LETTRES SUR LA CORSE A M. L'ABBÉ RAYNAL.

LETTRE TROISIÈME ET DERNIÈRE

Monsieur.

Les Génois, maîtres de la Corse, se comportèrent avec modération; ils prirent les conventions del Lago Benedetto pour base de leur gouvernement; le peuple conserva une portion de l'autorité législative; une commission de douze personnes, présidée par le gouverneur, eut le pouvoir exécutif; des magistrats élus par la nation et ressortissant du syndicat eurent la justice distributive. A leur grand étonnement, les Corse se trouvèrent tranquilles, gouvernés par leurs lois; ils crurent qu'ils devoient désormais oublier l'indépendance et vivre sous une forme de gouvernement propre à rendre à la patrie toute la splendeur dont elle étoit susceptible. Les Génois trouvoient dans la Corse de quoi accroître leur commerce; ils y trouvoient des matelots et des soldats intrépides pour augmenter leur force.... Mais il étoit à craindre que, situés si avantageusement, ces insulaires ne fissent un commerce nuisible à celui de la métropole; il étoit à craindre qu'avec l'accroissement de forces que donne un bon gouvernement, ils ne devinssent indépendants en peu de temps. La jalousie politique sera toujours le tourment des petits États, et l'on sait que la jalousie commerciale a toujours été la passion spéciale de Gênes.

D'ailleurs tous les ordres de l'État, accoutumés à se partager les possessions de la République, murmurèrent contre une administration où ils n'avoient point de part, où il n'y avoit point d'emploi pour eux. «A quoi nous a servi la conquête de la Corse, si l'on doit conserver à celle-ci un gouvernement presque indépendant; il valoit vraiment bien la peine que nos pères répandissent tant de sang et dépensassent tant d'argent,» disoit-on publiquement à Gênes. La grande noblesse voyoit avec dépit l'autorité du gouverneur restreinte, réduite presque à rien par le conseil des Douze et par les assemblées populaires. La petite noblesse, dite noblesse du grand conseil, que l'on peut appeler le peuple de l'aristocratie, attendoit avec une impatience facile à concevoir, l'occasion de pouvoir se saisir de tous les emplois qu'occupoient les Corses. Les prêtres convoitoient nos bénéfices; les négociants aspiroient au moment où ils pourroient, au moyen de sages lois, fixer seuls le prix de nos huiles et de nos denrées.

Ce n'étoit qu'un cri dans tous les ordres de la République: pour la première fois le même voeu les unissoit. Aussi l'on ne tarda pas à supprimer en Corse toute la représentation nationale. En peu de temps le gouverneur réunit sur sa tête toute l'autorité.... Il put faire mettre à mort un citoyen sans autre procès, sans autre enquête, sans autre formalité que celle-ci: Je le prends sur ma conscience, et la grande noblesse fut satisfaite.

Tous les emplois civils et militaires furent donnés par le gouverneur ou par le sénat, et furent donnés à des nobles Génois. Pour ne laisser naître aucune espérance présomptueuse, il y eut une loi qui déclara les Corses incapables d'occuper aucun emploi.... et la petite noblesse fut contente. Le noble du grand conseil, excessivement pauvre, n'a pour nourrir une famille nombreuse que le droit qu'il tient de sa naissance, de gérer les emplois de la République Il faut que chacun profite à son tour de ce droit, parce qu'il faut que chacun vive; aussi ne peut-on être que deux ans en place, et est-on obligé, durant un certain temps, de n'occuper aucun autre emploi. Il faut donc, pendant ces deux années, amasser assez pour se maintenir pendant quatre ans et fournir aux différents voyages que l'on doit entreprendre.

Gênes, jadis très-puissante, avoit un grand nombre d'emplois à donner; mais au temps dont nous parlons, elle étoit réduite à la Corse seule, et la Corse étoit obligée de supporter presque tout cet horrible fardeau. Chaque deux ans l'on voyoit arriver des flottilles de ces gentillâtres avec leurs familles, affamés, nuds, sans éducation, sans délicatesse. Plus redoutables que des sauterelles, ils dévoroient les champs, vendoient la justice et emprisonnoient les plus riches pour obtenir une rançon. On rioit à Gènes de ces plaisanteries nobiliaires; le répertoire des gens aimables, des couleurs de bons mots, de ces personnes qui tiennent toujours le haut bout dans les sociétés, n'est rempli que d'aventures de ces gentilshommes, et toujours le Corse est le battu et le moqué... Combien avez-vous gagné? Nous avez-vous laissé quelque chose à prendre? demandoient ceux qui alloient partir à ceux qui étoient de retour. Un honnête sénateur fort religieux avoit coutume de dire une prière toutes les fois qu'il entendoit la cloche des morts annoncer le décès de quelque patricien; il demandoit toutefois avant si le défunt avoit été employé en Corse, et dans ce cas il se dispensoit de la prière, disant: A quoi cela serviroit-il? è a casa del Diavolo, il est en diable.

