Théâtres.

Théâtre-Français. Les Petits et les Grands, comédie en cinq actes, de M. Harel.--Théâtre de l'Odéon: Mademoiselle Rose; La Famille Renneville; l'Hameçon de Phénice.--Théâtre du Palais-Royal: La Fille de Figaro.--Théâtre de l'Ambigu: Eulalie Pontois.

M. Harel a raison, la part n'est pas égale entre les petits et les grands; les choses changent de nom, les faits de valeur et d'importance, selon qu'ils viennent d'en haut ou d'en bas. Faites commettre la même action par un millionnaire ou par un porte-besace, par un homme puissant ou par un pauvre diable sans crédit, l'opinion publique aura deux poids et deux mesures pour les peser; la loi et trop souvent la justice prendront deux balances et rendront deux arrêts différents. Il va sans dire que c'est presque toujours le petit qui paie l'amende et le grand qui échappe. L'aigrette et le plumet ne sont pas ici, comme dans la bataille des rats de la fable, une cause de ruine et de mort. Cette inégalité est trop évidente et trop fréquemment constatée par les événements de tous les jours, pour qu'on la puisse nier. Il vaut bien mieux chercher à la faire disparaître, si un tel changement dans les choses humaines est jamais possible. C'est là le devoir et la tâche des moralistes et des philosophes, et sous ce double point de vue, il faut reconnaître que les poètes comiques ont droit de se mêler de l'entreprise. Aussi féliciterons-nous volontiers M. Harel de l'avoir tentée avec courage et avec hardiesse; malheureusement l'exécution de l'oeuvre et le succès n'ont pas complètement répondu à l'honnêteté de l'idée.

M. Harel ne prend pas de détour et aborde la question franchement, mettant le petit et le grand face à face, et les faisant marcher et agir simultanément sur une ligne parallèle, dans des circonstances et pour des intérêts analogues.

Le petit s'appelle Fabricio: il est pauvre et malheureux; le grand s'appelle le comte de Ferrari: il est riche, heureux, et jouit d'un grand crédit à la cour d'un duc souverain, du duc de Modène. Fabricio a une charmante soeur; Ferrari est le mari d'une femme brillante et belle. Fabricio a vu la grande dame passer dans tout l'éclat de son rang et de sa beauté, et il en a été ébloui; Ferrari a rencontré plusieurs fois la sieur de Fabricio, et ses désirs se sont éveillés. Fabricio est sérieusement amoureux; Ferrari veut satisfaire une fantaisie, et voilà tout.

Déjà les situations sont jugées différemment, suivant la différence des personnages: on trouve très-impertinent qu'un pauvre graveur s'avise d'adorer une comtesse; on trouve tout simple qu'un grand seigneur cherche à déshonorer une pauvre jeune fille. Voici bien d'autres différences: Fabricio se contente d'aimer à distance et respectueusement; Ferrari prend ses mesures pour se satisfaire. Il s'est rendu propriétaire d'une créance contre Fabricio, et le fait arrêter, afin d'agir impunément contre sa soeur.

Tant de malheurs et de persécutions réduisent Fabricio à la dernière extrémité. Il vivait du produit de son travail; tout travail et tout crédit cessant, à la suite de cette invasion d'huissiers, Fabricio est obligé de se mettre en faillite. Il offre quarante pour cent à ses créanciers: grand scandale dans la ville! Chacun en parle avec colère ou avec mépris. Ferrari ne cache pas son indignation; le duc de Modène lui-même s'exprime sévèrement sur le compte de Fabricio: Quoi! tromper ainsi la confiance d'autrui, dépouiller d'honnêtes créanciers; c'est une action abominable!» Que font cependant, au même moment, monseigneur le duc et son premier ministre? ils rendent, de complicité, une ordonnance qui enlève aux créanciers de l'État un tiers de leur revenu. La même opposition du petit et du grand se poursuit d'acte en acte, et de scène en scène; et ce parallélisme minutieux et continuel n'est pas un des moindres défauts de la comédie de M. Harel; il finit par engendrer la monotonie.

Par la protection d'un ami qui est bien en cour, Fabricio a obtenu sa grâce et sa liberté. Le premier usage qu'il en fait n'est pas le meilleur, à mon avis, qu'il en pourrait faire; Fabricio vient, en présence du duc de Modène et de tous les grands de l'État, provoquer Ferrari et lui demander réparation l'épée à la main. «Un duel! s'écrie-t-on de toutes parts: un duel! du fer! du sang! Horreur!» Ferrari refuse de commettre son nom avec un homme de rien; et le duc de Modène n'entend pas qu'on se fasse justice soi-même, ni qu'on emploie, pour un tel usage, la force et la violence. Tout à l'heure, cependant, le duc de Modène précipitait son peuple dans une guerre périlleuse pour satisfaire une rancune contre un prince voisin et lui prendre une province.

