Les Grandes eaux de Versailles.

Les eaux de Versailles sont bien déchues de leur antique splendeur; d'ordinaire le Titan enseveli sous les rochers ne tire plus du fond de sa puissante poitrine qu'un maigre filet d'eau; les grenouille mouillent à grand'peine la tête de Latone; le serpent Python, qui lançait superbement dans les airs sa gerbe audacieuse, vieilli, épuisé, languissant, a perdu plus de la moitié de sa vigoureuse baleine; enfin, les phoques eux mêmes et les Tritons, ces dieux marins, n'ont plus assez d'eau pour remplir leurs narines et leurs conques: Amphitrite semble leur mesurer désormais le perfide élément. Cette pauvreté, qui va croissant, date du grand roi lui-même; et Louis XIV, malgré l'effort constant des machines et des canaux, voyait l'eau se dessécher dans ses bassins, et se dérober sous ses divinités nautiques: «L'eau manquait, quoi qu'on pût faire, dit Saint-Simon, et ces merveilles de l'art en fontaines, se tarissaient, comme elles font encore à tous moments, malgré la prévoyance de ses mers de réservoirs, qui avaient coûté tant de millions à établir et à conduire sur le sable mouvant et sur la fange.» La Fontaine commettait donc une insigne flatterie lorsqu'il chantait ainsi dans sa Psyché les bassins royaux;

Jamais on n'a trouvé ces rives sans zéphyrs;

Flore s'y rafraîchit au sein de leurs soupirs,

Les Nymphes d'alentour souvent dans les nuits sombres

S'y vont baigner en troupe, à la faveur des ombres.

Les Nymphes ne pouvaient tout au plus y prendre qu'un bain de pieds.

Cependant les eaux de Versailles sont encore riches, assez pour retenir le nom d'incomparables qui leur fut donné par les détracteurs mêmes de Versailles et du grand roi; mais beaucoup les méprisent aujourd'hui, parce qu'elles sont abandonnées à la foule bourgeoise, parce qu'elles sont devenues de banales réjouissances, semblables aux feux d'artifice et aux divertissements des Champs-Elysées.

Les poètes, coeurs solitaires, viennent sous les ombrages de Versailles rêver aux temps évanouis, aux splendeurs éclipsées; ils viennent réveiller dans le parc désert les souvenirs du grand siècle, demander aux statues pensives:

.... Les secrets de ce passé trop vain,

De ce passé charmant, plein de flammes discrètes.

Où parmi grands rois naissaient les grands poètes.

La nature, si oublieuse partout ailleurs, semble porter ici, au contraire, l'ineffaçable empreinte de ses premiers maîtres; des ombres amoureuses, des fantômes magnifiques peuplent ces allées silencieuses, le vent murmure les vers de Racine et de Molière, les grands escaliers apparaissent encore

Montés et descendus par des gens en parure.

Le poète se mêle à la foule des courtisans brodés et dorés, il rend à Versailles ses fêtes, ses amours d'autrefois, et il croit voir briller l'image éclatante du grand roi dans les eaux jaillissantes, teintes de mille couleurs par les rayons de ce soleil que Louis XIV avait pris pour emblème. Mais, à toutes ces belles imaginations, il faut le silence et la solitude, il faut le parc désert et les charmilles abandonnées. Comme le fidèle serviteur des anciens seigneurs, le poète s'enfuit devant la foule des nouveaux maîtres, qu'il traite en lui-même d'usurpateurs profanes et sacrilèges; il déteste, dans ce château royal, la fête bourgeoise, la réjouissance plébéienne.

Eaux de Versailles.--Fontaine du Point du Jour.

