La Vengeance des Trépassés,

NOUVELLE.

(Suite.--Voyez p. 75, 89, 105, 121 et 157.)

§ VII.--Philosophie.--Folie.--Adieux.

Don Christoval avait une de ces âmes fortement trempées qui luttent contre la douleur et parviennent à la vaincre, au moins dans ses effets ordinaires, c'est-à-dire que le triomphe est extérieur, et qu'an dedans les ravages s'exercent plus profonds et plus durables.

Il s'enferma deux jours sans permettre à âme qui vive de pénétrer jusqu'à lui; ce temps passé, on le vit reparaître pâle, amaigri, mais non abattu; il reprit ses courses botaniques, mais dom Sulzer ne pouvait plus l'accompagner. Le soir il revenait couvert de poussière et chargé de fleurs sauvages dont il jonchait la tombe de sa femme et de son fils; il restait fort tard à les arranger, puis rentrait, et avant l'aurore il était reparti pour toute la journée. Voilà sa vie.

Cette fatigue du corps ne suffisant pas à dompter l'activité de sa pensée, il essaya d'un autre système: c'était de lasser son imagination en lui donnant pleine carrière. A cet effet, il se jeta dans les idées philosophiques; c'était un retour vers une science qui l'avait fait briller dans sa jeunesse à l'université de Salamanque. Il s'y adonna de nouveau, sans pour cela renoncer à ses excursions lointaines; il emportait de quoi écrire, et jetait en courant sur le papier les idées dont il voulait faire les matériaux d'un grand ouvrage: ces idées roulaient sur le temps, sur la mort, sur la résurrection et l'autre vie. Tous ceux qui ont voulu approfondir ces terribles questions ont payé cher leur témérité; don Christoval éprouva le même sort. Voici quelques-uns de ces fragments décousus; ils feront comprendre l'exaltation cérébrale de cet infortuné et la catastrophe qui s'ensuivit.

Elle est morte! Qu'est-ce que la mort? qu'est-ce que la vie? Le temps existe-t-il pour les morts? L'Écriture se sert à chaque instant de ces mots la fin des temps,--la consommation des siècles. Le temps finira donc? oui. Le temps une créature de Dieu qui sera détruite comme les autres; son seul privilège sera d'être détruite la dernière. J'ai entendu dom Sulzer s'écrier un jour en prêchant: Sortez du temps! et comment sortir du temps? Le temps est l'enveloppe dans laquelle se meut l'humanité. Il est bien difficile à la pensée humaine de sortir du temps; toutefois cela ne paraît pas impossible.

Et qu'est-ce que l'éternité? l'absence du temps et de la durée: un point; pas même un point, puisque dans un point, si petit qu'on le conçoive, il y a encore l'idée de dimension; au lieu que dans l'éternité le centre et les extrémités se confondent.

La résurrection des morts suit donc immédiatement l'instant de leur trépas; ils sont comme un homme qui tombe et aussitôt se relève; et les hommes partis de différents points du temps arriveront tous simultanément à la cessation du temps.

Car le temps est une illusion, l'illusion fondamentale de notre vie, laquelle n'est elle-même qu'une illusion destinée sans doute à éprouver les âmes.

Nous rentrons par intervalles dans la réalité au moyen du sommeil. Ce sommeil éteint la matière et en dégage l'âme: alors le temps cesse pour nous. La preuve en est claire: c'est que celui qui se réveille est incapable de dire s'il a dormi dix heures ou dix minutes.

Et souvent en dix minutes il a rêvé des faits dont la réalisation dans le temps demanderait une année.

Et lorsqu'il rapporte dans le temps ces souvenirs d'une, excursion hors du temps, il juge, il compare, il mesure et dit: Qu'on est insensé quand on dort!--C'est probablement, au contraire, le seul moment où l'on soit sensé.

Si Adam n'avait point goûté du fruit défendu, il ne fût pas mort, c'est-à-dire que son illusion eut été éternelle; il n'y eut pas eu de fin des temps ni de consommation des siècles, et ses enfants eussent été immortels comme lui.

Aurait-il en des enfants exempts du péché originel, et par conséquent de la mort, ils auraient promptement encombré la terre, et que fut-il arrivé?