L'incartade de Fabricio mérite châtiment: on renferme dans un cachot bien noir, et pour le reste de sa vie. La peccadille commise par le Ferrari contre la jeune soeur ayant fait scandale, le prince condamne le délinquant à huit jours de retraite dans une jolie prison tout à fait semblable à un boudoir; Fabricio se désespère et gèle sous les verrous; le comte de Ferrari est bien nourri, bien chauffé, visité par ses amis et caressé par son médecin.

Fabricio mourrait là de désespoir, si la comtesse de Ferrari ne lui ouvrait les portes. Caprice de grande dame! Madame la comtesse a su que cet homme de rien l'aimait; elle veut voir ce qui pourra en arriver; cela l'amuse.

Fabricio se réfugie à Venise, où précisément Ferrari vient d'arriver en qualité d'ambassadeur du duc de Modène. Il s'agit de déjouer les complots d'un prétendant. Fabricio, réduit à la misère, implore la protection de Ferrari: la pauvreté a tout à fait abattu sa fierté. Ferrari, qui n'a pas oublié la petite soeur, accueille le frère pour se rapprocher d'elle, et fait le bon apôtre; bien plus, il donne de l'emploi à Fabricio dans ses affaires diplomatiques. Fabricio prend sa part des intrigues, et des manoeuvres souterraines; Fabricio passe pour un homme sans foi, et l'ambassadeur pour un grand politique. L'un a les profits et la gloire du succès, l'autre n'en récolte que la honte.

Tous deux reviennent à Modène, le comte chargé d'honneurs, le graveur plus misérable que jamais. Ferrari, ne sachant plus qu'en faire, a jeté Fabricio sur le pavé, et la comtesse s'est divertie de son amour. Que vous dirai-je? Fabricio n'a plus qu'à se pendre; il ne se pend pas, malheureusement, et va jusqu'au crime. De faux billets de banque circulent à Modène: on cherche le coupable et l'on découvre Fabricio. Le voici devant le duc et devant Ferrari, honteux, pris en flagrant délit et confessant sa faute, «Misérable! lui crie-t-on de tous côtés.» Et tandis que le duc et Ferrari s'indignent, ils émettent un papier-monnaie d'une valeur fictive pour combler le déficit du trésor ducal. Enverra-t-on Fabricio aux galères? Non, pas cette fois: Fabricio possède un secret qui le sauve. Ce secret est celui de la connivence de Ferrari avec le prétendant, ayant la faveur du comte et son ambassade à Venise. Ferrari obtient du prince la grâce d'un homme qui peut le perdre d'un mot.

Telle est l'idée de la comédie de M. Harel. Nous n'en avons donné qu'un rapide aperçu. Accompagner pas à pas l'auteur dans le sentier tortueux de toutes ses combinaisons, souvent obscures et insaisissables, c'était s'engager dans un labyrinthe L'idée, en effet, est du domaine de la comédie philosophique mais M. Harel l'a malheureusement égarée en des routes incertaines où il est difficile de la suivre sans se perdre avec elle Souvent aussi il la dénature en poussant l'analogie entre les petites choses et les grandes, et jusqu'au paradoxe, jusqu'à l'exagération--Beaucoup d'esprit, un esprit amer et triste, d'un ton mordant et âpre, a tenu le public en éveil pendant les deux premiers actes; des scènes plaisantes, des traits de satire et de caractère, se sont fait vivement applaudir; mais le parterre a perdu patience pour le reste, trouvant que l'esprit des trois dernier; actes ne suffisait pas pour amnistier les embarras de la composition. M. Harel n'a pas été homme sans protestations et sans résistance.

Les acteurs ont vaillamment combattu pour sa cause, et au premier rang. MM Samson, Provost. Régnier et Geoffroy. Il fut nommer aussi mademoiselle Denain pour son bon goût et sa grâce simple et naturelle.

Mademoiselle Rose est une vieille fille de province. Comment mademoiselle Rose est-elle vieille tille? comment n'a-t-elle pas trouvé vingt maris pour un? Mademoiselle Rose a cinquante mille livres de rente. Un gâteau de miel de deux millions, quel appât pour attirer les mouches, c'est-à-dire les prétendants! Mademoiselle Rose a fait la difficile et la fière, voilà le fin mot de l'histoire, et la jeunesse a fui, et les quarante ans ont sonné; voir la fable de La Fontaine.

Mademoiselle Rose sera-t-elle réduite à épouser un malotru? faudra-t-il qu'elle se contente d'un limaçon, comme la commère la carpe? Nous allons voir.

