Courrier de Paris

Les faiseurs de statistiques calculent, avec une science scrupuleuse, par francs et par centimes, la consommation de cet ogre insatiable qui s'appelle Paris: combien il dévore de moutons et de boeufs dans son festin annuel, combien il engloutit de beurre et de fromage, de fruits et de légumes, de poisson et de gibier, dans ses immenses entrailles; on sait, à une goutte près ce qui se vide de bouteilles et de tonnes à cette table monstrueuse de huit à neuf cent mille couverts, où les uns mangent les gros morceaux et les autres n'ont que les miettes; mais de qu'on n'a point calculé, ce qu'on ne saura jamais, c'est le nombre des paroles inutiles qu'on y débite et des mots vides qui s'y consomment. Si l'un voulait compter tout ce que Paris absorbe et digère de cette denrée-là, les conversations des rentiers et des vieilles filles, les discours de certains honorables, les oraisons d'Académies, les plaidoiries d'avocats, les discussions de joueurs de dominos, les consultations de médecins et les harangues de portière, on se perdrait dans le labyrinthe de cette effrayante addition. Pythagore, Euclide, Laplace et Legendre eux-mêmes n'y suffiraient pas.

Dieu nous garde donc de nous jeter dans cet Océan de paroles sans fond! on s'y noierait.--Je fais plus: je choisis une seule phrase de ce dictionnaire banal, et je défie le plus habile teneur de livres de dire combien de fois Paris la prononce, non pas dans une année, non pas dans un mois, non pas dans une semaine, mais dans un jour; cette phrase, la voici; Comment vous portez-vous?

«Comment vous portez-vous?» est le mot qui court la ville sans relâche, et la possède du haut en bas; elle s'en empare au point du jour, pour ne se désister de cette domination que pendant quelques heures de la nuit, quand tout fait silence et que toute paupière est close. Allez de la barrière de l'Étoile à la Bastille, de la rue d'Enfer à Montmartre, à droite, à gauche, par ici, par là, et prêtez l'oreille: qu'entendez-vous de tous cotés? le mot, le grand mot en question: Comment vous portez-vous?

Ces jeunes gens qui se rencontrent, ces vieillards qui s'accostent, ces voisins qui se heurtent sur la porte ou sur l'escalier, ces coups de chapeau de passant à passant, ces signes de la main jetés au piéton du seuil des maisons, du fond des omnibus ou des calèches, du haut des balcons et des fenêtres, tout cela dit; Comment vous portez-vous?

«Comment vous portez-vous?» a évidemment la vogue par-dessus tous les autres points d'interrogation; nulle partie du discours ne peut lui disputer l'honneur du pas. Vous en demandez la raison? Eh! mon Dieu! la raison n'est pas difficile à deviner. Dans un monde comme Paris, où l'on se donne si souvent l'accolade sans se connaître, où l'on s'aborde à chaque instant sans savoir pourquoi, il est nécessaire d'avoir une formule toujours prête, qui vous serve de contenance et vous tire d'embarras dans ces rencontres sans cause et sans attraction.--«Comment vous portez-vous?» fait merveilleusement l'affaire. C'est l'exorde et la péroraison des gens qui n'ont rien à se dire, et voilà ce qui fait sa grande popularité; il y a à Paris des milliers d'hommes charmants et de femmes adorables qui se sourient de loin, s'approchent avec ardeur l'un de l'autre, l'une de l'autre, se pressent affectueusement la main, depuis vingt ans, et n'ont jamais échangé entre eux d'autres pensées que celle-ci; «Comment vous portez-vous?--Pas mal, et vous?» Puis on tourne les talons, et tout est dit.

Votre santé est au fond la chose dont ces officieux questionneurs se soucient le moins; ils vous en demandent des nouvelles à tous les coins de rues, à chaque pas, à chaque minute, dix fois par jour plutôt qu'une. Mais qu'on vous enterre demain, ils n'y prendront pas garde, votre cercueil passât-il en grande pompe devant leur porte; à moins peut-être qu'ils n'aillent au-devant du mort et ne lui disent; «Comment vous portez-vous?»

