THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE.
Le Puits d'Amour, opéra-comique en trois actes, paroles de MM. Scribe et de Leuven, musique de M. Balfe.
Il y avait une fois, à Londres, une jeune Irlandaise arrivée depuis peu de son pays, et nourrissant en secret dans son coeur une passion profonde. Elle avait tout ce qu'il faut pour cela, une âme tendre, confiante et naïve, une imagination vive et ardente. Elle avait aussi tout ce qu'il faut pour plaire et pour être aimée: une taille svelte et dégagée, une démarche élégante, des traits délicats et fins, des cheveux blonds les plus jolis du monde, des yeux bleus d'une transparence admirable, et le regard le plus coquettement spirituel. Cette jeune fille s'appelait Géraldine. Ce n'était d'ailleurs qu'une paysanne, ou tout au plus la fille de quelque petit bourgeois du pays: cependant elle avait reçu une éducation des plus distinguées. Elle pinçait de la harpe comme un professeur, et savait sur le bout du doigt la mythologie. Avec tant de qualités, tant de talents et tant de charmes, comment n'aurait-elle pas fait tourner toutes les têtes? Elle n'y manqua pas. Le shériff de Londres, sir Bolbury, fut bientôt à ses pieds. Le roi Edouard lui-même la remarqua, et épuisa en son honneur tous les trésors de sa rhétorique galante. Mais le coeur de la belle fut insensible à la séduction. Elle résista imperturbablement à l'éloquence du monarque et aux agréments du shériff. Rien ne put effacer de sa mémoire l'image de son ami Tony le matelot, ni le temps, ni l'absence, ni la mort elle-même. Voilà une amante modèle, et comme je vous souhaite d'en rencontrer une, ô lecteur!
Cependant Tony le matelot l'avait trompée, car il n'était pas matelot et ne s'appelait point Tony. C'était un jeune seigneur de la cour, le comte de Salisbury, rien que cela! qui, voyageant en Irlande, avait imaginé de prendre momentanément la veste courte et le chapeau goudronné pour se rapprocher d'elle et endormir sa défiance. Mais ce qui n'avait été d'abord à ses yeux qu'un passe-temps devint bientôt, les charmes et la vertu de Géraldine y aidant, un amour véritable, et par conséquent honnête. Le faux matelot feignit d'être rappelé à bord, et fit ses adieux à Géraldine, qui pleura beaucoup, lui fit promettre de revenir, et lui donna ce qu'elle avait de plus précieux, l'anneau de sa mère, comme un témoin irrécusable de l'engagement qu'elle prenait de n'être jamais qu'à lui.
A Londres, le comte ne tarda pas à voir Géraldine; mais c'était, je vous l'ai dit, un vertueux jeune homme, incapable de tromper plus long-temps celle qu'il aimait, incapable surtout de tendre des pièges à sa naïve confiance. Le roi lui imposait un riche et noble mariage, sous peine de disgrâce. Il tenait à la faveur, et il lui sacrifia son amour. Combien de courtisans, à sa place, se seraient montrés moins scrupuleux, et n'auraient renoncé ni à l'amour ni à la faveur!
«Va, dit-il à son page Fulby, va trouver Géraldine, et sans me nommer, dis-lui seulement que tu es chargé de lui remettre cette bague de la part d'un matelot nommé Tony. Ne lui dis pas que je ne l'aime plus, d'abord parce que cela n'est pas vrai, et puis je serais trop malheureux si elle me croyait parjure. Dis-lui seulement que Tony est mort, et qu'en mourant il l'aimait.»
Le page fait la commission, et se retire, tout surpris du calme stoïque avec lequel Géraldine a écouté la fatale nouvelle. Ce page est un enfant sans expérience, et qui ne comprend rien aux grandes passions. Géraldine est calme parce que sa résolution est prise; une résolution péremptoire, qui coupe court à toute douleur, et qui dispense les gens les plus malheureux de s'affliger. Tout auprès d'elle est un puits,--car la cruelle confidence lui a été faite au milieu de la place publique;--elle ne ressemblait pas au joueur, qui dit:
J'ai cent moyens tout prêts pour sortir de la vie,
La rivière, le feu, le poison et le fer,
et qui continue à vivre. Elle n'a qu'une seule pièce, dans son arsenal, mais elle n'hésite pas un seul instant à s'en servir. Elle monte sur la margelle d'un pas ferme et s'élance dans le gouffre béant le plus héroïquement du monde.
Ce puits avait été, une fois déjà, le théâtre d'une semblable aventure, et c'est pour cela qu'on l'appelait dans le quartier le Puits d'Amour. Mais la date de ce fait célèbre se perdait dans la nuit des temps, et depuis il s'était opéré dans les profondeurs du vieux monument des révolutions importantes, dont je ne puis me dispenser de vous raconter l'histoire.
Ce puits s'ouvrait dans le voisinage du palais des rois d'Angleterre. Or, le prédécesseur du roi actuel avait été un très-mauvais roi. Les mauvais rois sont assez naturellement défiants et poltrons. Il leur faut des cachettes et des portes de derrière. Le monarque dont je vous parle avait donc fait construire en secret un appartement au fond de sa cave, et avait pris le Puits d'Amour pour porte de derrière et pour escalier dérobé. Il suffisait de s'asseoir dans un fauteuil qui se trouvait là, et de presser une détente: brrrr! la machine se mettait en mouvement, le fauteuil s'élevait peu à peu jusqu'au niveau du sol, et vous arriviez hors du palais et au milieu de la place publique sans que personne en sût rien. Pour rentrer, la manoeuvre n'était pas plus difficile. Edouard, le roi actuel, trouvant les choses si bien disposées, avait tiré un grand parti de la machine et de l'appartement souterrain. De concert avec quelques familiers, il s'y livrait en secret, l'hypocrite! à des plaisirs que le décorum de la majesté royale ne lui eût pas permis de goûter autrement.
