DANS L'HISTOIRE DE L'HUMANITÉ.

De tout temps la civilisation a eu ses détracteurs, qui l'ont accusée d'être la mère de tous les fléaux et de tous les vices, et qui, au nom d'une morale austère, méprisant ses pompes, ses magnificences intellectuelles, et ce qu'on nomme communément ses bienfaits, n'ont voulu voir en elle que l'infâme corruptrice de tous les bons sentiments humains. Évoquant sans grande magie le fantôme d'un idéal de l'humanité primitive, ils se sont plu à l'orner de toutes les vertus, de toutes les grâces, de toutes les richesses naturelles, et ils lui ont procuré un triomphe facile sur l'homme réel et civilisé. D'un autre côté, les partisans de la civilisation ont traité de paradoxes et de rêveries tous les arguments des moralistes rétrospectifs; ils ont vivement raillé cet amour exclusif du sauvage, et n'ont pas eu de peine à prouver que l'homme primitif n'était pas aussi amiable qu'on voulait bien le dire, et qu'outre le léger défaut qu'il a généralement de manger les gens, on pouvait encore remarquer en lui, sous une plus rude écorce, tous les vices d'orgueil, de luxure, de perfidie, dont on attribuait gratuitement la paternité à la civilisation.

Mais, dans ces termes, le débat est-il véritablement vidé? la civilisation est-elle suffisamment défendue lorsqu'on a montré qu'elle n'est point une cause de démoralisation, et ne reste-t-il pas, pour qu'elle gagne véritablement le procès, à faire voir que son influence, au contraire, est toute morale, et qu'il ne dépend pas d'elle que l'homme atteigne le mieux et le parfait? Il ne s'agit pas, en effet, pour que la question soit entendue, de chercher lequel a le plus de vices de l'homme primitif et de l'homme civilisé. Il est certain que les vices résultant, dans leur principe, des appétits, de l'organisation de l'homme, et, dans leur application, du libre exercice de la volonté humaine, le plus ou le moins dans le degré de civilisation ne peut modifier radicalement ni leur développement ni leur essence. Que si la civilisation, par les progrès du luxe et de l'industrie, ouvre quelques voies plus agréables et plus faciles à quelques vices humains, elle a aussi, par le progrès des lumières, des lois qui répriment beaucoup de vices impunis dans l'état sauvage, que si, par quelques-uns de ses effets, elle favorise certains penchants de la mauvaise nature, elle introduit dans l'intelligence mille notions excellentes sur la justice, le bien et le mal, et tout à fait propres à assurer un bon usage du libre arbitre. En se maintenant sur ce terrain, on demeurerait donc éternellement dans les étroites limites d'une discussion négative, dont l'unique résultat serait d'établir une sorte de balance, de livre de doit et avoir entre la civilisation et l'état sauvage, en laissant à chacun le soin de choisir, selon son goût, entre le pagne et la redingote, entre le wig-wam et la maison, le casse-tête et le pistolet, la chair du guerrier de la tribu ennemie et la dinde truffée. Il faut donc, avant tout, éliminer de la discussion tout ce qui tient à la nature humaine, tout ce qui en est la conséquence nécessaire; et sans cesser de demander à la civilisation, pour la reconnaître une chose grande, utile, admirable, d'exercer une salutaire influence, n'attendons pas, n'exigeons pas d'elle qu'elle change le coeur de l'homme. Ne la regardons ni comme une fée Urgande, dont la bienfaisante baguette ne sème que perles, que rubis et que fleurs; ni comme une fée Dentue, dont l'effroyable grimoire n'enfante que montagnes inaccessibles, ravins et reptiles hideux; voyons-la travailler sur cet inaltérable fonds de l'être humain, dont elle n'est qu'une des puissances; mais n'espérons pas que l'effet puisse dénaturer sa cause, que la civilisation, produit du génie de l'homme, le change essentiellement.

Or, si on considère la civilisation en elle-même, et sans lui attribuer des résultats qui ne sont pas les siens, ce qui frappe surtout, ce qui frappe et ce qui console, c'est le progrès constant de l'idée morale dans l'humanité. Si corrompus que les temps paraissent à l'observateur dans le détail des faits publics et des actes privés, que la société se débatte dans la fange des moeurs les plus inouïes, non-seulement la loi morale n'est pas éteinte, mais, en quelque sorte et quelque hardi que cela puisse paraître, elle triomphe dans la sphère surhumaine ou elle habite, et elle est proclamée avec plus de netteté que jamais. La preuve en est facile à administrer: Qu'on mette en regard la loi des Douze-Tables, cette loi de l'âge d'or des moeurs romaines, et la législation de l'empire, cet âge d'avilissement, de décomposition, d'agonie: c'est à peine si, dans la première, le sentiment de l'humanité se fait jour. La loi du talion, cet absurde semblant de justice; le droit de vie et de mort attribué aux pères, cette iniquité héroïque; le droit de vendre ses enfants, cette infamie légale; toutes ou presque toutes les dispositions dénotent l'enfance de l'esprit, la barbarie du coeur, et cependant il y avait quelque chose d'incontestablement pur dans les moeurs de la nation. Au contraire, dans la législation impériale qui présidait à tant d'excès sans nom, équité, humanité, profonde connaissance de la nature humaine, habile répartition des peines selon les délits, répression juste et morale de toutes les fautes que peut atteindre l'action publique.

