De la galvanographie.
Il y a déjà quelques années qu'un savant anglais, M. Thomas Spencer, de Liverpool, en étudiant l'action réductive exercée par les courants galvaniques sur les métaux dissous, découvrit que le cuivre ainsi revivifié de ses dissolutions dans les acides possédait la propriété de mouler la surface métallique sur laquelle on le précipitait, avec une exactitude telle, que les moindres modifications de cette surface, les stries du poli et jusqu'aux accidents de coloration, étaient reproduits avec la plus merveilleuse fidélité. En donnant la publicité à cette curieuse découverte, M. Spencer indiqua les principales applications qui en pourraient être faites aux arts plastiques et à l'industrie; et il fit voir comment, en envisageant un dessin comme une surface présentant à la fois des saillies et des dépressions, on pourrait arrivera transformer directement, et sans aucun recours au burin, le travail du dessinateur en une planche en cuivre gravée soit en relief soit en creux.
Quelque temps après, M. Jacobi de Saint-Pétersbourg, fut également conduit à découvrir cette curieuse propriété plastique du cuivre réduit par courant galvanique; et il donna au public connaissance de sa découverte, d'abord dans une lettre adressée à Michael Faraday et publiée par celui-ci dans le Philadelphia Magazine (septembre 1839), puis dans une série de lettres écrites au prince de Démidoff, et qui parurent en 1840 dans le journal 'Artiste. C'est depuis cette époque surtout que de nombreuses tentatives ont été faites pour résoudre le problème indiqué par M Spencer, tentatives qui n'ont point encore obtenu un plein succès, mais dont les résultats déjà acquis permettent d'affirmer que, dans un avenir qui n'est pas éloigné, le travail du graveur pourra être entièrement supprimé, et l'oeuvre du dessinateur pourra être placée, par une simple opération chimique, dans des conditions qui en permettront la reproduction indéfinie.
La reproduction d'une oeuvre d'art ou d'un signe graphique quelconque par la voie de l'impression est aujourd'hui effectuée à l'aide de trois procédés différents, dont nous devons indiquer les caractères distinctifs: l'impression typographique, l'impression en taille douce et l'impression lithographique. Ces trois procédés exigent également que l'oeuvre à reproduire soit tracée sur une surface résistante et dont la planimétrie soit parfaite, c'est là leur caractère commun: ils diffèrent en ce que, dans le premier procédé, le trait ou la ligne qui doit marquer fait saillie au-dessus du plan de la surface; dans le second il est au contraire déprimé au dessous de ce plan, et dans le troisième, il est contenu dans le plan, et n'est représenté que par un état particulier de la surface elle-même. Ces trois artifices ont le même but; celui de permettre que l'encre d'impression, distribuée sur ces surfaces à l'aide d'un tampon ou d'un rouleau, aille s'arrêter ou s'accumuler en quantités rigoureusement déterminées sur certaines portions de la surface seulement, de telle sorte que ces portions-là seules puissent donner épreuve en transmettant sous le foulage de la presse, à la feuille encore humide de papier, les portions d'encre qu'elles ont reçues.
Dans l'impression typographique les lignes à reproduire font saillie sur le plan métallique mobile que l'on appelle la forme. Un rouleau cylindrique, formé d'une pâte molle et élastique, et dont la surface lisse et unie est revêtue d'une mince couche d'une encre épaisse et grasse, effleure rapidement les lignes en saillie, laissant sur chacune d'elles une portion de son encre sans atteindre les fonds ou le intervalles qui les séparent, la quantité d'encre que reçoit chacune d'elles étant proportionnelle à sa largeur et à sa hauteur absolue au-dessus du plan de la forme. Alors un plateau métallique parfaitement plan et parfaitement parallèle aussi à la surface de la forme, s'abaisse sur celle-ci, et comprime sur les saillies noircies d'encre la feuille de papier qui en doit recevoir l'empreinte et dans laquelle elles s'impriment. Avec les dispositions mécaniques que l'on possède aujourd'hui, l'opération tout entière s'exécute en moins de cinq secondes.