Malgré ses cinquante ans (j'avais dit quarante par galanterie) mademoiselle Rose est pourchassée par un notaire de la ville; ce notaire est une espèce de prud'homme, gros et important, solennel et grand parleur; il n'est pas jeune, et il a une gouvernante; cependant mademoiselle Rose le voit d'un oeil clément et favorable, car mademoiselle Rose a envie d'en finir et de devenir madame. Le notaire s'insinue donc peu à peu dans le coeur de mademoiselle Rose et en fait la conquête, quand un jeune homme arrive de Paris; celui-là a vingt-cinq ans: il vient visiter mademoiselle Rose jour lui demander la main de sa nièce, qu'il aime, et dont il est aimé, Par un quiproquo de vieille fille impatiente de ne plus l'être, mademoiselle Rose prend la demande pour elle-même. Jugez de sa joie! avoir un jeune mari! Aussi, quelle gaieté! quels transports! tout s'anime dans la maison de la mademoiselle Rose, si longtemps silencieuse et morne.

Le plus embarrassé, c'est notre jeune homme. S'il détrompe mademoiselle Rose, il perdra son amitié et sa nièce avec elle: s'il l'épouse, la nièce est encore plus sûrement perdue; donc il agit d'adresse; et à force de ruses, de ménagements et de précautions oratoires il se débarrasse de mademoiselle Rose sans trop la fâcher. De guerre lasse, la vieille fille se rejette sir le notaire.

Diable! si elle épouse le notaire, le mal sera grand! la nièce y perdra l'héritage, et cinquante mille livres de rentes sont bonnes à garder. Notre jeune Parisien vient d'échapper à un premier danger, au danger de devenir le mari d'une fille de cinquante ans. Il se met en garde contre cet autre péril, non moins grand, d'épouser une nièce sans héritage et sans dot. Le voici à la manoeuvre; il va, il vient, il se démène, pousse les valets, agite les servantes, met en jeu la gouvernante du vieux tabellion, et le harcèle, le malmène, le mystifie si bien lui-même, qu'à la fin il est obligé d'abandonner sa proie. Mademoiselle Rose restera fille; elle ne veut plus entendre parler ni des vieux ni des jeunes, et dote richement sa nièce, que le vainqueur épouse.

Cette histoire de vieille fille est vive, leste, plaisante, bien menée et d'une gaieté de bon aloi; elle a fait rire le public, ravi du premier mot au dernier. Les auteurs sont MM. Alphonse Royer et Gustave Vaez.

On ne rit guère avec la famille Renneville, ou plutôt l'on ne rit pas du tout; mais en revanche vous pouvez pleurer, pour peu que la chose vous fasse plaisir. La famille Renneville est une famille parfaitement malheureuse: le fils aîné est mort de chagrin, victime de l'infidélité et de l'abandon d'une femme coupable: le grand-père, resté seul avec l'enfant de ce mariage malheureux, se désole. Le temps aidant, la jeune fille atteint ses dix-huit ans; il s'agit de la marier. Le grand-papa la destine à son neveu, un assez pauvre personnage: mais la petite aime M. Jules Delmas. Le père Renneville s'emporte; Delmas est un nom odieux pour lui: c'est un Delmas qui a tué son fils, déshonoré sa bru et jeté ainsi la honte et le désespoir dans sa famille, Caroline n'épousera jamais un Delmas:

Ou insiste et l'on résiste: ce ne sont plus que menaces, larmes et évanouissements. Enfin, une femme intervient; cette femme, inconnue d'abord, est l'épouse coupable, la mère de Caroline: elle verse de tels torrents de pleurs, elle a de si beaux accès de repentir, que tout le ressentiment du vieux Renneville s'en va peu à peu, et finit par s'éteindre complètement. Une fois décidé à pardonner, il ne regarde pas à un pardon de plus ou de moins, et en donne à tout le monde, à sa petite-fille, à la femme coupable, et aux Delmas! Le tout est couronné d'une bénédiction nuptiale. MM Moleri et Léonce ont fait là une bien honnête pièce; c'est tout ce qu'on peut en dire.

Lope de Vega a prêté à M. Hippolyte Lucas l'Hameçon de Phénice; gare à qui s'avise de se prendre à cet hameçon! Phénice aussitôt le happe et le dépouille; puis, quand la traîtresse n'a plus rien à dérober, elle chasse le crédule et le met à la porte; l'hameçon de Phénice, vous le devinez, est un hameçon qui a pour perfide amorce un sourire scélérat et deux beaux yeux.

Le jeune Fantasio y mord avec l'insouciance et la légèreté de ses vingt ans, et bientôt Fantasio est perdu; il y laisse son or, son coeur et ses diamants; puis Phénice le traite comme vous savez, et le remplace par un autre. Un vieux serviteur de Fantasio se trouve là heureusement et le venge, par mille soins et mille ruses, il reprend à Phenice l'or et les bijoux de son jeune maître, et quand la perfide cherche son trésor, elle ne trouvé plus qu'un sac de coquillages ramassés le matin sur les bords de la mer.

