Courrier de Paris.

On a beau vivre dans ce pays prodigieux qui s'appelle Paris, être en quelque sorte le fils de la maison, à tout moment on y trouve des surprises; on y fait des découvertes comme si l'on débarquait fraîchement de Limoges avec l'innocence de M. de Pourceaugnac. Je ne parle pas seulement des étonnements réservés aux différentes nations, aux peuplades diverses qui composent l'univers parisien, quand par hasard elles se visitent et voyagent les unes chez les autres. Il existe à Paris des espèces qui, ne s'étant jamais vues, tombent dans une extase réciproque en se rencontrant, et se regardent avec, de grands yeux ouverts et stupéfaits. Prenez un lion sorti de quelque élégante tanière de la rue Saint-Georges, un lion complètement enharnaché: pattes vernies, fourrure flottante et à larges basques, face velue, crinière à tout vent, mâchoire armée d'un cigare, griffes jaune paille; faites passer le magnifique animal dans la rue de Charonne ou sur la place Maubert, on se mettra aux fenêtres et sur les portes, et les petits enfants regarderont les mères d'un air moitié riant, moitié voisin des pleurs. Qu'un philosophe du quartier Mouffetard, en costume de l'endroit, se trouve à son tour égaré au boulevard des Italiens, il y fera sensation. Qu'est-ce? dira-t-on; comment appelez-vous cela? d'où cela sort-il? Les femmes Chaussée-d'Antin pur sang hâteront le pas effrayées à l'aspect de cette race inconnue, et les hommes se proposeront de consulter, en rentrant au logis, leur dictionnaire d'histoire naturelle.

Rien de plus simple et de plus facile à expliquer: Paris passe pour une ville unie et compacte, eh bien! point du tout: Paris est un monde divisé par des espaces immenses: les habitudes, le travail, les moeurs variant par couches d'habitants et par quartiers, font de Paris une sorte de vaste continent où le nord ne ressemble pas au midi, où l'orient ignore l'occident. Telles parties de la ville sont aussi étrangères l'une à l'autre que si elles étaient Tobolsk et Cadix; celle-là est pour celle-ci une terre perdue, une île inabordable. Un naturel de la rue de la Paix se décidera plus difficilement à entreprendre un voyage à la Montagne Sainte-Geneviève, qu'une ascension au Mont-Blanc. Il y a des Parisiens qui ont traversé tous les ponts du monde, excepté le pont de la Cité; il y en a qui courent à toutes les extrémités de l'Europe, et que vous ne décideriez pas à sortir un matin de leurs pantoufles et de leur robe de chambre, pour aller à Vaugirard ou à l'Estrapade, le jour où ils ont ce courage, vous jugez qu'en effet ils voyagent en pays de découvertes; et peu s'en faut qu'ils ne se prennent pour des Vasco de Gama et des Christophe Colomb.

Mais à quoi bon aller au-delà des ponts et faire invasion dans les régions parisiennes reculées et mystérieuses? Paris vous en dispense; il vous fait des surprises sous vos yeux même, à votre porte, chaque jour amène quelque changement ou quelque métamorphose; le soir on se couche avec un magnifique et bruyant café en perspective; le lendemain on met le nez à la fenêtre, et le joyeux bazar a fait place à un lugubre magasin de deuil. Voici un boulevard montueux et malaisé; attendez, il s'aplanit comme un parquet, et vous y marchez de plain-pied. Êtes-vous resté huit jours sans passer dans la rue voisine, vous la trouvez démolie; huit jours après elle est reconstruite. Les plus grands prodiges à Paris se font par le plâtre et la pierre de taille; on y sème du moellon, et de tous côtés il pousse des maisons et des rues. On bâtit sous vos pieds, on bâtit sur votre tête; la ville ressemble à une plâtrière, à un four à chaux, à un atelier de maçonnerie.--Il est certain, pour peu que cette pousse effroyable de maisons continue et s'étende, que les entrepreneurs de bâtiments seront obligés d'inventer une machine à bâtir des locataires.

