Galerie des Beaux-Arts, au bazar Bonne-Nouvelle.
Galerie Bonne-Nouvelle.
Jean-Paul raconte plaisamment qu'un pauvre diable avait établi à Vienne un joli magasin de plumes de bécasses, mais qu'il ne put réussir, faute de bécasses: on peut dire de même que cette nouvelle exposition de tableaux, ouverte dans de belles galeries, toutes pavées de bonnes intentions, n'a pas réussi, faute de tableaux. Ces jeunes artistes, qui avaient si hautement et si énergiquement proteste contre le jury du Louvre, ont dédaigné d'accepter le moyen qui leur était offert de prouver la légitimité et la justice de leurs plaintes: ils ont pensé sans doute qu'à moins d'avoir un nom bien connu, une réputation déjà vieille, comme MM. Corot et Boulanger, il y avait toujours, en France, mauvaise grâce à se présenter aux yeux du public sous cette recommandation: «On n'a pas voulu de moi.» Il arrive par suite que la contre-exposition, qui devait avant tout prouver que le jury avait tort, semble, au contraire, lui donner raison: sauf quelques rares exceptions, les galeries des Beaux-Arts ne sont tapissées que d'effroyables croûtes, peintures intimes, que l'on ne peut justement comparer qu'aux oeuvres basses de la littérature contemporaine, c'est-à-dire aux choses du monde les plus méprisables et les plus méprisées. Nous ne savons donc pas bien encore à quoi nous en tenir sur les proscriptions du jury d'examen, puisque cette classe d'artistes, lésée surtout par les arrêts académiques du Louvre, n'a pas voulu comparoir devant le lit de justice que l'on tenait précisément pour elle; les maîtres déjà célèbres devant toujours trouver un publie pour leurs toiles refusées, ce qui importait singulièrement, c'était de mettre au grand jour les oeuvres, sans doute défectueuses, mais à coup sûr originales, de quelques jeunes gens, inconnus hors des ateliers et du monde artistique.
M.. Corot n'a pas voulu exposer dans les galeries des Beaux-Arts sa grande toile de l'incendie de Sodome; un tout petit paysage se trouve seul chargé d'y soutenir l'honneur de son nom. Ce paysage est un site solitaire pris dans le Morvand: une jeune femme est assise au pied de quelques arbres élancés et dégarnis de feuilles; à droite une chèvre, ou plutôt une tête de chèvre apparaît au travers des broussailles; au milieu on croit voir une flaque d'eau. M. Corot sent mieux la nature qu'il ne la voit; il cherche la poésie du paysage dans les plus minces détails, dans les aspects les plus insignifiants; il a pour les bois et les eaux une tendresse virgilienne; mais s'il est vrai, comme prétend M. Michelet, que les Églogues et les Géorgiques soient humides, cependant nous ne sachions pas que cette humidité ait jamais pour effet d'attrister les campagnes, de noircir les feuillages et de salir les eaux. La nature s'enlaidit en se transfigurant sur les toiles de M. Corot: les arbres deviennent maigres et pâles, les gazons se ternissent, les horizons s'effacent; et, tandis que les paysages de M. Blanchard pèchent par un excès de propreté, ceux de M. Corot semblent pécher par le défaut contraire: «Passe encore pour ses bergères, disait un plaisant; mais les feuilles! mais les fleurs!....»
Châtiment des quatre piquets, dans les colonies, par M. Marcel Verdier.