Le tableau est poussé par Lope de Vega jusqu'à la plus extrême hardiesse. M. Hippolyte Lucas n'étant pas Lope de Vega, s'est contenu dans les bornes permises.--M. Hippolyte Lucas est un juge trop indulgent envers autrui pour qu'on ne le complimente pas sur l'élégance et l'esprit de cette petite galanterie en un acte et en vers.

Parlez-moi de la Fille de Figaro! A la bonne heure, celle-là a tous les talents et tous les mérites: du coeur et de l'esprit, de la gaieté et de la sensibilité: elle plaît, elle amuse et elle intéresse; quel charmant cumul!

Pour le coeur, la fille de Figaro le prouve en se dévouant au bonheur d'une jeune fille qui lui a sauvé la vie; pour l'esprit et la gaieté, nous avons aussi à fournir de bons certificats. Voyez la fille de Figaro s'occupant de marier sa bienfaitrice au jeune amant qu'elle aime: mille obstacles, mille dangers se jettent à la traverse... qu'importe à la fille de Figaro? elle n'est pas pour rien la fille de cet illustre père. Faut-il encourager nos jeunes amoureux? la fille de Figaro est là; faut-il déjouer les projets d'un méchant tuteur, gagner les ministres, attendrir les impératrices et les empereurs eux-mêmes? la fille de Figaro est toujours là. Elle est partout, en tous lieux, sous tous les noms et sous tous les habits, femme ou homme, usant de ruse ou d'audace, allant à ses fins de front ou de biais.

La fille de Figaro est habile et intrépide, surtout au plus fort de la mêlée. Par exemple, vous la croyez prise; l'empereur a donné l'ordre de l'arrêter; la crosse des fusils heurte à la porte; on entre, on va la saisir; c'en est fait, la fille de Figaro est perdue, et les amours de nos jeunes gens succomberont du même coup. Ah! que vous connaissez peu la fille de Figaro! C'est dans l'extrême péril que son génie brille; une autre se laisserait prendre: elle, d'une main hardie, déchire ses vêtements féminins, et sort, comme une chrysalide de son enveloppe, fièrement vêtue d'un uniforme d'officier des guides: «Place à un officier de l'empereur!» s'écrie-t-elle; et on lui fait place, et les soldats venus pour l'arrêter la saluent respectueusement du salut militaire.

Théâtre du Palais-Royal.--La Fille de Figaro. 4e
acte.--Mademoiselle Fargueuil et madame Pernon.

Maintenant qu'elle est libre, les choses vont aller bon train: elle s'élance au combat avec une nouvelle ardeur, renverse tout ce qui lui fait obstacle, saute par-dessus les tuteurs, escalade les secrétaires-généraux, prend d'assaut le coeur impérial lui-même, et marie sa protégée, pour dénouement à ce brillant bulletin des batailles et conquêtes de la fille de Figaro.

Mille imbroglios charmants se compliquent et se dénouent agréablement dans cette joie comédie de M. Mélesville; Figaro n'est pas malheureux père; mademoiselle Fargueuil est une fille gracieuse et spirituelle, dont le mari de Suzanne peut se vanter.

Vous savez la méthode: on fait un roman; puis on prend le roman, on le dépèce, et on l'accommode en drame, servant chaud si l'on peut. C'est de la littérature dramatique d'après la méthode de la Cuisinière bourgeoise. M. Frédéric Soulié vient de mettre cette recette en pratique pour Eulalie Pontois; de roman-feuilleton qu'elle était, il en a fait un mélodrame en cinq actes: M. Frédéric Soulié a du moins, le mérite d'avoir usé de son propre bien. L'auteur du mélodrame et du roman est la seule et même personne, una et cadem persona. Il n'y a rien à dire.

On sait l'histoire d'Eulalie Pontois; le roman l'a contée à tous les cabinets de lecture. Eulalie Pontois est une de ces cent mille victimes de l'erreur qui pullulent à l'Ambigu-Comique. On l'accuse d'un crime dont elle est innocente: voilà Eulalie Pontois arrêtée, et partant poursuivie par l'horrible calomnie; enfin, elle a trouvé le repos dans le coeur d'un homme dont elle est aimée; mais la calomnie veille encore et la chasse de ce refuge; Eulalie Pontois n'a plus qu'à mourir. Un instant on la croit morte en effet; elle renaît tout à coup pour faire enfin triompher son innocence et jouir d'un bonheur qu'elle a bien payé par tant d'infortunes.

Les sanglots et les crispations de nerfs accompagnent, chaque soir, ce drame de M. Frédéric Soulié.