, en sachant qu'un stère de bois rondin sorti de l'eau depuis deux ans pèse quatre cent seize kilogrammes, et qu'à la sortie de la rivière il a près d'un cinquième de plus de pesanteur.
Concevez-vous que ce soient de pareils hommes que la mode ail pris pour type de l'esprit, de la gaieté, de la verve, et même de la finesse qu'on dépense dans une nuit de carnaval? Le débardeur est le héros de tous les bals autorisés et non autorisés; il fait partie de l'histoire de France; on l'a poétisé, idéalisé, élevé jusqu'à l'art. Garanti et les grisette parisiennes ont pris le débardeur sous leur protection, l'un en dessinant son costume, les autres en le portant. Je voudrais que les débardeurs du Café Anglais ou de la Cité d'Or pussent entendre une conversation de leurs collègues de la Râpée, ou seulement qu'ils assistassent à un de leurs déjeuners. Voici la carte de quelques-uns. Montre-moi ton menu, je te dirai qui tu es.
Les débardeurs du port des Invalides prennent un verre d'eau-de-vie à trois heures du matin; à neuf heures, ils mangent la soupe et boivent un litre de vin; à midi, léger repas et léger litre, à six heures, souper et litre. Dans l'intervalle, ils consomment trois ou quatre litres et cinq à six petit-verres.
Les débardeurs de presque tous les autres ports se livrent à la même consommation, et ne différent que par la quantité de litres et de petits verres. Ceux de Bercy ne boivent que du vin blanc et presque pas d'eau-de-vie. On voit qu'il va loin de là au débardeur délicat, pimpant, musqué, des vignettes et des albums. Les femmes des débardeurs de Bercy, de la Râpée, du port aux Vins, des Invalides, sont généralement blanchisseuses; celles des Tuileries s'adonnent généralement à la vente du beurre, des oeufs, du fruit, du poisson dans les marchés et dans les rues. Quand ces messieurs ne travaillent pas, ce sont ces dames qui les nourrissent. Malgré sa grossièreté et sa rudesse native, le débardeur n'est point complètement étranger au culte des Muses. Comme les potiers, les tisserands, les cordonniers, les menuisiers, les maçons, les vitriers, les débardeurs ont aussi leur poète dans le nommé Ferrand. Ce débardeur compose des chansons qui ne manquent ni d'esprit ni d'élégance.
Gavard, le célèbre anatomiste, trop pauvre pour se livrer à ses études, joignit pendant quelque temps le métier de débardeur à celui d'étudiant. Caché parmi les ouvriers de la Râpée, il gagnait l'été de quoi suivre les cours pendant l'hiver. Ce dévouement peut témoigner de la force de son âme et de son tempérament.
Chose extraordinaire! de tout temps la mode a pris les débardeurs sous sa protection. La fièvre philanthropique dont tous les esprits furent atteints dans les premières années du lègue de Louis XVI, produisit des miracles en faveur des débardeurs. Notre philanthropie est bien mesquine auprès de celle du dix-huitième siècle. La charpie pour les Grecs, produit des loisirs patriotiques de nos femmes de banquiers, pâlit singulièrement à côté du prix que fonda une réunion de marquises et de duchesses en faveur de l'inventeur du meilleur moyen mécanique pour mettre les trains en chantier sans entrer dans l'eau. Les livres de médecine étaient remplis de la nomenclature de toutes les maladies auxquelles les débardeurs étaient exposés. Outre les fièvres aiguës, les pleurésies, les péripneumonies, la toux, la dyspnée, et diverses autres affections de poitrine, il leur survenait encore, disait-on, des ulcères aux jambes extrêmement difficiles à guérir. In cruribus ulcéra sunt sanatu difficilia, dit un médecin qui florissait vers 1784. Il fallait, à tout prix, débarrasser ces pauvres débardeurs de la dyspnée et des ulcères, et nul doute que l'on n'y fût parvenu, car ce que femme veut, la médecine le veut, si la Révolution française n'eût disperse le club des amies des Débardeurs. De nos jours, un praticien dont le talent et la bonne foi ne sauraient être mis en doute, Parent-Duchâtelet, qui, lui aussi, s'était fait débardeur par amour de la science, a publié les résultats de son séjour parmi cette classe de la population. Ce rapport charmerait bien les marquises du dix-huitième siècle, si elles pouvaient revenir à la vie; elles y verraient que leurs chers débardeurs ne sont pas plus malheureux que les autres ouvriers; que le séjour dans l'eau n'occasionne pas autant de maladies qu'on le croyait; que ces ulcères difficiles à guérir, dont s'épouvantait l'ancienne médecine, ne sont qu'une affection peu dangereuse, commune à d'autres professions, et qu on désigne vulgairement sous le nom de grenouille. Parent-Duchâtelet a vu un débardeur de soixante-douze ans qui, après avoir passé la moitié de sa vie dans l'eau, absorbait ses litres et ses petits verres comme n'importe quel charpentier. Il est donc moins urgent qu'on ne le pensait au dix-huitième siècle de trouver un moyen mécanique pour mettre les trains en chantier sans entrer dans l'eau. Les débardeurs, eux-mêmes ne sentent pas charmés de voir se résoudre ce problème, car une découverte semblable diminuerait considérablement leur salaire.
