Une visite à la Chambre des Députés..

Tout le monde, en France, s'occupe de la Chambre des Députés; on en parle au moins une fois chaque jour en chaque commune de France. L'habitant de la province, lorsqu'il vient à Paris, ne manque pas plus de visiter le palais des représentants, qu'un vrai croyant de se prosterner dans le temple de la Mecque. Cependant, peut-être en est-il de la Chambre comme de beaucoup de choses qu'on a sous les yeux, et qu'on se contente de voir sans jamais les regarder; peut-être une vue d'ensemble manque-t-elle à ceux qui connaissent bien les détails, une vue des détails à ceux qui connaissent l'ensemble. Voulez-vous, lecteur, m'accepter pour cicérone, et me suivre au palais de ceux qui ont l'honneur d'être nos représentants, ou, si vous l'aimez mieux, qui nous font l'honneur de nous représenter?

Chemin faisant, et pour semer la route de réflexions conformes à l'objet de notre voyage, jetons un moment les yeux, s'il vous plait, sur les vicissitudes du gouvernement représentatif, dans notre pays, depuis son origine. Il n'a pas encore soixante ans d'existence, ce qui paraît, pour les gouvernements, figurer à peu près les mois de nourrice, et pourtant que de changements, que de retours, que de convulsions dans ce berceau! Les peuples en révolution semblent, sous la main de Dieu, comme un balancier sous une main puissante. Sous cette impulsion, le pendule décrit d'abord un secteur énorme, et atteint, du premier bond, un point bien éloigné de son point de départ; puis, par un retour subit, il revient sur lui-même avec furie, et dépasse dans sa course rétrograde l'endroit d'où il avait pris son élan. Enfin, après quelques oscillations, il se fixe et s'arrête sur un point intermédiaire, rétrograde, si on ne pense qu'à celui qu'il avait d'abord atteint; progressif, si on considère celui qu'il avait quitté. Ainsi nous avons vu le balancier populaire, une fois mis en branle par la Constituante, s'élancer jusqu'à la Convention, puis revenir jusqu'au despotisme armé de l'Empire, plus dur, peut-être, plus solide et plus prestigieux certainement que celui de l'ancienne monarchie; enfin, après les oscillations de 1814 et de 1815, s'asseoir et se suspendre dans ce qu'on a nommé le régime constitutionnel.

Les assemblées diverses qui ont représenté la France à ces époques si profondément différentes, bien qu'elles ne fussent souvent séparées que par quelques jours, ont, chacune par un caractère particulier, fidèlement reflété la physionomie des idées et des événements contemporains. La Constituante, noble, digne, majestueuse jusque dans ses divisions, pleine du plus pur enthousiasme qui ait jamais animé des hommes, pénétrée de la grandeur de sa mission et s'élevant jusqu'à elle: terrain vierge de l'éloquence politique où toutes les variétés de cette éloquence poussent avec les inconvénients et les grandeurs de la végétation primitive. Neuve arène où le docteur Guillotin, faisant son rapport sur la funèbre machine dont on lui attribue faussement l'invention, pouvait dire avec une inexpérience grotesque. «Avec ma machine, je vous coupe la tête en un clin d'oeil, et vous ne sentirez pas;» presque en même temps qu'une voix plus grande que celle de l'orateur antique criait; «La banqueroute est à vos portes et vous délibérez!» La Législative, plus tumultueuse, moins forte, déjà débordée par les passions, et avant plutôt le sentiment vague que la nette perception de ce qu'il faudrait faire. La Convention, rude, énergique, impitoyable, semblable à une statue de bronze de la Nécessité. Les Cinq-Cents, au 18 brumaire, jurant de vivre libres ou de mourir, dernier cri du patriotisme écrasé sous le coursier du conquérant. Le Sénat et le Corps-Législatif, vieillards caducs, squelette» des assemblées précédentes, que le poison du despotisme, pareil à celui des Borgia, a fait passer en quelques instants de la jeunesse et de la force à la décrépitude et à l'impuissance. Enfin les chambres de la Restauration, ancêtres directs des nôtres, qui, après avoir accepté le deuil divin des rois, ont pensé, en 1830, qu'il leur appartenait d'humaniser les trônes.

