Courrier de Paris.

Je connais en ce moment quelqu'un qui est plus maltraité et plus maudit qu'un régent de collège ou qu'un premier ministre tout-puissant: c'est le mois de mai, vous ne passez pas dans la rue, vous n'entrez pas quelque part, vous ne faites pas une rencontre, sans être salué de cette exclamation: «Quel triste mois! quel horrible mois! quel maudit mois!» Croirait-on, à entendre ces rudes paroles, qu'il s'agit du mois charmant, si longtemps chanté par les poètes, de ce mai riant et doux de qui nos aïeux disaient: «Joli mois de mai, quand reviendras-tu?» Aujourd'hui, tout le monde lui crie «Vilain mois de mai, quand t'en iras-tu?»

Encore si cet air maussade du mois de mai n'était que le caprice d'un moment, une bourrasque passagère; mais non, il en a pris l'habitude. Depuis longtemps et d'année en année, mai se montre désagréable, fantasque, de mauvaise foi, vous trompant çà et là, par de traîtres sourires et quelques échappées de soleil, pour vous abîmer bientôt de vent, de sombres nuages et de pluie.

D'abord, on avait pu croire à une fantaisie; mais comment s'y tromper davantage? En vieillissant avec le monde, le mois de mai est devenu difficile et quinteux; ce n'est plus par boutade qu'il a de l'humeur, mais par un caractère bien arrêté. Le même changement qui s'est fait dans nos moeurs et dans notre littérature semble s'être accompli dans les saisons. A quoi bon, en effet, les préparations, les ménagements et les nuances? nous brusquons tout: les affaires, les oeuvres d'esprit et la politesse: passer violemment du froid au chaud, voilà la vie actuelle. Dans un pareil monde, il est évident que le mois de mai, mois de précautions habiles, mois de fusion entre l'hiver et la canicule, devenait un hors-d'oeuvre et un embarras. C'était trop fin, trop délicat, trop aimable pour une société qui fume, lit les Mystères de Paris et ne se fait plus la barbe. Mai, aux tièdes haleines, passerait en 1843 pour ridicule, et le zéphyr caressant a dû être supprimé.

Les victimes les plus à plaindre de cette révolution atmosphérique, les connaissez-vous? Vous allez me parler des amoureux, des fauvettes et des marchands d'asperges et de petits pois; j'avoue que la conduite actuelle du mois de mai ne leur est pas favorable: les amoureux ne sauraient plus s'égarer dans les bois sans en revenir trempés jusqu'aux os; les fauvettes et les rossignols chantent à contre-coeur, dans les bosquets qu'une bise maussade attaque et contrarie de tous côtés; les petits pois et les asperges souffrent, je le confesse, et viennent mal, faute de doux rayons et de fécondes rosées. Mais d'autres infortunes sont plus dignes de pitié; les véritables martyrs du mois de mai, tel que le ciel aujourd'hui nous l'envoie, sont.... les loueuses de chaises.

L'autre jour je me suis convaincu de cette grande vérité. C'était l'heure où l'élégant Paris, libre de tous soins, met le nez à l'air et se répand sur ses boulevards et dans ses promenades; je traversais d'un pied rapide un de nos jardins publics les plus coquets et les plus fréquentés, alors silencieux et désert; de froides bouffées de pluie hargneuse et de vent l'avaient dépeuplé; seule ou presque seule, une loueuse de chaises était debout, les bras croisés, immobile, et regardant d'un oeil contrit la longue file de ses chaises empilées:--Eh bien! que faites-vous la? lui dis-je.--Eh! monsieur, que voulez-vous qu'on fasse? c'est fini; il n'y a plus de printemps.»

Cette bonne femme avait un air véritablement désolé, et de sa main gauche plongée dans la poche de son jupon semblait me dire que les galions n'arrivaient pas aisément par cette maudite saison.

Certes, oui; à cette douleur de mon héroïne en plein vent, l'intérêt mercantile contribuait pour sa grosse part. Toute proportion gardée, elle éprouvait, pour la prospérité de son commerce et de ses affaires la même terreur qu'un Rothschild qui verrait son crédit s'écrouler. Mais dans cette exclamation; «Il n'y a plus de printemps!» je crus apercevoir autre chose encore, un de ces regrets mélancoliques qui s'échappent des âmes à certains moments, même des moins éclairées et des plus grossières. La pauvre loueuse mêlait, sans le savoir, au chagrin de ses petits calculs trompés, la douleur instinctive d'une illusion perdue; autrefois, elle croyait au mois de mai, elle n'y croit plus maintenant!