Les bénéfices ecclésiastiques furent donnés par les évêques; les évêques furent nommés à la sollicitation des cardinaux génois. Il est sans exemple qu'un Corse ait été évêque, et les prêtres génois furent contents.

Et le négociant! Comment son intérêt eût-il été oublié dans un État commerçant?... Des lois positives lui accordèrent le monopole de l'approvisionnement et du trafic. L'on détruisit les marais salants qui existoient, l'on en fit autant des poteries et de toutes les manufactures. Cela accrut le petit cabotage et rendit le pays plus sujet.

Les marchandises cessant d'avoir leur prix, le peuple cessa de travailler, les champs devinrent incultes, et un pays appelé à l'abondance, au commerce, un sol qui promet à ses habitants la santé, la richesse, ne lui offrit que la misère et l'insalubrité. Malheureusement, à force de piller, l'on épuisa notre pauvre pays, qui n'eut plus rien à offrir que des pierres. Il falloit cependant que cette illustre noblesse vécût; elle eut recours à deux moyens: d'abord chaque commandant de petites tours, chaque petit commissaire, eut une boutique à laquelle il fallut donner la préférence; enfin ils vendirent la permission de porter les armes.

Dépouillé des biens qui rendent la vie aimable et sûre, exclu de tous les grades, de toutes les places, prive de toute considération, réduit à la dernière misère, outragé par la classe la plus méprisable de l'univers, comment le Corse, si hardi, si fier, si intrépide, se laissa-t-il traîner dans la fange sans résister? Je m'empresse de vous développer ces tristes circonstances, afin qu'en plaignant ce peuple, vous ne cessiez pas de l'estimer.

Je vous ai, en deux pages, tracé l'histoire du gouvernement génois; mais ces deux pages renferment cent cinquante ans. On marcha pas à pas. Si tout d'un coup le sénat eût découvert son horrible projet, sans exciter des soulèvements, ma nation seroit si vile, qu'elle ne mériteroit pas d'être plainte.

Immédiatement après la mort de Sampiéro, ou provoqua de toutes les manières les émigrations, qui, dès ce moment furent très-considérables. On souffla partout l'esprit de la division, et la République accorda un refuge aux criminels, on favorisa leur fuite. Les émigrations s'accrurent. La peste affligea l'Italie; elle vint en Corse; la famine s'y joignit: la mortalité fut immense... Le gouvernement se montra insouciant, et si ces deux fléaux finirent, c'est que tout finit. C'est ici l'occasion de faire une observation bien remarquable: toutes les fois que les Corses ont perdu leur liberté, ils ont été, quelque temps après, affligés d'une grande mortalité. Après la conquête de 1770, ou vit encore la mortalité et la famine dépeupler le pays. Alors la République ne garda plus de mesure; elle jeta le masque, renversa le gouvernement national et établit les choses telles que nous les avons décrites.

Quelle position douloureuse! Le Corse sentoit la peste lui dévorer les chairs, la faim lui ronger les entrailles, et l'esclavage navroit son coeur, effrayoit son imagination et anéantissoit les ressorts de son âme!!!

Cependant, pour maintenir ce peuple dans cet assujettissement, il falloit ou avoir une grande force ou se faire une étude de le diviser. On adopta ce dernier parti, et l'on relâcha à cet effet les ressorts de la justice criminelle; chacun fut obligé de pourvoir de soi-même à sa sûreté; de là est né le droit de vendetta.

