Courrier de Paris.
MONROSE.--MADAME DAMOREAU.--LES BOUTIQUES ET LES COMTESSES.--M. LE PRINCE DE MOSKOWA.--LE LILAS ET LA PIERRE DE TAILLE.--LA POLITIQUE ET LES CASSEROLES.--M. ALEXANDRE DUMAS.--LES DEMOISELLES DE SAINT-CYR.--LES POETES AU DÉSESPOIR.--UN MOT DE BOILEAU.--LE CHAMP-DE-MARS A LOUER.
La semaine a commencé tristement, avec la nouvelle de la mort de Monrose. Comment ne pas s'occuper d'abord de ce trépas subit qui nous enlève un de nos plus adorables et de nos plus spirituels comédiens? L'autre jour, un millionnaire expirait dans son luxe et dans sa magnifique oisiveté. Qui s'en est inquiété? Quels regrets cette mort splendide a-t-elle excités dans la ville? On a dit: Il vivait, il est mort, et un instant après, excepté les héritier», personne n'y songeait plus. Monrose meurt, il meurt pauvre, et voilà que partout on s'en afflige. Ainsi la foule a d'admirables moments de discernement et de justice; elle est ingrate parfois, et les philosophes n'ont pas manqué de l'en accuser. Mais entre deux tombes, il est rare qu'elle se trompe et ne se contente pas de donner un regard de curiosité au mort fastueux, pour aller accompagner de ses adieux le mort utile. C'est ainsi que Monrose a recueilli la part des souvenirs et des regrets, dans cette rencontre funèbre. Avec le riche s'est éteint le bruit de ses fêtes retentissantes: sur la tombe de Monrose, survit la mémoire de ses services, de son talent et de l'honnête plaisir qu'il a donné. Et qui pourrait nier que la vie d'un comédien comme Monrose ne soit aussi regrettable qu'elle a été agréable et utile aux autres? N'est-ce donc rien d'avoir attiré la foule, pendant plus de trente ans, aux jeux poétiques de la fantaisie et de l'esprit, pour lui offrir animés et vivants, par une sorte de merveilleuse incarnation, tous les types sortis du cerveau de nos meilleurs auteurs comiques? L'acteur qui s'associe avec ce bonheur, cette vérité et cette puissance aux créations de l'esprit et du génie, n'honore-t-il pas, à son tour, son pays et son époque? N'a-t-il point sa place marquée à la droite des hommes illustres dont il a été le traducteur habile et le véridique interprète?
Vente publique au profit de la Guadeloupe, dans la Salle de la Reine au Palais-Royal.
La comédie avait tout préparé pour que Monrose ne pût lui échapper. Fils de comédien, né en pleine comédie, il fut pour ainsi dire ondoyé dans la coulisse. Vers 1785, à Besançon, naquit Monrose. Autour de son berceau, tout jouait la comédie: père, mère, tantes, frères et soeurs. On peut dire que Monrose suça, au biberon, des fragments de Molière, de Regnard, de Marivaux et de Beaumarchais. Enfant, il avait déjà des airs éveillés de Frontin, de Figaro, de Labranche et de Mascarille. Devenu jeune homme, il ne dégénéra point de ses pères; Monrose lit ses premières armes en province, comme Molière peut-être, entre quatre chandelles sur quelques planches mal closes. Puis, il vint à Paris; ce fut un grand jour pour notre artiste que le jour où il monta, Figaro imberbe, sur le théâtre des jeunes élèves, armé de la guitare et coiffé de la résille. On l'applaudit; car il était difficile à cet oeil intelligent, à cette vive et mobile physionomie, à toute cette verve et à tout cet esprit, de ne pas réussir dès son premier mot. De là, Monrose passa au théâtre Montansier; par Thalie! c'était faire un pas de géant. Il y rencontra Brunet et Tiercelin; Potier ne devait pas tarder à compléter le triumvirat. Monrose, tout Figaro qu'il était, eut peur de ces grands noms et de ces grandes renommées; dans un accès de modestie, il alla chercher des rivaux moins en crédit; et ainsi Monrose échappa au vaudeville. Molière s'en réjouit et l'adopta définitivement.