Dans l'impression en taille-douce, au contraire, les lignes à reproduire sont entaillées plus ou moins profondément dans une planche métallique d'acier, de cuivre ou d'étain. L'encre d'impression, distribuée d'abord grossièrement sur toute la surface de la planche, est ensuite ramenée avec soin dans toutes les tailles, et enlevée avec plus de soin encore de toutes les parties qui doivent venir blanches à l'épreuve; puis la planche de métal et la feuille de papier passent toutes deux entre deux cylindres de fonte, et, sous l'écrasement d'une pression énorme, le papier pénètre jusqu'au fond des tailles, et s'y imprègne de l'encre que la main de l'imprimeur y a laissée. L'impression en taille-douce est, à vrai dire, un procédé de moulage, et la pile du papier humide est une matière plastique qui donne la contre épreuve en relief du moule en creux, la planche gravée.
Les procédés de l'impression lithographique reposent sur une tout autre donnée: c'est la propriété, commune à toutes les surfaces polies de se comporter d'une façon toute spéciale suivant qu'elles ont été primitivement souillées par un corps gras ou un liquide aqueux, par l'huile, par exemple, ou par l'eau. Il n'est personne peut-être qui n'ait remarqué que certaines surfaces polies à un haut degré, celles des bois vernis, de la glace, du marbre, et plus spécialement encore toutes les surfaces métalliques parfaitement nettes et brillantes, ne se mouillent pas d'ordinaire au contact de l'eau. Ce contact a beau être prolongé, on a beau lasser sa plieuse à étaler le liquide dans l'espoir d'en former une pellicule uniformément étendue sur toute la surface polie, il semblerait que celle-ci exerce sur le liquide une sorte d'action répulsive, et qu'elle le contraint à se retirer sur lui-même en gouttelettes sphéridales qui ne conservent avec cette surface que les rapports les plus limités possibles. Si maintenant, sur une surface polie qui présente ce phénomène de ne point mouiller avec l'eau, on verse une goutte d'huile, un phénomène tout inverse du premier se produit. La gouttelette, d'abord globuleuse, s'aplatit de plus en plus et devient lenticulaire; les bords vont sans cesse s'élargissant pour envahir un espace plus grand, et la surface entière, si grande qu'elle soit, pourra être complètement recouverte par une toute petite goutte d'huile qui y formera une pellicule adhérente, sans solution de continuité aucune, et tellement mince qu'elle pourra paraître irisée comme la paroi d'une bulle de savon. Mais si, au contraire, par un artifice quelconque, la surface polie a été mise dans des conditions telles qu'elle mouille avec l'eau, alors, sur cette surface une fois humide, il sera impossible de faire adhérer l'huile, et le rôle de ces deux liquides sera complètement interverti. En fait, une surface polie est indifférente soit à l'huile soit à l'eau; mais aussitôt que l'un de ces liquides vient à toucher cette surface il y adhère en formant une pellicule infiniment mince, et c'est cette pellicule du premier liquide, quel qu'il soit, qui exerce une action véritablement répulsive sur le second.
C'est cette propriété des surfaces polies qui est mise en oeuvre dans l'impression lithographique et dans certains procédés de transport sur métal, dont nous aurons peut-être à parler par la suite, et qui paraissent destinés à prendre une grande extension, sinon à remplacer complètement les procédés du stéréotypage. Un dessin sur pierre n'est autre chose, en effet, qu'une surface polie dont certaines portions, les traits du dessin, mouillent avec l'huile et les corps gras, tandis que les autres, les blancs ne mouillent qu'avec l'eau ou les liquides aqueux. Sur cette surface l'imprimeur passe alternativement une éponge imbibée d'eau et un cylindre imprègne d'une encre grasse: les deux liquides s'arrêtent, se déposent, se limitent là où l'état spécial de la surface les retient, et la feuille de papier, sous le foulage de la presse, va à son tour s'en imprégner.
Ces détails étaient nécessaires pour faire comprendre les difficultés pratiques de la question que nous allons maintenant aborder; ils étaient nécessaires surtout pour que l'on pût bien saisir l'énorme importance de la gravure en relief, de celle dans laquelle les traits à reproduire, faisant saillie sur le fond de la planche, donnent épreuve à la presse typographique. Une seule planche en cuivre» gravée en relief, pourra fournir au tirage mécanique jusqu'à 15,000 épreuves par jour, et cela pendant tant de jours que l'on voudra, ou peu s'en faut; et la même planche, gravée en creux, ne donnera guère à la presse en taille-douce que 3,000 épreuves en tout, à raison de 200 épreuves par jour. Les procédés de transport sur pierre ou sur métal sont plus limités encore, et la cinq-centième épreuve d'un dessin sur pierre n'est plus qu'une grisaille où l'on ne reconnaît plus ni couleur, ni modelé, ni forme.