L'homme dans l'état de nature ne connut d'autre loi que son intérêt. Pourvoir à son existence, détruire ses ennemis fut son occupation journalière. Mais lorsqu'il se fut réuni en société, ses sentiments s'agrandirent: son âme, dégagée des entraves de l'égoïsme, prit son essor, l'amour de la patrie naquit, et les Curtius, les Decius, les Brutus, les Dion, les Caton, les Léonidas, vinrent émerveiller le monde. Des magistrats assurèrent à chacun la conservation de sa propriété et de sa vie; le but des actions individuelles dut être le bonheur général de l'association, et personne ne dut plus agir par le sentiment de son propre intérêt. Les rois régnèrent; avec eux régna le despotisme; l'homme méprisé n'eut plus de volonté. Avili, il fut à peine l'ombre de l'homme libre; les rois, qui tinrent dans leurs mains la force publique, durent l'employer pour assurer à chacun sa vie et sa propriété. La confédération changea, s'altéra même, si l'on veut, mais exista cependant toujours. La force publique seroit devenue dans les mains du prince un instrument inutile, s'il eût vu l'homicide sans le punir; si, par une dépravation inouïe, il eut lui-même aiguisé les poignards de l'assassin. Personne ne peut nier qu'alors la confédération ne se fut trouvée dissoute et les hommes rendus à l'anarchie. Telle étoit notre situation. Le sénat voyoit avec plaisir s'entr'égorger des hommes dont il craignoit l'union; les subalternes y trouvoient leur intérêt; le meurtre ne fut plus puni; il fut encouragé, il fut récompensé: il fallut cependant que chacun veillât à sa propre sûreté. Des confédérations de familles, quelquefois de villages se formèrent. On jura de veiller à l'intérêt de tous et de faire guerre éternelle à celui qui offenseroit un des confédérés; les liens du sang se resserrèrent; on chercha des parents; l'île fut divisée en autant de puissances qu'il y eut de familles, qui se faisoient la paix ou la guerre selon leur caprice et leur intérêt... On appela vertu l'audace de s'exposer à tous les dangers pour soutenir ses parents ou les membres de sa confédération: les citoyens ne furent que des membres d'autant de puissances étrangères, liées entre elles par leurs rapports politiques. Ils respectérent les femmes et les enfants et les laissèrent sortir de la maison assiégée pour prendre de l'eau et pour vaquer aux affaires du ménage. Il étoit aussi d'usage de laisser croître sa barbe lorsqu'on étoit en guerre; c'étoit un acte de courage, car il n'y avoit point de buisson, de rocher qui ne put receler un ennemi, c'étoit s'exposer à périr à tous les moments du jour.... Celui-là passoit pour un homme lâche, un homme vil, qui, à la nouvelle de la mort de son parent, ne couroit jurer sur son cadavre de le venger, et, des ce moment, ne laissoit croître sa barbe. La paix se faisoit cependant quelquefois: il y avoit des gens sages, des vieillards respectés, qui réconcilioient les partis. On étoit scrupuleux dans l'exécution du traité.

Tels furent, monsieur, les effets de l'administration génoise. Accablés sous le poids des impôts arbitraires, désunis, les mains dégoûtantes du sang de nos frères, nous gémîmes longtemps: mais ce ne fut qu'en 1715 que l'on commença à s'apercevoir qu'il se faisoit un mouvement général. L'on envoya un orateur à Gênes représenter l'état déplorable de la nation; il étoit entre autres choses chargé de solliciter un désarmement général et prioit le sénat de faire respecter son autorité. Les patentes pour porter les armes étoient à la fois une spéculation de finances et de politique. Le sénat eut l'impudence de se refuser à la demande si raisonnable, et d'alléguer pour prétexte la diminution que cela produiroit dans le revenu public. L'orateur proposa une nouvelle imposition beaucoup plus forte: l'imposition fut acceptée, mais les patentes continuèrent toujours à se distribuer, et la justice s'occupa tout aussi peu de se faire respecter.

L'île étoit déserte, inculte et dépeuplée. Depuis l'époque de Giovan-Paolo, la population avoit diminué des trois quarts; elle étoit alors de 400.000 habitants, et en 1720, on n'en comptoit que 120.000. Le commerce étoit anéanti et la férocité des Corses étoit à son comble. Leur existence étoit si misérable, qu'ils n'avoient rien à perdre. Il ne falloit qu'un signal.

En 1729, le lieutenant génois qui commandoit à Corte imposa, de sa propre fantaisie, une nouvelle taxe qui, jointe à toutes les autres et à la misère du pays, devenoit insupportable. Cardone di Bozio, vieillard estropié, ayant reçu de la nature un corps difforme, mais une âme vigoureuse et une élocution très-facile, assembla les habitants du village de Bozio pour leur parler dans les termes les plus forts sur l'avilissement ou ils vivoient, sur la gloire de leurs ancêtres et les charmes de la liberté. Il profita du moment où les collecteurs venoient percevoir l'imposition pour les faire chasser et poursuivre. Il excite ses compatriotes à marcher vers Corte. Ceux-ci rencontrent un détachement de soldats envoyés pour les punir; ils le battent, les désarment, arrivent à Corte et brûlent la maison du commandant, qui a le bonheur de se sauver A cette nouvelle, on se rallie de tous côtés, ou prend les armes, on court à Bastia pour punir le gouverneur-général Pinelli, objet de l'exécration publique; on prend une partie de la ville, on surprend Algajola, et voilà le joug rompu sans retour... «Aux yeux de Dieu, disoit souvent Cardone, le premier crime est de tyranniser les hommes, le second, c'est de le souffrir.» Jamais révolution ne s'opéra plus subitement Les ennemis oublièrent leur haine, firent partout la paix, objet de tous les voeux. La prospérité de la patrie naissante sembla être le mobile des actions de chacun; le feu du patriotisme agrandit subitement des âmes qu'avoient, pendant tant d'années rétrécies l'égoïsme et la tyrannie... Amis, nous sommes hommes! étoit le cri de ralliement. Fiers tyrans de la terre, prenez-y bien garde! Que ce sentiment ne pénètre jamais dans le coeur de vos sujets, préjugé, habitude, religion, foibles barrières! le prestige est détruit, votre trône s'écroule si vos peuples se disent jamais: «Et nous aussi, nous sommes des hommes! »