«Il fait chaud! il fait froid! il pleut! avez-vous passé une' bonne nuit? Comment va l'appétit? quelle heure est-il? quoi de nouveau? mes respects à monsieur votre père; mes compliments à madame,» ce sont la aussi des phrases en l'air fort en crédit et d'une grande ressource; elles viennent immédiatement après l'autre, mais sans l'égaler et sans lui faire une dangereuse concurrence. «Comment vous portez-vous?» conserve et conservera toujours sa supériorité; il n'engage à rien, en effet, n'oblige à aucun effort d'esprit et garde une complète neutralité.--Il pleut! il fait chaud! il fait froid! c'est une opinion, et toute opinion a sa fatigue. Beaucoup de gens reculent devant ce danger, et craignent d'afficher leurs sentiments politiques jusqu'au point d'affirmer qu'il gèle, que le soleil est brûlant ou qu'il tombe de la pluie.--«Mes respects à monsieur votre père; mes compliments à madame; embrassez Ernest et Caroline pour moi;» Ceci est encore plus hardi; c'est un pied mis dans la famille, un intérêt, une émotion. Or, le vrai Parisien, le Parisien qui entend la science de la vie, tient à ménager sa sensibilité, et, de peur de se troubler des affaires d'autrui, pratique cette doctrine, que la vie domestique doit rester murée.--«Comment vous portez-vous?» lui convient et n'altère pas l'équilibre de ses humeurs.

Je connais une autre race de questionneurs qui germe un peu partout, mais que Paris produit avec surabondance; je veux parler de ceux qui vous accosteront dix fois dans une semaine, en vous demandant toujours avec le même sang-froid: «Eh bien! qu'est-ce que vous faites?»--Vous êtes un brave citoyen, fort honnêtement établi, jouissant de la parfaite estime du maire de votre arrondissement; vous avez enseigne ou pignon sur rue; hier, votre nom se faisait voir, en pleine lumière, au bas d'un feuilleton en crédit, dans une revue populaire ou dans un journal célèbre: l'affiche des théâtres l'étale à tous les yeux, à la suite de la comédie ou du drame à la mode; la Gazette des Tribunaux le proclame chaque matin, comme un des soleils du barreau; en un mot, le monde vous tient pour un écrivain spirituel, pour un poète distingué, pour un avocat éloquent, pour un illustre artiste, qu'importe? vos gens ne vous poursuivent pas moins de la question: Qu'est-ce que vous faites?» Il semble toujours qu'ils vous prennent pour un échappé de Bicêtre en état de vagabondage. C'est encore là une manière de parler sans rien dire; et, règle à peu près infaillible, l'espèce qui vous demande ainsi compte de ce que vous faites et de ce que vous êtes, est précisément celle qui n'est rien et qui ne fait rien, --Les uns vous le demandent comme ils vous demanderaient une prise de tabac, par désoeuvrement; les autres pour cause d'aveuglement et de surdité; ce sont des paralytiques qui ne voient rien, n'entendent rien de ce qui se passe autour d'eux; ils ne savent pas s'il fait jour en plein midi, et le canon d'Austerlitz tonne à leurs oreilles sans qu'ils s'en aperçoivent.

A propos de désoeuvrement et de vagabondage, voici un trait original dont j'ai été témoin l'autre jour: Il était à peu près midi; M. B***un de nos plus riches banquiers, traversait la place Louis XV d'un pas rapide; au moment où nous étions en face l'un de l'autre, un grand gaillard de vingt-cinq à trente ans, à la démarche assurée, aux larges épaules, vint se placer entre nous deux, et nous tendant de la main droite un vieux feutre gris délabré: «La charité, s'il vous plaît, mes bons messieurs!» dit-il. Quoique M. B*** n'ait pas la réputation d'être un saint Vincent de Paul, il portait la main à la poche de son gilet pour y chercher l'aumône, quand tout à coup avisant le mendiant, et surpris sans doute de son allure jeune et solide: «Comment, malheureux! lui cria-t-il, mendier à ton âge, avec cette santé et ces bras robustes! c'est une honte! Est-ce que tu ne ferais pas mieux de travailler, drôle?--Vraiment oui, monsieur, vous avez raison, répliqua l'effronté compère d'un ton dolent; mais, que voulez-vous, je suis si paresseux!» M. B*** qui déjà avait laissé retomber sa pièce de monnaie dans sa bourse, ne put résister à cet aveu naïf, à ce trait de haute comédie, et jeta la pâture au pauvre diable. J'imitai son exemple, non sans sourire.....