La loueuse de chaises est en effet une espèce rétrospective: les plus jeunes n'ont pas moins de cinquante ans, et se rappellent M. Delille assis sous les ombrages des Tuileries et marmottant des vers du poème des Jardins; les plus vieilles ont fourni des chaises à Gentil-Bernard et à Desmahis; il y avait un mois de mai, dans ce temps-la, qui s'épanouissait au ciel et dans les rimes! C'était le siècle des petits vers et des billets doux échangés derrière le dos des chaises, passant d'une main hardie dans une main palpitante: on ne s'assied plus maintenant que pour se reposer. Mai est bien mort. Est-il mort tout seul? j'ai peur que non. En voyant tant de jeunes filles sérieuses et savantes comme des femmes, tant de Machiavel et de don Juan éclos d'hier des bancs de l'école, n'est-on pas tenté de dire, comme la loueuse de chaises: «Il n'y a plus de printemps!»

Que faire, cependant, puisque la saison inclémente nous empêche d'errer le soir sous les frais marronniers des Tuileries? Que faire, puisque ce ciel rigoureux nous défend de nous adosser aux murs de Tortoni ou aux vieux ormes des Champs-Elysées pour voir nonchalamment passer la foule bigarrée? Paris nous enseigne le remède: il reprend ses habitudes d'hiver, rouvre ses tables de whist et va au spectacle. Les théâtres profitent de cette disgrâce forcée des Tuileries, du boulevard et des Champs-Elysées; ils abritent les promeneurs déconcertés, et leur offrent un parapluie contre les surprises des subites ondées; tel lion à tous crins est sorti sur la pointe de sa botte vernie, pour aller étaler sa personne dans la grande allée ou devant le café de Paris, qui se sauve en rugissant, et se réfugie dans une stalle ou dans une avant-scène; telle calèche s'est lancée au galop de ses chevaux piaffants, pour faire une promenade au bois, qui rebrousse chemin tout à coup, et rentre à l'hôtel, ou jette ses maîtres désoeuvrés aux lazzi d'Arnal et à l'ut de Duprez.

Les théâtres sont tout surpris de se voir si recherchés dans une saison qui les livre ordinairement à l'abandon et à la solitude. Ne comptant pas sur cette bonne fortune, ils n'ont rien préparé de curieux ni de rare; les restes de l'hiver défraient le printemps. Ainsi un hôte surpris inopinément par des convives qu'il n'attendait pas, leur sert les débris de son repas de la veille.

La tragédie, l'opéra, le drame, le vaudeville, la comédie, le mélodrame, sont d'ailleurs en proie à une autre invasion: les débutants s'abattent sur eux de tous côtés. Dès le mois d'avril, les ténors, les basses-tailles, les Oreste, les Clitandre, les Célimène, les Orgon, le niais, le tyran, la vertu persécutée, sortent de leurs nids enfumés de Pontoise ou de Brives-la-Gaillarde, et étendent leurs ailes du côtés de Paris; ils y viennent par volées, convaincus qu'ils vont ressusciter Talma, Nourrit, Malibran, Potier, Ellevion ou M. Tautin.--Depuis quelques jours, on s'aperçoit de l'arrivée de ces peuplades, armées, pour tout bagage, d'alexandrins, de cavatines, de tirades, de coups de tam-tam et de poignards postiches. Traversez, de midi à six heures, le jardin du Palais-Royal, vous les reconnaîtrez aisément à certaines allures excentriques, à la bizarrerie du costume, à la fatigue du visage, pâli par le fard du comédien et dévoré par le soleil de la rampe. Le jardin du Palais-Royal est leur quartier-général; là, ils s'ameutent par bandes, se content leurs projets, leurs désespoirs, leurs espérances, et regardent à chaque instant, vers l'horizon, du côté de l'Opéra-Comique, du Gymnase, de la Gaieté, de l'Opéra ou du Théâtre-Français, croyant toujours y voir poindre un ordre de début: «Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir?»

