§ VIII.--Le camaldule.

Lorsqu'on va de Subiaco à Rome, on remarque à gauche de la route une éminence revêtue d'arbres de toute espèce, des buis, des pins, des chênes, des mélèzes. Du milieu de cette touffe de verdure, on voit s'élever le toit du couvent, surmonté d'un campanile qui le partage en deux moitiés égales, et ses murs blancs percés d'une ligne de petites fenêtres serrées au niveau de la cime des arbres. La maison, posée au sommet d'un amas de roches, est d'un accès difficile; il n'y a point de sentier tracé, et à chaque instant l'on est arrêté par des courants d'une eau limpide et torrentueuse qu'entretient en ces lieux l'épaisseur des ombrages. C'est dans cette solitude que saint Benoit vint, au commencement du sixième siècle, se réfugier loin du monde et des tentations. On montre encore la caverne qu'il habitait, et où il conçut cette règle fameuse au moyen de laquelle son ordre ne tarda pas à couvrir l'Europe.

Il était environ cinq heures du soir; on était dans les grands jours de l'été. Deux hommes descendaient ensemble du couvent: un religieux et un paysan d'une trentaine d'années; le camaldule en pouvait bien avoir dix ou douze de plus que son compagnon.

«Vous dites donc, mon ami, que vous êtes envoyé par madame l'abbesse de Sainte-Claire?

--Oui, mon père, pour vous prier de venir confesser la soeur Sainte-Léonore qui se meurt.»

A ce nom, le moine ne put s'empêcher de tressaillir, il se remit et reprit froidement:

« Comment se fait-il qu'on s'adresse à moi? L'aumônier du couvent est-il malade?

--Oh! mon Dieu, non: il se porte à ravir; je lui ai encore servi la messe aujourd'hui, car je suis à la fois jardinier et sacristain du couvent. Mais c'est la soeur Sainte-Léonore qui vous a demandé elle-même.

--Elle me connaît donc?

--Apparemment... Prenez garde, mon père; voici un courant plus large que les autres. Mettez vos pieds sur les pierres, après moi; donnez-moi la main..... là..... bon.

--Je ne sors cependant guère du couvent. Voici, je crois, la seconde fois que cela m'arrive depuis huit ans que j'y suis entré.

--Oh! cela ne fait rien, mon père. La renommée de votre sainteté a répandu votre nom dans tout le pays.

--Et cette pauvre soeur Sainte-Léonore, elle est donc bien mal?

--Désespérée, à ce que disent les médecins. Mais je ne saurais le croire, puisqu'elle peut venir tous les jours dans mon jardin s'asseoir sous les orangers, c'est-à-dire qu'on l'y apporte dans un fauteuil; mais c'est égal, je dis que si elle était à sa fin, comme on le prétend, on ne la sortirait pas de son lit.

--Cela dépend du genre de sa maladie. Qu'a-t-elle?

--Ah! ne me le demandez pas, mon père; je n'en sais rien, et je pense que personne n'en sait davantage, à commencer par le docteur. C'est bien singulier! Figurez-vous qu'elle a toujours la tête enveloppée d'un grand voile de toile blanche qu'elle ne lève jamais, comme si la lumière lui faisait mal aux yeux. Elle ne parle presque pas, et c'est avec une petite voix si faible, si faible!... Enfin, moi, qui lui ai parlé plusieurs fois, je ne l'ai pas encore vue! Je veux dire que je n'ai pas vu son visage, en sorte que je ne saurais vous rendre compte si elle est belle ou laide, jeune ou vieille. Pourtant, à sa voix, je la juge plutôt jeune que vieille.

--Y a-t-il long-temps qu'elle est chez les nonnes de Sainte-Claire?

--Elle y était avant moi, et voilà... combien?... sept ans que j'y suis; oui, sept ans, à la Saint-Martin.--Prenez garde à ce bourbier; sautez, mon père... bien!--Je disais donc à la Saint-Martin. Soeur Sainte-Léonore, à ce qu'on m'a conté, y était arrivée un ou deux ans plus tôt. Elle fut amenée en grande cérémonie par l'archevêque-cardinal de... de... j'oublie toujours ce diable de nom! (Pardon, mon père; je n'ai pas l'habitude de jurer.) Le vieux Grégorio, mon prédécesseur, en avait conclu que c'était quelque femme d'importance, peut-être une dame de la cour, qui s'était convertie... Mais vous allez la voir et en apprendre bien plus que je ne puis vous en dire, car nous voici au couvent.