Cependant ils arrivent ces nouveaux maîtres. Marie-Antoinette,

De Trianon l'auguste et jeune déité,

comme l'appelait Delille; Marie-Antoinette, au grand scandale de tous, mettait trente-cinq minutes à faire le chemin de Paris à Versailles, crevant les piqueurs et les chevaux. La foule, nouvelle maîtresse de céans, y arrive moitié plus vite que la reine Marie-Antoinette, et dans un équipage cent fois plus beau, plus splendide à voir, iguiromis equis; chacun des bonds de ces vigoureux coursiers apporte à la fête mille nouveaux spectateurs, et ce flot toujours croissant envahit les avenues, les bosquets, les charmilles, les jardins, se heurtant, se pressant dans les immenses allées, devenues trop étroites pour contenir Paris tout entier. Paris endimanché, Paris qui vient visiter son château et son parc de Versailles Louis XIV n'arrivait pas avec cette pompe et ce fracas. Napoléon et tout son cortège impérial ne suffisaient pas à remplir ainsi la vaste demeure; Versailles était véritablement fait pour le peuple, car le peuple est seul assez grand pour en peupler les immenses solitudes. Mieux encore que le grand roi, il peut dire: Versailles, c'est moi; car c'est lui qui l'a payé, c'est lui qui l'a bâti, c'est lui qui l'a planté. Vingt mille francs! vingt mille francs! disait Louis XIV à chaque petit article nouveau du plan que lui exposait Le Nôtre; c'est-à-dire vingt mille francs de taxes, vingt mille francs d'impôts ajoutés encore à la misère publique. Les allées s'élevaient tout d'un coup par enchantement, plantées d'une seule fois, à un roulement de tambour; les eaux de la Seine étaient apportées sur la montagne, de gigantesques travaux essayaient de détourner le cours de l'Eure; mais toutes ces merveilles s'accomplissaient à la ruine des misérables; l'infanterie entière, l'infanterie glorieuse de Rocroy et de Fribourg, périssait à la tâche; trente six mille travailleurs se consumaient pour ces féeries royales: «Toutes les nuits, dit madame de Sévigné, on emportait des chariots remplis de malades et de morts.» --Et puis, par un triste retour, le sang des gardes du corps de la raine, qui rougit encore une des corniches du château, n'atteste-t-il pas que le peuple, après avoir pavé de son argent et construit de ses bras le royal Versailles, y est entré un jour en conquérant, en maître, disant:

C'est pour me divertir que les nymphes sont faites,

C'est pour moi dans ce bois que de savantes mains

Ont mêlé les dieux grecs et les Césars romains...?

Pourquoi donc s'étonner que le bourgeois veuille jouir à son tour de ces ombrages et de ces eaux? Pourquoi ferait-il tache à toute cette magnificence de verdure et de marbre? Sans doute il ne vient point au parc chercher des émotions historiques; il ne vient point rêver sous les arbres.

D'où tombaient autrefois des rimes pour Boileau;

il ne pense guère aux femmes de l'autre temps; il ne se rappelle point dans ces bosquets-, auprès de ces bassins.

Chevreuse aux yeux noyés, Thiange aux airs superbes:

et lorsqu'il se promène en famille dans cette charmante Allée d'eau, il se soucie assez peu de savoir que la Dubarry aimait singulièrement cet ombrage, qu'elle y venait tous les jours suivie de son fameux petit nègre Zamor, qui portait la queue de sa robe. Non, ses connaissances historiques ne remontent pas au delà de 89 et tout au plus a-t-il entendu parler des infamies du Parc-aux-Cerfs.--Il vient simplement se promener au milieu de cette verdure, la plus puissante et la plus épaisse qui soit au monde; il vient goûter la fraîcheur aimable de ces lieux, et regarder aussi, lui, aux grands jours, les effets incomparables des grandes Eaux Versailles, avec ses charmilles infinies, ses vases, ses statues innombrables, ses merveilles de toutes sortes, est la villa du pauvre, sa fantaisie impériale, son palais enchanté tel qu'il l'a vu parfois dans ses rêves, et plus sa vie de tous les jours est sombre et chétive, mieux il sent aux heures de fête, la fastueuse beauté de ces palais et de ces jardins.

Eaux de Versailles.--Bassin de Saturne ou de l'Hiver.

Mais son émotion manque de recueillement; la foule n'est point élégiaque, elle ne subtilise pas devant cette nature prodigieuse qui étonne la pensée des sages; elle ne s'amuse pas à comparer les arbres taillés, les allées tirées au cordeau, à notre littérature classique: elle ne trouve point que le parc de Versailles ressemble à une tragédie de Racine, où se voit une féconde nature disciplinée par un art non moins fécond, où la fantaisie se fait si régulière et la vigueur si modérée que les malhabiles sont tentés de les nier tous les deux. Le bourgeois, après avoir parcouru les galeries du château, poursuit sa course heureuse à travers ces autres galeries de verdure, sous ces dômes de feuillage, dans ces vastes appartements en plein air dont les charmilles épaisses forment murailles: pour lui le parc de Versailles c'en est encore le château; les allées, les bosquets, les ronds-points, tout peuplés de statues et de grands vases, sont les galeries et les salles d'été de ce magnifique palais. Et c'était ainsi que Louis XIV comprenait son jardin, c'était ainsi que l'avait conçu Le Nôtre, «prêtre de Flore et de Pomone encore», comme l'appelait La Fontaine.

Eaux de Versailles.--Pièce du Dragon.