Ou il n'en aurait pas eu; alors la création se fût bornée à deux êtres humains qui n'auraient pas fini.

L'Éternel avait dit au premier homme: Si tu goûtes de ce fruit, tu mourras de mort. Le tentateur dit à Eve: Si vous goûtez de ce fruit, vous deviendrez semblables à Dieu.

Les deux paroles furent accomplies: Adam, par suite de son péché, mourut; et il devint semblable à Dieu, en ce point qu'il sortit du temps hors duquel Dieu habite.

Le passage de la vie à la mort, l'instant précis de ce passage, est-il sensible pour ceux qui le franchissent? Non: mais on s'aperçoit des approches.

N'est-il pas probable qu'à ce moment solennel, avant la séparation de l'esprit et de la matière, nos facultés éprouvent par anticipation un éclair de perfectionnement, que les sens acquièrent subitement une subtilité surnaturelle; l'intelligence une hauteur, une plénitude, un pouvoir inaccessibles à l'état de vie normale? J'en suis convaincu; mais presque toujours quand ce phénomène arrive, le moribond n'en peut rien témoigner à ceux qui l'entourent.

Ou, s'il leur en témoigne quelque chose, ils disent: Ce sont les illusions de la mort; la tête n'y est plus!

Léonor a vu l'ombre de soeur Dorothée; le père Dominique, l'ombre de son pénitent; je n'en doute pas. En y réfléchissant, il n'est pas plus étrange de voir une âme sortie du temps y rentrer pour quelques minutes, que de voir le contraire, c'est-à-dire une âme prisonnière dans le temps s'échapper quelques minutes dans l'éternité. Seulement le second est plus commun que le premier, c'est pourquoi la raison humaine, la pire de nos illusions, nous affirme que le premier est impossible, sa coutume étant de nier tout ce qu'elle ne peut contrôler.

Ce qu'on appelle la raison de l'homme n'est que l'essence de son orgueil.

Nous cherchons à entrevoir les vérités éternelles avec notre raison, à travers le temps, c'est-à-dire avec un instrument faux à travers un milieu qui nous trompe. On soupçonne des erreurs, mais nul moyen de les calculer, encore moins de les corriger. Les contemplateurs sont les sages; ils sont en très-petit nombre: les autres suivent leur route sans songer à rien, sans se douter de rien; ce sont les heureux.

Notre raison est essentiellement terrestre, non qu'elle ne puisse s'élever, quelquefois même assez haut, mais elle retombe toujours sur la terre et rapporte, tout à elle-même et aux choses d'ici-bas. L'inspiration, l'extase, le délire, la folie, tous ces états dans lesquels l'àme cherche à prendre l'essor loin de la matière, nous livreraient peut-être le secret de notre vie et de notre avenir, mais la raison les méprise et nous empêche de les étudier. Et pourtant, sans la raison, que ferions-nous? notre malheur est de ne pouvoir nous passer d'elle; c'est le bâton qui nous sert à marcher, mais ce bâton est garni de plomb qui nous attache à la terre et nous empêche de nous envoler.

Le mystérieux Orient, qui a su tant de secrets concernant notre race, a toujours regardé les fous comme des êtres sacrés, en communication directe avec Dieu. Peut-être viendra-t-il un jour où Dieu, dans sa bonté, enlèvera tout à coup la raison au genre humain pour laisser régner exclusivement la sagesse.

La raison n'est peut-être nécessaire aux hommes que parce que, dans l'état actuel des choses, elle est l'apanage du plus grand nombre?

Dans le malheur affreux où je suis plongé, quel voeu puis-je encore former ici-bas? Un seul, dont l'accomplissement me rendrait le bonheur: c'est de perdre la raison; alors je pourrais retrouver Léonor, et nous serions rejoints tout en habitant une vie différente. Oh! si je pouvais me débarrasser de cette funeste raison!

A force de creuser dans ces étranges idées, le malheureux Christoval obtint ce qu'il souhaitait.

