CHANT DIX-SEPTIÈME.
I. Ne froncez pas le sourcil, Murray, vous le Jupiter des livres, de peur que don Juan ne meure à ce signe. ET pourquoi le libraire des libraires s'indignerait-il? s'agit-il donc encore d'un orageux mystère?[3] Ô très-grand et très-bon Murray! n'allez pas frissonner comme faisait don Juan en face du fantôme espiègle de la duchesse de Fitz-Fulke, lorsqu'il touchait un sein palpitant et que ses doigts tressaillaient sur les battements de ce noble coeur.
II. Vous aussi, Gifford[4], vous vous indignez! Eh quoi! ne voilà-t-il pas encore l'ombre du grand Johnson qui se dresse sévère et élargissant lus sphères de ses yeux vides? Elle aussi, la Revue d'Édimbourg, met en riant ses fers infamants au feu de sa forge, prête à en stigmatiser mes vers!
[Note 3: ][(retour) ] Cain, mystère qui avait suscité de grands embarras à Murray, libraire de Byron.
[Note 4: ][(retour) ] Gifford, ami de lord Byron, et chargé de réviser ses ouvrages.
I.
Heroes are men, and man is heav'n knows what,
A yea, and else a nay, a Gordian riddle,
An Alexander perhaps may cut the knot
Some future day, and thus, just in the middle
Of all our ruminatings on our lot,
Show us that all our reasoning is but fiddle-
Faddle, and all our boasted hard-earned knowledge,
Is even less than what I learnt at college.
II
Heroes are more than men; mine's more than any.
If he's a hero who can love and hate.
As few can do, yet look just like the many;
Who has a mind so poised by the weight
Of his own worth, that e'en without a penny,
Or one poor menial slave to grace his state,
He'd feel as soaring and as proud of heart,
As Rothschild's self or even Bonaparte.
III.
How many heroes never had a name!
How many that have had one have none now!
Renown like Fortune is a fickle dame,
Nor lights her halo up on ev'ry brow.
And yet who is there would not feel her flame!
E'en I myself sometimes would, I avow:
And should not like to see Oblivion's finger
One day snuff out what might around me linger.
IV.
Yet after all, as I've said already,
Fame is but fume, a motion of the mind,
A very pleasant draught, but somewhat heady,
As many oft have found and yet may find;
Its only fault is that it makes unsteady
Our very best resolves and seems design'd,
Just like most good things as Champaign and Hock;
Only to make us go off on half-cock.
V.
Now Juan was a hero as I've said,
Or shall be one which will do quite as well,
'Tis not alone the "unforgotten dead"
The Poet can embalm within his spell.
A Pitt or Luther, when his soul has sped,
Is but a name like him of whom I tell.
The shade 'twixt real and fictitious glory,
Is living in history or in a story.
VI.
But Juan was a hero, or at least,
Felt like a hero 'neath her grace's look,
I will not say he made himself a beast,
Such as Sterne tells us he did, in his book,
When near Maria (true Sterne was a priest.
And as a priest some strange vagaries took).
But this I know that Juan then did feel.
If not a beast-like, yet a priest-like zeal.
VII
And sad it is to think he should feel so,
My candid reader, both for you and me.
For if things take a natural course you know,
Why they may chance to shock your modesty,
If you have any: yet, indeed, I trow
To be without it is almost an oddity,
'Tis common now-a-days; though folks 'tis said
Ne'er fail to doff it when they go to bed.
VIII.
So Juan felt beneath her grace's eye
As, I have sung, and I confess his feeling
Acts strongly on my own, I can't tell why;
But as I like plain, honest, upright dealing,
I'll e'en confess I'm half afraid to try
Another line; my pen's, like Juan, reeling;
For 'tis indeed an awkward situation,
Might end in.... heav'ns!--now don't say what--flirtation.
(Qu'il y songe! ce Briarée aux cent plumes!)[5] et puis (tenez votre rire, mes amis) le masque du pudique Little[6] se couvre, à la pensée de ce qui va arriver, de je ne sais quel rouge qu'il nomme de la rougeur.
[Note 5: ][(retour) ] La Revue d'Édimbourg. Voir la satire de Byron intitulée: English Bards and Scotch reviewers.
[Note 6: ][(retour) ] Little. Thomas Moore a publié, sous ce pseudonyme, des poèmes un peu plus qu'anacréontiques.