Hélas! mes pauvres gens, que de peines perdues, que d'attentes trompées, que de beaux rêves détruits! Vous êtes partis pleins d'espérance pour notre Babylone éclatante: le bruit de ses renommées vous tentait; en passant la barrière, en sautant du haut de l'impériale dans la cour des Messageries, vous avez cru mettre le pied sur la gloire, le talent et la fortune. Eh bien! voyez ce qui vous arrive; les uns s'en retournent Gros-Jean, comme devant; les autres voient l'édifice de leurs songes s'écrouler sous un coup de sifflet. Heureux ceux qui, venus pour remplacer Talma, obtiennent un emploi de comparse! Trois fois heureux ceux-là qui arrivent jusqu'aux honneurs du récit de Théramène!... Mais dans ce monde, en fait de rêves d'argent, d'amour, de succès et de renommée, sauf quelques privilégiés, ne sommes-nous pas tous, plus ou moins, des comédiens de province?

Que voulez-vous? tout le monde n'a pas le bonheur de mademoiselle Rachel qui nous a fait, jeudi dernier, des adieux chargés de bravos frénétiques et de couronnes. Tout le monde n'est pas mademoiselle Adèle Dumilâtre que Londres a fêtée dernièrement à l'égal d'une déesse. Jamais la Grande-Bretagne ne s'était montrée plus galante et plus prodigue d'enthousiasme et de bank-notes. Il n'y a rien de tel que d'être une jolie danseuse, dans ce siècle d'entrechats et de sauteurs; Marie Taglioni. Fanny Eissler, Céritto, Adèle Dumilâtre, Carlotta Grisi, ameutent les peuples et triomphent de la perfide Albion. Si le ministère du 1er mars avait traité la question par ces charmants ambassadeurs en jupe et en maillot, la flotte anglaise n'eût peut-être pas bombardé Beyrouth. Les plus féroces baronnets, les lords les plus sauvages ont fléchi le genou devant Adèle Dumilâtre. On raconte qu'un des fiers et intraitables Hippolyte de l'aristocratie, oubliant Diane, a lui-même sacrifié aux beaux yeux de cette Aririe du ballet-pantomime. «Vôloir vô, a-t-il dit, accepter, if you please, my heart et mon main extrêmement garnis de beaucoup considérablement de livres sterling?--Pardon, milord, aurait répondu mademoiselle Dumilâtre, je verrai cela plus tard; il faut que je retourne à Paris pour danser un pas de deux avec quelqu'un.» Voilà ce qui s'appelle de l'amour national!

Il faut le reconnaître, l'étranger a toujours été plein de soins et de galanterie pour ces demoiselles de notre opéra. Si nous n'avions pas vaincu l'Europe, souvent par nos armes, toujours par nos idées, nous l'aurions comprise certainement par nos cantatrices et nos danseuses. Mademoiselle Falcon, notre touchante Valentine, notre admirable donna Anna, que vous croyiez perdue depuis longtemps et ensevelie dans le linceul de sa voix éteinte prématurément, devinez ce qu'elle fait à l'heure où j'ai l'honneur de vous parler? elle soumet la Russie et règne à Saint-Pétersbourg. L'Italie aux brises favorables, l'Italie au doux ciel, n'avait pu rendre à ce merveilleux gosier son accent et sa force. Qui aurait pensé que la froide Russie dût opérer le miracle? Mademoiselle Falcon chante et chante si bien, qu'elle met les hetmans de cosaques et les boyards à ses pieds. Tandis que mademoiselle Dumilâtre subjuguait un descendant de Canut ou de Guillaume le Roux, mademoiselle Falcon enchaînait un Romanoff. Elle nous a quittés, il y a deux ans, triste et sans voix, pleurant sa couronne lyrique: elle pourrait bien incessamment nous revenir heureuse, armée de pied en cap pour le duo et la cavatine, et portant au front une couronne de princesse moscovite, cousine germaine de la couronne impériale de Pierre le Grand. Plus d'une cantatrice s'est alliée au corps diplomatique, à l'exemple de l'adorable prima donna du Théâtre-Italien, devenue comtesse de Rossi; mais aucune encore n'avait approché l'empire de si près.