Notre homme s'éloigna du pas lent et tranquille d'un rentier, et nous l'aperçûmes bientôt s'étendant tout de son long sur les dalles qui recouvrent les abords de l'obélisque de Luxor, pour y profiter d'un rayon de soleil. «A coup sur, dis-je à M. B*** en le saluant, nous n'obtiendrons pas le prix proposé par l'Académie pour le meilleur mémoire sur la destruction de la mendicité.--Il faut bien que tout le monde vive,» me répondit M. B***, parole que je trouvai très-belle dans la bouche d'un millionnaire.

Le conseil de guerre est appelé à dénouer prochainement une curieuse aventure de Ménechmes. Voici le sujet de cet imbroglio plutôt voisin du drame que de la comédie, attendu la gravité du dénouement qui pèsera sur l'un ou sur l'autre des deux héros:

Il y a un an à peu près qu'un soldat déserteur d'un régiment en garnison à Lyon fut condamné à cinq ans de boulet; le condamné était contumace. Quelques mois se passèrent sans que la justice pût retrouver sa trace. Enfin, un beau jour la gendarmerie amena dans la prison militaire un homme qu'on venait d'arrêter sur la grande route et de reconnaître authentiquement pour Didier le condamné et le déserteur; Didier lui-même avouait l'identité.--En même temps, par une concurrence inouïe, on saisissait sur un autre point du royaume un autre homme, également errant sur les grands chemins, qui déclarait être le déserteur Didier, déclaration certifiée véritable par des soldats et des officiers de son régiment.

Les deux Didier allaient subir leur peine chacun de son coté, quand le bruit de ce singulier conflit vint aux oreilles des juges, qui firent surseoir à la double exécution: la justice a un Didier de trop, voilà l'embarras! Lequel est le faux Didier, lequel est le véritable?

Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses.

Le merveilleux de l'affaire, c'est que l'un dit; C'est moi! et que l'autre dit la même chose. On comprend le Ménechme de Régnard; il s'agit pour lui d'une jolie femme et d'une dot; mais se faire Ménechme pour aller aux galères! mais se disputer une ressemblance dont le prix est un boulet! Ce duel passe toute imagination. Sous verrous comment l'épée du conseil de guerre tranchera ce noeud gordien.--Hier, en présence de mademoiselle Est..., jolie actrice d'un de nos théâtres de vaudeville, et très célèbre pour la variété et l'originalité de ses affections, quelqu'un parlait de cette singulière passion des deux Didier pour les galères. «Que voulez-vous, dit mademoiselle Est..., tous les goûts sont dans la nature!»

Les rois s'en vont, a dit un philosophe de notre temps; on pourrait en dire autant des comédiens. L'art dramatique s'écroule de toutes parts: quelques talents survivent encore, mais ils vieillissent tous les jours, et les jeunes n'arrivent pas pour les remplacer. Pour peu que cette décadence continue, nous aurons des acteurs, mais plus de comédiens. Comment ranimer cet art charmant qui a jeté un si vif éclat et donné à Paris tant de nobles plaisirs?

Un homme d'un esprit délicat et d'un talent exquis, M. Auber, successeur de Chérubini à la direction du Conservatoire, a été frappé de ces symptômes de dépérissement. M. Auber doit au théâtre ses brillants succès et sa juste renommée; il est naturel qu'il s'inquiète de le sauver. C'est en quelque sorte un acte de piété filiale de la part de M. Auber.

Comme directeur du Conservatoire, le charmant auteur de la Muette et du Domino Noir a le pouvoir de bien faire, et c'est de ce pouvoir qu'il commence à user. M. Auber vient d'obtenir du ministre de l'Intérieur l'autorisation de faire donner publiquement des représentations mensuelles par les jeunes élèves des écoles de chant et de déclamation. Un de ces exercices a eu lieu tout récemment; un public d'élite, un public amoureux de l'art y assistait, et parmi les plus illustres, mademoiselle Mars et M. Casimir Delavigne. Un Néron, une soubrette, un valet, se sont fait particulièrement applaudir. L'Opéra et l'Opéra-Comique donnent aussi des espérances. Espérons donc! En attendant les résultats, l'utilité de ces représentations ne saurait être contesté; les élèves y trouveront une émulation qui échauffera leur zèle et déjà une récompense; ils se familiariseront de bonne heure avec le public et retireront de cette fréquentation une expérience et un tact que ne donnent pas la simple théorie et la solitude des écoles.

