LES DERNIERS ÉVÉNEMENTS.
Le fleuve de la Plata, formé par la réunion du Panama et de l'Uruguay, sépare deux états, dont l'un, la Confédération Argentine, a pour capitale Buenos-Ayres; l'autre, la République Orientale de l'Uruguay, a pour capitale Montevideo. En entrant par la mer dans la Plata, on rencontre d'abord sur la rive gauche du fleuve, dont la largeur est encore là de près de 89 kilomètres. Montevideo; Buenos-Ayres est à 160 kilomètres plus haut sur l'autre rive.
Par sa position. Montevideo semble avoir été destiné à être un entrepôt maritime. Son port, commode et sûr, est fréquenté par un grand nombre de navires de tous les pays du monde. La population de Montevideo est aujourd'hui de trente-cinq mille âmes; elle est due en partie au blocus de Buenos-Ayres par la France. Cependant le flot de l'émigration européenne continue de s'y porter exclusivement. Les Basques français et espagnols, les Canariens, les Sardes, les Galiciens, ne cessent d'y porter leur industrie et leurs habitudes laborieuses; les uns pavent la ville, construisent les maisons, font des chaussures et des habits, prennent de petites boutiques; les autres cultivent les jardins des environs de la ville, font le cabotage, travaillent dans le port et tiennent des cabarets. La plupart des maisons récemment bâties n'ont qu'un rez-de-chaussée; les dernières ont un étage, parce que l'on commence depuis quelques années à sentir la nécessité d'économiser le terrain, qui a pris une grande valeur. Elles sont toutes recouvertes d'une terrasse légèrement inclinée pour faciliter l'écoulement des eaux pluviales, que l'on recueille avec soin dans des citernes. C'est sur ces terrasses que les enfants jouent et que les familles se réunissent le soir. Grâce à ce mode de construction, l'aspect de Montevideo est assez gai au premier aspect; mais cette impression disparaît bientôt. Comme toutes les villes bâties par les Espagnols dans le nouveau monde, Montevideo l'a été sur un plan uniforme, qui ne peut mieux se comparer qu'à un échiquier. Les rues sont droites et se coupent à angles droits. Les maisons occupent l'intervalle de chaque rue, sans avoir une profondeur égale. Mais dans l'intérieur du carré il y a d'autres maisons séparées par des cours, et qui servent de cuisines, de magasins, d'écuries. Il n'est entré dans l'esprit d'aucun habitant de Montevideo de convertir en jardins ces cours sales et poudreuses. Du haut des terrasses, l'oeil ne plonge que sur un labyrinthe de petites cours. Des arbres, il n'en faut pas chercher dans l'intérieur de la ville; au dehors, ils sont en petit nombre. La campagne est triste, sans caractère. Une côte plate, peu de végétation, pas de montagnes, une mer bourbeuse; rien n'est moins pittoresque que les bords de la mer et les rives de la Plata. D'où il résulte que Montevideo n'a point de physionomie, rien d'original. C'est une ruche cosmopolite où chacun ne songe qu'à travailler et à s'enrichir le plus tôt possible.
Le gouvernement présent de la république orientale est, comme la plupart de ceux de l'Amérique espagnole, un gouvernement de fait, produit d'une guerre civile. Depuis la fin de 1838, il est entre les mains du général Fructuoso Rivera, militaire heureux, homme habile et politique rusé, esprit fécond en ressources, débonnaire et de moeurs faciles, mais administrateur insouciant de la fortune publique, qu'il dilapide et laisse impunément dilapider. Ambitieux et remuant, le général Rivera semble n'aimer du pouvoir que les jouissances vulgaires; il travaille peu; il n'a ni les qualités ni les défauts des grands caractères: sa conduite paraît mesquine en toutes choses, parce que l'intrigue est l'âme de sa politique. S'il faut en croire les dernières nouvelles qui nous sont arrivées de Montevideo, la puissance du général Rivera est fortement menacée. Son compétiteur, le général Oribe, dont le parti est composé, de tout ce qu'il y a de riche et d'élevé dans le pays, aurait, dit-on, remporté de grands avantages. Montevideo serait en alarme; on y aurait donné la liberté à tous les esclaves, et le danger est d'autant plus sérieux qu'Oribe est appuyé par Rosas, qui veut fermer à ses ennemis le refuge qu'ils ont jusqu'à présent trouvé dans Montevideo.
Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que le général Oribe rentrera bientôt en vainqueur dans Montevideo. Durant sa première présidence, son administration a été dure, mais régulière et probe. Aujourd'hui, il se présente soutenu par les armes étrangères, et sa restauration présentera assurément les caractères déplorables d'une conquête et d'une réaction. Il ne peut manquer d'en résulter de grands malheurs pour le pays, et pour le commerce européen un dommage immense, proportionné à l'essor qu'il a pris sur la rive gauche de la Plata.
Dès que le mouvement d'indépendance éclata dans les possessions espagnoles de l'Amérique du Sud, Buenos-Ayres, à qui sa position et sa supériorité donnaient la prééminence sur les deux rives de la Plata, voulut fonder une confédération des treize provinces de la Plata. C'est de son sein que partit la première étincelle de la révolution; c'est elle qui conduisit la guerre de l'indépendance. Parmi ses habitants, la haute classe possédait d'immenses domaines et de grandes richesses commerciales: elle forma le parti qui s'appela unitaire, du but même qu'il se proposait. Sous son influence toute-puissante, une loi du 23 janvier 1825 unit les treize provinces de la Plata sous le même pacte de confédération. Le capitaine-général de la province de Buenos-Ayres était chargé du suprême pouvoir exécutif des provinces unies. Le triomphe des unitaires fut complet, mais court.
Au sein de la campagne de Buenos-Ayres, au milieu des gauchos dont il était le compagnon, s'élevait un homme que la fortune destinait à renverser tous ses plans, et à faire triompher la civilisation grossière, mais énergique des paysans, sur la civilisation raffinée et énervée des habitants des villes, qui composaient le parti des unitaires. Cet homme, c'est don Juan Manuel de Rosas. Son père était un propriétaire aisé du sud de la province. Jusqu'à l'âge de vingt-six ans, Rosas vécut sous le toit paternel avec les gauchos dont il partageait les occupations et les plaisirs. Il les surpassait tous dans leurs jeux et leurs travaux: dans les exercices du corps il était le plus fort et le plus agile: nul ne l'égalait pour dompter un cheval sauvage, abattre un taureau furieux, ou rallier un troupeau fuyant devant une terreur panique; il lançait les boules et le lacet avec une habilité merveilleuse. Mais ce qui frappait en lui, c'était un caractère indompté et indomptable, une énergie de volonté que rien ne faisait plier. Il quitta la maison de son père plutôt que de plier sous son autorité. Il ne lui fut pas difficile de trouver à employer son activité; les grands propriétaires le recherchèrent; il gagna à son tour des terres, des bestiaux: son influence s'étendit parmi les gauchos, qui le nommèrent en 1818 capitaine des milices. Deux frères, les plus riches propriétaires de la campagne, qui méditaient déjà d'opposer la campagne à la ville, comprirent le parti que l'on pouvait tirer de son caractère ardent; ils se l'associèrent et lui confièrent l'administration de leurs vastes terres. Rosas pressentit son avenir. Il devint chef d'escadron des milices, enchaîna à lui les gauchos en se déclarant leur protecteur, et prit dans la campagne un ascendant extraordinaire. Dans cette voie, qu'il suivit avec persévérance, il eut quelques mauvaises affaires avec les autorités locales, dont il se tira heureusement. Tout à coup il apparut comme le défenseur de l'ordre publie, en prêtant au gouverneur de Buenos-Ayres le secours de ses partisans pour étouffer un soulèvement qui avait éclaté à la lin de 1820, Les habitants de Buenos-Ayres furent d'abord effrayés à la vue de cet homme qui accourait à toute bride à la tête d'une troupe de cavaliers vêtus de rouge; puis ils admirèrent l'audace avec laquelle, cette troupe attaqua et défit les rebelles; ils furent émerveillés de leur discipline, car Rosas avait menacé de tuer de sa propre main quiconque parmi ses compagnons prendrait pour la valeur d'un réal pendant l'attaque, et il l'eut fait. Il gagna dans cette affaire le titre de colonel, reçut des félicitations publiques, et fut nommé chef militaire de deux districts.