«Ma soeur, continua le jardinier, en s'adressant à la converse qui vint les recevoir, voici le révérend fra Cristoforo que soeur Sainte-Léonore attend avec impatience; conduisez-le, s'il vous plaît, auprès d'elle. Je retourne à ma bêche et à mon arrosoir.»

La converse s'inclina avec les marques d'un profond respect, et conduisit le religieux en silence. Elle lui fit traverser des salles, des corridors, et l'introduisit dans un jardin qui n'était pas le grand jardin de la communauté, mais un petit jardin particulier qu'on appelait le jardin de l'abbesse. C'était un ancien préau que l'on avait transformé en jardin; un vieux cloître à colonnes de marbre blanc l'enfermait par les quatre côtés. Ce cloître, dégradé en plusieurs endroits, au point que le lierre, les framboisiers et les rosiers sauvages y croissaient librement et eussent fermé le passage à qui aurait voulu en faire le tour, faisait ressortir, par son air de délabrement, l'état brillant du parterre entretenu avec le soin le plus minutieux. Les allées étaient sablées d'un sable fin et doré; les buis des bordures étaient irréprochables; les massifs de fleurs et d'arbustes étaient disposés avec une coquetterie dont l'art se dissimulait au premier coup d'oeil; tout dans cette enceinte respirait le calme, le bien-être religieux; l'on y sentait cette mélancolie vague et tranquille, inséparable des plaisirs de la retraite, et dont le charme, lorsqu'on l'a goûté, se fait regretter au milieu des joies turbulentes du monde. Il semblait que le vent retint son haleine de peur de déranger quelque chose aux aimables symétries de ce séjour. Le seul bruit qu'on y entendît était le murmure d'un jet d'eau qui s'élançait d'une coupe de marbre placée au centre du jardin. Autour de ce jet d'eau étaient disposées des caisses d'orangers fleuris, à l'ombre desquels fra Cristoforo aperçut la malade assise, immobile et voilée, telle que son guide la lui avait dépeinte.

Il prit un siège auprès d'elle, et, après quelques paroles, la converse les ayant laissés seuls, soeur Sainte-Léonore commença sa confession, mais sans lever son voile, qui tombait assez bas pour lui cacher entièrement les bras et les mains.

Lorsqu'il lui eut donné l'absolution, fra Cristoforo lui demanda:

«Est-il possible, ma soeur, que vous soyez aussi mal qu'on le dit?

--Mon père, répondit-elle, les médecins assurent que je ne passerai pas cette nuit, et je le sens encore mieux qu'ils ne peuvent le dire.

--Et vous accomplirez sans regret ce sacrifice?

--Sans aucun regret.

--Je vous félicite, ma fille, de ces dispositions. La mort n'est, en effet, cruelle que pour ceux qui survivent.

--Je ne laisserai personne ici-bas pour me pleurer.

--Quoi! êtes-vous absolument sans famille, sans amis?

--Absolument! Je suis indifférente et inconnue à toute la terre.

--Cependant, ma soeur, je ne sais si c'est une illusion, mais il me semble avoir déjà entendu votre voix.

--Vraiment! dit la mourante avec un peu d'émotion, vous croyez la reconnaître?

--Mais j'ai beau chercher dans ma mémoire, je ne puis me rappeler en quel temps ni en quelle circonstance cette voix a frappé mon oreille.

--Vous vous trompez sans doute.

--Non!... non... je ne me trompe pas. Si vous vouliez m'aider, peut-être je parviendrais à fixer ce souvenir confus...»

La malade, sans rien dire, tira lentement sa main droite de dessous son voile et la posa sur ses genoux; cette main était recouverte d'un gant noir.

« O ciel! s'écria le moine: Rachel!... Êtes-vous Rachel ou Aminé?

--J'étais Rachel, don Christoval. J'ai demandé et reçu au baptême le nom de Léonor, parce que vous aimiez ce nom. Je suis aujourd'hui la soeur Sainte-Léonore.

--Rachel! Léonor! O Dieu!... Laissez-moi revoir ces traits... »

Elle arrêta le bras qui touchait son voile:

« Vous ne les reverriez pas: ils sont détruits. Ma beauté d'autrefois n'existe plus que dans votre mémoire; ne la chassons pas de ce dernier asile. Vous avez reconnu ma voix, vous ne reconnaîtriez pas mon visage: la lèpre l'a envahi! Don Christoval, je suis une lépreuse! Reculez-vous un peu, de crainte de respirer l'air que je respire; car mon souffle empoisonne et donne la mort!