Une des plus étonnantes conquêtes de la truelle, c'est assurément cette rue audacieuse qui va relier l'église Saint-Eustache à la place Royale. Le champ de bataille était vaste et difficile à parcourir; eh bien! déjà la formidable rue a fait d'immenses brèches dans les flancs des quartiers Saint-Martin et Saint-Denis, qui lui opposaient les épais bataillons de leurs carrefours étroits et boueux et de leurs noires maisons. Du côté du Marais, la rue nouvelle s'étend orgueilleusement sur deux lignes parallèles, et l'oeil commence à se perdre dans les profondeurs de son horizon; vers le marché Saint-Denis, des masures en débris, des murs pantelants annoncent, par leur aspect délabré, l'approche de la rue conquérante qui se fait passage à travers les décombres et les ruines; mais elle n'abat que pour relever: elle ne détruit que pour reconstruire avec magnificence. Avant un an, au lieu de ces baraques malsaines et de ces ruelles hideuses, la rue Rambuteau, se rejoignant par ses deux extrémités, facilitera les communications, adoucira la distance, jettera l'air et le jour dans ces quartiers populeux et sombres, et étalera, non sans coquetterie, la double haie de ses blanches maisons. Cette fois, je l'avoue, on doit de la reconnaissance à la pierre de taille; le maçon, en cette occasion, joue, sans le savoir, un rôle de philosophe et de médecin: il rapproche, il civilise, il assainit. Mais suivez-le ailleurs, vers quelque autre point de la ville: il détruit ici ce qu'il faisait là-bas, interceptant la respiration et le jour par de monstrueuses montagnes de pierre et de plâtre, et enlevant chaque matin, à la ville, quelques derniers espaces d'air libre et de perspective. Si bien qu'un moment viendra où Paris, n'ayant plus une échappée de terre ni de ciel pour y reposer sa vue par hasard, vivra resserré et étouffé entre deux maisons à six étages.

Sur le boulevard Poissonnière, un vaste jardin, au fond un magnifique hôtel, résistaient depuis long-temps à cette invasion, et semblaient se moquer des entrepreneurs et des architectes à tant la toise. C'était le jardin de M. Rougemont de Lowenberg. Les passants le regardaient avec envie, ou plutôt avec une sorte de vénération, le voyant intact et incorruptible dans un siècle où les hôtels de grande origine, les Biron, les Richelieu, ne se font pas scrupule de se vendre à beaux deniers comptants, et de se convertir en boutiques. On admirait, à travers les grilles dorées, l'immuable persévérance de ces allées régulières, de ces gazons tondus suivant la mode ancienne, de ces arhres coiffés au goût du vieux jardin français. L'hôtel de M. Rougemont de Lowenberg, avec ce parterre pour avant-garde, ressemblait à ces bastions imprenables qui tiennent bon quand toute la ville est rendue et que le reste de la citadelle a capitulé. N'était-ce pas d'ailleurs un passe-temps original, une véritable vanité de millionnaire et de banquier, que d'abandonner négligemment, en plein air, ce terrain inutile, tandis que tout à côté chaque morceau se vendait au poids de l'or? Pendant plus de vingt ans, M. Rougemont de Lowenberg a laissé ainsi deux ou trois millions se dessécher au soleil. Il n'a fallu rien moins que la mort pour mettre à la raison ce jardin entêté. Les héritiers de M. Rougemont ne l'ont pas encouragé dans une plus longue résistance; et, ma foi, ne se trouvant plus appuyé sur la vertu de ses maîtres, il s'est laissé aller au penchant et aux vices du siècle; deux déesses toutes-puissantes et singulièrement adorées de ce temps-ci, la spéculation et la boutique, viennent de mettre le pied dans les allées vaincues et soumises, foulant et déracinant la pelouse, abattant les têtes vénérables de quelques arbres centenaires. L'hôtel est mort du même coup qui a détruit le jardin; maintenant ce n'est plus que confusion et ruines De cette cendre, il ne renaîtra pas un phénix, à coup sur, mais un magasin de draps, un épicier, un restaurateur, un bottier, un marchand de comestibles: l'utile à la place de l'agréable, si proche parent de l'inutile.

Puisque nous flânons sur les boulevards et à travers les rues, en véritable badaud de Paris, parlons un peu des trottoirs; s'occuper des trottoirs pour les trottoirs eux-mêmes, le plaisir ne serait pas grand. Que vous importe ces petits sentiers étroits, revêtus de grès ou d'asphalte, qui côtoient, d'un air monotone, le flanc des boutiques et des maisons? La matière est dure, et les fleurs de l'esprit y pousseraient difficilement. Mais une circonstance particulière rehausse le trottoir et lui donne une importance accidentelle: M. le préfet de police a daigné récemment jeter les yeux sur lui,--y trouvant, ce jour-là, un grand désordre et une grande anarchie, le prévoyant magistrat vient d'expédier au peuple des trottoirs une charte à leur usage: cette charte n'est pas octroyée; elle ne procède point par ordre et sous forme de droit souverain; figurez-vous une charte bénévole qui conseille et ne dit pas: Je veux! Or, ce qu'elle conseille, le voici: Prenez toujours la droite du trottoir! On devine le résultat de ce système bien simple et à la portée de toutes les jambes: les passants allant et venant chacun par sa droite, la foule ne se ruera plus dans ce pêle-mêle inextricable où elle égarait ses bras, ses pieds et ses têtes, se coudoyant, se poussant, se renversant, se heurtant nez contre nez, et enfin, comme dit Oedipe,

Se disputant du pas le frivole avantage.