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Le général Rosas. |
Le Général Oribe. |
Dès lors il crut pouvoir arriver à tout. Il avait trente et un ans. Il jeta un coup d'oeil autour de lui: il vit deux classes bien distinctes, les habitants des villes et les habitants de la campagne, Les premiers, éclairés, civilisés, maîtres de la république et faisant la loi, et cependant faibles, sans énergie et en petit nombre. Les autres, au contraire, composant la masse de la nation, pleins de force, habitués aux fatigues et aux dangers, jusqu'ici humbles, obéissant aux ordres de la ville et s'ignorant. Rosas comprit tout le parti que l'on en pouvait tirer: il sentit que, pour devenir le maître, il suffisait d'être le chef des gauchos. Les tribus sauvages faisaient souvent des incursions jusqu'au coeur de la province. Rosas, colonel des milices, habitua les paysans à recourir sans cesse à lui. Sa maison devint une forteresse, qui servit de point de ralliement à toute la campagne, et bientôt il se trouva à la tête des gauchos.
Les unitaires préparaient l'union des provinces. Rosas résolut de faire dominer, dans la confédération, l'élément militaire, pour contre-balancer l'influence du congrès général, dévoué aux idées des unitaires, il chercha des amis parmi tous ceux qui, comme lui, s'étaient élevés en s'appuyant sur la campagne. Ils ne purent empêcher l'organisation fédérative de la république, mais ils protestèrent hautement, et opposèrent puissance à puissance, la campagne à la ville. Les chefs des unitaires étaient réduits à l'inaction. Rosas, par son ascendant, sur les gauchos, avait gagné la confiance de l'armée. Lavalle, qui s'était acquis une brillante réputation par de nombreux exploits dans la guerre de l'indépendance et dans la guerre des Brésiliens, qui venait d'être terminée, se mit à la tête des mécontents de l'armée, et prit la place de gouverneur de la province. Rosas, au lieu de se joindre à lui, soutint le président, le força de signer sa propre déchéance et de remettre l'autorité suprême à une de ses propres créatures.
Peu de temps après, Rosas fut élu pour occuper la première place de la république. Il s'empressa de se défaire des chefs militaires qui pouvaient lui faire ombrage, soit en les excitant les uns contre les autres, soit en les écartant lui-même. Il remplit tous les emplois de créatures qui lui devaient tout. L'armée lui était tout acquise. Enfin, il couvrit de sa protection les hommes les plus influents qui, durant les guerres civiles, s'étaient enrichis aux dépens des unitaires et par toutes sortes de dilapidations, et se les attacha par le lien de l'intérêt. Depuis ce moment le général Rosas a régné sans contestation dans toute la province de Buenos-Ayres. La conduite peu adroite de la France, dans ses démêlés avec Buenos-Ayres, a fortifié son pouvoir.
