DÉPUTATION AU ROI DES FRANÇAIS.
Vue de l'île d'Honoloulou, dans l'archipel hawaiien.
Les journaux ont publié une protestation des deux envoyés du roi des îles Sandwich (Hawaii) contre la prétendue prise de possession de ces îles au nom de l'Angleterre; l'Illustration offre aujourd'hui à ses lecteurs les portraits de ces deux envoyés et une vue de Honoloulou.
Elle y joint quelques détails dus à l'obligeance de M. Abel Hugo, qui, par ses fréquentes et journalières relations avec MM. Haalilio et Richards, est mieux à portée qu'aucun autre de bien connaître ce qui a trait à l'état moderne des Iles Hawaii.
L'archipel des îles Hawaii auquel l'illustre navigateur qui y trouva une mort si cruelle a donné le nom de Sandwich, a été découvert en 1542 par Gaëtano. Ce capitaine espagnol, croyant que cet archipel formait deux groupes, les nomma islas de los Reyes et islas de los Jardines (Iles des Rois et îles des Jardins). On les oublia pendant plus de deux siècles; Cook les reconnut de nouveau en janvier 1778; mais pressé par le dessein d'aller visiter la côte nord-ouest de l'Amérique, il ne s'y arrêta que quatre jours il y revint au mois de janvier 1779, et son séjour y avait duré près d'un mois lorsque au moment de son départ les naturels, à la suite d'une rixe survenue avec ses matelots, enlevèrent une chaloupe. Alors, pour se la faire restituer» Cook descendit à terre avec quelques soldats dans le but de s'emparer du roi Taraï-Opou et des principaux chefs qu'il destinait à servir d'otages jusque la restitution. En emmenant ses prisonniers vers le rivage, la petite troupe anglaise fut attaquée par les Hawaiiens, et Cook tomba mort, frappé simultanément d'un coup de poignard (pahoa) dans le dos et d'un coup de lance dans le ventre. Ses soldats furent en partie massacrés; quatre hommes seulement plus ou moins blessés parvinrent à regagner les navires. Le cadavre de Cook devint la pâture des chefs et des prêtres hawaiiens; ses ossements seuls et quelques lambeaux de sa chair furent rendus aux Anglais lorsque la paix fui rétablie.
L'archipel hawaiien s'étend du 19° au 23° de latitude nord, et du 157° au 159° de longitude ouest. Il est situé au milieu de l'Océan Pacifique, à peu près à une égale distance de l'Amérique et de l'Asie. Il se compose de onze îles dont la plus grande est Hawaii (l'Ovichee Cook); puis viennent, suivant l'ordre de leur étendue, Mawit Sahou, Marokai, Raxai et Kahoulawe; les autres ne méritent aucune mention.
Hawaii, plus grande à elle seule que toutes les autres îles réunies, a 83 milles de long sur 66 milles de large; elle renferme un volcan en activité, Kirau-Ea, et une montagne en forme de pic, Mouna-Roa, qui n'a pas moins de 1,838 mètres au-dessus du niveau de la mer. Elle se divise en sept districts; Hamahoona, Hiro, Pouna, Kaou, Kona, Ouaimea et Kohala; elle n'est pas peuplée autant que son étendue pourrait le faire supposer: on n'y compte que 30,000 habitants.
La population totale des îles hawaiiennes est évaluée, par les missionnaires protestants, à 110,000 habitants, parmi lesquels se trouvaient, à la fin de 1842, plus de 10,000 catholiques tous dévoués à la France.
Des lois sévères, qui ont parfois servi de prétexte aux persécutions contre les catholiques, défendent toute manifestation de l'ancienne idolâtrie. Le reste de la population pratique donc le culte protestant; elle a été convertie par les missionnaires méthodistes américains qui, en vingt-deux ans, sont parvenus à civiliser les Iles Hawaii.
Mawi, où réside M. William Richards, a pour port principal Lahaina.
Mais après Hawaii, l'Ile la plus importante en richesse et en population est Oahou, dont la ville principale est Honoloulou, Oahou est la résidence habituelle du roi Kamehameha III. C'est là que résident aussi les consuls français, anglais et américains. Honoloulou, ville aujourd'hui assez régulièrement tracée, est défendue par un fort armé de 32 canons; on y trouve un des palais du roi, une église catholique et plusieurs temples protestants.