Or, c'est dans la possibilité de multiplier indéfiniment, avec une rapidité extrême et à très bas prix, le nombre des épreuves, que git aujourd'hui tout le problème: ce n'est plus que sur des tirages de dix, de vingt, de trente mille exemplaires que peuvent être basées les bonnes opérations de librairie.
Cela dit, voyons par quels artifices on peut, à l'aide d'un courant galvanique, transformer le dessin d'un artiste en une planche en cuivre gravée en relief, et capable de donner un nombre indéfini d'épreuves à la presse typographique.
Toutes les applications qui ont été faites jusqu'ici des courants galvaniques aux besoins de l'industrie reposent sur la propriété suivante:
Lorsque qu'on fait passer, à l'aide de deux surfaces métalliques, un courant galvanique à travers une solution saline convenablement choisie, la surface par laquelle le courant débouche dans la solution est attaquée, corrodée, dissoute, et le métal entraîné est charrié par le courant vers l'autre surface, sur laquelle il est revivifié et précipité à l'état métallique. Mais, pour que cette action ait lieu également? sur toute l'étendue des deux surfaces, il faut que ces deux surfaces soient sur toute leur étendue dans des conditions identiques et également exposées à l'action du courant; car si certaines portions de ces surfaces, et certaines portions seulement, étaient recouvertes d'une courbe protectrice quelconque, celles-là ne seraient pas modifiées par le passage du courant, dont l'action s'exercerait exclusivement sur les parties qui ne seraient pas ainsi protégées.
Or, la surface métallique par laquelle le courant galvanique débouche dans la solution saline, ainsi que celle par laquelle il s'en échappe, peut-être du dessin, et l'action du courant qui passe peut être utilisée soit à déposer du métal sur les traits du dessin au pôle négatif, soit à enlever du métal d'entre les traits du dessin au pôle positif. Voici comment.
Soit une planche de cuivre rouge dont le poli et la planimétrie soient suffisamment parfait pour satisfaire aux exigences du tirage typographique. Sur cette planche un étale à chaud une couche si mince que l'on voudra d'un vernis résineux quelconque, et les vernis dont on fait usage sont en général composés de térébenthine de Venise, de poix blanche, de suif et de noir de fumée. Cette planche ainsi préparée est livrée à l'artiste, qui y trace son idée à l'aide d'un stylet suffisamment résistant pour entamer l'épaisseur du vernis. Son travail terminé, la planche est pour l'artiste un véritable dessin dans lequel les noirs sont représentés par les surfaces de cuivre mises à nu, les blancs ou les clairs par les surfaces intactes. Pour le chimiste, au contraire, cette planche ne sera qu'une surface métallique dont les différentes portions sont placées dans des conditions différentes, celles-ci étant livrées unes à l'action d'un courant, celles-là étant complètement abritées de cette action sous leur couche de vernis. Que l'on dispose, en effet, une planche ainsi préparée dans une solution d'un sel de cuivre, au pôle par lequel le courant s'échappe de la solution, incontinent le métal que le courant charrie avec lui se déposera sur tous les points où la surface du cuivre a été mise à nu, et il ne s'en déposera pas un atome en aucun autre point. Molécule par molécule le dépôt s'agrandira là où une fois il a commencé de s'effectuer, et les traits du dessin s'élèveront comme de petites murailles, et se détacheront en saillie sur le plan du vernis.
Renversons les conditions de l'expérience. Soit, comme tout à l'heure, une planche métallique convenablement dressée, et supposons que l'artiste trace sur cette planche son dessin avec une encre grasse, siccative et inattaquable aux acides. Que la planche ainsi préparée soit placée dans une solution d'un sel de cuivre, mais cette fois-ci au pôle par lequel le courant y débouche; et aussitôt l'action du courant s'exercera à entailler le métal dans l'intervalle des traits; et ceux-ci, au bout d'un certain temps fort court, surgiront en relief, leurs bords taillés à pic avec une netteté et une précision auxquelles le burin le plus hardi et le plus habile ne saurait atteindre.
Telles sont les deux idées principales sur lesquelles reposent toutes les tentatives sérieuses de galvanographie: obtenir un relief par dépôt au pôle négatif, par érosion au pôle positif. Viennent maintenant les difficultés d'exécution, et celles-ci sont nombreuses et malaisées à surmonter.