(Les vrais débardeurs, dessin de Daumier.)
Mais nous voici en présence d'une nouvelle espèce de débardeurs: ce sont les déchireurs de bateaux, ainsi nommés parce qu'ils mettent en pièces les bateaux qui descendent, chargés de bois, la Haute-Loire, l'Allier et les autres rivières dont le cours ne peut se remonter. On évalue annuellement; trois ou quatre mille le nombre des embarcations ainsi écharpées. Du déchireur au débardeur il n'y a que quelques petits verres de différence. Nous en dirons autant des lâcheurs de trains, ou gens chargés de les faire passer sous les ponts, et nous terminerons par un tableau de la population des débardeurs ainsi qu'elle est répartie:
Port de Bercy (deux rives) 112
Port de la Râpée 92
Port aux Vins 40
Port des Tuileries 40
Clichy-la-Garenne 10
Choisy-le-Roi 30
Canal Saint-Martin 12
DÉCHIREURS DE BATEAUX.
Ile des Cygnes 150
Gare Saint-Denis 6
Bassin de l'Arsenal 6
Bassin de la Villette 5
Sur divers points 11
LACHEURS DE TRAINS.
Port des Invalides 17
Port des Tuileries 14
Ces diverses classes forment ce que nous pourrions appeler l'aristocratie de l'eau. Voici maintenant ses prolétaires. Voyez-vous là-bas ces hommes au teint livide, aux traits amaigris, aux vêtements délabrés, entrés dans la vase jusqu'au genou; ils agitent de vastes sébiles en bois, dans lesquelles ils lavent la boue comme si c'était le sable fantastique du Potose. Ces gens-là cherchent de l'or là où vous ne voyez que des immondices. Les ruisseaux de Paris tombent dans la Seine, et, avec eux, tout ce qu'ils peuvent emporter; de plus, on y jette les glaces et les neiges, elles entraînent une grande quantité de matières qui, ne surnageant pas, se précipitent et se déposent sur le fond jusqu'à une distance assez éloignée des bords. De ces causes, et de plusieurs autres ressortant des lois hydrauliques particulières aux fleuves, il est résulté que le sol de la Seine s'est considérablement exhaussé. En quelque endroit qu'on l'examine, jusqu'à cinq ou six pieds de profondeur, et quelquefois même davantage, il est composé de sable et de vase renfermant une foule de particules métalliques, fer, cuivre, plomb, étain, or et argent, quelquefois en petits lingots, ordinairement ouvragés; plus, des clous, des boutons de guêtres, des épingles, des fragments de toutes sortes d'ustensiles. Pour extraire les parcelles de métal, des malheureux entrent dans ce Pactole fangeux, y restent depuis le matin jusqu'au soir, et cela pendant six mois de l'année; ils gagnent quarante sous par jour. Quand le froid est trop vif, ils exercent leur industrie en fouillant les ruisseaux. C'est en voyant le fer aigu dont ils sont armés, et l'ardeur avec laquelle ils travaillent que le peuple les a surnommés ravageurs.
Pauvres gens, les trottoirs à rebords viennent de leur enlever cette ressource!
Le nombre des ravageurs est connu: on en compte six dans file Saint-Louis, huit dans la Cité, cinq au pont Saint-Michel, deux à l'Hôtel-dieu.
La population ouvrière vivant exclusivement de la rivière ne dépasse pas en tout six cent soixante-dix personnes; mais, dans cette promenade rapide, nous n'avons examiné que les industries avouées; que de gens viennent chercher sur les bords du fleuve les moyens de soutenir leur existence aléatoire! que de bohémiens, depuis le rôdeur de rivière, écumeur d'eau douce poursuivant sa proie la nuit de bateaux en bateaux, jusqu'au chiffonnier dressant son chien à lui rapporter l'immonde épave de l'égoût! Nous sommes loin d'avoir terminé notre exploration de la Seine; un autre jour nous reviendrons sur l'eau.