M. Marcel Verdier,--Châtiment des quatre piquets dans les colonies, «L'esclave condamné est attaché à plat-ventre, les bras et les jambes étendus à quatre piquets fixés en terre. C'est dans cette position violente et le corps nu qu'il reçoit le châtiment; l'instrument du supplice est un fouet long de sept à huit pieds fixé à un manche très-court.» A gauche du supplicié, se voit tranquillement assise la famille du planteur; le maître du malheureux nègre fume son cigare d'un air nonchalant et distrait, et pendant que le fouet coupe les chairs de l'esclave et fait ruisseler son sang, un aimable sourire est sur les lèvres de la jeune femme du planteur; les cris de la victime ne peuvent troubler la pureté de son front, la clarté douce de son regard; son enfant seul semble effrayé et se réfugie dans le sein de sa mère; mais on prévoit déjà que son oreille se familiarisera bientôt avec ces gémissements douloureux, que son oeil s'accoutumera de bonne heure à ces horribles spectacles, et qu'un jour, lui aussi, il fumera paisiblement, comme son père, devant le supplice de ses nègres.
Nous avons entendu dire que ce tableau, remarquable d'expression et de dessin, fut rejeté par le jury, à cause du sujet même. On a craint apparemment que la pitié publique ne fut trop vivement excitée par cet affreux spectacle, et que les journaux négrophobes n'accusassent le peintre de chercher à soulever la haine populaire contre nos malheureuses colonies. Cette explication seule, fort peu satisfaisante d'ailleurs, pourrait motiver le rejet de ce tableau, qui vaut évidemment mieux, et par le sentiment et par l'exécution, que beaucoup de toiles historiques ou de genres admises, cette année, à l'Exposition du Louvre.
Parmi les autres tableaux que M. Marcel Verdier a envoyés aux galeries Bonne-Nouvelle, nous avons surtout remarqué, sous le n° 223, un beau portrait de M. G. de Labédollierre, l'un des plus spirituels physiologistes des Français peints par eux-mêmes.
Nous eussions aussi aimé voir dans les galeries des Beaux-Arts les tableaux et les sculptures de ces artistes distingués qui, rebutés par d'injustes refus, ne veulent plus s'exposer désormais à de semblables sévérités, turpique repulsae, et ne travaillent plus pour le public. Chacun comprendra combien sont légitimes nos regrets en jetant les yeux sur le bénitier dont nous donnons ici la gravure. Mademoiselle de Fauveau est précisément un de ces artistes consciencieux, que les rigueurs du jury semblent avoir à tout jamais dégoûtés de l'Exposition. Mademoiselle de Fauveau envoya il y a deux ou trois ans à la commission d'examen un charmant miroir avec un cadre merveilleusement ouvré.
Le miroir fut refusé, comme meuble; il y a pourtant au Salon plus d'une toile dont personne assurément ne voudrait décorer les murs de son antichambre; mais ne récriminons pas contre le passé. Mademoiselle de Fauveau, aujourd'hui à Florence, patrie de Benvenuto Cellini, continue, et nous l'en félicitons, à faire de ces meubles dont le jury ne veut pas. Le bénitier que nous illustrons ici suffit d'ailleurs à faire le plus bel éloge du gracieux talent de cet artiste.--Mademoiselle de Fauveau a voulu traduire sous une forme visible, sous une image vivante, le verset de la prière: Sub umbra alarum tuarum protege me. Ce verset est écrit au bas du bénitier afin que l'action pieuse de l'ange gardien soit parfaitement comprise, et qu'il ne soit pas possible de croire, comme faisait un Anglais, que son aile est uniquement étendue pour garantir l'eau lustrale de la poussière. Sur les deux côtés de la chapelle gothiques ont écrits en vieux caractères des vers de Clément Marot qui paraphrasent naïvement le verset déjà cité.
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Un Bénitier par mademoiselle de Fauveau. |
Or du subtil arq des chasseurs, Et de toute l'oultrance Des pestiférés oppresseurs, Te donra délivrance; Seur seras sous son esle, Sa deffense te servyra De targe et de rondelle; Si que de nuict ne craindras point Chose qut espouvante, Ne dard ne sagette qui poinct De jour en l'air volante, N'autenne peste cheminant Lorsqu'en ténèbres sommes, Ne mal soubdain exterminant En plein midy les hommes. |
Il nous restera à parler dans un dernier article, de quelques autres tableaux, et principalement de la Mort de Messaline, par M. Louis Boulanger.