Cette rapide excursion à travers le précédent demi-siècle nous a conduits à la porte du Palais-Bourbon.

Si nous somme» venu» par la place de la Concorde, croyez-moi, ne regardons pas long-temps l'édifice. Il est lourd sans même avoir l'apparence de la grandeur, nu sans les semblants de la simplicité. Ces murs aveugles qui s'attachent comme deux ailes à la colonnade du fronton, sont du style le plus indigent, et offrent l'aspect d'un bâtiment inachevé. Mais Alcibiade, commenté par Rabelais, nous apprend que la docte antiquité elle-même renfermait dans le» boîtes les plus bizarres les plus précieux onguents; ne nous arrêtons dont pas à l'apparence, et entrons ensemble dans le palais.

Voici d'abord une première salle d'attente ou se tiennent quelques personnes de la livrée de la Chambre. Elles doivent vérifier les cartes d'admission dont il faut être porteur pour pénétrer plus avant. Telle est la consigne rigoureuse, mais elle n'est pas toujours exécutée, et il est rare, au contraire, qu'on ne puisse passer directement dans la salle suivante, qu'en style de palais on appelle la salle des Pas-Perdus. Deux groupe» de bronze se font face aux deux extrémités.

L'un est une cent millième reproduction du Laocaon antique. Quoique dans la salle des séances, qui ouvre sur celle-ci, on parle souvent de l'hydre de l'anarchie, on m'a assuré que le serpent mythologique n'était nullement une allusion. L'autre groupe se compose de Paetus et de sa femme: ce groupe, qui, malgré la gravité du lieu, doit rappeler aux députés leurs plaisanteries de collège, n'est pas plus symbolique que le premier; car l'exaltation toute stoïcienne du suicide et du mépris de la vie, qu'il représente, n'a pas de sens applicable, que je sache, à nos pacifiques citoyens venant discuter annuellement les affaires du pays. Cette salle des Pas-Perdus présente généralement un aspect assez animé. Des groupe affairés s'y croisent en tous sens. Ici, c'est une famille de province qui accoste un huissier de la Chambre et l'envoie demander le député de l'arrondissement d'où elle vient pour qu'il lui donne des billets d'entrée. Là, c'est un solliciteur de fonctions publiques qui entretient un député de sa pétition; le député, soucieux, ennuyé comme un homme à qui on demande; le solliciteur, pressant, énergique, magniloquent comme un homme qui demande. Plus loin, un député prie un journaliste de rectifier une erreur qui s'est glissée dans le compte-rendu d'une des opinions qu'il a soutenues dans les bureaux. On cause, on va, on vient dans cette salle, avant, pendant et après les séances.

Je ne vous parlerai pas de la salle des Conférences, ni de la bibliothèque, ni de la buvette, qui ne sont pas des lieux ouverts au public: je dirai seulement, comme un trait de moeurs qui n'est pas sans importance, que la buvette ne date que de l'Empire pour les assemblées délibérantes. Peut-être leur avait-elle été donnée pour les consoler de ne pas délibérer. La buvette de l'ancien régime, que défunte Batonette a illustrée, ainsi que les serviettes qu'elle en emportait, était pour la Convention, par exemple, parmi les traditions d'un passé détruit. Ce petit fait, si les recherches qui me l'ont fait connaître sont exactes, en dit plus qu'on ne pense: car il est notoire qu'il faut que les députés, comme les autres hommes, se trouvent dans des circonstances bien terribles pour qu'ils oublient de se rafraîchir.