Le nom d'îles des Jardins, donné à l'archipel des Iles Hawaii lors de la première découverte, indique assez quelle y est la richesse de la végétation. Les plantes usuelles indigènes sont l'arum esculentum, la patate douce, la canne à sucre, l'arbre à pain, le cocotier, le bananier, le fraisier et le framboisier. Outre les plantes potagères d'Europe (telles que choux, carottes, oignons, betteraves, etc.), les Européens y ont introduit le palmier de Guatémala, l'indigotier, le caféier, les pastèques, les concombres, les papayers, les citronniers, les orangers et la vigne qui ont parfaitement prospéré.
Les grands végétaux sont, avec l'arbre à pain et le cocotier, le mûrier à papier, le dragonnier, le pandanus et le sandal, dont le bois odorant, recherché en Chine et dans l'Inde, donne lieu à un commerce assez étendu, Malheureusement cet arbre précieux, exploité sans méthode et sans soins, commence à devenir très rare dans les îles Hawaii comme dans les autres îles de la Polynésie.
Avant l'arrivée des Européens les naturels ne connaissaient d'autres quadrupèdes que le cochon, le chien et le rat; ils possèdent de plus maintenant le cheval, la vache, la brebis, la chèvre, le chat et le lapin. Les côtes des îles Hawaii sont très poissonneuses; on y trouve l'huître perlière qui fournit des perles d'une grande beauté.
Les habitants des îles Hawaii sont excellents marins. Leurs vaisseaux font le commerce de la Chine, de la Californie, du Chili et des Iles de la Polynésie; mais dans les navigations lointaines, les équipages seulement des navires sont Hawaiiens, le capitaine est Américain ou Européen.--La marine royale se compose de plusieurs bâtiments de guerre (frégates, bricks et goélettes).
Timoteo Haalilio, secrétaire privé du roi des îles
Sandwich, envoyé près le roi des Français.
L'instruction publique est très répandue aux îles Hawaii. Les missionnaires protestants et catholiques y ont de nombreuses écoles; tous les enfants sont forcés d'y aller. Il y a dans ces îles plusieurs imprimeries, qui y ont déjà mis en circulation plus de 250,000 petits volumes destinés à l'instruction du peuple. Le premier ouvrage en langue hawaiienne a été imprime en 1822. On y publie aussi des livres en anglais pour l'instruction des classes élevées. Nous avons sous les yeux une Histoire des îles Hawaii imprimée en anglais à Honoloulou,--Il y existe plusieurs journaux en anglais et en hawaiien, la Gazette des îles Sandwich, le Spectateur hawaiien, etc.--Le Lama hawaiien, en langue des îles Hawaii, est une sorte de Magasin pittoresque orné de gravures sur bois exécutées par des artistes hawaiiens, et vraiment aussi bonnes que celles qu'on gravait en France il y a quarante ans; le tirage seul laisse encore beaucoup à désirer. Nous avons vu aussi un Traité du dessin linéaire avec des planches gravées au trait meilleures que la plupart de celles qui se font aujourd'hui en France pour de pareils ouvrages. Une dernière remarque fera apprécier l'intelligence des dessinateurs hawaiiens, ou de ceux qui les ont dirigés. Le Lama hawaiien offre les figures d'un grand nombre de quadrupèdes de l'ancien monde, et le dessinateur a eu soin, bien que ces figures soient disséminées dans l'ouvrage, de représenter ces quadrupèdes suivant une échelle proportionnelle, dont l'éléphant est le degré supérieur et le rat le degré inférieur. Les enfants hawaiiens peuvent donc connaître mieux que les enfants européens la grandeur relative des animaux.
Les missionnaires américains, disait, en 1842, M. John Adams, dans un discours adressé au Congrès des États-Unis; ces missionnaires, désarmés de tout pouvoir séculier, ont réussi, en un quart de siècle, par la seule influence de la charité chrétienne, à élever les habitants des îles Sandwich du plus bas point de l'échelle de l'idolâtrie aux sentiments divins de l'Évangile; ils les ont réunis sous un gouvernement pondéré, et sont parvenus à les plier au joug salutaire de la civilisation, à l'aide d'un langage fixé par l'écriture et d'une constitution qui, assurant les droits des personnes, de la propriété et de l'intelligence, renferme tous les éléments de la justice et du pouvoir.»
La langue des Hawaiiens est douce et harmonieuse comme le ramage des oiseaux, C'est une langue où les consonnes ne vont presque qu'en nombre égal aux voyelles, car bien que dans le système grammatical adopté par les missionnaires cinq voyelles: a, e, i, o, u (ou), et douze consonnes: b, d, h, k, l, m, n, p, r, t, v, w soient employées à expliquer tous les sons, plusieurs de ces consonnes se suppléant à volonté par d'autres, pourraient être supprimées sans inconvénient; ce sont: b, d, r, t, v. L'alphabet hawaiien ne se composerait plus alors que de douze lettres, cinq voyelles et sept consonnes.