Accordons à cette tentative de M. Auber la louange qu'elle mérite; l'art a grand besoin, en effet, qu'on vienne à son aide. Camérani le vieil acteur de la Comédie-Italienne, disait dans une de ces boutades qui lui étaient familières: «Le théâtre, il ira mal tant qu'il y aura des auteurs et des comédiens.» Certes, Camérani trouverait aujourd'hui que le théâtre va trop bien.

La souscription pour la Guadeloupe s'élève à 3 millions on peu s'en faut. Ce chiffre atteste la vive pitié que la France a ressentie pour une grande infortune; mais, tout en reconnaissant cet élan de la sympathie publique, il faut avouer que l'offrande est loin encore de répondre à la puissance et à la richesse du pays qui donne et à l'immensité du désastre sous lequel gémit le pays qui reçoit. Courage donc! ouvrez vos cassettes et vos bourses. 3 millions! ce n'est qu'une goutte d'eau sur cet effroyable incendie!

Les risibles incidents se mêlent souvent aux faits les plus sérieux et aux plus respectables dévouements. Voici un trait plaisant qui contraste avec la tristesse de ce douloureux épisode du malheur de la Guadeloupe, et introduit l'élément grotesque dans ce drame fatal--Un dentiste de Paris, M Lémarié, a fait annoncer qu'il verserait à la caisse de souscription le produit de sa semaine de dentiste: jusqu'ici il n'y a rien à lire, et nous aimons à croire que M. Lémarié a voulu faire sincèrement une bonne action et non un prospectus.--Quelques jours après, un agent du comité de souscription générale se présenta chez M. S. de R... un des plus riches propriétaires de la Chaussée-d'Antin et client de M. Lémarié, pour exciter son zèle et son humanité. Vous saurez que M. S. de R... ressemble, en fait de philanthropie, à ces chevaux qui ne marchent qu'autant qu'on les fouette. «Eh bien! dit notre homme à M. S. de R..., est-ce que vous ne donnerez rien pour cette pauvre Guadeloupe?--Monsieur, répondit M. S. de R.... du ton piqué d'un apôtre méconnu; monsieur, je n'ai pas eu besoin d'attendre vos ordres pour cela: hier matin, je me suis fait arracher une dent!»

La police vient de mettre la main, à la barrière du Maine, sur un nid de contrebandiers. Ces honnêtes industriels avaient pratiqué, sous le mur d'enceinte, un conduit par lequel ils introduisaient dans la ville, à la barbe de l'octroi, de l'huile et du vinaigre, de quoi accommoder au rabais toutes les salades du quartier. Nos gens, pris en flagrant délit, iront s'expliquer avec M. le procureur du roi sur cette grave irrévérence commise envers sa très-rigide majesté l'impôt indirect. Soit! on a raison de saisir les conduits souterrains et les denrées de contrebande; mais comment arrive-t-il que tant d'autres industriels inondent effrontément Paris, en plein jour, de produits malfaisants et frauduleux, par les tuyaux les plus impurs de la littérature et de la politique?

En faisant des fouilles dans l'église de Saint-Denis, un ouvrier a découvert sous le maître-autel un coffre qui renfermait un coeur embaumé. Aussitôt on a convoqué le ban et l'arrière-ban des archéologues; le premier Jour, ces illustres ont déclaré que c'était le coeur de saint Louis; le lendemain, ils ont déclaré le contraire. La belle chose que la science! Après tout, il y a un coeur, et c'est toujours là une bonne trouvaille. Il est à désirer qu'on fasse de temps en temps une pareille découverte: aujourd'hui, en toutes choses, c'est en effet le coeur qui nous manque.

Les marchands et revendeurs de littérature continuent à pulluler et à multiplier leur trafic. M. Alexandre Dumas est le chef et l'entrepreneur général de cette mise en boutique du style et de l'esprit; son bazar s'augmente tous les jours, et, à défaut de la qualité, se fait remarquer par la quantité de la marchandise. M. Alexandre Dumas réalise, dit-on, dans ce métier, d'énormes bénéfices. Il est triste de voir des hommes doués de facultés incontestables s'oublier à ce point de transformer leur esprit en denrée qu'ils colportent sur l'éventaire de marché en marché, au plus offrant et dernier enchérisseur, M. Alexandre Humas met particulièrement dans ce commerce littéraire un courage véritablement affligeant: le croiriez-vous? les réclames et les affiches annoncent effrontément, depuis un mois, un livre portant ce titre: Filles, Lorettes et Courtisanes, par M. Alexandre Dumas.--Il y a quinze jours. M. Alexandre Dumas reçut la visite d'un honnête provincial qui lui était adressé par un de ses amis, «Mademoiselle, dit poliment le Champenois à la femme de chambre qui entrouvrait la porte, je désirerais parler à M. Alexandre Dumas.--Monsieur n'est pas visible, répliqua vivement Marton; il s'occupe de ses filles.» Depuis ce jour, le provincial soutient à qui veut l'entendre, que M. Alexandre Dumas est le modèle des pères.