Une nuit, dom Sulzer, après avoir veillé fort tard dans son cabinet, venait de mettre en ordre ses cahiers de l'histoire des abbés de Reichenau, et il se disposait à passer dans sa chambre à coucher, lorsqu'il lui sembla distinguer dans le profond silence de la nuit des accents interrompus auxquels se joignaient quelques accords. Il écouta, et s'assura que quelqu'un chantait à voix basse dans l'enclos situé derrière le corps de logis de son habitation. Il ouvrit la fenêtre. Le ciel était pur, mais sans lune: il n'v avait que la clarté douteuse des étoiles. Le chanteur, invisible à cause de la position du bâtiment, effleurant à peine les cordes de sa guitare, fit entendre les paroles suivantes:

Toda mi dicha fundo

Solo in querer te;

Y daria mil vidas,

Solo por ver te.

«Je mets tout mon bonheur à te voir; rien que pour te voir je donnerais mille fois ma vie. »

Le chanoine n'eut pas de peine à deviner ce qui se passait. Il fit un signe de croix, ce qui était chez lui la plus grande marque de compassion, et se disposa à descendre. Sans appeler personne pour l'aider, il remit sa redingote, sortit appuyé sur sa grande, canne, traversa d'un pied lent et mal assuré les longues et obscures galeries du couvent, et par un escalier de pierre depuis longtemps hors de service, soupirant et trébuchant à chaque degré, il entra dans l'enclos. L'herbe discrète étouffait sa marche. Il parvint ainsi, sans être aperçu, à deux pas de don Christoval, et s'arrêta pour le considérer. L'infortuné, debout devant la pierre moussue qui recouvrait sa femme et son enfant, avait cessé de chanter. Il méditait dans un sombre silence, les bras croisés sur la poitrine et enveloppé dans son manteau, pareil à un génie funèbre. Sa guitare reposait sur la tombe. Quelques minutes s'écoulèrent sans que Christoval fit aucun mouvement, et sans que le vieux prêtre osât interrompre la douleur de son jeune ami. A la fin pourtant le chanoine risqua de l'appeler doucement. A cette voix, Christoval releva la tête et demanda: «Qui m'appelle? Que voulez-vous?

«C'est moi, votre ami, dom Sulzer.--Ah! dom Sulzer vous venez à propos; c'est le ciel qui vous envoie. J'aurais été fâché de m'en aller sans vous avoir dit adieu et serré la main.--Vous en aller? où? que faites-vous ici?--Ne le voyez-vous pas? Je suis venu faire visite à Léonor. J'ai mis exprès, pour lui plaire, le costume que je portais la nuit que je l'enlevai. Je lui ai chanté Marinero del alma, qu'elle aimait tant. Eh bien, le croiriez-vous? cet air, dont jadis une seule note l'entraînait vers moi, cet air aujourd'hui la laisse insensible! Elle ne répond rien? Ah! c'est que ce n'est plus à elle à venir à moi; c'est au contraire à moi d'aller à elle. Elle a Carlos qui la retient; je comprends cela. Je vais les rejoindre tous deux. Que faut-il dire à Léonor de votre part?--Et quel chemin prendrez-vous pour les rejoindre?--Alors Christoval se penchant à l'oreille du chanoine, comme s'il lui eût confié un grand secret: «Le chemin du lac, dit-il. Oui, je vais me jeter dans le lac. Vous le sentez bien, dom Sulzer, continua-t-il avec une apparente tranquillité, vous le sentez bien, ma vie est désormais inutile; mon existence n'a plus de but: c'est un effet sans cause. Où est Léonor, là est ma vie. Il faut que je me noie dans le lac, cela est de toute nécessité. Si vous avez à me charger de quelque chose pour elle, dépêchez-vous.--C'est inutile, dit le chanoine épouvanté de cette folie de sang-froid, mais cachant sa frayeur sous un ton sec et bref.--Pouquoi inutile? --Parce que vous n'irez pas.--Et qui m'en empêchera?--Moi. Je vous le défends!»

Christoval, jusqu'alors paisible dans sa tristesse, commença de s'agiter, et ce trouble, que trahissaient son geste et sa voix, arriva rapidement à l'exaspération. «Comment, vous me le défendez? C'est indigne! c'est affreux! Allez! j'ai été la dupe de votre affection simulée; mais à compter de ce moment je ne le suis plus; je vous connais. Vous êtes un méchant homme. Laissez-moi! laissez-moi! Non, non, ma Léonor, n'aie pas peur que je l'écoute, que je me laisse arrêter par lui! Il veut que je demeure! Et pour qui, mon Dieu? Qui désormais à besoin de moi?--Moi, mon fils, moi! cria le vieillard en s'accrochant à lui.» Mais dans le débat son pied heurta la pierre sépulcrale; dom Sulzer perdit l'équilibre et roula sur la tombe de Léonor en poussant un douloureux gémissement.