Le gouvernement constitutionnel des îles Hawaii, tel que les conseils de missionnaires américains l'ont fait établir, se compose d'un roi, d'une Chambre des Nobles (ariis) et d'une Chambre du Peuple.
Williams Richards, second envoyé du roi des
îles Sandwich, ancien ministre méthodiste.
La Chambres des Nobles, dont M. Timoteo Haalilio fait partie, se compose de trente membres. Par une bizarrerie dont il n'y a pas d'autre exemple dans les États régis par une constitution, la Chambre du Peuple est moins nombreuse que celle des Nobles: elle ne se compose encore que de sept membres.
Le pouvoir du roi Kamehameha III est loin d'être absolu. Ce roi, le premier qui ait accepté la foi prêchée par les missionnaires américains, a été placé sous la surveillance et le contrôle de deux femmes, ses tantes Kahahumanu et Kinau, chargées de contenir ses passions et de l'affermir dans la foi qu'il a embrassée, et à laquelle elles sont entièrement dévouées. Ces deux vieilles princesses ont eu longtemps plus d'autorité réelle que le roi. Ce sont elles que, dans une lettre adressée, en 1839, au consul américain, pour disculper les missionnaires protestants des persécutions contre les catholiques, ce sont elles que le roi Kamehameha a accusées de ces persécutions. L'une de ces princesses est morte depuis cette époque.
Kamehameha III est dans la force de l'âge; il a trente ans environ. Son regard est vif, son sourire agréable, son visage expressif; il est d'une stature moyenne et d'une intelligence développée, d'un caractère franc et ouvert, d'un esprit porté à la gaîté. On nous affirme qu'au fond du coeur, il a beaucoup de penchant pour les Français.
M. Timoteo Haalilio, le premier des envoyés chargés de solliciter auprès du roi des Français la reconnaissance de l'indépendance des îles Hawaii, est, comme nous l'avons dit, membre de la Chambre des Nobles et secrétaire privé du roi Kamehameha, dont il est l'ami d'enfance. Sa taille est élevée, son teint clair, sa chevelure douce et lisse; ses membres bien faits et développés annoncent une grande vigueur; il a un sourire gracieux, des yeux vifs et doux, une physionomie expressive comme celle de son roi; son coeur est excellent, son instruction étendue, son esprit intelligent; il parle l'anglais facilement et purement. Il nous a dit qu'il admirait beaucoup Paris et qu'il aimait le caractère joyeux des Français.
M. William» Richards, citoyen des États-Unis d'Amérique, et le second des envoyés du roi des îles Hawaii, est âgé de cinquante ans environ. C'est un ancien missionnaire méthodiste qui a renoncé depuis douze ans à l'exercice de l'apostolat et qui est devenu l'interprète de Kamehameha III, sur l'esprit duquel il a beaucoup d'influence. Sa taille est élevée, ses traits nobles et doux offrent un ensemble gracieux; il a beaucoup de finesse dans l'esprit et de prudence dans le caractère. Son nom qui, dans les îles Hawaii, se rattache à des entreprises utiles, à des institutions philanthropiques ne se trouve mêlé à aucun des actes de violence ou de fanatisme dont malheureusement ces îles ont été quelquefois le théâtre.
Depuis leur arrivée à Paris, MM. Haalilio et Richards ont été admis, comme membres correspondants, dans la Société orientale, dont le roi Kamehameha est membre honoraire. Ils ont trouvé accueil et appui dans cette Société fondée pour défendre en Orient les intérêts français ainsi que le catholicisme qui leur est si intimement uni, et que doit recommander à tous son but national et désintéressé.
L'indépendance des îles Hawaii, déjà reconnue par les États-Unis d'Amérique et par l'Angleterre, ne tentera pas sans doute à l'être promptement aussi par la France. Déjà trois traités d'amitié et de paix perpétuelle entre les Français et les Hawaiiens ont été, en 1837 et 1839, signés par MM. les capitaines Dupetit-Thouars et Laplace (aujourd'hui contre-amiraux). Un de ces traités déclare libre, dans les îles Hawaii l'exercice du culte catholique, et supprime ainsi tout prétexte à de nouvelles persécutions. Les deux autres accordent aux Français, dans les îles Hawaii et aux Hawaiiens en France, les mêmes droits que la nation la plus favorisée.--Ce sont là d'heureux précédents.