Correspondance
A MONSIEUR LE RÉDACTEUR DU JOURNAL L'ILLUSTRATION.
Monsieur le Rédacteur,
Permettez-moi de vous soumettre quelques réflexions que m'a fait naître la nouvelle de l'incendie du théâtre du Havre.
Les incendies de théâtres n'ont presque jamais lieu le soir, pendant la durée de la représentation. Neuf fois sur dix, comme à l'Odéon, comme au Vaudeville, comme au Havre, c'est pendant la nuit, après les rondes et les patrouilles, lorsque chacun se livre au repos, qu'une étincelle échappée d'un flambeau, que la pipe mal éteinte d'un ouvrier, que la chaufferette oubliée d'une duègne, allume un incendie qui se montre, s'élève, grandit et dévore en un instant la salle tout entière.
Contre de tels sinistres, les précautions prise? par l'administration supérieure sont à peu près sans portée.
Isoler les théâtres est une mesure sage sans doute, non pour eux-mêmes, mais pour le reste de la ville. L'Odéon, le théâtre du Havre étaient isolés et n'en nul pas moins brûlé. Il serait, cependant à désirer que cette mesure devint générale. Combien de théâtres, à Paris même, sont encore accolés à d'autres constructions! Les laissera-t-on ainsi jusqu'au jour où l'incendie viendra les faire disparaître avec tout le quartier qui les environne?
Le réservoir est fort utile pendant la durée des représentations; mais lorsque le feu éclate, lorsque la flamme court le long des cordages et envahit toute la salle, le réservoir est inabordable et ne sert plus à rien.
On en peut dire autant du rideau en tôle. Il peut sans doute éviter aux spectateurs une panique dangereuse; mais c'est seulement au commencement de l'incendie qu'on peut en tirer quelque utilité.
Pourquoi n'emploierait-on pas dans la construction, dans la distribution, dans la décoration des salles de spectacle, des matériaux tout à fait réfractaires à l'action du feu? Cela, certes, n'a rien d'impossible. Pour les murailles, c'est tout simple; pour les planchers, n'en avons-nous pas vu faire d'élégants et de légers avec du fer et des poteries? Pour la toiture, nous avons sous les yeux de belles et solides couvertures en fer et en zinc. Rien n'empêche, par conséquent, avec de la pierre, du marbre, des poteries, du fer, du cuivre, du zinc, de faire la cage et les principales distributions d'un théâtre. Ces matériaux se prêteront à toutes les exigences de l'architecture, et ne seront jamais dévorés par l'incendie.
Quant aux loges, aux galeries, il ne sera pas bien difficile de les construire élégantes et commodes, sans y faire entrer un seul morceau de bois.
Sur le théâtre, la réforme sera plus difficile assurément; mais qu'on fasse un appel aux hommes spéciaux, et l'on verra toutes les difficultés s'évanouir. Un plancher en fer paraît fort convenable pour jouer le drame et la tragédie, pour chanter l'opéra ou le vaudeville. Peut-être les danseurs s'en plaindront-ils. Rien n'empêchera de leur donner un parquet mobile en bois pour le temps du ballet.
Dans les décorations, les changements sont indispensables. Bien n'empêche d'abord de remplacer les cordes ordinaires par des cordes métalliques en fer ou en laiton, de substituer des poulies en cuivre aux poulies en bois, d'employer les métaux exclusivement pour la construction et le jeu des machines; les châssis qui portent les décorations et les chariots mobiles sur lesquels on les fait mouvoir, peuvent être en fer. Ils en seront moins lourds, certainement.
Viennent maintenant la toile d'avant-scène et les toiles de fond, les nuages et les autres décorations peintes sur toile; tout cela pourrait-il être remplacé par de la toile métallique? Cela ne me paraît pas douteux. On fait en ce moment des étoffes métalliques si serrées et si fines, qu'elles peuvent, comme celles de chanvre et de lin, prendre l'apprêt de la peinture et servir à tous les usages du décor. Peut-être coûteront-elles plus cher: mais une légère augmentation dans le prix d'achat sera et au-delà compensé, par la durée, et surtout par l'incombustibilité.
Si maintenant la chimie trouvait moyen, et c'est possible de préparer des couleurs sans huile et de faire des vernis inattaquables par le feu, il ne resterait plus dans un théâtre aucune chance d'incendie.
Alors les entreprises théâtrales ne seraient plus exposées à ces désastres qui les ruinent; alors, certaines de vivre, elles s'occuperaient d'améliorer, d'embellir leurs salles de spectacle, et nous verrions disparaître, non plus par les flammes, mais sous le marteau des démolisseurs, ces théâtres où l'on n'a tenu compte ni du confort ni du bon goût.
Veuillez agréer, monsieur le rédacteur....
UN DE VOS ABONNÉS.