Mais heureusement la pudeur de l'esprit et la poésie ne meurent jamais tout entières; il y a toujours, même dans les temps les plus corrompus, des coeurs chastes, des âmes d'élite, qui leur donnent refuge et leur servent de sanctuaire. A coté du livre de M. Dumas, voici un noble et élégant écrit qui console de ces impuretés et de ces effronteries; l'art seul l'a inspiré, l'art pur, désintéressé, l'art qui trouve sa récompense en lui-même et dans les sympathies qu'il inspire. Ce livre, remarquable par le fonde et par la forme, est un livre de poésies où le talent de l'auteur touche, en vers excellents, aux plus hautes et aux plus aimables régions de l'esprit et de la philosophie; il a pour titre: Etrusque, et pour poète, M. Philippe Busoni. Je suis heureux de pouvoir donner le premier, à ces charmantes poésies, ce salut d'amitié cordiale; mais l'Illustration réclame sa part et y reviendra.

Locke, Fénelon, Jean-Jacques et tant d'autres éminents esprits se sont occupés de l'éducation de l'espèce humaine. Cependant il y a plus d'une lacune dans leurs livres; en voici la preuve:--Comment va votre fils? demandait dernièrement M. Baucher à un des illustres écuyers du Cirque-Olympique. --Eh! pas mal; j'en suis assez content.--Qu'en faites-vous maintenant?--Je continue à l'élever moi-même; je suis en train, depuis huit jours, de lui casser les reins pour achever son éducation!» Locke, Jean-Jacques, Fénelon ont complètement oublié ce détail: voilà comme les plus grands hommes ne songent jamais à tout!

Mouvements religieux.--Le schisme
d'Écosse.--Le docteur Pusey.

On a dit: «Une société d'athées est impossible,» et, jusqu'à ce jour, les faits n'ont point démenti cette proposition.

Il faudrait tout au moins pour la réfuter une expérience de plusieurs siècles, En France, depuis la mort de Louis XIV, le sentiment religieux semble bien avoir à peu près déserté les gouvernants, politiques et autres. Mais cette chaîne d'indifférentisme, déjà d'une assez belle longueur, est loin d'avoir été sans alliage et elle n'a guère lié que les sommités. Les deux esprits d'ailleurs sont restés en présence, et il n'y a eu entre eux que des trêve bien rares. Nous voulons parler de polémiques dignes, sérieuses, sincères, que nous avons tous présentes à la mémoire; car, de nos jours, par exemple, il ne faudrait pas s'y tromper, la querelle entre l'Université et quelques membres du clergé n'est certainement point un épisode du véritable combat; ce n'est qu'une fausse alerte, où il semble que dans la confusion on ait changé d'armes et de bannières. La grande cause religieuse, si elle pouvait être compromise, le serait par les singuliers défenseurs qui s'imposent à elle et jettent le cri d'alarme: mieux valaient quelques sages ennemis du dernier siècle. Telle page sublime de Rousseau a plus retenu ou gagné de fidèles au spiritualisme que toute l'éloquence de la chaire depuis Bossuet; tandis qu'aucune des immoralités de la plus mauvaise école philosophique n'a autant précipité de victimes dans les abjections du matérialisme, que ne tendent à le faire certaines règles de conscience enseignées aujourd'hui au nom de la théologie. En effet, celui qui commence par nier l'âme n'est pas beaucoup à craindre: on sait à qui l'on a affaire, et si l'on met, par faiblesse, quelques passions à sa merci, on se garde bien de lui abandonner la direction entière de la conscience; celui, au contraire, qui, après avoir admis l'âme en principe, se comptait à y infiltrer goutte à goutte, les plus sales poisons, est le prêtre du vice le plus méprisable et le plus dangereux. Un fait nous paraît évident: c'est que de tous les peuples, le nôtre est peut-être celui qui, grâce à d'éminentes et d'impérissables qualités morales, la justice, la générosité, l'esprit de dévouement, peut le plus longtemps poursuivre ses destinées, d'une marche inégale mais soutenue, sans être incessamment guidé par une foi complète et unitaire. Voyez les autres peuples; combien ne sont-ils pas plus fréquemment et plus profondément agités par les controverses? On les croirait à tout instant prêts à recommencer les guerres de religion. Les débats du dogme s'y mêlent partout à la politique. Le despotisme russe étend sa papauté avec une rigueur qui de temps à autre fait frémir les fers de ses esclaves. La Prusse se remet à peine de ses dissentiments avec Rome. La question des couvents d'Argovie a divisé les cantons suisses pour longtemps et d'une manière alarmante. En Belgique, le parti catholique et le parti libéral sont en présence et se disputent en ce moment même les élections. En Irlande, le plus vigoureux élément de l'agitation est assurément le catholicisme; et là, il est juste de le reconnaître, le rôle du catholicisme est aussi grand qu'il l'ait jamais été: il défend la liberté et le peuple, il lutte pour l'infortuné contre l'oppression; aussi a-t-il toutes les sympathies de cette France une l'on calomnie avec une animosité si aveugle, et que l'on veut si ridiculement effrayer en brandissant contre elle des foudres de sacristie. En Écosse, un schisme vient de se déclarer, et il a pour chef l'un des prédicateurs les plus éloquents du siècle, le docteur Chalmers. En Angleterre même, il y a des semences de discorde: un théologien d'une science consommée, le docteur Pusey, semble y vouloir fonder une hérésie. Les événements d'Écosse et d'Angleterre sont les plus récent et les moins connus; ce sont par conséquent ceux dont nous devons particulièrement entretenir nos lecteurs.