Un député de nos âmes nous a ouvert la salle des séances. Elle forme un hémicycle. Le bureau du président, assisté de deux secrétaires-députés, attire d'abord notre attention. Sur un gradin un peu supérieur on voit un petit bureau réservé au secrétaire de la Chambre, employé qui ne fait pas partie de la députation. Au-dessous du bureau du président se dresse la tribune. Capitole pour les uns. Calvaire pour les autres; pour le plus grand nombre, lieu saint qu'on craindrait de profaner en y montant. Aux deux côtés de la tribune, deux pupitres pour les sténographe» du Moniteur, devant, des sièges pour les huissiers. Un tableau représentant le serment du 9 août domine cette partie de la Chambre, flanquée parallèlement de deux statues figurant, l'une, la Liberté; l'autre, l'Ordre public. La muraille qui supporte ce tableau et ces statues est revêtue mi-partie de marbre, mi-partie de stuc; des panneaux vert et or et des bas-reliefs l'animent et la décorent. En face du président et venant se rattacher à son siége par les deux extrémités, s'étagent les bancs des députes. Les noms de droite, de centre, de gauche donnés aux fractions politiques de la Chambre, viennent de la position respective des membres qui les composent autour du fauteuil de la présidence. Des tribunes garnies de drap rouge sont percées, sur un double rang, dans toute l'étendue du demi-cercle, et embrassent tous les banc» de la Chambre: tribune des princes, tribune du corps diplomatique, tribune des pairs de France, tribune du conseil d'État, tribune des journalistes, tribune du public: cette dernière tribune ne contient guère que trente pinces. La publicité des séances de la Chambre, si on prend le mot au pied de la lettre, est donc à peu près une fiction. Mais il n'était pas dans le voeu du législateur de leur en donner, en ce sens, une plus étendue. On se souvenait de ces tribunes pleines d'orages de la Constituante et de la Convention, et on ne voulait laisser venir qu'un public assez limité pour pouvoir, au besoin, être mis tout entier au corps-de-garde. La véritable tribune publique, c'est celle des journalistes. Députés de l'opinion, ayant aussi leur droite, leur gauche et leur centre, silencieusement rapprochés dans l'étroit espace de cette tribune, réunis par une sorte de trève de Dieu, quelque violente que doive être la bataille du lendemain, quelque furieuse qu'ait été celle de la veille, ils laissent à la porte tous leurs souvenirs et tous leurs projets; ils sont la pour ainsi dire comme les yeux attentifs de la France, observant ses représentants, en attendant qu'ils deviennent les mille et mobiles voix de la patrie.

(M. Sauzet, président de la Chambre des Députés.)

Les tambours ont battu aux champs. Le président a passé devant la haie des gardes qui lui présentent les armes. Il entre dans la salle, et la séance est ouverte. On peut dire que chaque séance a sa physionomie distincte: quelquefois agitée, passionnée, sombre, concentrée; souvent calme, tranquille, assoupie, selon la nature des questions qui s'y succèdent. Cependant cette variété n'est pas sans quelque fond d'uniformité. Il y a des traits fondamentaux qui ne changent pas ou qui du moins ne se modifient guère, et parmi lesquels on peut compter l'absence de solennité dans la tenue de l'assemblée. Presque toujours, au commencement des séances, la Chambre ressemble, qu'on me passe la comparaison, à une classe d'écoliers indociles: les huissiers crient: Silence! au milieu du bruit; le président agite en vain sa sonnette; l'orateur qui est à la tribune s'entend à peine lui-même et n'est entendu de personne.

