AUTEURS DRAMATIQUES.
La critique, s'occupant à l'avance de la tragédie de Judith, tombée lundi dernier au Théâtre-Français, s'étonnait qu'une femme osât aborder le théâtre, et prétendait qu'une telle hardiesse n'avait pas d'exemple dans notre histoire littéraire. Une simple nomenclature prouve que la tragédie nouvelle n'est pas sans antécédents.
La première femme dont il soit parlé dans l'histoire de notre théâtre est Marguerite ne Valois, soeur de François Ier et femme d'Henri d'Albret, roi de Navarre; elle mourut âgée de cinquante-neuf ans, le 18 décembre 1549. Il nous reste d'elle des mystères, des comédies et des farces: les Innocents, la Nativité de Jésus-Christ, l'Adoration des trois Rois, le Désert, la Farce de trop, prou, peu, moins.
Louise Labé, connue sous le nom de la Belle Cordière, suivit de près la reine de Navarre; célèbre par sa beauté et son esprit, elle était encore renommée comme musicienne. Entre autres ouvrages, elle a composé une espèce de drame intitulé: le Débat de la Folie et de l'Amour, où La Fontaine a puisé le sujet d'une de ses plus jolies fables.
Madeleine Desroches et sa fille Catherine Desroches parurent vers la même époque. Dans leurs Oeuvres poétiques imprimées à Paris en 1578, on trouve Tobie, tragi-comédie, et une pastorale à six personnages; on a aussi imprimé sous leur nom la tragédie de Panthée, jouée par les comédiens de l'hôtel de Bourgogne; mais on attribue généralement cette pièce à Jules de Guersans, avocat au parlement de Rennes, amant malheureux de Catherine Desroches.
Pendant le fameux siège de La Rochelle, en 1573, sous Charles IX, les assiégés, qui se comparaient volontiers, dans leur campagne biblique, au peuple fidèle de Bethulie, accueillirent avec enthousiasme une tragédie d'Holopherne. Cette pièce, qu'il serait sans doute curieux de comparer avec la Judith de madame de Girardin, était aussi l'oeuvre d'une femme, épouse d'un des chefs du parti calviniste, de Catherine de Parthenay, vicomtesse de Rohan.
Le dix-septième siècle a donné au théâtre un assez grand nombre de femmes auteurs; parmi elles on compte mademoiselle Cosnard, auteur de la tragédie des Chastes Martyrs; madame de Saint-Balmont, qui fit celle de Marc et Marcellin; Françoise Pascal, dont on a joué l'Endijmion et le Vieillard amoureux, pièce comique en vers de quatre pieds. Mais une femme plus connue que celles que nous venons de citer est madame de Villedieu (Marie Hortense Desjardins), dont les romans rendirent à la littérature contemporaine le service de faire passer le goût de ceux de Scudéri et de La Calprenède; en l'année 1662, elle fit représenter une tragédie de Manlius Torquatus, bientôt suivie de celle de Nitétis et du Carrousel du Dauphin: cette dernière pièce resta moins long-temps au théâtre que les précédentes.
Les Petits Moutons de madame Desnoulières l'ont assurément rendue plus célèbre que sa tragédie de Genséric, jouée sans aucun succès, en 1680, par la troupe de l'hôtel de Bourgogne.
Parente des deux Corneille, mademoiselle Bernard crut sans doute que le talent dramatique appartenait à toute sa famille; elle fit représenter deux tragédies: Laodamie, en 1689, et Brutus, en 1691. Nous mettons sous les yeux de nos lecteurs un passage de cette dernière pièce, que Voltaire n'a pas dédaigné d'imiter:
BRUTUS.
N'achève pas: dans l'horreur qui m'accable,
Laisse encore douter à mon esprit confus
S'il me demeure un fils, ou si je n'en ai plus.
TITUS.
Non, vous n'en avez point, etc.
Voici le même passage dans Voltaire:
Arrête, téméraire:
De deux fils que j'aimais le ciel m'avait fait père;
J'ai perdu l'un; que dis-je! Ah! malheureux Titus,
Parle, ai-je encore un fils?
TITUS
Mon, vous n'en avez plus.
L'envie et la méchanceté contestèrent à mademoiselle Bernard la propriété exclusive de ses oeuvres, et l'on fit honneur à Fontenelle de ses succès dramatiques, couronnés, en 1695, par la tragédie de Bradamante.
Mademoiselle de Saintonge termine le dix-septième siècle. Son goût la porta vers l'opéra: Didon, Circé et le ballet des Saisons furent reçus avec applaudissement.
Mademoiselle Barrier, au commencement du dix-huitième siècle, s'annonça par une tragédie d'Arrie et Petus, que l'on attribua à l'abbé Pellegrin. Pour détruire ce soupçon, elle fit jouer Cornélie l'année suivante; mais ce fut encore à Pellegrin qu'on en attribua la gloire, en vain donna-t-elle depuis Tomyris, la Mort de Jules César et la comédie du Faucon, on douta toujours qu'elle en fût véritablement l'auteur, et cependant l'excessive médiocrité de toutes ces pièces semblait en garantir l'authenticité. Il est vrai de dire aussi que cette médiocrité même était une preuve non moins forte en faveur de l'abbé Pellegrin.
Mesdames Bisson de la Coudrais, Monicau, et mademoiselle Flamina, ont fait représenter quelques comédies, dans le dernier siècle, sur le théâtre de la Comédie-Italienne, mais peu de femmes ont écrit autant d'ouvrages dramatiques que madame de Gomez, fille du comédien Poisson. Indignée de l'injustice des critiques contemporains, qui, après le succès éclatant de sa tragédie d'Habis, jouée en 1714 et long-temps restée au théâtre, prétendaient qu'elle avait emprunté le secours poétique d'un teinturier, elle fit imprimer en tête de sa pièce une préface où elle donna à ses calomniateurs le démenti le plus formel.
Nous devons à madame Du Bocage les Amazones. Madame de Graffigni est l'auteur d'une seule pièce de théâtre intitulée Cénie, dont le succès a surpassé celui de toutes les pièces dont nous venons de donner la liste.
Olympe de Gouges, envoyée à l'échafaud par Robespierre, qu'elle avait osé attaquer, fit représenter à la Comédie-Italienne et au Théâtre-Français plusieurs pièces oubliées, entre autres l'Esclavage des Nègres, jouée le 4 décembre 1790; MM. Étienne et Martainville assurent que, sans égard pour le beau sexe, le public siffla impitoyablement cette pièce.
De nos jours, la Suite d'un Bal, de madame de Bawr, et les comédies et les vaudevilles de madame Ancelot ont réussi à la scène. Madame Louise Collet est auteur d'un drame en un acte, joué à l'Odéon. Le Gladiateur, tragédie représentée en 1842 au Théâtre-Français, est l'oeuvre de madame d'Altenheym, fille de M. Soumet. La Cosima, de madame Sand, a été jugée avec une sévérité passionnée. Enfin madame de Girardin vient terminer la liste de ces dames auteurs, parmi lesquelles il faut aussi ranger la mère de l'auteur de Judith; madame Sophie Gay a donné au Théâtre-Français le Marquis de Pomenars et la Pauvre Fille, qui, malgré tout le talent de mademoiselle Mars, ne put avoir, en 1824, qu'une, seule représentation.
Dans cette liste de pièces que nous avons rapidement énumérées, on compte, comme il est facile de le voir, beaucoup plus de revers que de succès. La Judith de madame de Girardin vient encore grossir le nombre de ces tentatives malheureuses.