Rien, a dit Molière quelque part, n'est devenu à si bon marché que le bel esprit; rien, dirait-il aujourd'hui, n'est à si bon marché que le génie. Regardez aux vitres des étalagistes, inspectez les magasins de Susse, et vous serez convaincus: les hommes de génie pullulent; on les grave, on les lithographie, on les arrange en plâtre, on les moule en statuettes. Les arts, les lettres, la politique en fournissent par centaines. Alceste se fâchait de voir son valet de chambre mis dans la Gazette; il verrait, de notre temps, son portier coulé en bronze. S'approche-t-on de ces bustes immortels pour connaître le dieu dont ils représentent l'image, et lui offrir l'encens; que lit-on sur le piédestal? des noms aussi fameux que ceux-ci: M. Dufour, M. Ducroc, M. Larissole, M. Dutromblon, M. Faniferluche. Quels talents et quelles renommées!

Ainsi le bronze lui-même, le bronze est devenu un drôle et un mystificateur. La statue et la croix d'honneur ne servent plus guère qu'à divertir les grands enfants. Tout caporal de garde nationale a la sienne en pied et l'autre à la boutonnière.

A peine en reste-t-il encore çà et là pour quelques hommes d'esprit et pour quelques grands hommes.

Aujourd'hui, Molière ne serait pas décoré; Béranger ne l'est pas; mais du moins. Molière va bientôt avoir sa statue. Celle-là compensera les autres: dans quelques semaines le voile qui recouvre le marbre immortel tombera aux yeux des passants, et leur montrera Molière! Déjà la rue où se dresse le monument s'est parée de ce grand nom, et s'appelle rue Fontaine-Molière; elle avoisine le Théâtre-Français. En passant devant l'image de l'auteur du Tartufe et du Misanthrope, les fidèles qui iront le soir en pèlerinage à la Comédie-Française ne manqueront pas de se découvrir et de se signer.

Pour Marivaux, un buste suffisait: ce buste a tout récemment pris sa place au milieu de cette spirituelle famille de marbre qui peuple le foyer du Théâtre-Français de ses tragiques et de ses riants génies, depuis Corneille jusqu'à Ducis, et de Molière à Beaumarchais et à Picard. Le fin profil de Marivaux manquait à cette réunion; c'était un oubli bien voisin de l'ingratitude: le Théâtre-Français n'a pas eu un fils plus élégant, plus spirituel, plus délicat que Marivaux; un peu de manière et d'afféterie n'y gâtent rien; les qualités des hommes de talent se complètent souvent de leurs défauts. On a donc bien fait de tailler le marbre pour le peintre galant et subtil du boudoir d'Araminthe et de Sylvia. J'aurais voulu seulement qu'on inscrivît à la base ces mots qu'il a dits de lui-même: «J ai guetté dans le coeur humain toutes les niches où peut se cacher l'amour.» On aura beau faire, jamais buste ou statue ne ressemblera à Marivaux autant que ces paroles de Marivaux peint par lui-même.

L'autre jour, nous avons jeté le cri d'alarme à l'armée virile, lui conseillant de croiser baïonnette pour défendre son territoire contre l'invasion de l'armée en cotillon; chaque instant nous révèle l'imminence du danger, quelque nouvelle défaite du côté de la barbe, quelque nouveau triomphe remporté par le corset et la collerette, à la pointe de la plume. Dernièrement, madame Collet-Revoil nous battait à plates coutures dans le champ clos de l'Académie; le lendemain, madame Gaillard cueillait, à notre nez masculin, une couronne, dans les luttes du congrès européen; fait remarquable, et qui prouve que les gaillards commencent à ne plus être de notre côté. Enfin, vous le dirai-je? hier, dans une société moitié littéraire, moitié agronomique, une des plus jolies femmes du faubourg Saint-Germain, longs cheveux, corps frêle, oeil fin et fin minois, madame D... a lu, avec beaucoup de grâce et de force, une dissertation de sa composition sur l'amélioration des races.

Un homme cependant a planté de son mieux l'étendard viril sur la brèche de l'Académie Française; tel le dernier Aboucerrage combattait encore aux murs de Grenade abattue. Ce dernier des soldats académiques s'appelle M. Blanchemain; mais, tandis que madame Revoil avait le prix, M. Blanchemain n'obtenait que l'accessit: on dit même que les Quarante n'ont admis M. Blanchemain que sur son nom et comme une rareté à l'Institut.