MM.
A. Entrées de MM. les Députés.
G. Couloir de gauche. 14. Soult, id.
D. Couloir de droite. 15. Duchâtel, id.
B. Tribune des orateurs. 16. Guizot, id.
17. Berryer, député
1. Le président de la Chambre. 18. Salvandy, id.
M. Sauzet 19. Thiers, id.
2. Secrétaires: MM Boissy-d'Anglax, 20. Lefebvre, id.
Las Cases.... 21. Carné, id.
3. Secrétaire MM. de l'Espée 22. Jaubert, id.
Lacrosse. 23. Sébastiani, id.
4. Huissiers. 24. Fulchiron, id.
5. Secrétaire de la présidence. 25. Gouin, id.
6. Sténographes. 26. Dupin, id
7. Bnreau du Moniteur 27. Vivien, id.
28. Boudet, id.
MM. 29. G. de Beaumont.
30. Tocquevilie, id.
8. Cunin-Gridaine, ministre 31. Delessert, id.
9. Teste, id. 32. Vitet, id.
10. Villemain, id. 33. Duvergier de Hauranne, id.
11. Martin (du Nord) id. 34. Rémusat, id.
12. Duperré, id. 35. Billaut, id.
13. Laplagne, id. 36. Jacqueminot, id.
MM. a. Tribune de MM. les rédacteurs
37. Mauguin, id. en chef des journaux.
38. H. Passy, id. b.--haute.
39. Dufaure, id. c.--de MM. les journalistes.
40. Ganneton, id. d.--de MM. les membres.
41. Lamartine, id. du conseil municipal et
42. La Rochejaquelein, id. officiers supérieurs de la
43. La Bourdonnaye, id. garde nationale.
44. Émile de Girardin. id. e.--des ardes nationaux de
45. Laffitte, id. service.
46. Arago, id. f.--publique.
47. Odilon Barrot, id. g.--haute.
48. Ledru-Rollin, id. h.--basse.
49. Cormenin, id. i.--des anciens députés.
50. Dupont, id. k.--du conseil d'état.
51. Tracy, id. l.--de MM. les questeurs.
m.--de MM. le président et
C. Couloir. vice-président.
E. Côté droit. n.--basse.
F. Centre droit. o.--basse.
P. Côté gauche. p.--de la maison du roi.
O. Centre gauche. p.--de MM. les pairs de France.
I. Tribunes du premier étage. r.--du corps diplomatique.
L. Tribunes du deuxième étage. s.--basse.

Il y a plusieurs causes à cette simplicité bourgeoise des séances: le défaut d'uniforme y est pour quelque chose, mais surtout le caractère et la position sociale des membres de la députation. Industriels pour la plupart, ils n'ont ni l'habitude, ni le goût, ni le besoin de ces formes que les aristocraties se plaisent à multiplier, et qui y sont en effet non-seulement des privilèges, mais des garanties et des libertés. Au contraire, ces formes répugnent aux pouvoirs démocratiques, pour qui elles n'ont plus de sens ni d'utilité: et plus ceux-ci ont d'attrait et de puissance réelle, plus ils dédaignent l'apparat et le costume. A la Chambre, les députés causent entre eux avec le laisser-aller du coin du feu; cependant ils votent une loi qui obligera trente millions d'hommes. Ils sont là quatre cents citoyens pour la plupart dans un costume plus que simple et que rien ne distingue; cependant ils sont en fait le premier pouvoir de l'État.

(M. Shaw Lefebvre,
président de la Chambre des Communes.)