Dans le procédé opératoire que nous avons indiqué en premier lieu, c'est le trait même du dessinateur qui devient le moule dans lequel vient se déposer le cuivre réduit; et les moindres intentions de l'artiste se trouvent ainsi reproduites avec cette merveilleuse fidélité qui caractérise le moulage galvanique. Mais ce sillon lui-même, tracé avec une pointe conique ou triangulaire, est une tranchée à bords obliques dont le bord seul représente le trait du dessinateur. A mesure que ce sillon est comblé par les molécules de cuivre qui s'y précipitent, le trait s'élargit, et le premier mérite du procédé, sa merveilleuse exactitude, est dès lors sacrifié. Pour qu'il en fût autrement, il faudrait que la taille faite par le stylet dans le vernis fût à bords verticaux; et c'est déjà là une condition à peu près impossible à réaliser. D'ailleurs, cette condition fut-elle réalisable, la solution du problème n'en serait guère plus avancée pour cela. En effet, la taille dont il est question forme, à la vérité, une digue qui limite le dépôt de cuivre tant que cette taille n'est pas comblée; mais aussitôt que cette limite est franchie, le cuivre déborde de toutes parts: les lignes voisines se confondent par leurs sommets, et pour peu que les tailles du dessin soient serrées, le dépôt ne forme plus qu'une croûte massive et continue, dans laquelle les formes les plus saillantes de l'oeuvre sont à peine indiquées.
A la vérité, l'on a tiré parti de ce résultat pour résoudre le problème sous une autre forme. Considérant un dessin tracé dans un vernis, à l'aide d'une pointe, comme un moule à bon creux dont toutes les parties sont de dépouille, on a déposé dans ce moule du métal plastique, et on a prolongé le dépôt jusqu'à former une masse solide et continue: puis on a détaché la contre-épreuve du moule. Ici le travail du dessinateur était bien représenté par une planche en cuivre gravée en relief; mais ce relief n'avait, et ne pouvait avoir, que l'épaisseur même de la couche de vernis, dans laquelle le dessin était tracé; et l'on s'est trouvé renfermé entre les deux termes de ce dilemme jusqu'ici insoluble: exécuter le dessin dans un vernis épais, ce qui enlève au dessinateur toute la liberté et la souplesse de son crayon; exécuter le dessin dans un vernis mince, ce qui enlevé à la reproduction les reliefs qu'exigent les procédés de l'impression typographique.
Le deuxième mode opératoire que nous avons indiqué offre également des difficultés, mais elles sont d'un autre ordre. Ce ne sont plus les procédés de gravure, mais les procédés de dessin qui sont en défaut. Il ne s'agit plus, en effet, d'édifier une petite muraille de cuivre sur chacun des traits du dessin, mais bien de creuser entre chacun d'eux une fosse plus ou moins profonde; il s'agit, en d'autres termes, d'attaquer, de ronger, de dissoudre toutes les portions de la surface de cuivre que les traits du dessin ne protègent pas, en laissant entièrement intactes celles qui sont ainsi abritées; et pour cela faire il faut bien que toutes les portions qui doivent être enlevées soient également attaquables, que toutes celles qui doivent rester intactes soient également protégées. Ce sont là les deux conditions que devra remplir le procédé de dessin que l'on mettra en usage: et les procédés dont nous avons aujourd'hui connaissance ne nous paraissent pas encore de nature à remplir toujours, partout, et dans tous les cas, ces indispensables conditions. Toutefois, les gravures de W. Rémon, qui accompagnent cet article, et qui ont été obtenues sur de simples dessins, l'aide de procédés semblables à ceux que nous venons d'indiquer, sont de nature à convaincre nos lecteurs que si le problème n'est pas encore entièrement résolu, il touche du moins de bien près à la solution.
Quant à l'avenir qui est réservé à la galvanographie, il est difficile aujourd'hui d'en préciser les limites. Peut-être l'art typographique tout entier touche-t-il à une rénovation complète; et, chose singulière, cette rénovation ne serait qu'une renaissance des procédés anciens, que la découverte de l'imprimerie a fait tomber en désuétude. La tablette enduite de cire et le stylet remplaceraient le papier et le crayon; le copiste ou l'enlumineur succéderait à son tour à l'ouvrier compositeur, qui jadis lui succéda; et l'inépuisable richesse et la variété des anciens manuscrits pourraient bien renaître à la place de la sécheresse et de l'uniformité de notre impression moderne.
N. B. Les gravures qui accompagnent cet article ont été faites, à titre d'essai, sur des dessins que M. Garvani destine à une importante publication, qui paraîtra en octobre chez M. Hetzel, éditeur du Voyage où il vous plaira et des Scènes de la vie privée et publique des animaux.