Monrose.
Monrose fit rire Bordeaux, égaya Nantes, amusa l'Italie, à la suite de mademoiselle Rancourt qui avait l'emploi de l'épouvanter; quand la sombre Cléopâtre ou l'implacable Athalie avait donné le frisson à Naples et à Milan, Monrose arrivait, et le sourire et la gaieté avec lui. L'invasion de 1814 força Monrose de rentrer en France, comme s'il eût été un corps d'armée ou un capitaine. Les succès qu'il obtint sur le grand théâtre de Lyon émurent la Comédie-Française, qui l'appela enfin et lui dit: Sois mon Figaro!
Depuis ce moment, Monrose s'était donné corps et âme à l'étude de son art, au culte des maîtres de la scène, à la prospérité du théâtre, aux plaisirs du public, prêtant aux poètes anciens et nouveaux le feu de son regard, l'accent vibrant de sa parole, la vivacité et l'ardeur de son talent incisif. Et partout, en tout temps, avec tout le monde, soit qu'il eût affaire à Molière ou à Regnard, à Dancourt, à Beaumarchais, à Boissy, à Destouches, à Marivaux, à Le Sage; soit que Picard, Alexandre Duval, ou M. Scribe, l'appelassent à leur aide, il leur prêtait à tous avec prodigalité, vieux ou jeunes, hommes de génie ou hommes d'esprit, les trésors de verve comique dont il était doué: un organe sonore, mordant et souple, un geste prompt, net, expressif, étincelant, un coup d'oeil plein de hardiesse, d'intelligence et de feu, la singulière mobilité d'un masque enjoué et provoquant, la charmante légèreté du jarret et de l'allure, la promptitude du trait et de la répartie aiguisée au fil de la parole, et tous ces jets éblouissants, toutes ces fantaisies audacieuses qui caractérisent le Frontin, le Mascarille et le Figaro; art charmant, qui faisait de Monrose le comédien le plus piquant, le plus spirituel, le plus délié, le plus hardi, le plus entraînant, et aujourd'hui le plus regrettable.
Maintenant, cette gaieté est éteinte et ensevelie. Mais le public sait-il assez tout ce que coûte à l'acteur le rire qu'il excite et le plaisir qu'il donne? A la fin de sa vie, Monrose était tombé dans une sombre mélancolie; il est mort inquiet et profondément triste. O public! amuse-toi et ris à gorge déployée!--Le cortège funèbre était nombreux: les lettres et le théâtre s'y montraient en deuil. M. Samson a prononcé sur la tombe des paroles touchantes; et qui pouvait mieux parler de Monrose que l'homme dont le talent survivant adoucit sa perte? A ce titre M. Régnier, de la Comédie-Française, aurait pu louer Monrose à coté de M. Samson.--Ainsi, tout est dit, en ce monde, pour ce charmant comédien, qui fut en même temps un homme de talent et un honnête homme. Mais quelle voix délicate et souple chante mélodieusement du côté de l'Opéra? Cette voix a une douceur et un charme auxquels nous ne sommes plus accoutumés; elle arrive et chatouille notre oreille meurtrie par les efforts violents et les oeuvres assourdissantes. Qu'est-ce donc? un gosier de fauvette ou madame Damoreau? C'est madame Damoreau! Vraiment, nos seigneurs et maîtres les théâtres lyriques sont de singuliers sultans: ils avaient là, en leur pouvoir, cette voix exquise et suave, cette mélodie qui s'appelle madame Cinti-Damoreau, et les maladroits l'ont laissée partir et s'envoler de royaume en royaume, jusqu'au fond de la Russie, comme un écho charmant qui s'éteint en s'éloignant, et qu'on écoute encore. L'écho est revenu, la fée mélodieuse vient de reparaître au milieu de son cortège de notes gracieuses et caressantes, mais de reparaître un soir seulement, pour recueillir la moisson dorée et parfumée d'une représentation à bénéfice. N'aurez-vous pas, cette fois, le bon esprit de la garder et de la retenir? et faudra-t-il qu'elle aille encore attendrir les rochers de quelque Norvège-, adoucir et civiliser les ours du Volga ou du Don, ou faire marcher les murailles de Novogorod?