En Angleterre, la Chambre des Communes, qui, relativement au moins, joue le rôle d'une assemblée démocratique au sein d'une aristocratie, offre un singulier mélange de ce laisser-aller, de ce dédain du costume propre aux démocraties, et du respect de la forme et de la tradition qui caractérisent les pouvoirs aristocratiques. Si on compare, sous le rapport de la tenue, les honorables d'outre-Manche et nos députés, quelque turbulents que ceux-ci nous paraissent, ils doivent céder la palme du tumulte, du bruit, du genre débraillé, si je puis m'exprimer de la sorte, à leurs confrères de l'autre côté du détruit. Les journaux anglais eux-mêmes nous peignent, au milieu des séances parlementaires, les members of Parliament étendus sur leurs bancs, les uns plongés dans un bruyant sommeil, les autres affectant une toux opiniâtre, ou même simulant des cris d'animaux pour interrompre l'orateur du parti opposé. La gaieté de l'Old England, le sarcasme de John Bull, s'y montrent dans leur rudesse mordante ou dans leur naïve bonhomie. Rien ne ressemble plus à un pugilat que certaines discussions de la Chambre basse, et, quelque aigreur que nos représentants puissent apporter parfois dans leurs luttes oratoires, ils n'approchent jamais de la franchise toute nue des procédés parlementaires anglais. A côté de cette verve sans frein, il y a toutefois, dans la Chambre des Communes, un pouvoir qui figure l'élément traditionnel et aristocratique, lequel, jusqu'ici du moins, n'a jamais péri en Angleterre. Ce pouvoir, c'est le président, l'orateur, le speaker. Au centre de cette foule qui s'agite, qui se rue, qui semble n'avoir d'autre règle que la passion du moment, ne voyez-vous pas cette calme et paisible figure, cette robe magistrale, cette perruque à flots blancs, à tournure carrée, qui semble un symbole de l'immobilité? Au milieu de ces habits modernes, négligés, qui dénotent que le costume n'est plus un signe de la position sociale, n'est-ce pas le passé lui-même qui revient au milieu du présent, avec ses solennelles allures, pour présider, comme un aïeul vénérable, les débats de ses petits-fils? Rien de plus original que le speaker dans la Chambre des Communes: si elle ne se distingue de la nôtre, sous tous les autres rapports, que par du plus ou du moins, le speaker y introduit une différence radicale. Notre président, bien qu'il remplisse à peu près les mêmes fonctions, n'est nullement un personnage analogue. C'est un député comme un autre que rien ne distingue que la place au fauteuil, et qui, lorsqu'il la quitte, peut rentrer dans les rangs sans rien conserver de son caractère. Le speaker, au contraire, est le président de la Chambre des Communes, et n'en fait pas véritablement partie, ou plutôt il est la figure de l'assemblée tout entière. La masse d'argent posée devant lui, attribut de l'autorité législative, l'appareil quasi-judiciaire de son costume, tout indique en lui la personnification du pouvoir des Communes. Les députés exercent ce pouvoir; lui, il le représente Toutes ses fonctions actives se bornent à ouvrir les séances par la formule de recensement, qu'il termine en se comptant lui-même, à donner la parole, à consulter l'assemblée, etc. Mais ses fonctions passives, si on peut dire, sont de personnifier, de signifier la majesté, l'autorité de l'assemblée qu'il préside. De ces deux sortes de fonctions, le président de la Chambre des Députés n'a que les premières. Sa sonnette, son habit ou redingote (je ne sache pas qu'il lui soit défendu de présider en redingote) ne peuvent rien figurer. Il est le président des représentants d'un pays dans lequel le sentiment de l'égalité prévaut sur celui de la liberté elle-même. Le speaker est le chef des représentants d'un pays qui ne tient que peu de compte de l'égalité, et qui est pénétré de ce sentiment plastique du costume, de l'apparat, de la cérémonie, évidemment inspiré chez lui par une longue éducation aristocratique.

Chambre des Députés.