Il n'en fallut pas davantage pour abattre subitement l'exaltation du pauvre fou. Il prit le vieillard dans ses bras, et d'un ton tout différent: «Dom Sulzer, s'écria-t-il, je vous ai fait mal? Etes-vous blessé?

--Non, mon ami, répondit dom Sulzer, se relevant avec peine. Le mal que vous avez fait à mon corps n'est rien auprès de celui que vous faites à mon coeur. Le premier est involontaire, je vous le pardonne; mais l'autre!...--Ah! pardonnez-le-moi aussi,» dit Christoval en embrassant son vieil ami et fondant en larmes. C'était la fin de la crise. Le bon chanoine ne put résister à l'entraînement de ce désespoir, et oubliant ses projets de fermeté, il se mit à pleurer aussi.

Dom Sulzer triompha le premier de son émotion et parvint à la comprimer. « Mon ami, dit-il, mon cher ami, que faisons-nous? A quelle faiblesse nous laissons-nous aller! Dieu soit béni de ce que vous ayez enfin reconnu ma voix. Ecoutez votre vieux père qui vous aime et qui souffre toutes vos douleurs Vous croyez que votre tâche ici-bas est accomplie parce que vous n'avez plus à la remplir envers votre femme et votre fils, non, cher Christoval, elle ne l'est pas. Il vous en reste une autre plus importante encore, oui, oui, plus importante encore; je vous la ferai connaître et vous en conviendrez. Vous dites que votre existence n'a plus de but. Ah! mon fils il vous en reste un à atteindre que vous ne voyez pas, parce que les pleurs qui remplissent vos yeux obscurcissent votre vue. Vous voulez savoir ce que c'est? Je ne puis vous l'expliquer ici: l'heure et le lieu ne s'y prêtent pas. D'ailleurs je souffre un peu et nous avons l'un et l'autre besoin de repos. Venez me voir demain matin à huit heures précises, et je vous apprendrai à quelle fin vous devez consacrer le reste de vos jours, et vous ne sortirez pas de chez moi sans être consolé.»

Don Christoval promit d'être exact au rendez-vous. Il reconduisit le bon chanoine jusqu'à la porte de sa chambre, et dom Sulzer ne le renvoya pas sans l'avoir embrassé et lui avoir donné sa bénédiction.

Dom Sulzer, resté seul, s'agenouilla sur son prie-Dieu et fit une longue et fervente prière. Lorsqu'il se releva, son visage exprimait le contentement intérieur d'un homme plein de confiance dans la bonté du ciel, et certain d'avoir obtenu l'objet de sa demande. Bien qu'il fût une heure du matin, le chanoine, au lieu de se mettre au lit, chercha dans sa bibliothèque un volume de médiocre grosseur: l'ayant trouvé, il se replaça à son bureau et se mit à feuilleter le livre avec attention.

Le lendemain don Christoval fut ponctuel. Huit heures sonnant, il frappait à la porte du cabinet de son ami. Point de réponse: il ouvre doucement. Qu'aperçoit-il? Le chanoine, assis devant sa table couverte de papiers, dans son grand fauteuil de cuir, le corps droit, immobile, et profondément endormi. Le sommeil l'avait surpris au milieu de l'étude, car il avait la main droite posée sur un livre ouvert, et son index allongé semblait montrer un passage. L'affaiblissement et l'incertitude de sa vue avaient fait prendre au vieillard cette habitude de suivre, en lisant la ligne, avec le doigt, pour ne pas s'égarer dans la page. Le soleil levant, s'introduisant de côté dans cette chambre studieuse, illuminait la tête pâle et vénérable de dom Sulzer. En face du vieillard et ombrageant le volume, un pot de fleurs, ou s'élevait une jolie plante le réséda taillée en boule par les soins du chanoine, qui mettait son plaisir à cultiver et à soigner ce petit arbre dont il aimait singulièrement le parfum. Une fauvette de vignes chantait sur le rebord de la fenêtre entr'ouverte par le vent frais du matin.