Le gouvernement est concentré tout entier dans les mains de Rosas. Depuis les plus grandes affaires jusqu'aux plus petites, il décide tout. Les deux ministres, qui passent des mois entiers sans le voir, ont les mains liées sur tout, et n'ont, sur quoi que ce soit, ni volonté ni opinion. Il y a bien une Chambre des Représentants, mais l'existence de cette pauvre assemblée n'est qu'une dérision amère. Elle n'est, ne fait et ne peut rien. Malheur à qui ouvrirait la bouche pour demander compte des actes du gouvernement, et des meurtres abominables qui, de temps en temps, font planer sur Buenos-Ayres une terreur inexprimable! Nulle ombre de justice, non pas seulement politique, mais civile. Il y a dans Buenos-Ayres plus de dix mille individus qui ne désirent qu'une seule chose c'est que l'on ne pense pas à eux, et qui n'en sont jamais assez sûrs pour dormir tranquilles. Tous les établissements d'instruction publique sont en décadence; l'Université n'existe plus que sur le papier; le collège de Jésuites a été récemment fermé; la culture de l'esprit n'est plus en honneur, et le gouvernement, personnifié dans son chef, se montre l'ennemi systématique de l'intelligence, de l'éducation, de toutes les tendances et de toutes les idées libérales.
Vue de Montevideo, capitale de la République Orientale de l'Uruguay.
Jamais, si ce n'est dans les plus affreux jours de la terreur, on n'a vu un pareil despotisme. A Buenos-Ayres, tous les hommes, excepté les étrangers, portent à la boutonnière un large ruban rouge, sur lequel est imprimé le portrait du général Rosas, et au-dessous de ce portrait une légende plus ou moins longue, mais où figurent infailliblement ces paroles: «Meurent les unitaires!» c'est-à-dire tous les ennemis de Rosas, quels qu'ils soient. Même légende et même ruban au chapeau. La plupart des hommes complètent par un gilet rouge ces témoignages extérieurs de leur adhésion au système fédéral. Les femmes, depuis la plus pauvre négresse jusqu'à la plus élégante créole, portent sur la tête, dans les cheveux ou sur le chapeau, un noeud rouge. Les affiches du théâtre annoncent une représentation dans laquelle un unitaire sera égorge par uni fédéral sous les yeux du public. Une société populaire est le plus terrible agent de ce système d'intimidation. Il ne se passe pas de semaine qu'elle ne se signale par des assassinats ou par des violences plus ou moins graves, sur lesquelles le gouvernement ferme les yeux. Quant aux exécutions, elles se font sans jugement, dans l'ombre des prisons, sur l'ordre du gouverneur.
Ou ne peut pas dire que le général Rosas rachète par de grandes qualités ce mépris de la vie et de la liberté des hommes: ce sont des choses que rien ne rachète. Mais il faut reconnaître qu'il a de grandes qualités, qui toutes se rapportent au génie de la domination. Il sait commander; il a eu le génie de se faire obéir. Il a vu que le mal était dans l'anarchie, dans la confusion de tous les pouvoirs, dans le relâchement de tous les ressorts de l'autorité, dans les habitudes d'insubordination de l'armée et des généraux. Malheureusement, il a exagéré le principe contraire, et a donné au pouvoir, devenu irrésistible dans ses mains, une action odieuse, destructive et dégradante; il a substitué sa personnalité à toutes les institutions, comme à tous les sentiments; il a plié toute une population au culte de son propre portrait; dans les églises on encense son portrait, il l'a fait traîner dans une voiture par les femmes les plus distinguées de Buenos-Ayres; en un mot, il a ordonné et encouragé toutes ces démonstrations serviles, qui ont réduit la population de cette ville à l'état moral des esclaves asiatiques. Ce qu'il faut dire, mais nullement pour excuser Rosas, c'est que ses adversaires, Lavalle par exemple, lui sont inférieurs en capacité, et n'ont pas plus de respect pour les lois les plus sacrées de l'humanité. Ils ont trempé dans des excès pareils.
Quant à la situation de Buenos-Ayres, on imagine ce qu'elle peut être sous un régime aussi détestable. L'aspect de la ville est agréable de loin, mais, quand on approche, cette impression fait place au dégoût et à l'ennui. La campagne est belle. Il y a dans Buenos-Ayres peu de monuments dignes de ce nom.