Lors donc que Géraldine se précipite dans le Puits d'Amour, au lieu de tomber dans l'eau, comme elle s'y attendait, elle rencontre la machine que j'ai décrite, qui se trouvait là tout à point, et qui l'apporte au milieu de là bande joyeuse et avinée. Figurez-vous un agneau qui tomberait au milieu des loups.
L'agneau ne voit pas d'abord tout son danger. Les loups vont venir, mais ils ne sont pas encore venus. Le seul présent est le moins redoutable de tous: c'est Salisbury, accompagné de Fulby, son page, Géraldine le reconnaît et n'éprouve aucune surprise.--Cela vous étonne? On voit bien que vous ne vous êtes jamais jeté dans un puits! Imaginez-vous donc qu'on prenne une pareille résolution, et qu'on fasse un pareil saut sans que la cervelle en soit un peu ébranlée! Géraldine a voulu mourir, elle a cru mourir, elle se croit morte, et pense que c'est seulement l'ombre de son amant qui lui parle, et qui presse de l'ombre de ses lèvres l'ombre blanche et délicate de sa jolie main. Le judicieux Salisbury se garde bien de la détromper: mais, au plus fort de ses transports amoureux «Vite! vite! cachez-vous, s'écrie le page qui faisait sentinelle: voici le roi!»
Salisbury pousse Géraldine dans un cabinet. Mais je vous ai dit que la jeune Irlandaise était une virtuose. Que trouve-t-elle dans ce cabinet? Une harpe. Or, tout harpiste est comme les tambours, qui ne sauraient voir leur instrument devant eux sans frapper dessus. Géraldine risque d'abord quelques arpèges; puis l'inspiration lui vient; le son de sa voix se marie bientôt comme de lui-même aux sons des cordes harmonieuses, et le roi dit: Qu'est-ce que cela?
Or, vous savez que le roi est peu scrupuleux quand il est dans ses petits appartements. Il fait boire à la pauvrette un vin perfide qui l'assoupit, puis il renvoie tout le monde, et...--Vous rougissez, madame? Rassurez-vous. Dieu protège la vertu en général, et Géraldine en particulier. Dieu, qui tient dans sa main le coeur des rois, envoie tout à coup à Edouard un irrésistible accès de mélomanie. Au lieu de mettre à profit ce moment si favorable, il prend le ton de l'orchestre, et se met en mesure, et chante si bien son bonheur qu'il oublie de le goûter. Ce que c'est que d'aimer la musique! le temps fuit, et l'occasion perdue ne revient pas. La police, introduite par Salisbury, s'empare du monarque, qu'elle ne connaissait pas, apparemment. Edouard se voit successivement arrêté par le shériff, malmené par les constables, berné par Salisbury, bafoué par Géraldine; et, après avoir été dupe de tout le monde,--inévitable et triste sort des rois!--il est obligé d'unir lui-même à son rival celle qu'il avait espérée pour maîtresse.
Voilà l'histoire de Géraldine et du Puits d'Amour. Elle n'est pas très-vraisemblable, il faut bien l'avouer. Est-elle du moins amusante? Cette question est délicate, et vous la déciderez mieux que moi.
J'aime mieux vous dire quelques mots de la musique de M. Balfe.
M. Balfe est ce compositeur anglais, ou plutôt irlandais, dont je vous ai annoncé l'apparition il y a quelques semaines. M. Balfe a beaucoup d'amis, amis très-zélés et très-bruyants. Mais, quelque bruit qu'aient fait ces messieurs, avant, pendant et après, ils n'ont pas empêché néanmoins qu'on entendit la partition de M. Balfe, et c'est là de leur part une insigne maladresse; pour M. Balfe, c'est un malheur. Sans cela on aurait pu du moins l'admirer de confiance.
Théâtre de l'Opéra-Comique--Le Puits d'Amour.--Audran,
rôle du comte de Salisbury; madame Thillon, rôle de Géraldine;
mademoiselle Darrier, rôle du page.
Avant la première représentation,--cette solennité musicale, comme le disait M. Balfe lui-même dans des réclames écrites de sa propre main,--l'auteur du Puits d'Amour était un athlète formidable qui allait tout écraser, un soleil étincelant, dont l'apparition sur l'horizon de l'Opéra-Comique allait plonger dans l'ombre les pâles étoiles qui se disputent un coin de ce ciel étroit et nébuleux. Aujourd'hui M. Balfe n'est plus qu'un compositeur comme il y en a tant, écrivant correctement la langue, sachant honnêtement son métier, et arrangeant assez proprement des idées qu'il a ramassées partout, dans le cour? de ses voyages.
Une montagne en mal d'enfant
Jetait une clameur si haute,
Que chacun, au bruit accourant,
Crut quelle accoucherait sans faute
D'une cité plus grosse que Paris:
Elle accoucha d'une souris.