On joue au théâtre des Variétés le Mariage au Tambour; il vient d'arriver, à un de nos romanciers le plus justement en crédit, une aventure qui contient le sujet d'une autre comédie qu'on pourrait intituler le Mariage au Feuilleton. Le fait est authentique; j'ai eu les preuves sous les veux.

Dans une famille riche et distinguée, un certain feuilleton de notre ami le romancier obtenait, depuis quelques jours, un succès colossal. La femme l'enlevait au mari, la fille à la mère, le petit frère à la soeur, et la femme de chambre le prenait dans la chiffonnière et le dévorait en cachette, quand les maîtres étaient absents.--Un soir, au milieu de l'attendrissement général, au moment où mademoiselle *** souriait de son plus charmant sourire, ou pleurait de ses plus beaux yeux aux fictions de l'heureux romancier, un jeune homme, tout récemment admis dans la maison, déclara, comme vaincu par son propre sucres, qu'il était l'auteur de ce feuilleton si admiré; le nom qui servait de signature à l'écrit n'était qu'un pseudonyme à l'abri duquel l'écrivain cachait depuis longtemps sa pudeur littéraire.--Quoi! c'était vous?--Oui, c'était moi!--Et tous ces délicieux romans apostillés du même nom, vous en étiez l'auteur?--Oui, l'auteur!--Tant de talent, et si modeste!» Et la maman de sourire plus agréablement, et le père de quitter son air maussade et la demoiselle de jeter sur l'inventeur de tant de charmants écrits, un regard langoureux de Marianne ou de Malvina. Huit jours après, notre homme formait une demande en mariage; la famille y donnait son consentement à l'unanimité, et mademoiselle *** rougissait et baissait les yeux, de cet air qui dit oui. Le notaire était prévenu, le maire mettait son écharpe.

«Eh bien! me dit Adolphe de J..... en me rencontrant rue de Rivoli, nous marions demain ton ami de La... Comment, vous le mariez? sa femme a mis hier deux charmants jumeaux au monde.--Pas possible! Il est donc veuf depuis vingt-quatre heures, ou aspire à devenir bigame, bien que le cas soit pendable?» On s'explique: le noeud se débrouille, l'aventure s'écaircit, et nous arrivons à temps au logis de l'honnête famille pour empêcher le mariage et arrêter le dénouement. Le futur, atteint et convaincu de n'avoir jamais composé de sa vie que le roman qui venait d'échouer si honteusement pour lui, s'esquiva comme les Pasquins de comédie pris en flagrant délit. Nous venons de conter mot à mot cette aventure véridique; l'auteur, s'il nous en croit, n'en fera pas une seconde édition.

Voici qui est beaucoup moins plaisant: c'est le drame après la comédie, deux voleurs se sont introduits, la semaine dernière, chez un riche banquier de la Chaussée-d'Antin. Il faisait nuit: éveillés par le cliquetis des serrures, le banquier et son domestique sautèrent à bas du lit, et arrivèrent droit aux larrons. L'un eut le temps de se cacher sous un lit sans être vu, l'autre, saisi en flagrant délit par le maître et le valet, deux hommes vigoureux, se laissa lier à triples cordes à la rampe de l'escalier. Tandis que nos deux victorieux descendaient à la hâte pour chercher main-forte, bien certains que le bandit ne briserait pas ses liens, l'autre voleur saisit le moment de leur absence, sortit de sa cachette, et se mit à l'oeuvre pour délivrer son complice. Mais la corde était si dure et les noeuds si compliqués, qu'il y perdît sa peine. Le drôle cependant n'était plus retenu que par un bras; un bruit de pas annonçant qu'il fallait se hâter, le voleur tira un couteau-poignard qu'il portait à sa ceinture, coupa ce bras de son compagnon, et prenant celui-ci sur ses épaules, s'échappa par la fenêtre et disparut avant de pouvoir être atteint. Le banquier et son domestique arrivèrent sur le théâtre de ce drame horrible, et ne trouvèrent plus, au lieu du voleur enchaîné, qu'un bras sans corps et tout sanglant.

Ce bras a été déposé chez le commissaire de police du deuxième arrondissement.

Il n'est pas probable que le propriétaire aille le réclamer