On va le soir porter son bravo à la voix de madame Damoreau; le matin, on avait donné son offrande aux infortunes de la Guadeloupe: ainsi l'on passe de la charité au plaisir. Quel meilleur emploi de la vie? Si le plaisir est ingénieux à séduire, heureusement la charité ne l'est pas moins. Après les bals bienfaisants et les concerts philanthropiques, que faire? Il semblait qu'on fût à bout d'attrayantes inventions; mais la charité a de l'imagination, Dieu merci! Voyez-vous ce palais d'un roi transformé en bazar? Des boutiques, des marchandises, des marchandes s'établissent et s'étalent sous ces lambris qui n'ont abrité jusqu'ici que des princes, des rois et des empereurs. Entrez, Messieurs! entrez, Mesdames! le vaste magasin est ouvert: choisissez à votre goût, achetez à votre fantaisie: l'or que vous jetterez ici retombera en consolations sur une terrible infortune; il donnera du pain aux affamés et relèvera les maisons incendiées. Marie-Amélie a patronné de sa protection royale cette vente publique au profit de la Guadeloupe infortunée, et aussitôt la salle du Palais-Royal, dite salle de la Reine, s'est ouverte à cette pensée bienfaisante. Comtesses et duchesses, le faubourg Saint-Germain et la Chaussée-d'Antin, prennent pince au comptoir. Voulez-vous des tableaux et des bronzes? madame de Chabot en tient un entrepôt complet. Des bretelles ou des gants? voyez madame de Montesquiou. Madame de Coigny ne laisse rien à désirer pour la confection des châles et des mantelets; et pour la bijouterie, mesdames d'Elchingen, de Fezensac, d'Hautpoul et de Castellane n'ont pas leurs pareilles. N'oubliez pas surtout mesdames de Trévise, de Praslin, de Ségur, de Montjoye, d'Audenarde, du Roure, de Lariboissière, de Vatry, etc., etc., elles sont assorties à la dernière mode et dans le goût du jour.
Nota bene. On ne marchande pas, mais on est libre de donner 300 fr. d'un paquet de plumes et 1,000 fr. d'une boîte de pains à cacheter. Rare et délicieux trafic, où le vendeur ne garde rien pour lui, et où l'acheteur délie les cordons de sa bourse avec plaisir! D'une part, la grâce charmante et désintéressée des marchandes; de l'autre, la prodigalité du chaland, et plus loin, un grand désastre qu'on soulage!
N'ayant pas de babilles à gagner comme leurs pères, les fils des héros de l'Empire cherchent un champ de combat dans les arts. Heureux ceux qui trouvent à y occuper noblement leurs loisirs! Il y a quelques semaines, l'héritier d'un nom des plus redoutés et des plus vaillants a lancé, au second Théâtre-Français, une petite comédie en vers, faute de pouvoir jeter un escadron sur les Prussiens et les Cosaques. Aujourd'hui c'est M. le prince de la Moscowa qui dirige une armée harmonique dont il est le fondateur et le général. Les différents régimens, flûtes, violons, basses, bassons, tout ce qui constitue la grande armée musicale, ont fait l'autre jour leurs manoeuvres dans la salle de Hertz. M. le prince de la Moscowa commandait avec un sang-froid et un talent remarquables, et son armée a triomphé sur toute la ligne. Quelle plus charmante et plus agréable victoire, aujourd'hui que le temple de Janus est fermé!
La pierre de taille envahit Paris de plus en plus: c'est le moment de s'écrier comme Horace: «Bientôt les villes ne laisseront plus un sillon à la charrue!» Un pauvre jardin était échappé, sous mes fenêtres, à la férocité de la truelle; ils viennent de le détruire! et quelle saison ont-ils choisie pour cet assassinat? le mois de mai, le temps on la victime me souriait dans sa jeune verdure et renaissait. Un lilas en fleurs est resté, charmant, parfumé, étalant sa robe embaumée. Le premier jour, à la vue de cette fleur si tendre, le coeur leur a manqué; mais, les maçons qu'ils sont, ils la tueront demain!