Don Christoval contemple un instant avec admiration ce tableau plein de calme et de solennité. Ne voulant pas troubler le repos de son vieil ami, il s'approcha sur la pointe des pied pour voir quel ouvrage avait captivé si tard l'application du chanoine. Il lut ces paroles:

«Mon fils, ne vous rebutez point des travaux que vous avez entrepris pour moi: ne vous laissez point abattre à tout ce qui peut vous arriver de fâcheux; mais que dans tous les événements de la vie ma promesse vous encourage et vois console.

«Un jour, qui n'est connu que du Seigneur, vous amènera la paix, et ce jour ne sera point comme ceux de cette vie, mêlé de l'alternative de la nuit: la lumière en sera perpétuelle et la charité infinie. La paix dont vous jouirez sera solide et votre repos assuré.

«Est-il rien de pénible qu'on ne doive supporter pour la vie éternelle?

«Mon fils, ma grâce est précieuse et ne souffre point le mélange des choses étrangères ni des consolations de la terre.

«Si vous voulez la recevoir, faites-vous un lieu de retraite ne recherchez l'entretien de personne, mais répandez-vous devant Dieu par une ardente prière.»

--Don Christoval, plus surpris et plus attendri à mesure qu'il lisait, arriva enfin au verset sur lequel était placé le doigt de dom Sulzer:

«IL FAUT QUITTER LE MONDE: IL FAUT VOUS SÉPARER DE VOS CONNAISSANCES ET DE VOS AMIS ET TENIR VOTRE AME DANS LA PRIVATION DE TOUTES LES CONSOLATIONS HUMAINES!»[1]

Christoval, extrêmement ému, éprouva alors comme une soudaine révélation: il toucha la main de dom Sulzer, il la trouva froide et glacée! Il approcha ses lèvres du front du vieillard, et le contact lui parut celui d'une statue de marbre! Dom Sulzer habitait désormais une meilleure vie; il avait reçu le prix de ses souffrances et de ses vertus, il connaissait le jour du Seigneur dont la lumière est perpétuelle et la clarté infinie: il était mort. Don Christoval comprit que ce but dont la veille encore lui parlait le saint vieillard, était d'obtenir une mort pareille à celle-là.

Il se prosterna près du défunt, et son coeur, dans une effusion de pieuse reconnaissance, prit l'engagement que la bouche du dernier moine de Reichenau, cette bouche désormais muette, semblait lui dicter par l'organe du plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes.[2]

Dom Sulzer fut inhumé vingt-quatre heures après dans le choeur de l'antique église de l'abbaye. L'humble et dernier représentant du monastère, le simple moine, reçut un honneur jadis réservé pour ses puissants abbés. Il arriva parmi eux comme un messager chargé de leur annoncer l'extinction définitive de leur famille; comme un soldat fidèle qui se réfugie au milieu de ses chefs pour attendre la chute de l'édifice dont la ruine les doit tous ensevelir dans un commun tombeau.

[Note 1: ][(retour) ] Imitation de J.-C.

[Note 2: ][(retour) ] J.-J. Rousseau.

Le lendemain de ces funérailles auxquelles assistèrent tous les habitants de l'île, la maisonnette de don Christoval était déserte. Ou trouva sur une table une lettre qui la donnait, avec tout son mobilier, à un pauvre laboureur, pere de famille, de qui la grange avait brûlé quelques mois auparavant. Le bruit public 'fut que don Christoval, accablé par la triple perte qu'il venait de faire, n'avait pu résister à son désespoir, et s'était précipité dans le lac. Un batelier racontait que, l'Espagnol était venu le soir de l'enterrement louer un bateau pour passer, disait-il, à Radolsszell. Au point du jour, le bateau avait été retrouvé flottant au hasard sur la rive; on conjecturait que le vent l'avait repoussé vers Reichenau, après la catastrophe de celui qui le montait. Cependant, le cadavre de don Christoval ne reparut point sur les îlots, et les pêcheurs sondèrent en vain le lac.

(La fin à un numéro prochain.)