L'ÉGLISE D'ÉCOSSE; SA SÉPARATION DE L'ÉTAT.

On se rappelle la part active de l'Église d'Écosse dans les troubles qui ont amené la première chute de la famille des Stuarts en 1640. Organisée républicainement sous l'influence des doctrines de Calvin, elle s'établit indépendante de l'autorité séculière, et se maintient sur en opposition avec la couronne durant toute la restauration. A l'avènement de Guillaume d'Orange sur le trône d'Angleterre, l'Écosse en reconnaissant la souveraineté du prince d'Orange, stipula expressément l'existence de son Église comme Église nationale et depuis cette époque tous les souverains de la Grande-Bretagne, en montant sur le trône prêtent le serment de maintenir l'église presbytérienne dans tous ses droits, privilèges et immunités.

En vertu de cette stipulation formelle, l'Église était indépendante du pouvoir temporel, et la nomination des pasteurs appartenait aux congrégations. Cependant, peu à peu, le pouvoir temporel gagna du terrain, et une loi de la reine Anne rendit à l'État et aux propriétaires le droit de présenter les ministres aux charges vacantes. L'Église subit cette réaction; elle conservait néanmoins de nombreuses garanties. Le ministre présenté par l'État ou par un propriétaires était soumis à un examen et à une enquête touchant son instruction et ses moeurs, et n'était admis qu'après cette épreuve. Jusqu'à ces dernières années ce patronage fut exercé assez paisiblement. Mais l'Église presbytérienne n'avait point renoncé à l'espoir de ressaisir son ancienne suprématie exclusive.

En 1831 l'assemblée générale des ministres de l'Église presbytérienne qui se réunit chaque année, et dont les membres sont élus par tous les pasteurs, passa un acte connu sous le nom de veto act, en vertu duquel les presbytères, ou cours inférieures ecclésiastiques, devaient, avant de prononcer sur la capacité d'un ministre présenté par un patron, le soumettre à l'élection de tous les chefs de famille de la paroisse. Le veto de ce jury était absolu. C'était comme on Voit, mettre le droit de patronage de l'État et des propriétaires à la merci de l'élection populaire. Les tribunaux civils de l'Écosse refusèrent de reconnaître la légalité de cette résolution. La question fut portée devant le tribunal suprême, et la Chambre des Lords, qui se prononça pour les cours civiles contre les cours ecclésiastiques. Les pasteurs nommés par les patrons et confirmés par la Chambre des Lords, furent à leur tour suspendus de leurs fonctions par l'assemblée générale de l'Église, et ce fut ainsi que s'établit la lutte.