III. Croyez-vous donc, Gifford, aux faits nécessaires? avez-vous partagé cette insigne folie des probabilités qui réduisent l'avenir au calcul, mathématisant avec du hasard, et additionnant le fortuit, comme ils font de leurs X? Oh! ne savez-vous pas, Gifford, mon maître, qu'il y a des abîmes entre les deux idées qui vont se succéder, et qu'entre le tressaillement de la main de don Juan et ce qui d'avance fait rougir Little, il y a un monde, et peut-être la fin du monde?
IV. Oui, la fin du monde; à tout prendre, ce serait une merveilleuse façon de sortir de cette anxiété, et ce ne serait pas de trop pour apaiser le courroux de Johnson et rendre au sourcil de Murray sa courbe habituelle. N'en plaisantez pas, Gifford, le moyen n'est pas trop exagéré pour me sauver de cet embarras; car ce moyen fera bien d'autres choses: il tuera du même coup Babylone et une fourmi, un Walter Scott et un Southey[7]. Pardon, Scott!
[Note 7: ][(retour) ] Southey. Le poète Laurent, ennemi de Byron.
V. Il coupera par le milieu, au même moment, la parole d'un Fox et la grimace d'un *****, le coup d'épée de Napoléon (qui n'en donna jamais) et le coup de bâton de polichinelle, le flot de l'Océan qui tonne, et la roulade de la cantatrice; que de choses incomplètes, Gifford! que de Voltaires manqués! que de grandeurs inachevées! que de petitesses éteintes à ce moment suprême! Décidément, voici la fin du monde.
VI. Au dernier vers de la dernière stance du seizième chant de don Juan, il arriva ceci, que la terre fut détruite. Une comète ardente s'était abattue sur elle et s'était comme engravée dans les profondeurs creusées par sa chute. L'astre avait enroulé le globe de ses cheveux de feu et l'en éteignait de toutes parts. La terre poussa d'horribles mugissements de douleur, les planètes en furent troublées dans leur marche, et dans leurs cercles reculés Jupiter et Saturne en furent émus.
VII. L'incendie avait éclaté dans l'Asie. On eût dit d'une mer de feu qui montait sans cesse, entraînant dans ses flots rouges les villes qui fondaient comme la cire, se brisant contre les montagnes, se soulevant jusqu'à leurs crêtes et lançant en vapeur leurs glaciers éternels; et quand elles étaient desséchées, les montagnes se brisaient d'elles-mêmes, s'entrouvraient et tombaient, comme la chaux que l'eau vient de dissoudre, dans cette mer enflammée, qui les dévorait.
VIII. Puis l'Afrique, ses déserts de sable, surpris par le souffle de feu qui venait, se calcinèrent en une contrée de cristal; mais cette métamorphose fut courte. L'incendie accourut à la suite de son souffle, et les plaines vitrifiées se réduisirent en cendres. L'Europe périt aussi tout entière: les glaces du pôle bouillonnèrent, et, s'étant dissipées, laissèrent à nu l'axe de fer sur lequel la terre avait incessamment pivoté jusqu'à ce moment de douleur et de mort.
IX. Car les convulsions de la nature étaient grandes. Pour l'homme, sa douleur n'était rien, sa voix était soudainement étouffée, et il ne lui était pas même laissé le temps d'invoquer ses dieux. Car aux vapeurs approchantes de l'incendie, ils mouraient frappés, dissous en cendres impalpables, comme si le feu les eût déjà atteints. Les temples et leurs dieux étaient aussi consumés avec les pensées, les ambitions, les amours et les haines.
X Alors, la mer de feu, vainqueur du pôle aux extrémités de l'Afrique, se déploya devant l'Océan. Ce fut une bataille terrible. Les deux ennemis face à face s'armèrent de toute leur puissance: l'incendie élevait ses mille pyramides, l'Océan lui opposait jusque dans la nue ses vagues gigantesques. Tous deux s'entrelaçaient, et tandis que les flammes traversaient les vagues et brûlaient au milieu d'elles, ailleurs c'étaient les vagues qui s'abattaient sur les flammes pour les écraser et les éteindre.
XI. L'Océan rugissait furieux aux affreux sifflements de son ennemi; mais les embrasements de la terre qui se consumait fournissaient sans relâche à celui-ci des forces nouvelles. La mer, au contraire, s'affaiblissait de plus en plus en vapeurs; ses vagues retombaient brûlantes dans son sein; les rives de feu la pressaient et marchaient en avant. Sa force l'abandonna, elle se reposa calme, comme un martyr résigné à la mort; elle n'opposa plus rien aux faux vainqueurs, et, exhalant ses derniers soupirs, elle laissa à nu ses profondeurs palpitantes et calcinées.