Les premières années de la guerre, les Corses n'eurent aucune forme de gouvernement: la haine des tyrans guidoit tout le monde. Ce ne fut qu'à la réunion de Saint-Pancrazio que l'on nomma Giafferi commandant des armées. A l'assemblée de Corte, on déclara les Génois déchus de leur souveraineté, l'on déclara la nation libre et indépendante. Pour rendre cette déclaration plus imposante, pour achever de détruire les préjugés que la multitude pouvoit conserver, on assembla à Orezza un congrès des théologiens les plus célèbres des différents ordres. On leur proposa trois questions: si la guerre actuelle étoit juste, si les Génois étoient des tyrans, si l'on étoit délié du serment de fidélité. Ce congrès, que présida le célèbre Orticoni, répondit à tout d'une manière satisfaisante. La guerre, dit-il, est non-seulement juste, mais même sainte: le serment est nul dès lors que le souverain est tyran.

Mal armés, sans discipline, ils battirent partout leurs tyrans, malgré leur nombre, leur expérience et leur artillerie Assiégés dans le château de Bastia, ils étoient, au bout de deux ans d'une guerre opiniâtre, réduits à abandonner notre île lorsque l'aigle impériale, arborée au lieu de la croix ligurienne, vint nous présager de nouveaux malheurs, mais non décourager notre courage.

Qu'avions-nous fait aux Allemands pour qu'ils voulussent notre destruction? Que pouvoit importer à l'empereur d'Occident qu'une petite île de la Méditerranée fût libre ou esclave? Mais les puissances se jouent des intérêts de l'humanité, et les méchants ont toujours des protecteurs. Le général allemand, à la tête de sa petite armée, s'engagea dans des défilés: il perissoit infailliblement, lorsqu'il trouva dans l'humanité des Corses une commisération inattendue, dont il s'est rendu indigne par son lâche manque de foi. On lui accorda la permission de retourner à Bastia, à condition qu'il feroit savoir à son souverain la manière dont les Corses agissoient à son égard, et l'on conclut un traité de deux mois; mais, avant l'expiration de la trêve, les Allemands se remontrèrent au delà du Golo en plus grand nombre. Au respect que nous avoient inspiré les armes d'un grand prince, succéda l'indignation pour la perfidie de ses ministres. Après avoir laissé environ deux mille morts ou prisonniers, nos ennemis regagnèrent leurs remparts avec précipitation. L'enthousiasme produisit les actions les plus dignes d'être transmises à la postérité. Vingt et un bergers de Bastelica faisoient paître leurs troupeaux dans la plaine de Campo di Loro, deux cents hussards et six cents piétons vinrent pour les enlever: ces braves gens se réunissent, tiennent ferme, repoussent cette nombreuse troupe et la font fuir. Investis enfin par quatre cents autres ennemis, ils périssent tous en prononçant le nom sacré de la patrie.

L'honneur de l'empereur avoit essuyé bien des échecs. Si l'honneur des princes consiste à protéger le juste contre le méchant, le faible contre le fort, sans doute l'empereur Charles VI avoit déshonoré ses armes; mais si l'honneur consiste à massacrer des infortunés, le cabinet de Vienne sut bien réparer ce qu'il n'avait pu faire à la campagne précédente. Il envoya le prince de Wirtemberg avec des renforts considérables: et quoique ses premiers efforts ne furent pas heureux il étoit désormais impossible de résister à des forces si imposantes. On fit des propositions de paix: les Génois reconnurent, accordèrent, promirent tout ce qu'on voulut et l'on posa les armes.

Il étoit tout naturel que, ne voulant observer aucune des conditions du traité, les Génois commençassent par se défaire des chefs qui avoient conduit les Corses avec tant de bonheur dans des circonstances si difficiles. Les principaux parmi ces chefs furent arrêtés et conduits dans le château de Sagone; c'en étoit fait de leur vie, si Boerio et Orticone n'eussent su intéresser le prince Eugène au sort de ces illustres prisonniers L'empereur, éclairé, exigea du sénat leur délivrance. Ne pouvant les perdre, les Génois tentèrent de se les attacher en leur faisant des offres qu'ils méprisèrent. On suivit le même plan de persécution contre les principaux citoyens; la mort ou la prison.

FIN DES LETTRES SUR LA CORSE.