On espérait un accommodement. Mais enfin le parti qui revendiquait la suprématie de la juridiction ecclesiastique déclara que, si la Chambre des Lords maintenait comme une loi générale la décision qu'elle avait portée dans ce conflit à l'avantage de la juridiction civile, il se séparerait de l'État, renoncerait à tous ses bénéfices et demanderait au zèle volontaire de ses coreligionnaires des secours qu'il ne pouvait plus accepter des patrons. Tel était l'état des choses au moment de l'ouverture de l'assemblée générale de l'Église d'Écosse.

Le jeudi 18 mai 1843, l'assemblée générale se rend suivant l'usage à Edinburg, dans l'église de Saint-André. Le marquis de Bute, comme lord commissaire de la reine, assiste à la réunion. Aussitôt après la prière, le docteur Weksg qui était le modérateur en fonctions, au lieu de continuer régulièrement la séance, donna lecture d'une protestation portant que, vu l'agression faite par le gouvernement et la législation sur les droits et la constitution de l'Église, il ne pouvait considérer l'assemblée comme légitimement constituée, et engageait tous les membres de l'assemblée, qui étaient disposés à maintenir intacte la confession de foi de l'Église d'Écosse, à former immédiatement une assemblée séparée, pour délibérer, selon les règles de l'Église de leurs pères sur les affaires de la maison du Christ.

Assemblée générale des ministres de l'Église d'Écosse,
le 13 mai 1843, dans l'église Saint-Andrew, à Edinburg.

Après avoir déposé sa protestation, il sortit de l'église: suivi par le célèbre docteur Chalmers et les autres membres de l'assemblée qui adhéraient à la protestation, au nombre de cent soixante-neuf. À la porte de l'église, ils furent rejoints par environ trois cents ministre qui n'étaient pas membres de l'assemblée, mais qui avaient signé la protestation, et ils traversèrent, quatre de front et se tenant par le bras, dans le plus grand ordre, toutes les rues d'Edinburg jusqu'au lieu qu'ils avaient choisi d'avance pour leurs délibérations, au milieu du peuple les saluant avec enthousiasme. Le docteur Welsh ouvrit la séance par une prière, et on procéda à l'élection d'un modérateur. Le docteur Welsh prit alors la parole et dit: «Que tous les yeux de l'assemblée, de toute l'Église, de tout le royaume, étaient fixés sur un homme dont le nom seul était un panégyrique.» L'assemblée tout entière l'interrompit en nommant le docteur Chalmers, au milieu d'applaudissements prolongés. Le docteur Chalmers ainsi élu modérateur par acclamation, comme dans les premiers temps de l'Église, adressa à l'assemblée une courte exhortation, et l'assemblée s'ajourna au lendemain.

Si un homme était digne, en effet, d'être mis à la tête de cette scission, et capable par son autorité, ses talents, son noble caractère, sa prudence, de la conduire dans les voies de la sagesse, c'était assurément le docteur Chalmers. Depuis trente ans le docteur Chalmers jouit de l'estime de tous les gens de bien et de l'admiration la moins incontestée. Pendant un grand nombre d'années il a officié à Kelmery. C'est là que sa réputation d'orateur a commencé, elle s'est répandue dans tout le royaume, et sa place a été bientôt marquée à Edinburg Sur les instances de ses coreligionnaires, il est venu souvent se faire entendre à Londres, et quoique son accent écossais soit d'un effet peu agréable pour un auditoire anglais, il a produit une très grande impression sur des assemblées très nombreuses. Il a écrit plusieurs ouvrages très estimés. Il habite un élégant «cottage» dans l'île de Burnt, près d'Edinburg.

C'est ainsi que s'est accomplie la scission de l'Église presbytérienne, la fille de Know et l'héritière légitime de Calvin quoiqu'il advienne, et quelque opinion qu'on pusse avoir comme membre d'une communion différente, de l'Église presbytérienne, il est impossible de refuser sa sincère admiration à cet acte d'hommes élevés par le rang et les honneurs, illustres par la science, par les lettres et par leur vie qui se dépouillent de tous les biens et de tous les avantages temporels pour se confier à la foi de leurs frères.

Le docteur Chalmers.

L'appui de leurs coreligionnaires ne leur a pas fait défaut. Cette scission a excité dans l'Écosse entière un intérêt profond qui ne fait que s'accroître; la foule se presse dans les églises presbytériennes libres; l'enceinte de la réunion de l'assemblée ne peut suffire à l'affluence des fidèles, et des prédicateurs prêchent au peuple en plein air. Les souscriptions abondent pour l'entretien de l'Église libre. Les familles les plus considérables et les plus vénérées d'Écosse s'honorent de s'inscrire en tête des listes. Huit jours après la scission, les souscriptions dépassaient cinq millions de francs, et plus de la moitié des ministres de l'Église d'Écosse avaient adhéré à la protestation.