XII. Il n'y eut plus de mer! il n'y eut plus de combat! L'incendie, agrandi de sa victoire, passa. Il dévora les îles; l'Amérique tout entière se tordit comme une corde au feu; les volcans eux-mêmes n'étaient pas épargnés. Comme si l'incendie céleste eût dédaigné de reconnaître ces flammes décolorées et froides de la terre, il insultait à leur inertie, il mettait le feu à leurs feux et il enflammait leurs flammes.
XIII. C'en était fait de la terre: un vêtement de feu l'enveloppait de toutes parts; ses entrailles brûlaient aussi et dardaient jusqu'aux cieux les métaux liquéfiés. Cependant ce squelette consumé par l'incendie implacable s'amoindrissait de plus en plus; les flammes elles-mêmes s'affaiblissaient autour de ce globe de cendres et rampaient humbles et expirantes; il n'y avait plus rien à dévorer. L'incendie vainqueur succomba sur le corps de sa victime, et sa dernière flamme se perdit dans les airs avec un bruit léger.
XIV. Alors vint un grand vent... Il brisa ce noyau de cendres et le dissipa en nuages obscurs dans l'espace. Il ne resta plus rien de la terre, pas même la ruine qui marque ce qui a été. Rayée du nombre des mondes, elle disparut; son atmosphère fut anéantie aussi, et les sphères des autres planètes, se rapprochant avec une grande secousse, envahirent la sienne et formèrent un nouvel ordre.
XV. Don Juan et la folle duchesse de Fitz-Fulke avaient aussi disparu avec les débris de la terre, et remarquez l'immense développement que donna cet incendie à ma Juanude ou à ma Juaneida, comme il vous plaira de l'intituler, car mes personnages ne vont plus désormais ramper sur la terre, mais leurs âmes immatérielles se répandront dans l'univers avec leur coquetterie et leurs amours.
XVI. Il n'y aura plus de terre, mais il y aura l'espace. Adeline ira à tire-d'aile se réfugier dans l'anneau de Saturne, et s'y balancer comme une goutte de rosée à la fleur qui vacille avec elle; l'âme de don Juan poursuivra la folle immatérialité de la duchesse au travers des étoiles, tandis que le jaloux Fitz-Plantagenet enfourchera quelque comète errante pour atteindre ces âmes amoureuses.
XVII. Car la scène serait élargie; elle aurait l'univers pour lieu et le temps pour durée: la virginale Aurora irait aussi promener ses rêveries au milieu des cieux, et absorbée dans les tendres idées qu'elle ne démêle pas bien elle-même, elle s'en irait préoccupée et pensive, heurter une étoile qui fuirait effrayée du choc..... Mais c'en est assez, je suis harassé de cette poésie, et me voici de retour dans le corridor de Norman-Abbey.
XVIII. Don Juan, comme vous le savez, venait de sentir sa main palpiter sur la taille palpitante de la duchesse, lorsque..... tout à coup un bruit se fit entendre à l'extrémité du corridor. Aussitôt sa main retombe d'elle-même. La duchesse se dresse froide et inquiète, et leurs yeux, qui ne voyaient pas dans l'obscurité, se tournèrent cependant vers le bruit, comme pour le regarder et le mieux entendre.
XIX. Et maintenant, ô Little, très-pudibond Little vous comprenez que la fin du monde n'était point nécessaire pour rassurer votre timidité.--Tous deux écoutant, retenant leur haleine: ils aspiraient, le cou tendu les moindres parcelles du bruit, les plus légers atomes qui troublaient la silencieuse sérénité de cette nuit.--Ils crurent entendre quelques pas, et bientôt après un faible rayon de lumière vint scintiller à leurs yeux.
XX. Mais déjà la duchesse avait deviné ce qu'elle n'avait pu voir, car les femmes sont toutes ainsi; elles ont un vingtième sens qui devine et pressent; il y a dans elles de l'instinct et de l'inspiration du prophète, quand l'homme raisonne encore, elles savent déjà. Lady Fitz-Fulke, pour échapper à quelque sotte catastrophe, avait donc poursuivi son rôle de fantôme et, glissant comme une ombre, avait disparu.
La suite à un prochain numéro.
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La Phrénologie CHANSONNETTE. |
Parole» de M. Durandeau Musique de M G Héquet. |