Cependant que les uns sont au jardin de la reine à respirer le parfum des fleurs, que les autres foulent la grande pelouse et s'exercent infructueusement à suivre la ligne droite, les yeux fermée, voici que les eaux arrivent derrière les charmilles on les entend déjà; une fraîcheur soudaine se répand dans l'air; une humide ventilation agite les feuillages; les Ondins babillards se réveillent tout à coup du fond des noirs bassins, et gazouillent doucement dans le fourré; de tous les côtés, sans qu'on sache d'où sortent ces notes perlées, ces clairs murmures, l'eau chante, l'eau parle comme dans les contes de fées, «strepit lympha loquax,» Il semble que chaque arbre recèle une source murmurante; que derrière chaque massif se cache une naïade en pleurs; qui sanglote harmonieusement; que dans chaque vase étrusque les lutins familiers empruntent pour jaser entre eux la voix douce et flûtée d'une petite gerbe d'eau. Puis s'élèvent au-dessus de ce concert universel les notes puissantes, les tons plus graves des grands bassins qui lancent jusqu'au ciel leurs flots rayonnants, et se répandent au soleil en nappes écumantes. Alors tout le parc prend un air de fête inaccoutumé, toutes les mornes statues, enchaînées dans leurs gaines éternelles, se font un visage moins morose; les Césars dérident leurs front soucieux, et le vieux Faune, qui depuis des siècles riait tout seul au fond des bois, s'étonne de cette allégresse unanime, de cette joie vive répandue dans les airs. Puis chacun se presse, se heurte, court à perdre haleine, traînant après lui ses petits enfanta qui veulent tout voir, et qui n'ont qu'une heure pour faire toutes ces stations de joie, qu'une heure pour s'émerveiller devant tous ces bassins, tous ces jets d'eau, toutes ces cascades resplendissantes; un coup d'oeil pour le Titan et ses rochers, un regard pour la Gerbe, un autre pour le bassin de Saturne, pour le cabinet des Muses.

Eaux de Versailles.--Char d'Apollon.

Vite aux grandes pièces, dépêchons-nous, l'heure s'avance: voici d'abord Latone et ses deux enfants, Apollon et Diane, qui demandait vengeance à Jupiter contre les insultes des paysans de Lydie--Ovide a métamorphosé ces insulteurs en grenouilles, mais il avait oublie de changer leurs imprécations en ces jets d'eau qui s'élancent vers la déesse par des courbes gracieuses, et croisent dans tous les sens leurs gerbes brillantes, symbole mythologique qu'un de nos grands écrivains a si poétiquement expliqué: «Ces eaux» nous dit-il» qui montent et descendent avec tant de grâce et de majesté, expriment la vaste circulation sociale qui eut lieu alors pour la première fois, la puissance et la richesse montant du peuple au roi pour retomber du roi au peuple, en gloire, en bon ordre, en harmonie, la charmante Latone, en laquelle est l'unité du jardin, fait taire de quelques gouttes d'eau les insolentes clameurs du groupe qui l'assiège; d'hommes ils deviennent grenouilles coassantes. C'est la royauté triomphant de la Fronde.»

Mais M. Michelet nous fait oublier Apollon sur son char, traîné par quatre chevaux et entouré de dauphins et de Tritons; le peuple, voyant toute l'année ce pesant attelage échoué sur ou bas-fond de deux pieds d'eau, l'a moqueusement surnommé le Char embourbé; mais ce char reprend, à cette heure, sa course légère et victorieuse: il lance vers le ciel trois jets d'eau magnifiques de soixante et cinquante pieds au moins, et à travers ce nuage transparent, à demi voilé sous ces brillantes vapeurs, le dieu du jour, source du feu, recouvre tout son éclat et apparaît comme une digne image de ce splendide soleil qui d'en haut l'inonde de ses rayons, et met dans chaque goutte d'eau toutes les couleur de l'arc-en-ciel. Bientôt, fatigué d'avoir fourni cette glorieuse carrière, le dieu ira se reposer au banquet d'Apollon, parmi les nymphes de Girardon; il laissera paître en liberté ses coursiers hennissants, et viendra s'asseoir en paix dans cette grotte fameuse que La Fontaine a chantée en de si beaux vers:

Le dieu, se reposant sous les voûtes humides

Est aussi au milieu d'un choeur de Néréides;

Toutes sont des Venus de qui l'air gracieux

N'entre point dans son coeur et s'arrête à ses yeux.

Mais qui pourra dépeindre en langue du Parnasse

La majesté du dieu, son port si plein de grâce,

Cet air que l'on n'a point chez nous autres mortels,

Et pour qui l'age d'or inventa des autels?...