La foule se diviserait en deux flots distincts, l'un descendant, l'autre montant, sans mélange de flots mutinés et contraires, et chacun d'eux, d'un mouvement calme et uniforme, arriverait tranquillement à son embouchure, et se jetterait dans son bras de mer, sans rencontre fâcheuse. Voilà la grande harmonie que rêve M. le préfet de police. Je vous demande bien pardon, monsieur le préfet, mais vous faites là une entreprise plus difficile à exécuter que le dessèchement de l'Océan. Vos intentions sont louables, on ne saurait le nier: vous voulez que tout le monde ait place au trottoir; vous proclamez l'égalité des Parisiens devant le trottoir; vous entendez que ceux-ci ne soient pas obligés d'en descendre pour faire place à ceux-là: sans compter les chocs violents, les yeux éborgnés, les chapeaux renversés, les pieds écrasés, les côtes meurtries, les glissades et les culbutes sur le pavé, quelquefois sous les roues, grotesques ou tristes accidents ordinaires à la multitude indisciplinée des grandes villes; telle est, dis-je, le tohu-bohu périlleux que vous avez l'honnêteté de vouloir réglementer. Votre illusion est respectable, ô édile philanthrope! mais que vous connaissez peu le peuple auquel vous avez affaire! Si vous étiez Anglais, soit: si vous étiez Allemand, encore mieux; si même il s'agissait de l'Auvergnat, du Périgourdin, du Franc-Comtois, on pourrait s'entendre; mais obliger Paris de marcher toujours à droite! allons donc! vous n'y pensez point! A moins d'attacher à chaque passant quatre gendarmes de service, vous n'y parviendrez pas. Paris est la ville du monde qui obéit le plus au hasard et à la fantaisie: à droite aujourd'hui, à gauche demain, tel est son tempérament, telle est sa vie; et puis le lendemain, au beau milieu de la chaussée! A défaut de ses trottoirs, son histoire politique et morale est là pour le prouver. Vous ne le corrigerez pas plus de ses caprices, qu'on ne corrige un charmant enfant gâté. Paris préfère cent fois, au risque de se démettre une jambe ou un bras, le désordre de ses rues, à l'ordre régulièrement monotone que vous lui proposez. Paris se croirait en procession avec vous, allant par bandes solennelles à un enterrement, et il en mourrait d'ennui et de chagrin. Pour quelques coups de coude de plus ou de moins, votre charte-trottoirs ôterait à Paris son allure vive et hasardeuse, son air leste et cavalier: il ne s'écraserait plus le bout des pieds, mais il se marcherait sur les talons. Qu'il aille donc, le chapeau légèrement incliné, le nez au vent, l'oeil mutin, le pied leste et fantasque, regardant les hommes face à face et avisant les jolies femmes sous le nez, qu'il aille et qu'il trotte comme Dieu l'a fait!

L'affaire des trottoirs et de M. le préfet de police est le fait le plus grave et le plus intéressant de la semaine. On peut lui opposer cependant la discussion sur la loi des sucres; ces deux événements ont offert plus d'une analogie. La confusion du trottoir s'est reproduite au parlement; la gauche, la droite et le centre, ont marché pêle-mêle et d'un pied confus. Le sucre indigène et le sucre colonial allaient et venaient, celui-ci poussant celui-là, et réciproquement. Plus d'un orateur a brisé l'un, taillé l'autre, et de tous côtés, d'ici et de là, du milieu et des extrémités, on s'est jeté les morceaux à la tête.

Cette grande bataille à coups de canne, mêlée de betterave, ne pouvait manquer de faire tort aux derniers moments du Salon de 1843. La curiosité publique, tout entière absorbée dans ce duel à mort de sucre à sucre, s'est montrée très-froide et très-peu empressée à donner l'extrême-onction à nos sculpteurs et à nos peintres: le Louvre a fermé ses portes et le Salon a rendu le dernier soupir en présence d'un petit nombre de témoins; personne ne paraissait regretter bien vivement le défunt, et nul oeil n'a versé des larmes. Que voulez-vous? le Salon vivait depuis deux mois; quelqu'un ou quelque chose qui vit deux mois à Paris, court le risque de mourir abandonné; d'abord on est plein d'ardeur et d'enthousiasme: la ville, curieuse et impatiente, se précipite, c'est à qui arrivera le premier; elle pourrait jouir de la merveille paisiblement, et chacun à son tour, mais le beau plaisir! Assiéger les portes, forcer les consignes, s'entasser sur l'escalier, s'engouffrer dans les salles au risque d'y mourir, voilà le vrai bonheur! La nouveauté, et non l'opinion, est la reine du monde. Le Salon de 1843 a eu cette destinée: à sa naissance, peu s'en est fallu que la foule ne l'étouffât dans ses embrassements; il a disparu l'autre jour au milieu de l'indifférence universelle; parlez-lui maintenant du Peintre de Meissonnier, ou du Tintoret de Louis Cogniet. Paris ne saura plus ce que vous voulez lui dire, et sifflera un air.