Un autre exemple plus proche de nous montre, d'une manière bien sensible, que la loi morale progresse toujours avec la civilisation, lors même que le spectacle des moeurs ferait croire à la stagnation, ou même, au dire des pessimistes, à la décadence. Certes, pour l'observateur impartial, il n'y a pas une différence fortement caractérisée entre les moeurs du siècle de Louis XIV et les moeurs du nôtre. Toute compensation faite, quelques vices d'alors remplacés par d'autres vires, quelques vertus du grand siècle oubliées, mais aussi quelques autres acquises qu'il ne pratiquait pas, il ne paraît pas que sur ce chapitre il y ait lieu à se lamenter ni à se réjouir. D'un autre côté, il est constant que depuis cette époque la civilisation a marché. Si elle s'est arrêtée en quelques-unes de ses branches, le grand mouvement de 89 a donné à la sève de l'arbre une agitation salutaire, qui lui a l'ait produire une foule de rameaux inconnus. En outre, le luxe et ses raffinements ont fait des pas considérables, et par conséquent favorisé l'amollissement des habitudes. Toutefois, la loi morale que reconnaît notre siècle est de beaucoup supérieure à celle qui régissait le siècle du grand roi. On peut le montrer par une infinité d'exemples. Je me bornerai à en citer un seul, mais qui me paraît décisif. A l'appui de la même thèse, on a souvent invoqué la légèreté avec laquelle madame de Sévigné a parlé de ces paysans bretons «qui, dit-elle, ne se lassent pas de se faire pendre, légèreté qu'on déclarait être incompatible avec nos moeurs actuelles. Mais l'exemple me semble mal choisi; car, outre que nous avons vu de nos jours, sinon pendre, du moins fusiller beaucoup plus de révoltés qu'on n'en avait vu du temps de Louis XIV, il ne semble point prouvé que quelque belle aristocrate n'ait, à la façon de madame de Sévigné, traité comme un accident très-indifférent les mésaventures des révoltés vaincus. On trouve dans les mémoires de Dangeau quelque chose de bien plus frappant, de bien plus incompréhensible dans nos moeurs, et, partant, de bien plus irrécusable en faveur de ce qu'on veut démontrer. Voici ce qu'on lit dans le journal de cet écho de la cour de Versailles:

«Aujourd'hui, le roi a donné un homme qui s'est tué à madame la dauphine; elle espère en tirer beaucoup d'argent.»

Voilà une phrase dont tous les mots sont français! dont aucune expression n'a vieilli, dont la construction est parfaitement claire et irréprochable; cependant il nous est impossible, à nous, hommes de notre temps, de comprendre cette phrase, si nous ne nous dépouillons en quelque sorte du caractère contemporain pour nous faire un moment les sujets du grand roi. Il paraît que cette phrase se rapporte à la mort d'un graveur, qui, après avoir passé de longues années à la Bastille pour avoir gravé quelques caricatures contre madame de Montespan, se laissa aller au désespoir et se suicida. Une coutume alors en vigueur attribuait au roi la fortune des suicidés. Par l'homme qui s'est tué et que le roi donne à madame la dauphine, Dangeau entend donc les biens de l'infortuné graveur; et après cette atroce métonymie, il ajoute avec le plus imperturbable sang-froid: «Elle espère en tirer beaucoup d'argent.»

Ainsi, voilà un monarque illustre sur lequel l'histoire porte sans doute des jugements fort divers, mais à qui elle reconnaît de grandes et nobles parties de caractère. Voilà une princesse, la dauphine, dont la bonté, la piété, les moeurs sont vantées, et l'un, sans sourciller, gratifie sa fille d'un cadavre, et l'autre s'en félicite parce que le cadavre lui rapporte;, beaucoup d'argent. Il se rencontre à leur cour un honnête homme, borné si l'on veut, mais dont le caractère paisible et la probité n'ont jamais été contestés, qui écrit cette nouvelle comme il écrirait un reversis du roi. Évidemment, dans le siècle où se passent de telles choses, où la loi les consacre, où les moeurs les supportent comme une mesure indifférente, le sentiment de l'humanité est étouffé sous des principes de convention, et il ne vit que sous l'empire d'une équité factice. La civilisation, cet ardent apôtre des idées d'humanité et de justice, n'est encore, dans un pareil temps, qu'à la moitié de sa course. Et, en effet, nous, les petits-fils du dix-septième siècle, nous jouissons de toutes les conquêtes que la civilisation a faites dans le champ de la liberté, de l'égalité, ces imprescriptibles droits de la nature humaine. On peut voir encore dans notre âge des gens hériter de ceux qu'ils assassinent; on y peut constater toutes les vilenies de la cupidité ou de l'abus de la force, mais elles sont obligées à des voiles, à des ménagements, à des transactions, qui les déguisent et les affaiblissent; mais le sentiment moral est bien plus puissant, bien plus répandu, et je ne doute pas qu'au dernier degré de l'échelle un bandit ne pût écrire sans un tremblement intérieur la phrase que le marquis de Dangeau écrivait en toute sûreté de conscience; en la lisant, il n'y aurait pas une seule fibre des coeurs contemporains qui ne s'émût d'indignation et d'horreur.

Ainsi marche la lumière morale, comme une colonne de feu de plus en plus riche en lumière, à la tête de l'humanité, éclairant de plus en plus les peuples, les améliorant dans les limites de In nature humaine, et formant comme l'esprit visible de l'humanité elle-même dans le sein mobile des générations qui se succèdent, héritage qu'elles se transmettent comme un patrimoine légué par les ancêtres, et que les fils pieux doivent agrandir et féconder pour le confier, à leur tour, au pieux labeur de leurs descendants.