Maintenant il faut aller nous étendre sur les gazons toujours verts qui bordent la plus belle et la plus grande de toutes les pièces. Appuyé sur le coude, comme les convives grecs et romains, nous regarderons en paix la merveilleuse fabrique de Gaspard de Marsy, et nous remplirons nos yeux de la magnificence de ces eaux, qui s'élancent d'un si puissant essor, et retombent avec tant de grâce en une pluie phosphorescente: le Dragon, Neptune, Amphitrite, les tritons, les chevaux marins, les phoques, les naïades, tous mêlent leurs flots et leurs vapeurs; pendant que les vingt-deux jets d'eau, qui s'élèvent du milieu des vases de métal, forment, en se réunissant dans leur chute, une cascade écumante, s'échappent dans les coquilles et les mascarons, et retombent enfin dans la grande pièce, qui rugit comme une mer en courroux.

Mais tout à coup la tempête s'apaise, le murmure cesse brusquement, les monstres se taisent, la voix et l'eau s'arrêtent dans leur gosier, les jets d'eau s'éteignent comme un feu d'artifice, les gerbes humides comme une rosée, la féerie s'éclipse tout entière, et les spectateurs, qui s'éblouissaient à la regarder de tous leurs veux, demeurent la bouche béante devant ces eaux qui ne jaillissent plus,» ces groupes de bronze et de marbre qui ont cessé leurs jeux et leurs combats.

Eaux de Versailles--L'Avenue du Tapis-Vert.

Le spectacle est terminé; mais, avant de partir, il nous faut encore jeter un dernier regard sur le parc, que tout à l'heure les eaux nous faisaient oublier; il nous faut aller voir, du haut du grand escalier, le soleil se coucher dans la longue pièce d'eau, toute resplendissante comme une lame d'or; puis nous descendrons sur le tapis vert, et nous regarderons, en nous retournant, les fenêtres du château, illuminées par les derniers rayons du jour, tandis que sur les buis voisins, sur l'épaule verdoyante des coteaux, se lève déjà l'étoile du soir; nous irons au fond des bosquets surprendre les dernières lueurs dans les feuillages, écouter le dernier chant du rossignol perché sur la tête des statues grecques; nous resterons assis près d'une charmille solitaire, attentifs aux ombres croissantes, aux premières haleines de la nuit, et alors le parc nous paraîtra plus beau, plus magnifique encore, que pendant l'heure brillante où le jardin entier semblait un palais d'eau, pareil à ces magiques colonnades de diamants et d'escarboucles que les fées habitaient dans leurs îles heureuses, Louis XIV a eu beau faire, beau dépenser les millions et les régiments pour construire ses jardins de Versailles, notre parc d'aujourd'hui est cent fois plus royal que celui du grand roi; si les eaux se sont appauvries, si les statues se sont noircies, en revanche les arbres ont grandi, les ombrages sont devenus plus épais et plus profonds; cette nature, transplantée des forêts voisines, et attristée d'abord par le despotisme de l'art, a enfin adopté sa seconde patrie et reconquis sur les jardiniers sa liberté, sa vigueur, sa fantaisie; les arbres laissent équarrir leurs ombres à leur base, mais ils secouent dans l'air une audacieuse chevelure, et, au-dessus de la charmille, la forêt verdoie tout à son aise, la statue de Pomone règne sur les racines, mais les oiseaux du ciel chantent sur les sommets. Le parc, comme l'a dit Delille, est aujourd'hui le

Chef d'oeuvre d'un grand roi, de Le Nôtre et des ans;

et la nature s'est associée, dans ce pays des prodiges, à la gloire de Louis XIV et de son grand-maître des jardins. Aujourd'hui le duc de Saint-Simon ne plaindrait plus la nature, ne dirait plus qu'elle a été tyrannisée, domptée à force d'art et de trésors. La nature est réconciliée avec ses tyrans, elle est devenue plus belle que l'art, plus riche que tous les millions, et le duc et pair effacerait certainement de ses mémoires ces lignes déjà trop sévères au moment où elles étaient écrites, et qui n'ont vraiment plus de sens pour nous: «On n'y est conduit dans la fraîcheur de l'ombre que par une vaste zone torride, au bout de laquelle il n'y a plus qu'à monter et à descendre, et avec la colline, qui est fort courte, se terminent les jardins. La recoupe y brûle les pieds; mais, sans cette recoupe, on y enfoncerait ici dans les sables et là dans la plus noire fange. La violence qui y a été faite partout à la nature repousse et dégoûte malgré soi.» Saint-Simon s'est montré si dur envers Louis XIV, qu'il devait, par une suite naturelle de ses jugements, être injuste aussi envers le château et le parc de Versailles.