Les grands préparatifs pour le bal de M. Sauzet continuent; il est surtout question d'un souper monstre: le président de la Chambre des Députés irait sur les brisées de Lucullus. M. Sauzet est pourvu, dit-on, d'un Vatel bien capable, par ses talents superfins, de sortir victorieusement de cette grande nuit culinaire. Un député du centre, ami particulier de M. Sauzet, vient d'être mis en communication avec ce grand homme, pour s'entendre sur le menu: M. Sauzet a bien d'autres soins en tête, et le repas parlementaire qu'il préside tous les jours en séance publique lui suffit et au-delà. L'ami s'entretenait donc avec le grand Vatel.--Vous savez que nous avons toute la Chambre, lui dit-il, la gauche et la droite, le centre, le tiers-parti et les extrémités. Comment pouvez-vous traiter tous les partis?--Monsieur, répondit fièrement Vatel, comme homme, j'ai une opinion; mais comme cuisinier, je n'en ai pas.»
A la première représentation de Lucrèce on a remarqué que M. Alexandre Dumas sortait à tous les entr'actes, et se promenait dans les corridors, tête nue et dans une agitation singulière. Un de nos critiques les plus spirituels va droit à lui, et lui prenant la main: «Eh bien, mon cher, que dites-vous de cela?» M. Dumas, entr'ouvrant sa loge, et prenant vivement sa canne et son chapeau: «Mon cher M. ****, je m'en vais, s'écrie-l-il; je vais travailler!» Est-ce une conversion, est-ce une impertinence?--La veille, M. Alexandre Dumas avait lu, au Théâtre-Français, un drame en cinq actes et en prose, intitulé: Les Demoiselles, de Saint-Cyr. Lucrèce n'était pas née, et M. Dumas aura peut-être oublié de travailler ces demoiselles.
Le succès de M. Ponsard jette le trouble et le désespoir dans la nation des dramaturges et des poètes; d'abord, les trois cents auteurs qui sont sortis du collège ou de l'École de Droit, avec une tragédie de Lucrèce dans la poche, ne peuvent comprendre qu'on leur ait préféré M. Ponsard; ils crient au passe-droit et à la trahison; les poètes en exercice ne sont pas moins blessés des couronnes qui tombent de toutes parts sur le jeune front de M. Ponsard. Ils se plaignent amèrement de la critique qui les dépossède de leur gloire, au profit de cette muse nouvelle-venue, et prétend que depuis vingt ans, depuis trente ans peut-être, la Melpomène n'a rien produit de comparable à Lucrèce. «Et ma tragédie, dit celui-ci; et mon drame, s'écrie celui-là; pour qui et pour quoi les prenez-vous?» Je déclare que j'ai reçu, pour ma part, plus de vingt épîtres de reproches poignants et de réclamations attendrissantes; un tragique, entre autres, m'écrit: «Monsieur, vous affirmez qu'aucun succès, obtenu depuis trente ans, ne peut le disputer au succès de Lucrèce. Vous devriez savoir, monsieur, que ma tragédie de Caracalla aurait été représentée plus de deux cents fois, si le Théâtre-Français avait voulu la jouer une seule. J'ai l'honneur de vous saluer.»
Les Romains de M. Ponsard ont le grand mérite d'être Romains; ils ne ressemblent pas à ces héros latins à la Scudéry, dont Boileau se moque si ingénieusement.--«Mercure: Tiens, regarde tous ces gens-là, les connais-tu?--Le Français: Si je les connais; eh! ce sont la plupart des gens de mon quartier. Bonjour, madame, Lucrèce! bonjour, monsieur Brutus! comment vous portez-vous?»
Le Champ-de-Mars lui-même n'échappera pas à la spéculation. On annonce qu'une société s'est formée pour le prendre à bail, et le transformer en café-restaurant et dansant. Nous arriverons, peu à peu, à faire une salle de billard de la plaine Saint-Denis.