--Infortunée! Quoi, l'arrêt d'en haut qui pesait sur votre famille ne vous a pas épargnée!.... Mais par quel miracle vous retrouvé-je ici, chrétienne, religieuse? Comment sortites-vous du souterrain où je vous frappai de mon poignard? Que sont devenus votre père, votre oncle, votre soeur?

--Ils ont satisfait à la justice des hommes; j'espère que Dieu aura accepté leur supplice en expiation de leurs crimes. Les alguazils envoyés sur la dénonciation du meunier pour fouiller notre demeure, m'avaient également saisie; mais le tribunal me déclara innocente et me relâcha. Qu'eussé-je fait en Espagne? Je vins en Italie; j'abjurai entre les mains de l'archevêque d'Urbino, et c'est lui qui me fit entrer dans ce couvent, où j'ai vécu de l'espoir d'être un jour réunie à vous dans la vie future; car je vous aimais, don Christoval; et pourquoi le cacher, puisque cet amour n'a rien que de pur? je vous aime encore; je meurs en vous aimant!

--Funeste amour! il a causé tous vos malheurs.

--Que dites-vous, don Christoval? c'est lui qui m'a portée jadis à vous délivrer; il a sauvé ma vie, la vôtre et celle de votre Léonor; c'est par lui que je suis devenue chrétienne, et vous l'appelez funeste amour! Heureux amour, au contraire! Vous le voyez bien, c'est encore lui qui fait luire une consolation sur le bord de ma fosse. Mais c'est assez, c'est trop vous parler de moi, parlons de vous; racontez-moi votre histoire et cette de cette charmante Léonor, dont j'ai pris le nom, ne pouvant lui prendre le bonheur qu'elle avait de vous plaire et d'unir son sort au votre.

Don Christoval fit ce pénible récit, durant lequel il crut entendre souvent la pauvre Rachel sangloter sous son voile.

Lorsqu'il eut terminé: «Vous avez été, lui dit-elle, tendrement chéri de deux femmes, et le ciel vous a permis d'entrevoir le bonheur avec celle des deux que vous aimiez. Ne vous plaignez pas; soyez sûr qu'il est des destinées plus cruelles que la vôtre. Quant à moi, j'ai le coeur plein de reconnaissance pour le moment de joie que Dieu me permet de goûter avant de quitter la terre; je n'espérais pas tant.

--Écoutez, Léonor, car je veux désormais ne vous donner que ce nom: ce moment peut se prolonger au-delà de cet entretien. Après tant de malheurs, le ciel veut peut-être nous accorder la douceur de les pleurer ensemble. Votre maladie n'est point incurable, ou, si elle l'est, on saura reculer la catastrophe qui doit la terminer. Ni vos liens ni les miens ne sont indissolubles: je vais me jeter aux genoux du Saint-Père et lui demander notre liberté. Je dois avoir encore en Espagne des amis puissants; je les ferai intervenir. Vous viendrez avec moi; je serai votre frère et vous serez ma soeur; je vous soignerai, je vous guérirai peut-être.... »

En cet endroit, don Christoval fut interrompu par le tintement d'une clochette. Il se retourna et vit marcher dans le croître un prêtre en surplis portant une espèce de petite cassette en vermeil. Il était précédé de deux enfants de choeur dont l'un sonnait cette clochette à intervalles égaux: l'autre portait une lanterne allumée au bout d'un long bâton.

«Adieu, dit la soeur Sainte-Léonore, je vais recevoir l'extrême-onction; adieu, Christoval; mais nous nous reverrons.... Voulez-vous me serrer la main? il n'y a pas de danger. »

Don Christoval saisit en pleurant cette main, et s'efforçait de l'approcher de ses lèvres; mais la malade la retira brusquement avec un mouvement d'effroi. «Merci, dit-elle, merci, mon ami, je suis déjà heureuse, et bientôt je le serai encore plus.»

La soeur converse s'était rapprochée avec deux hommes dont l'un était le jardinier qui avait emmené don Christoval. Ils enlevèrent avec précaution le fauteuil de la malade, et rejoignirent le petit cortège arrêté sous le cloître pour les attendre. Rachel, sur les épaules de ses porteurs, se retourna à demi: «Priez pour moi,» dit-elle à don Christoval, tombé à genoux sur la place que venait de quitter la mourante. Il demeura quelques secondes abîmé dans sa douleur, et lorsqu'il revint à lui et put regarder, tout avait disparu.

Fra Cristoforo se releva, et, son capuchon rabattu sur les yeux, il traversa de nouveau le couvent de Sainte-Claire et reprit tout seul le chemin des camaldules.
F. G.