Pour qui arrive à la Chambre des Députés avec la résolution de ne voir que les faits actuel, sans la juger au point de vue du droit et de la théorie, l'audition des séances est encore un sujet de graves réflexions. Ces, hommes, à qui la loi a imposé le périlleux devoir de réglementer leurs semblables, ces hommes qui décident en dernier ressort de toutes les questions d'autorité et de liberté, de religion et de morale, d'économie politique et de droit public, du moins dans ce qu'elles ont d'extérieur, pour ainsi dire, et d'applicable à la vue des nations, ces hommes sont-ils par leurs lumières par leurs moeurs, tout à fait à la hauteur de cette mission redoutable? Ont-ils tous à un degré assez élevé l'amour dévoué de l'humanité, eux qui ont une tâche cent fois plus difficile et plus haute que de la gouverner; celle de la régler et de la conduire? Sont-ils tous mus par le sentiment religieux et éclairée de la marche incessante des hommes vers le mieux, sans lequel la loi étroite et injuste devient une barrière qui parque les peuples dans le malheur et dans l'ignorance, au lieu d'être la source féconde de leur amélioration dans la science du bien-être ou dans la science plus importante des moeurs? Il n'entre pas dans nos intentions de faire ici une satire trop facile et trop commune! Aucune malveillance ne nous anime, et ce serait sans vouloir diminuer en rien la sincérité, la dignité, ni les talents d'aucun des membres de la Chambre, qu'après nous être posé ces questions nous hésiterions à les résoudre par une heureuse affirmative. Il n'est que trop vrai que ce terne matérialisme, qui des doctrines philosophiques du dix-huitième siècle est aujourd'hui passé dans les moeurs, et qui forme comme la religion de nos contemporains, est trop fidèlement représenté à la Chambre par la majorité. Qui peut le nier? La majorité y est incrédule et indifférente. Les questions matérielles y ont le pas sur les questions morales: et qu'on ne dise pas que c'est là une nécessité de la politique pratique, une tendance utile qu'il faut encourager plutôt que la restreindre: car, encore qu'il soit hors de doute que les intérêts matériels d'un peuple sont dignes de toutes les méditations du législateur, il n'est pas moins incontestable que les questions d'intérêt matériel elles-mêmes sont susceptibles d'être traitées dans un esprit moral, que dis-je? ne peuvent être complètement et efficacement résolues que lorsqu'un esprit moral les a étudiées, éclairées, agrandies en les rattachant aux questions d'ordre supérieur, dont on ne les sépare jamais impunément. Or, c'est la ce qui manque surtout à la Chambre. Certains économistes peuvent se plaindre qu'elle n'apporte pas assez de lumières spéciales, qu'elle n'obéisse pas toujours dans ses décisions au mouvement progressif de la science contemporaine. Tout en admettant la justice de ces critiques, je dirais volontiers que ce ne serait là qu'un médiocre mal, qu'un mal pour ainsi dire inévitable. Les savants, comme les philosophes, vont toujours plus avant que leur siècle», et on ne peut faire un crime à celui-ci de ne les suivre qu'à pas inégaux. Mais lorsqu'à des lumières spéciales, même assez bornées, se joint un grand sens de la marche de l'humanité, une équitable conscience du droit et du devoir, tout se répare, tout s'accomplit dans une mesure suffisante, rien ne se déchire véritablement dans le tissu de cette grande trame dont Dieu a voulu que les siècles fussent les tisserands. Et, je le répète avec regret, c'est ce génie de l'ensemble, cette compréhension philosophique des choses, cette active et généreuse passion du bien public, ce sont toutes ces vertus essentielles du législateur qui sont souvent à désirer dans l'assemblée de nos représentants. On y est trop porté à n'imaginer que la politique consiste dans le dédain des grands problèmes de notre destinée, et se renferme tout entière dans je ne sais quelle prudence égoïste, quelle administration plus ou moins habile des intérêts de l'industrie, isolée de tous les autres mobiles de l'activité humaine On dira qu'il est impossible que les représentants d'une société engourdie dans le matérialisme aient un autre génie que le genre de la société qu'ils représentent. Sophisme, argument fataliste contre lequel doivent armer tous les nobles instincts. Sans doute il y a dans la loi du développement des peuples une force secrète qui les entraîne, mais cette force n'est pas irrésistible: mais les sociétés, comme les hommes, ne sont elles-mêmes ce qu'elles sont, mais il leur reste toujours l'initiative morale et la puissance nécessaire pour l'accomplir. Que les députés se souviennent que c'est d'en haut que viennent les exemples puissants énergiques, invincibles pour les masses; qu'ils se fassent la généreuse avant-garde de toutes les idées de civilisation, de morale, de droit, d'équité, d'amélioration du sort des classes souffrantes, et, quel que soit le sommeil qui s'est appesanti sur les âmes, le concours de la nation ne leur faillira pas. Nous sommes toujours les fils de ceux qui mouraient pour sauver l'intégrité du pays après avoir fondé sa liberté politique: et jamais les lois de l'honneur, du courage, de l'humanité et du patriotisme, ne seront invoqués avec sincérité et conviction sans éveiller aussitôt dans toutes les fibres de la France un long et immense frémissement.