Le cabinet a annoncé dans le Parlement qu'il allait présenter un projet de loi destiné à opérer une réconciliation. Il est douteux que les deux partis se fassent assez de concessions réciproques pour arriver à ce résultat. Cependant les chefs des protestants déclarent qu'ils sont prêts à faire les premiers pas, n'ont pas voulu, comme on l'a cru un peu légèrement, en se séparant, repousser le principe de l'union de l'Église et de l'État. Le docteur Chalmers a énergiquement protesté contre cette interprétation de leur conduite, qui supposerait qu'ils désirent mettre l'Église nationale d'Écosse dans la même condition que les sectes dissidentes, et le discours qu'il a prononcé au moment de son installation aux fonctions de modérateur, a laissé entendre que les protestants ne se refuseraient pas à un accommodement raisonnable et qui pût se concilier avec les principes de la scission; mais lui sera-t-il possible d'arrêter ce mouvement essentiellement démocratique? On peut en douter.

Le docteur Pusey.

Le 14 mai dernier, le docteur Pusey a professé, dans la chaire de la cathédrale de Christ Church à Oxford, des principes qui ont paru au vice-chancelier d'Oxford entachés de papisme. En conséquence, la prédication vient d'être interdite au docteur Pusey pendant deux ans; mais le docteur proteste et soutient qu'il n'a jamais rien dit qui fut contraire à la doctrine de l'Église anglicane. Il se déclare prêt à se justifier dans une discussion publique, si l'on veut spécifier les propositions de son sermon que l'on a jugées à tort répréhensibles. Prudemment le vice-chancelier maintient l'interdiction et garde le silence. On craint, probablement avec raison, que la publicité ne tourne à l'avantage de cette hérésie naissante; on veut étouffer dans le silence. Le docteur Pusey a un grand nombre de disciples. La vénération qu'il leur a inspirée tient du fanatisme. Une foule d'étudiants et d'habitante d'Oxford le suivent dans les rues. Un journal anglais rapporte que les dames se pressent à leurs croisées pour chercher à l'entrevoir et se disputent l'honneur de toucher sa robe lorsqu'il est dehors.

Sur quels points essentiels de doctrine le docteur Pusey est-il en dissentiment avec ses supérieurs? c'est ce qu'on ne pourrait juger qu'à la lecture du texte de son sermon. Mais si le docteur ne peut plus parler, il écrira, et nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. Quant à présent, nous ne saurions mieux faire que de donner quelque idée de sa personne. La famille du docteur Edward Rouverie-Pusey est l'une des plus anciennes d'Angleterre; elle s'était illustrée même avant la conquête romaine. Elle est en possession, depuis le règne de Canut le Grand, du manoir de Pusey, près Farringdon, dans le Berkshire. Le propriétaire actuel de ce manoir siège à la Chambre des Communes.

En 1828, au retour d'un voyage en Allemagne, le docteur Pusey a publié un livre religieux qui fit alors une grande sensation et qui était, au point de vue anglican, d'une parfait? orthodoxie. Il y défendait énergiquement ce grand principe du protestantisme, que les saintes Écritures sont les seules sources certaines d'autorité que doivent reconnaître les chrétiens. Aujourd'hui ses opinions paraissent considérablement modifiées.

Le savoir profond et incontesté du docteur Pusey n'est pas écrit sur sa physionomie, l'étude, les veilles, le jeune, les pratiques d'une dévotion exaltée, l'ont pâli, amaigri et voûté. On le croirait arrivé à la vieillesse, quoiqu'il soit encore dans l'âge mûr. A le voir marcher dans les rues d'Oxford, lentement, les yeux fixés sur la terre, le menton appuyé sur la poitrine, éthique, chancelant, on ne peut s'empêcher d'être pris de tristesse et de pitié; mais une fois monté dans la chaire, il relève la tête, ses traits s'illuminent, ses yeux brillent, l'enthousiasme donne à sa voix une force qu'elle n'a pas ordinairement et une chaleur qui se communique à son auditoire. Il a les qualités les plus importantes d'un chef de secte: la conviction, la vigueur d'esprit, l'éloquence et l'austérité des moeurs. Il est probable que l'Europe entendra parler de lui.