Si le Salon du Louvre est fermé, il vous reste le Louvre des victimes. Le bazar Bonne-Nouvelle a ouvert charitablement ses portes aux toiles et aux cadres frappés d'ostracisme par le jury d'examen. Charitablement est le mot, et vraiment ces proscrits ne méritent pas autre chose que la charité. On a dit que M. Bertin et autres académiciens, membres du jury prescripteur, avaient fait de leurs propres mains les peintures exposées au bazar, pour prouver leur justice et se donner une excuse sans réplique; pour moi, je serais tenté de le croire; malheureusement l'Exposition du Louvre m'a enlevé la douceur de cette opinion. Voyez-vous, là-bas, ces nez, ces jambes et ces bras? c'est à faire peur aux petits enfants; et quelle couleur! quel dessin! quelle composition! quel style! Le jury est pris en flagrant délit; s'il a chassé des borgnes et des manchots, il a évidemment admis plus d'un aveugle et plus d'un cul-de-jatte. Donc, les manchots et les borgnes ont raison de se plaindre et de réclamer leur droit de cité. Pourquoi ces caresses d'une part et de l'autre ces soufflets?

Après tout, cette question du jury est une question inextricable; retournez l'institution sous toutes ses faces, chaque année elle excitera les mêmes griefs et les mêmes ressentiments. Où trouver un tribunal impeccable et qui ne blesse personne? Vous le choisiriez parmi les anges, parmi les dieux, vous lui donneriez pour présidents la sage Minerve elle-même et Thémis à l'inflexible, balance, Apollon et le choeur des Muses (style classique), qu'Apollon, Thémis et Minerve auraient fort à faire. Un les traiterait certainement d'ignorants, de cuistres et d'académiciens. Quoi qu'on fasse, il y aura tous les ans à la porte du Louvre, et après la bataille d'un jury quelconque, des centaines de tableaux ou de statues étendus à terre et jetant les hauts cris: malheureux soldats cruellement blessés dans leur amour-propre et faisant entendre le long gémissement de cette blessure douloureuse. Vous en concluez qu'il faut supprimer toute espèce de contrôle et que tout jury est bon à décapiter; et vous demandez une exposition universelle au nom de la liberté de l'art; soit! élevez votre musée sur la place Louis XV ou sur le carré Marigny, mais ayez soin de mettre cette inscription au frontispice: Supplément à l'Exposition des Produits de l'Industrie française.

Le Salon étant enterré, Paris aura besoin de quelque autre distraction et de quelques menus plaisirs, mais Paris en manque-t-il jamais? Il a beau les dévorer par douzaines, avec un incroyable appétit, ceux-ci disparaissent, ceux-là les remplacent. Ainsi l'ogre parisien, cet ogre insatiable, ne risque jamais de mourir de faim.

L'Académie royale de Musique prépare, pour la collation de sa seigneurie, une friandise en trois actes, assaisonnée de force entrechats. Mademoiselle Carlotta Grisi se charge de l'accommodement. Ce délicat ballet a pour titre la Péri. Tout l'Opéra y voltigera; on parle avec admiration d'un pas d'abeilles. Mille récits merveilleux courent et bourdonnent à sa louange. Les plus jolies danseuses sortiront ce jour-là de leur ruche et exécuteront des pas doux comme le miel. Mais gare aux frelons!

A qui se fier? Nous pleurions l'autre jour Lucile Grahn de tout notre coeur, lui tressant les plus charmantes couronnes de roses et de cyprès, et voilà que Lucile Grahn ressuscite; elle a fait une chute de cheval, pas davantage! Après cette chute, la sylphide s'est relevée plus légère et plus rapide. On écrit donc aussi des puffs datés de Saint-Pétersbourg. Enfin Lucile Grahn se porte à ravir; elle aura l'agrément de lire son oraison funèbre en parfaite santé. Et Dieu en soit loué! Réjouissez-vous, sylphides! quittez vos habits de deuil, battez des ailes, et courez sur la verdure et sur la rosée, en bandes joyeuses! Lucile Grahn, votre soeur, en est quitte pour une entorse et une égratignure!